Introduction - Algeria-Watch

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PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-21/9/2011 11H28--L:/TRAVAUX2/DECOUVER/CAHIERS/FRANZ-FA/AAGROUP.640-PAGE11 (P01 ,NOIR) Introduction J e ne me souviens plus de quand j'ai pour la premièrefois lu Frantz Fanon. Peut-être un ami me l'avait-il recommandé, peut-être était-ce lié à Sartre.
  • fanon commen- çait
  • fanon dans les premières pages des damnés
  • damnés de la terre
  • fanon
  • colère
  • guerre
  • guerres
  • mondes
  • monde
Publié le : lundi 26 mars 2012
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Source : algeria-watch.org
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Introduction
enemesouviensplusdequandj’aipourlapremièreJ fois lu Frantz Fanon. Peut-être un ami me l’avait-il
recommandé, peut-être était-ce lié à Sartre. Je ne m’en souviens pas,
maisjemerappelleoùetquandj’aidécouvertFanon.J’avaisvingtans
etjepassaisuneannéeàParispoursuivreun coursdefrançais.Cefut
une bonne année, qui me fit connaître beaucoup de choses, mais qui
commençaparunchocculturelassezdur.Quandjemerendisàlapré-
fecturedepolice,surl’îledelaCité,pourobtenirmacartedeséjour,je
visungrouped’Algériens,deshommes,sefaireprierdequitterleslieux
parcequ’ilsn’avaientpasremplicorrectementleursformulaires.Onles
tutoyait. Collectivement, ces hommes étaient traités avec mépris par
des fonctionnaires qui savaient reconnaître un « bicot » quand ils en
voyaientun. Ilapparaissait queces Algériensnesavaientpassuffisam-
mentbienlireetécrirepourremplirlesformulaires.
Assisteràl’humiliationdequelqu’un,voirdanssonregardl’éclatde
lablessure,estquelquechosedechoquant.J’avaisrarementvudesgens
aussiseulsetdésemparés,etjenecroispasquej’avaisdéjàobservéun
comportement aussi ouvertement raciste. Quand ce fut mon tour, on
rejeta la photographie d’identité que je présentai : mes cheveux dissi-
mulaientunepartietropimportantedemonvisageetilfallutquej’en
refasse, les cheveux tirés en arrière. C’était une source d’amusement
plusqued’humiliation.Onmetraitaitdefaçonbrusque,voireimpolie,
mais sans mépris. Après tout, j’étais un Européen, un Blanc, pas un
« bicot », un « bougnoule », un « Mohammed », un « sidi ». Dans ces
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circonstances, il semblait normal d’aider les Algériens à remplir leurs
formulaires. J’aurais dû savoir que je ne pouvais pas être d’un grand
secours.TouterencontreentredesFrançaispeuinstruitsetdesbureau-
crates gaulois est une lutte inégale. Je ne parlais pas la langue de ces
hommesetilsneparlaientsansdoutepaslamienne.Jenepouvaispas
lesaider.Jesupposequ’ils’agissaitdetravailleursimmigrés.Quandils
obtinrentleurspapiers,s’ilslesobtinrent,sansdouteallèrent-ilsmettre
lamainàlaconstructionduRéseauexpressrégional(RER)quiexilaitla
plupart des Algériens loin du centre de Paris, dans de lointaines ban-
lieues.LemomentétaitidéalpourfairelarencontredeFanon.
Aujourd’hui assez abîmés, j’avais acheté mes vieux exemplaires des
Damnés de laterreetdeL’AnV dela Révolutionalgérienneauprintemps
1970, dans la librairie de François Maspero, La Joie de lire, rue Saint-
Séverin.MasperoétaitleprincipaléditeurdeFanon,etc’estdanscette
librairie que furent mis en vente pour la première fois, fin 1961, Les
Damnésdelaterre.C’estlàégalement,lejourmêmeoùlamortdeFanon
était connue à Paris, que la police vint saisir le livre, considéré comme
séditieux.Mesexemplairesnesontpasdelapremièreédition,maisdes
rééditions parues dans la PetiteCollection Maspero. Il n’est pas facile
aujourd’hui de trouver ces élégants petits livres et la librairie d’origine
a disparu. Ses deux boutiques – il y en avait une de chaque côté de la
rue – abritent une agence de voyages et un marchand d’affiches et de
cartespostales.Ladisparitiondunom–LaJoiedelire–aquelquechose
dedéprimant.
En 1970, la guerre d’Algérie était terminée depuis huit ans. Presque
personnen’enparlait.Ilétaitencoreimpossibledevoirdansuncinéma
français le film de Gillo Pontecorvo La Bataille d’Alger. Après les vio-
lentes menaces reçuesparlespropriétairesdes troiscinémasparisiens
1aoùlefilmdevaitêtreprojeté,lesprojectionsfurentabandonnées .Il
faudraitattendrepresquetrenteanspourqu’ungouvernementfrançais
reconnaisse enfin qu’il y avait eu une «guerre» en Algérie, et pas sim-
plementuneopérationdepolice.Personneneparlaitdecequis’était
passé en octobre 1961, deux mois seulement avant la mort de Fanon,
quand la police avait ouvert le feu sur des manifestants algériens sans
armes,boulevardSaint-Michel.PersonneneparlaitdesAlgériensmorts
dans la courdelapréfecturedepolice.LarévolteétudiantedeMai68
avait éclipsé dans les mémoires celle qu’avait menée une autre
a Toutes les notes de référence sont classées par chapitre, en fin de ce livre,
p.535.
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générationdejeunesgensdevingtans,quiavaientcombattuetétaient
parfoismortsdansuneguerresansnom,etdontcertainsavaientrefusé
desebattreouavaientdéserté.Beaucoupdeceuxquidésertèrent,qui
nerépondirentpasàlamobilisationoumêmequirejoignirentdepetits
groupes clandestins d’aide au Front de libération nationale (FLN),
étaient inspirés par Fanon, le médecin noir martiniquais qui avait
démissionnédesonposteàl’hôpitalpsychiatriquedansl’Algériecolo-
nialepourgagnerlesrangsduFLNetprêcherl’évangiledelarévolution
violente.
Mai68avaitéclatépuiss’étaittu,maisParisrestaitagité.Laprésence
de la police rue Saint-Séverin était permanente et musclée. Et il n’était
pas besoin d’être noir ou nord-africain pour se faire arrêter régulière-
mentetsevoirdemandersespapiers.Avoirvingtansetporterlesche-
veuxlongssuffisaitamplement.Ilsemblaitjustedeserebeller,d’êtreen
colère, même si notre colère et notre rébellion étaient largement sym-
boliques.Courirdevantleschargesdelapolicelorsdesmanifestations
auQuartierlatinétaitàlafoisterrifiantetexaltant,maisnousn’avions
pasenfacedenousdesmitrailleuses.Pouvait-onvraimentcroirequeles
brigadesantiémeutesdeCRSétaientlesSSd’alors?
En 1970,l’horizonpolitiquen’était pasdominéparl’Algérie,mais
parlaguerreduViêt-nam,quipolitisatantdemembresdecettegénéra-
tion.Ilyavaitquelquesvaguespointscommunsavecl’expériencedela
«génération algérienne». Nous ne voulions pas entendre parlerde la
«paix » et rejetions les appels à un règlement négocié du conflit,leur
préférant le renforcement de l’engagement militant. En 1970, «Vic-
atoire au FNL » semblait un slogan bien plus approprié que « Paix au
Viêt-nam».ÀNoëletaujourdel’an,onpouvaitliresurlesbanderoles
accrochées aux réverbères du boulevard Saint-Germain, avec la gra-
cieusepermissiondeJohnLennonetYokoOno:«Laguerreestfinie(si
vous le voulez) » (« War is Over (if you want it) »). Or elle continuait,
qu’ilsleveuillentounon.
Signe des temps, ma rencontre avec Fanon commença avec Les
DamnésdelaterreetnonpasavecPeaunoire,masquesblancs.Àbiendes
égards, il semblait moins lié à une Algérie qui avait été totalement
bureaucratiséequ’àl’imagequenousnousfaisionsdutiersmonde,ce
colosse qui se dressait face à l’Europe. Fanon avait parlé d’embraser
l’Afrique et l’Afrique était en feu. De violentes guerres coloniales
a FrontnationalpourlalibérationduSud-Viêt-nam.
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secouaientlescoloniesportugaises.UneguérillaébranlaitlaRhodésie,
qui deviendrait le Zimbabwe. En Afrique du Sud, l’ANC menait son
propre combat. Il était possible de suivre le progrès de ces guerres en
parcourantlacollectionderevuesetdejournauxdusous-soldeLaJoie
delire.C’étaitautantunelibrairiequ’unebibliothèqueetl’achatn’était
jamais obligatoire. Fanon était parfaitement à sa place dans le pan-
théon révolutionnaire de l’époque, aux côtés de Ho Chi Minh, de Che
Guevara,d’AmilcarCabral,deSamoraMacheletduMaodelaRévolu-
tion culturelle. Il était aussi étroitement associé au mouvement Black
Power aux États-Unis. Chaque Noir, sur le toit de son immeuble, qui
défendaitsacauseavecunearmeàfeupouvait,disait-on,citerFrantz
Fanon. Beaucoup d’étudiants blancs voulaient aussi leur coin de toit.
AlorsnouslisionsFanon.Etc’estsacolèrequinousplaisaittant.
J’aibeaucouplu,cetteannée-là,àParis.Auxyeuxdenombredemili-
tants«révolutionnaires»,quisepiquaientdethéorie,Fanoncommen-
çait à paraître naïf. Ses analyses étaient souvent erronées, de façon
désastreuse s’agissant de l’Angola. Il était évident pour tout marxiste,
pour tout althussérien, que la paysannerie ne pouvait pas diriger une
révolution, que le lumpenprolétariat ne pouvait pas jouer un rôle pro-
gressiste. Il n’était que de lire Marx et Lénine. De regarder l’État algé-
rien. Fanon avait craint que la bourgeoisie nationale ne confisquât la
révolution. Elle avait été confisquée par le FLN et par l’armée qui se
tenaittapiederrièreluidansl’ombre.
Enoctobre1988,l’Algérieexplosa.Grèvesetémeuteséclatèrent:la
populationenvoulaitauFLN,àlacorruptionetàlastagnationd’une
économie théoriquement riche de son pétrole. Les manifestations
furent violentes. À la violence des manifestants, il fut répondu par la
violencedel’arméeetcinqcentspersonnesmoururentsansdoutedans
lesruesd’Alger.Seloncertains,cesmortscontribuèrentausuicidedela
veuve de Fanon en juillet 1989. En février 1989, un système multipar-
titefutintroduitaprèsunréférendum.Undesnouveauxpartisquien
émergèrent était le Front islamique de salut (FIS). Victorieux aux élec-
tionsmunicipalesdejuin1990,ilsemblaitpromisàremporterlesélec-
tions législatives de décembre 1991. En janvier 1992, le président fut
démissionnéetlesélectionsfurentannulées.UnepetitefractionduFIS
décidaderecouriràl’actionarméeetl’arméedéclenchaunerépression
féroce contre les sympathisants islamistes. Des policiers furent assas-
sinés.Uneguerrecivilecommençait.Aucoursdesdixannéessuivantes,
aumoinsunecentainedemilliersdepersonnesyperdraientlavie.Per-
sonnenesaitexactementcombien.
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Lesfondamentalistes–parfoismanipulésparlesservicessecretsde
l’armée – ordonnèrent aux étrangers de quitter l’Algérie. Certains
furent assassinés. Écrivains, musiciens, intellectuels devinrent des
cibles.LeromancierTaharDjaoutdéclara:«Lesilence,c’estlamort,et
toi,situtetais,tumeurs,etsituparles,tumeurs.Alorsdisetmeurs.»
Il tomba en juin 1993, abattu devant l’immeuble où il vivait. En un
sens,Djaouts’exprimait–etmourut–aunomdesdamnésdelaterrede
Fanon,aunomdesmilliersdepersonnesquisuccombaientàunemort
cruelleetanonyme.D’autresécrivainsaussiparlèrentenleurnom.Ils
ontfaitnaîtreunelittératuredelaméfianceetd’uneterriblebeauté.Il
est temps aujourd’hui de relire Fanon. Non pour écouter une fois
encorel’appelàlarévolutionviolente,maispourtoucherànouveaula
substancedelacolèrequiinspiraitcetappel.
Fanon était en colère. Ses lecteurs devraient l’être encore. En colère
devant ce qui s’est passé en Algérie dans les années 1990. En colère le mépris avec lequel les immigrés algériens continuent d’être
traitésdanslescommissariats.Encolèredevantleracismeordinairequi
affirmeencorequelesjeunesnoirsetnord-africainsdesbanlieuessont
tous des délinquants ou des délinquants en puissance (ce qui ne veut
pasdirequ’ilssontdesanges,maisquel’expériencerépétéedelamisère
etdel’exclusionn’enfaitpasdebonscitoyens).Encolèredevantl’alié-
nationculturellequesubissentencorelesenfantsdeMartinique,sijolis
dans leurs uniformes scolaires, si convaincus qu’ils sont pareils à tous
les petits Français – jusqu’à ce que quelqu’un leur fasse comprendre
qu’il n’en est pas ainsi. En colère parce que les damnés de la terre sont
toujourslà.
Lire ou étudier l’histoire de la guerre d’indépendance de l’Algérie,
c’estplongerdansl’horreur.Lefairedanslecontextedelaguerrecivile
algérienne des années 1990, c’est encore pire. J’ai lu tellement d’hor-
reursàproposdel’Algéried’aujourd’hui,etonm’enadittantd’autres.
L’Algérie,àlaquelleFanons’étaitsifortementidentifié,estdevenueun
paysoùlesinterrogateursdelapoliceutilisentdeslampesàsouderau
fond de caves sordides et où se commettent des meurtres de masse au
nom de l’« islam ». Plusieurs de mes informateurs ont été obligés de
quitterl’Algérie,oùilsvivaientdepuisl’indépendance,en1962,etoù
certainsétaientnés.Certainsontpréférépartiravantquel’intolérance
etlaxénophobien’augmententencore.D’autreséchappèrentdepeuà
la mort. Un matin, un médecin fut informé par la police que son nom
figuraitsurunelistedemédecinscondamnésàmortpardesfondamen-
talistesislamiques.OnlemittoutdesuitedansunavionpourParis.Les
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autres docteurs furent assassinés. La liste avait été rédigée par les
propres étudiants de ce médecin. On m’a raconté l’histoire de ce qui
arrivadansuneécoledelacampagnealgérienne.Ungrouped’hommes
armés fit irruption dans une classe et trancha la gorge de l’institutrice.
Puis ils lui coupèrent la tête et la laissèrent sur son bureau. Tout cela
devant des élèves de primaire. Je ne connaîtrai jamaislenomde cette
femme, mais je ne pourrai jamais oublier l’histoire de cet assassinat.
Certaines choses ne doivent pas être oubliées. Et, quoi qu’il advienne
désormais en Algérie, il faudra des années pour que le traumatisme
infligéàcesenfantspuisseêtreapaisé.
LaviolenceenAlgérien’apasétésanseffetsenFrance.Desécolières
qui portaient des « foulards islamiques », vêtements considérés par
beaucoup comme incompatibles avec la laïcité du système éducatif
français,ontétédépeintesdanslapressecommeappartenantàunecin-
quième colonne fondamentaliste ou même comme de possibles terro-
ristes algériennes (nombre d’entre elles n’étaient pas du tout
algériennes!).Durantl’étéetl’automne1995,desbombesexplosèrent
à Paris et les Groupes islamiques armés (GIA) revendiquèrent les
attentats.Latensionétaitàsoncomble.Delafenêtred’unhôtel,j’aivu
des policiers arrêter toutes les voitures conduites par des personnes
ayant vaguement l’air « algérien ». Nul doute qu’on se soit adressé à
ellesenlestutoyant.Nuldoutequ’onaitaussiarrêtéquelquesMartini-
quaisetqu’onlesaitlaisséspasserengrognantcettemisérableexcuse:
« Désolé, je pensais que vous étiez algérien. » La même chose était
arrivéeàFanonundemi-siècleplustôt.
Jem’attendaisunpeuàdel’hostilitéouaumoinsàdelaméfiancede
la part des personnes que j’ai approchées pour obtenir des informa-
tions sur Fanon. Les Blancs progressistes ne sont pas toujours bien
reçus,onpeutlecomprendre,danstouslesmilieux.Laguerred’Algérie
est toujours, en France, une question délicate et difficile. J’aurais pu
sympathiser avec les Algériens désemparés de la préfecture de police,
maisaucunenfantnem’ajamaisregardépourdireàsamère:«Regarde,
maman, un nègre. J’ai peur.» Je n’ai pas besoin d’être inquiet. Une ou
deux personnes, blanches elles aussi, se sont étonnées quand, en
ouvrantleurporte,ellessesontrenducomptequelefuturbiographede
Fanonétaitunrouquinàlapeaublanche.Laplupartn’étaientquetrop
raviesquequelqu’uns’intéressâtàFanon,quiestaujourd’huitrèspeulu
enFrance.Monsouvenirleplusémouvantestceluidemaconversation
avecunvieuxMartiniquaisquiavaitjouéenfantaufootballavecFanon
etquiavaitcombattuàsescôtéspendantlaSecondeGuerremondiale.
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Desesdoigtsnoirsilm’adoucementeffleurélepoignet,m’aregardéeta
dit:«Fanon,larace,leracisme:celan’arienàvoiravecça.»
Fanon a souvent été décrit comme un prêcheur de haine et de vio-
lence.Ilétaitassurémentdouépourhaïretilsefitledéfenseuretlejus-
tificateur d’une violence que je ne puis plus moi-même justifier. Et,
pourtant,tousseslecteurssententdanssesécritsuneimmensegénéro-
sité.Lemélangedecolèreetdegénérositéd’espritestsonvéritablehéri-
tage. Dans l’introduction de son premier livre, Fanon écrit que
« l’homme est un oui ». L’homme « inclusif-universel » agace, mais il
est assez vain de reprocher à Fanon de ne pas avoir la sensibilité poli-
tique du nouveau millénaire. Dans le dernier chapitre, il reprend le
mêmeargument:«Ouiàlavie.Ouiàl’amour.Ouiàlagénérosité.Mais
l’hommeestaussiunnon.Nonauméprisdel’homme.Nonàl’indignité
del’homme.Àl’exploitationdel’homme.Aumeurtredecequ’ilyade
2plushumaindansl’homme:laliberté .»Fanon,pasmort.
En2004,GrovePresspubliaitunetraductionnouvelle–etplusque
nécessaire–desDamnésdelaterre,parRichardPhilcox.Dansunebrève
postface,significativementintitulée«RetraduireFanon,retrouverune
voixperdue»,Philcoxparledecequ’ilappellesestrois«rencontres»
avecFanon.En1968,ceBritannique,alorsâgédevingt-troisans,partit
travaillerauSénégalcommeprofesseur.Lesmanuelsqu’illuifallaituti-
liser parlaient de neige et de jonquilles, alors qu’à 3 heures de l’après-
midi, quand la chaleur atteignait les 40 degrés, la moitié de sa classe
était endormie. Philcox comprit peu à peu que Dakar faisait partie du
mondecompartimentéquedécritFanondans les premières pagesdes
Damnés. La troisième rencontre se produisit au cours de ses nom-
breusesvisitesenMartiniqueetenGuadeloupe,oùestnéel’épousede
Philcox,laromancièreMaryseCondé:«Toutepersonnequin’estpas
françaiseetquiséjourneauxAntillesnepeutqu’êtreimmédiatement
frappée par l’omniprésence d’une métropole distante de 7000 kilo-
mètres, par l’aliénation extraordinaire d’une petite bourgeoisie plus
attentive à la France qu’à son propre sort, et elle ne peut qu’admirer la
3luciditédeFanon .»
La deuxième rencontre de Philcox avec Fanon se produisit, pense-
t-il,en1971,quandilrevintduSénégalenFrance.Lasimilitudeentre
cette expérience et les circonstances de ma propre rencontre fano-
nienne est extrêmement troublante, mêmesila siennefutsansdoute
autrementdifficile:«UnanavantquelaGrande-Bretagnenerejoigne
le Marché commun, non seulement j’ai été obligé de demander un
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permis de travail, mais j’ai dû aussi passer une série d’examens médi-
caux qui étaient obligatoires pour les immigrés originaires de pays
n’appartenant pas à la Communauté européenne. » La plupart de ces
immigrés étaient, évidemment, nord-africains, et Philcox fut témoin
du«rapporttrèsparticulier,reposantsurl’humiliationetlemépris,qui
existeentrelesFrançaisetlesAlgériens»:
Onnousfittousmettreenrangdevantunbâtimentindescrip-
tible, près du boulevard périphérique ; une fois à l’intérieur,
nous fûmes soumis à une série d’examens médicaux humi-
liantsquidevaientnouspermettrededemanderunpermisde
travail, dans une autre queue, à la préfecture de Paris. Il était
évident que tous les clichés sur l’impulsivité criminelle de
l’Algérien, sur son indolence, son inclination au vol, au men-
songe et au viol, qui avaient été inculqués aux bureaucrates
françaisavant,pendantetaprèslaguerred’Algérie,refaisaient
4surfaceetqu’ontraitaitcesgensenconséquence .
JenesuispasconvaincuparlasuggestiondePhilcoxselonlaquelle
c’estparcequenoussommestousdeuxdes«insulaires»quenousnous
sommesintéressésàFanon: jepense que cela aplusàvoiravecl’idée
que nous nous faisons de l’humiliation; mais il a sans doute raison de
remarquer que l’une des raisons pour lesquelles Fanon est davantage
étudié dans les universités anglophones qu’en France et dans les
Antillesvientdufaitque«lespectredelaguerred’Algérie,danslapre-
mière, et la hiérarchie de la couleur de peau, dans les secondes, sont
5encore des sujets trop sensibles ». Comme j’ai essayé ailleurs de le
montrer,Fanonest(oupeutêtre),enFrancecommeenMartinique,une
6source permanente d’embarras politique .Jeneveuxpasdirequele
mondeanglophoneneconnaîtpasleracisme,niquelaFrancesecarac-
térise avant tout par ses préjugés raciaux, mais que le racisme prend,
d’un endroit à l’autre, des formes différentes. Il n’est pas insignifiant
non plus que des champs universitaires comme les Black studies,qui
existent dans le système éducatif américain depuis longtemps et qui
sont de plus en plus présents en Grande-Bretagne, restent sous-déve-
loppés en France. Pap Ndiaye qualifie son ouvrage La Condition noire,
sous-titré«Essaisuruneminoritéfrançaise»,decontributionàunnou-
veau domaine d’études qui pourrait être appelé les « Black studiesàla
7française ».Iln’apasd’autrechoixiciqued’utiliserl’anglais.Lelivre
deNdiaye,publiéen2008,prendpourpointdedépartl’observationde
Fanon selonlaquelle, si les Noirssontvisiblesentantqu’individus,le
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groupe social qu’ils constituent reste, lui, invisible parce que la Répu-
blique française ne reconnaît pas officiellement l’existence des mino-
rités.
L’unedesraisonspourlesquellesFanonpeutêtresiembarrassantest
apparueaugrandjourenoctobre2010.Interviewéaujournaltélévisé
delami-journée,Jean-PaulGuerlain,soixante-treizeans,ancienprési-
dentducélèbrefabricantdeparfumséponyme,évoquaitlacréationde
«Samsara»,mélangedeboisdesantaletdejasminqueluiavaitinspiré
sa première femme : «Pour une fois, je me suis mis à travailler comme
un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé,
maisenfin…»Lajournalistenecommentapaslepropos,maisuncer-
tain nombre de groupes noirs et antiracistes protestèrent immédiate-
ment, appelèrent au boycottage des produits Guerlain et menacèrent
d’intenteruneactionjudiciaire.Leseulmembredelaclassepolitique
qui jugea l’incident digne d’un commentaire fut la ministre des
Finances,ChristineLagarde.L’entreprisepubliauncourrielexprimant
lesregretsquecepropospûtporteratteinteàsonimageetsoulignaque
Jean-Paul Guerlain n’était plus un actionnaire ni un employé. Ce der-
8nierfitdesexcusespubliques,maislemalétaitfait .
La réaction la plus frappante fut celle de la journaliste Audrey
Pulvar, dans sa chronique quotidiennesurFranceInter: «Le nègre, il
t’emmerde.»Elleprolongeasaprotestationparunblogintitulé«Nègre
je suis, nègre je resterai ». Pulvar est l’une des rares journalistes non
blanchesquiaitréussiàsefaireuneplacesignificativedanslesmédias
audiovisuelsfrançais.ElleestnéeenMartiniqueen1972.Pulvaretles
journalistesquicouvrirentl’incidentattribuèrentlacinglanteréplique
« Le nègre, il t’emmerde » à Aimé Césaire, qualifié par Le Figaro de
«poète,hommepolitiqueetanticolonialistenéenMartinique».Nègre
je suis, nègre je resterai est en effet le titre du dernier livre publié par
9Césaire, mort en 2008 . Mais l’expression ne peut être à lui seul asso-
ciée. On peut y voir la citation, légèrement déformée, du célèbre pas-
sage de Peau noire, masques blancs où Fanon décrit sa rencontre
traumatisanteavecunenfant,quis’étaittournéverssamèreendisant
« Tiens, un nègre », rencontre qui s’était terminée sur ces mots de
10Fanon:«Lebeaunègre,ilt’emmerde,Madame .»Quelepremierlivre
de Fanon soit toujours pertinent pour analyser le racisme en France
aujourd’huiaétélargementdémontréparuneinterviewfictivepubliée
danslarevueRavagesen2011.GeorgesMarbeck,sondirecteur,préten-
dantavoirassisté,àAlger,àlapremièreréunionduMouvementdela
fraternité universelle, disait y avoir soudain aperçu, assis au fond de la
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11salle,unhommeàla«peaunoire»etàla«chevelureblanche» .Ce
vieil homme n’était autre que Frantz Fanon, qui consentit à se laisser
interviewer. Les questions de Marbeck avaient été à l’évidence pré-
paréespourl’occasion;lesréponsesdeFanonconsistaientencitations
exactes tirées de ses œuvres. Malheureusement, cette « interview »
s’appliqueparfaitementàlasituationcontemporaine.
Il n’est pas indifférent que Pulvar soit, comme Fanon, originaire de
Martinique, où lemot«nègre» recouvre plusieurssens, commeon le
verra plus loin. Dans la conversation, il peut avoir des connotations
amicales,blagueuses,maislepanneau«PointedesNègres»,surlefront
demeràFort-de-France,enadebienplussombres:c’estlàquesetrou-
vait le marché aux esclaves et le panneau rappelle qu’un nègre est
d’abordundescendantd’esclaves.Ontrouveicietlàdessignesquirap-
pellent qu’il y eut aussi en Martinique des propriétaires d’esclaves et
que leurs descendants sont encore présents. Les békés sont les descen-
dantsdes«créolesblancs»quipossédaientlesplantationssucrières;ce
sont eux qui possèdent aujourd’hui les plantations bananières et les
supermarchésquiontunesiforteemprisesurlavieéconomiquemarti-
niquaise. Les statistiques ne sont pas faciles à interpréter et rien ne
subordonneenthéorielapropriétéàl’ethnicité,maislacroyancelarge-
ment répandue que les békés contrôlent toujours l’économie de l’île
semble parfaitement fondée. Il est assez rare qu’un membre de cette
ethno-classe s’exprime publiquement, mais un documentaire, diffusé
surCanalPlusenfévrier2009,adonnélaparoleàl’und’entreeux.Les
Derniers Maîtres de la Martinique comprend ainsi une interview de
l’homme d’affaires béké Alain Huyghes-Despointes : « Quand je vois
desfamillesmétisséesavecdesBlancsetdesNoirs,lesenfantsnaissent
decouleursdifférentes,iln’yapasd’harmonie.Moi,jenetrouvepasça
12bien.Nous,onavoulupréserverlarace .»D’autresporte-paroledela
communauté béké se sont empressés de condamner Huygues-Des-
pointes et d’affirmer que tout allait bien en Martinique et que ces pré-
jugésappartenaientaupassé.L’und’euxn’acependantfaitquerendre
plusconfusledébatetporteratteinteàsaproprecause.Estimantquela
communautébékéétaitplusouvertequeparlepassé,RogerdeJaham
soulignequesafamilleestliéeparlemariageàlafoisaumondenoiret
13au monde mulâtre . C’est reconnaître implicitement l’existence en
Martiniquede«troismondes»,exactementcommedanslaMartinique
dePeaunoire,masquesblancs,ilyaplusdesoixanteans.
LadiffusiondesDerniersMaîtresdelaMartiniqueeutlieuaumoment
oùlestensionssocialesdansl’îleétaienttrèsvives.Débutfévrier2009,
20
PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-21/9/2011 11H28--L:/TRAVAUX2/DECOUVER/CAHIERS/FRANZ-FA/AAGROUP.640-PAGE20 (P01 ,NOIR)

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