LA VILLE PROCHE I JEANNE La Luse soupirait en-dessous de ...

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Page 1 sur 64 LA VILLE PROCHE I JEANNE La Luse soupirait en-dessous de nous, en lents écoulements oisifs. Ce n'était pas grave, elle avait toujours fait ça. Toujours ainsi louvoyé et toujours aussi hébergé une faune peu abondante, qu'on qualifiait cependant de remarquable, à cause de la prestance des rares animaux peuplant son rivage. On voyait souvent des cygnes se promener dans le coin mais à cette heure, ils avaient tous la tête enfouie sous leur aile chaude et blanche ; sans plus faire de spectacle, ils laissent le courant emporter leur sommeil.
  • route vers la périphérie urbaine
  • sacré pelote sous le gris des nuages
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Publié le : mercredi 28 mars 2012
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LA VILLE PROCHE

I

JEANNE
La Luse soupirait en-dessous de nous, en lents écoulements oisifs. Ce n’était pas grave, elle avait
toujours fait ça. Toujours ainsi louvoyé et toujours aussi hébergé une faune peu abondante, qu’on
qualifiait cependant de remarquable, à cause de la prestance des rares animaux peuplant son rivage. On
voyait souvent des cygnes se promener dans le coin mais à cette heure, ils avaient tous la tête enfouie
sous leur aile chaude et blanche ; sans plus faire de spectacle, ils laissent le courant emporter leur
sommeil. Clément les comptait, comme à son habitude. C’était comme les moutons de l’éveil, disait-il,
les savoir là, présents sur la rivière (le fleuve ! corrigeait sa petite sœur qui apprenait sa géographie),
c’était comme entendre des échos de la réalité. Alors, il avait fini par les connaître, ses moutons.
Celui-là avait la tête un peu plus ronde, le masque autour de ses yeux était d’un noir plus prononcé.
Tel autre avait la plume ternie, c’est qu’il se faisait vieux, il est connu pour avoir passé beaucoup de
temps à se chamailler pour un bout de pain. Ses acolytes en gardaient parfois des traces. Les gamins
faisaient des paris, s’échangeaient des billes ou des cartes colorées puis se couraient après pour
récupérer leur bien bêtement perdu. Tout cela finissait par quelques bleus, un regard penaud et la
complicité des grands-parents distraits dans leur vieillesse. Nous étions donc sur un des ponts qui
traverse le fleuve, un pont qui n’avait rien de particulier sinon d’être près de nos habitations
respectives. On s’y donnait souvent rendez-vous, mais aujourd’hui c’était un peu différent. Et comme
Clément finissait de compter (vingt-six et demi, le demi étant pour ce col-vert adopté par la bande), on
sentait bien que le « demi » final avait une tonalité différente, celles qu’on sent au moment des grands
jours et que chacun conserve en soi en se disant « il ne faut pas que j’oublie » mais on ne fait pas
toujours ce qu’on veut et un canard, ce n’est pas si important. Les chiffres avaient achevé de sonner
dans l’air froid du matin, de dissiper la brume qui tapisse l’eau en petits volutes, du moins, dans nos
esprits à tous. Nous avons laissé le silence courir un peu devant, pour lui laisser prendre de l’avance. Il
sera toujours temps de la rattraper. Puis, comme nous étions prêts, nous avons tous tendu le poing
fermé au-dessus de la rambarde. Nous n’avions pas prévu de le faire comme ça, c’était plutôt du genre
improvisé, mais la dramatisation faisait partie de notre spectacle intérieur. Conscients de notre
comédie, incapables de ne pas jouer, nous étions poussés à donner à l’acte une portée symbolique. Un
regard croisé, c’était le signal. Nous avons ouvert les mains, le minuscule bout de plastique s’est
échappé, n’était bientôt plus rien, disparu quelque part ailleurs que dans nos vies ; il n’y eut pas de
ploc, pas de remue-ménage intérieur, juste l’impression que tout était normal et que les choses allaient
continuer ainsi, sur leur route claire et muette, avec juste ce qu’il faut de poussière.
AGATHE
La maison a des volets bleus. C’est la raison pour laquelle je l’ai longtemps détestée. C’est surtout
l’argument que j’ai toujours utilisé en tout cas, pour justifier mes fugues ou, quand je fus plus âgée, la
lenteur de mes retours au domicile parental. En tout cas, avec le recul, je ne peux pas dire que la
couleur était la cause de mon dégoût de la maison. Disons que c’est plutôt à cause de tout ce que j’y
associais, le ciel, la pureté, la tranquillité, les dauphins, rien qui ne me m’attire vraiment, rien qui m’y
noue, rien qu’une prison inerte où mes parents essayaient d’installer des fauteuils confortables. Ils
étaient persuadés qu’un jour j’entendrais raison, mon frère l’avait fait avant moi, je n’étais pas idiote,
je pouvais être convertie. Mais comment vouliez-vous que je fasse, si chaque matin ces volets, il fallait
les ouvrir, leur faire face, eux chargés de leur force répulsive ? Jeanne à qui j’ai un jour parlé de mes
problèmes de fenêtres et de tout le sinistre dont elles recelaient (cette confidence m’a demandé
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beaucoup de courage, je l’ai dit sans la regarder en face, on marchait, j’ai senti que c’était le bon
moment dans la conversation, je me suis jetée à l’eau), m’a conseillé de les laisser ouverts, car « une
fois ouverts, tu ne les vois plus, tes volets, si ? ». Sa remarque étant juste, je l’ai appliquée. Pendant un
temps, c’est allé mieux et je pense que ç’aurait pu continuer comme ça si la mairie n’avait pas décidé
d’installer un réverbère juste devant mes fenêtres. J’ai passé un très mauvaise nuit et le lendemain,
quand je suis allée retrouver Jeanne assise sur les marches du tabac de ses parents, je lui ai exposé mes
cernes. Elle m’a proposé un café pour me réchauffer (l’automne avait des accents glacés à ce moment-
là), peut-être aussi pour balayer la mauvaise humeur qui m’éraillait et me rendait peu aimable. Je
m’excusai plus ou moins sincèrement, elle me proposa d’aller acheter des tringles et des rideaux épais,
pour empêcher la lumière de passer, il suffisait d’aller au bazar à cinq minutes de là. Nous y sommes
allées. En traînant des pieds dans la magasin de décoration d’intérieur, tout indifférente au choix d’un
coloris – et ce, malgré les suggestions incessantes de Jeanne, je me rendais compte qu’il n’était plus
question ni de volet ouvert ni de rideau ni de store, de grille de cactus, ni d’étagère à mettre devant ni
rien de tout ce qui était proposé, il n’était plus question que de sortir de la maison aux volets bleus, de
les laisser derrière moi et non devant, de les mettre au rang des mauvais souvenirs et pas à celui de
l’habitude. De retour au café les mains vides, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Je n’allais pas
pouvoir retourner à la maison. « Allons, viens habiter quelques temps chez moi » avait alors proposé
Jeanne. Comme dépannage ou bien pour une plus grande période, ce n’était pas bien clair. C’était un
31 octobre et elle fêtait Halloween avec d’autres amis rencontrés à l’école.
BARTHOLOMÉ
Pas très original, je sais. Je ne suis pas quelqu’un d’extraordinaire, je ne me fais pas d’illusions. J’ai
bien essayé… Ma vie, j’ai parfois l’impression qu’elle ressemble à une photocopie grossièrement
gribouillée, mal passée. Je grappille des images, ici et là, sans faire de mal à celui que je vole, je
retiens dans mes filets ce qui me semble bon, ce qui me semble s’ajuster à mes envies (elles ne sont
pas toujours très claires, je m’y suis fais, à force et je sais plus ou moins sélectionner ce qui me
convient). Mais je ne suis moteur de rien. Je l’ai remarqué assez tôt, mon manque d’imagination, le
fait que j’étais différent des autres enfants. Quoique… Nous avons tous poussé. Pris des centimètres et
pillé nos puits d’inventivité pour le faire. En grandissant, la plupart des gosses devenus réalistes sont
venus grossir ma bande en grand nombre et il en restait peu, des autres qui faisaient de la musique ou
qui dessinaient autre chose que des bêtises et des insultes dans la marge de leurs cahiers. Ceux-là, je
les côtoie depuis toujours, ils sont de bonne compagnie et veulent bien de la mienne (je m’arrange
pour ne pas faire chuter la balance du côté de l’immobilisme, pour être à l’écoute) ; je me dis que leur
aura percera un jour ma carapace, qu’il est toujours bon d’aller et venir avec eux autour. Après tout,
j’ai une vie à vivre, comme tout le monde, il y aura bien un moment, il y aura forcément un moment
où les barrages cèderont. En attendant, j’ai remarqué un phénomène assez triste. C’est que ma tête
repousse les idées. C’est véridique : dès qu’elles viennent dans ma direction, à peine mon cerveau les
détecte-t-elles que déjà elles rebroussent chemin. Alors je n’en retire qu’un soupçon d’odeur créative,
une vague silhouette au travers de la pluie, vous pensez bien, rien d’exploitable en l’état. Rien qui me
permette d’exprimer quelque chose d’inédit, qui vienne de moi, venu d’on ne sait où, peut-être d’un
éclat de lumière croisé sur une route. Je me contente d’observer les idées de loin, de les admirer, de
déduire les techniques utilisées, d’en prendre de la graine. Je me nourris de toute culture, en particulier
de livres et de recettes de cuisine. Mon tamis n’est pas toujours efficace, parfois, je ne retiens rien
d’une histoire ou tout juste l’esquisse d’une ambiance « c’est qu’elle n’était pas intéressante, laisse
tomber » relativisait Clément puis il me demandait toujours « pourquoi tu n’écris pas une histoire,
toi ? Tu ne veux pas faire une quiche au fait, on a tout ce qu’il faut. ». Pour l’histoire, je n’en écrivais
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pas parce que je pensais que je n’avais rien à raconter et que d’autres écrivaient pour ne rien dire bien
mieux que moi, je me contentais donc de hausser les épaules et de dire « Je vais m’en occuper ».
À la fête organisée par Jeanne, j’étais venu déguisé en vampire. Je n’avais pas grand-chose dans ma
garde-robe, on m’avait prévenu assez tard, j’ai bricolé quelque chose avec ce que j’avais, suis passé
dans une boutique de farces et attrapes pour avoir des canines un peu plus prononcées. Je m’étais
présenté au café en tant que comte quelconque d’une forêt quelconque, cherchant une fête où l’on
aurait pas peur de boire du sang en larges bolées. Rien de très original, je vous l’ai dit, je ne suis pas
doué pour ça. Comte lambda, je ne le fus qu’au début. Au détour d’un verre, j’avais en effet rencontré
Agathe et son discours me transforma en monarque légitime d’une contrée vampirique qui n’existait
plus puisqu’annexé par une nation totalitaire et raciste qui avait envoyé à ma poursuite des sbires
chargés de m’éliminer, bien sûr armés de pieux et précédés d’aux. Je me défendais par la technique
dite « plus c’est gros mieux ça passe » en adoptant un déguisement d’humain quasi normal, pour
mieux me fondre dans la population, à grand renfort de font de teint et de perfusions de sang tous les
soirs, quantité nécessaire à ma survie que je devais à une amie que j’avais (comment nous étions-nous
connus, ce n’était pas précisé), qui n’avait aucune morale, une tendresse particulière pour les rois en
détresse (peut-être était-elle motivée par l’argent après tout) et qui travaillait au don du sang. Cette
fille, c’était Jeanne mais elle n’était pas tellement au courant, à moins que ce ne soit dû à ses talents
d’actrices. « Je vais m’occuper des pizzas » dis-je pour m’éloigner un peu d’Agathe dont la vivacité
m’avait donné un peu le tournis (c’était peut-être aussi l’alcool, je ne saurais pas dire, ça bourdonnait
de partout) et je pensais, en ouvrant le four, une fois un peu au calme, que ce n’était pas si mal de jouer
ce personnage qu’elle m’avait inventé et que je pouvais bien le tenir toute la soirée. Alors en proposant
une part à Jeanne, je m’étais penché et lui avais glissé à l’oreille : « tu as une poche de sang en rab ? ».
Briefée par Agathe ou non, elle me répondit, avec grand naturel, que je le trouverais dans le placard en
haut à gauche. Je souris de toutes mes canines et continuai ma tournée.
Quelque part dans la salle, on jouait aux cartes.
CLÉMENT
Novembre abattait sur nous ses tristes perspectives, un peu du souffle gris de l’hiver, juste un
avant-goût pour se décider à mettre un pull supplémentaire sur le dos ; l’odeur de la laine mouillée
n’allait pas tarder à nous embrumer. Après Halloween, son orange et son sourire crâne, il ne fallait
plus rien espérer en termes de lumières colorées, il n’y aurait plus rien avant Noël et il y avait
longtemps que nos familles n’emballaient plus les cadeaux. Cette réflexion, nous nous l’étions faite
l’année dernière, juste après les festivités, je m’en souviens bien. Pour nous dégourdir le cerveau nous
avions marché pendant une bonne heure, dans la grisaille d’un matin urbain, aucune boulangerie du
quartier n’était ouverte, nous avons déambulé longtemps avant d’en trouver une, croisé des immeubles
que nous ne connaissions pas. Des habitants promenaient leurs chiens… Et si nous avions peu parlé,
quelque chose avait été partagé, peut-être était-ce dit sans description précise, sans affirmation mais
elle était arrivée sur le bout de nos langues, sous la forme d’une brève confidence sur notre idée de
l’avenir – des répétitions à n’en plus finir des mêmes éléments, du bitume, des portes qu’on ouvrait sur
une soirée au chaud, des fenêtres sans volets que l’on laissait ouvert pour s’aérer – et tout le monde
tomberait malade, un jour tout cela s’arrêterait et nos sculptures d’argile sur laquelle nous avions
accroché diverses babioles seraient oubliées au bout d’un énième déménagement. Aujourd’hui comme
l’année dernière, nous n’avons plus envie de patienter pour revoir la lumière, ni celle d’attendre Noël
(fête qui n’avait pour la plupart d’entre nous qu’une signification relative), ni la patience de laisser
filer le temps de quelque manière que ce soit, a fortiori sans rien faire. Alors nous irions contre son
courant, nous irions hors de lui, nous irons rapprocher Noël de Pâques et Pâques de l’été, et nous
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étirerons l’été au maximum de sa voilure, tous en train de souffler pour aller plus vite, pour nous
éloigner d’un centimètre de plus de la terre habitée. Il fallait partir, sortir de nos habitudes et des
cercles à venir, chasser la routine de la bande. Nous sommes restés un bon moment sur le pont à
observer les changements de lumière, les voitures, leur vrombissement et les passants silencieux qui
traversaient la Luse. Ils sont tellement comme moi, pensé-je. Pétris de contradictions, tous en
violences contenues, tous en fausse-confiance en soi, envers l’autre. Ouvrir mon écluse et réajuster le
niveau dans ma vie, aspirer à l’accomplissement de l’aspiration, écouter Agathe parler des indes et
l’accompagner jusque là-bas, il y aura des temples fabuleux et des saris éclatant de couleurs, si l’on en
croit tout ce qu’elle nous dit, ce serait si irréel, répète-t-elle (douce litanie et non pas creuse
redondance). Les mythes croissent sur elle comme du lierre, évidemment, j’ai peur qu’ils l’étouffent.
Mais leurs bras séduisants. La chaleur suave de leurs joues. Leurs veines croulant sous la vie. Ils
l’enfermaient en elle et nous la regardions peu à peu disparaître, sans intervenir, estimant que c’était
l’ordre naturel des éléments ou peut-être étant donné qu’elle nous interdisait toute assistance. Je lui en
avais parlé, une ou deux fois. Elle m’avait rit au nez. Elle disait que ma comparaison n’avait aucun
sens, qu’elle ne risquait rien à rêver un peu (pour moi, c’était beaucoup plus qu’un rêve, son
obsession), que le lierre elle me le ferait bouffer, d’ailleurs on en mange en soupe dans certaines
régions du nord, il paraît que ça donne des hallucinations terribles et qu’après le souper les gens
s’enfuient de leurs maisons pour aller prier au sommet de la montagne, avec des offrandes impliquant
des meurtres ou des têtes de serpent, au choix. Agathe aujourd’hui avait la figure plutôt mélancolique.
Comme nous tous, je suppose. Ce n’était que le premier pas, il ne ressemblait à rien. Nous n’irions pas
loin avec notre idée, il y aurait forcément un moment où ça déraperait. Alors je recomptais dans la tête
les taches blanches et endormies de la rivière, et j’arrivais toujours à vingt-six et demi. Ca n’avait rien
changé. Nous avions jeté, ou plutôt laissé tomber, nos cartes sim en la protection imprévisible d’un
cours d’eau ; ça n’avait rien changé. D’ailleurs, par souci de contradiction, j’avais dans l’idée qu’un
des cygnes, par exemple celui que j’appelle Rocky à cause de son aile froissée, plongerait dans les
eaux fraîches de la rivière pour venir les remonter dans son bec. Il tapoterait le pavé de sa palme
« qu’est-ce que c’est que ça, maintenant arrêtez de faire les guignols et retournez à vos demeures où
vous dormez à l’abri des sinistres, rebranchez votre téléphone et dites à vos proches que vous êtes
toujours vivants, peut-être qu’à Noël ils emballeront de nouveau un cadeau, pour vous faire plaisir ».
Cette année, j’avais demandé un nouveau téléphone.
FÉLIX
L’autoroute toujours s’enfermait dans ses détours, dans ses bretelles, dans ses aires désertées, dans
ses stations essence et les petits déjeuners exorbitants, sans goût, dans ses nuits étranges aux lumières
de fusées, au sourd ressac d’une mer motorisée. L’autoroute, en définitive, était un univers à elle seule
ou mon seul univers, c’est selon. J’avais bien eu le temps de l’explorer, après toutes ces années,
ç’aurait été un comble de ne pas la connaître et puis il était vrai que j’avais toujours vécu là, au bord
du bitume. J’étais né dans une nuit de décembre derrière un camion citerne dont émanaient de drôle
d’odeurs, vapeurs qui m’avaient donné sans doute « cet air intelligent » dont se vantait Lionel, mon
chauffeur attitré et garde-manger. Il faisait un « sale froid » paraît-il, chargé d’humidité, j’étais chétif,
transi, je serais sûrement mort mais je me suis nourri des exhalaisons chaudes, entêtantes, j’y ai puisé
de la force, je ne sais pas comment. J’ai raffiné l’atmosphère pour en faire de la soupe, puis j’ai bu, bu.
Peu à peu, j’ai senti le confort m’accueillir contre son sein, hors de question d’ouvrir les yeux. Je
devinai plus tard que cette impression de flou en forme de chair épaisse et bienveillante n’était autre
que Lionel. Le chauffeur m’avait trouvé parce que nous devions nous trouver et il me tenait dans une
seule de ses grosses mains (j’étais bien petit à l’époque), contre son gros ventre, à divaguer sans fin
avec son parler fruste de peuple sonore, et il répétait à l’envi que j’étais Félix et que je le rendais
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heureux et que c’était un signe du destin que je me fus trouvé là, ce jour-ci. Dans ses paroles il liait des
évidences, il répétait qu’il allait s’occuper de moi maintenant, que je n’avais pas à avoir peur (je
n’avais pas peur, j’avais seulement froid et faim), que tout cela deviendrait une histoire extraordinaire
(qu’il pourrait la raconter à tous ceux qui voudraient bien l’écouter) et que j’étais venu à lui pour le
consoler, pour matérialiser l’étoile qui le guiderait ou le réconforterait – quel malheur l’avait frappé ce
jour-là, je ne pus jamais le deviner mais il était nécessairement grand. Pour que ma présence ne
parvienne pas tout à fait à combler le trou qui avale la lumière au fond de son âme, son âme en
tourbillons (je m’en étais aperçu sur le tard, que son cœur avait une forme de galaxie, et que moi,
petite planète, j’étais allongé sur un bras extérieur, protégé mais seulement pour un temps, un jour
attiré par le trou noir, il faudrait bien que j’y tombe). Toute la journée nous roulons, Lionel et moi, à
transporter des éléments d’un bout à l’autre d’un continent, à écouter la radio tourner en rond et la
route est notre seul univers et la route est notre seule ligne. J’ai vu les tombes où nous irons dormir.
Elles sont à l’orée d’un champ de maïs, il s’y bruisse beaucoup de prières. C’est ce que m’a dit Lionel
en me les montrant. Je pensais quant à moi que nous n’entendrions rien, que la perpétuelle migration
des aliments des animaux d’énergie emporterait les prières dans un tintement de ferraille et qu’il
faudrait nous en contenter, comme nous l’avions fait toute notre vie. Fatigué par la visite, je me suis
enroulé sur une pierre chauffée par le soleil et je me suis endormi. « Si tu y es si bien c’est très bon
signe » avait remarqué Lionel avant de s’adosser à la pierre tombale pour observer les plants de maïs
se courber sous le vent. « Un jour nous retournerons là, Félix ».
Tu dis des promesses n’importe comment, Lionel, mais c’est vrai que le soleil ici est agréable et
que j’y passerai bien le reste de ma mort. En attendant, je vais me reposer.
Et le chat de s’endormir.
JEANNE
J’avais ajouté des poches intérieures à mon imperméable. Il fallait pouvoir y caser beaucoup
d’éléments, des babioles, des billets, des mouchoirs et les poches déjà disponibles étaient en nombre
bien insuffisant pour l’utilisation que je comptais en faire. Un après-midi où il pleuvait et où je
m’ennuyais tout à fait, j’avais invité tout le monde à venir chez moi pour un atelier couture. Comme
c’était incongru, ils ont rappliqué tous les trois, Bartho, Clément et sa petite sœur. Sa sœur jumelle en
fait, à une minute près, tenait-il à préciser et elle lui donnait une taloche pour le rappeler à l’ordre. Il
n’y a pas si longtemps, elle l’accompagnait toujours lorsqu’il allait chez des amis mais je sentais bien
qu’elle devenait un peu plus étrangère à nos jeux et à nos occupations. C’était dimanche et j’avais
déplié mon kit de base pour l’occasion, qui ne contenait rien d’autres que quelques aiguilles, un peu de
fil, bien sûr, et un dé à coudre. On me l’avait offert il y a très longtemps, à un Noël je pense, quand les
adultes croyait à tort que je m’intéressais aux arts textiles (j’avais découvert l’usage miraculeux des
ciseaux et je découpais un peu n’importe quoi, ce qui me tombait sous la main, heureusement pour les
être vivants, il s’agissait essentiellement de vêtements). J’avais rangé la petite boîte ouvragée dans un
tiroir, rangée à l’oubli pendant de longues années jusqu’à ce que la rénovation de ma chambre ne
m’oblige à tout vider. En le revoyant, je me suis dit que je pouvais en faire quelque chose. Je n’étais
toujours pas devenue une accro au tissu, il ne faut pas rêver, mais j’avais développé une soif de
connaissances, peut-être parce que je fréquentais Bartholomé qui était un puits sans fonds (également
en terme de nourriture, hélas pour mes réserves de riz !). S’initier aux ficelles essentielles du métier,
pourquoi pas, je me disais que ça pouvait toujours servir. Agathe participait, bien entendu puisqu’elle
habitait toujours chez moi (ce n’était pas toujours agréable, j’avais quelque fois envie qu’elle ne soit
plus là et qu’elle arrête de parler de ses indes mais le plus souvent c’était assez sympathique et elle
connaissait des tonnes de choses sur le pays, ça ne finissait pas de m’épater). Clément et sa sœur
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étaient arrivés avec un ou deux sacs de chutes, de tous coloris. Heureusement que c’était pour les
poches intérieures. Quoi que, l’effet bariolé nous aurait peut-être correspondu. Nous nous mîmes à la
tâche, après un goûter réchauffé au four. C’était lamentable. Nous étions des brèles, ça n’avait pas du
tout la gueule de la photo sur le tutoriel que nous avions trouvé sur internet. Dès qu’on tirait un peu
dessus, la poche nouvelle se détachait, le nœud n’était pas assez solide. Ou bien, ou lieu de coudre
dans la doublure, des Nessie blancs apparaissaient sur le devant du manteau. Peut-être doués pour la
cuisine, pour la sculpture sur pâte à modeler ou pour la musique (en ce qui concerne les jumeaux) mais
alors question dextérité couturière, il était clair que nous avions des progrès à faire.
Agathe en avait eu très vite assez et elle nous a laissé tomber pour aller regarder un film sur son
ordinateur. On l’entendait s’esclaffer, de temps en temps. Malgré moi, j’avais un peu honte de son
comportement mais je ne comprenais pas bien pourquoi c’était si important pour moi qu’elle participe
à la vie du groupe, elle ne faisait rien de mal à s’isoler et puis, qu’elle fasse ce que bon lui semblait, je
n’étais en aucun cas responsable d’elle ou de son attitude. Rien à faire, j’y pensais pendant toute
l’après-midi qui s’étira en soirée jeux de cartes. Clément en avait toujours un sur lui, il en avait une
collection incroyable dans sa chambre. Ce n’était pas tout d’avoir des cartes, encore fallait-il les
abattre selon un ordre spécial. Et des ordres, Clément et sa sœur en connaissaient beaucoup. Ils avaient
en tête un nombre incalculable de jeux possibles, il y en avait toujours un parfait pour telle ou telle
occasion. Quand on se lassait Elisa avait toujours un tour de magie dont nous n’arrivions bien sûr pas
à déterminer le truc (pourtant, on cherchait vraiment, on lui faisait répéter son manège, on faisait des
calculs sur des feuilles de brouillon, on se divisait les tâches, toi tu observes ses mains et moi je
compte les cartes), ça nous agaçait et elle disait que c’était de la magie et qu’il n’y avait rien à
comprendre. C’est peut-être pour ça qu’on ne s’est pas aussi bien entendu avec Elisa qu’avec son
frère, parce qu’on n’arrivait pas à cerner ce qu’elle jouait vraiment, à comprendre ce qu’elle pensait ou
à quel moment elle arrêtait la comédie. Mais maintenant que j’y pense, ça me paraît une excuse plus
que bidon pour lentement l’éloigner de nous. Elle aurait pu très bien s’intégrer, nous avons tous des
traits de caractère plus ou moins déplaisants après tout, mais la vérité est que nous n’en voulions pas
trop, de sa magie, de son obstination à nous refuser le secret. Son « truc » et elles nous semblaient à
jamais inaccessibles. Pourquoi chercher à aller plus loin ? Pour le spectacle qu’elle nous donnait, entre
deux parties ? Nous nous étions lassés vite. Il n’y avait pas de mise en scène. Ou alors c’était que la
troupe était déjà au complet et qu’aucun magicien, aussi doué fût-il, n’aurait pu percer notre cercle.
Sur le pont au-dessus de la Luse, il y avait de plus en plus de monde. Le matin commençait
vraiment à s’affirmer mais nous ne parvenions pas à nous détacher du lit si familier de fleuve. Les
jours de beau temps, nous y restions jusqu’à la nuit tombée, à discuter et à sculpter des choses. Le
banc ébréché, on le connaissait par cœur. Hors de question d’y revenir désormais. Ou alors dans
longtemps. Que faire maintenant ? C’est Bartholomé qui le premier brisa le silence de notre vie
nouvelle. Il déclara qu’il allait chercher de l’argent et que si quelqu’un voulait l’accompagner… Sa
phrase s’était finie en suspension, peu importe. Moi et mon pardessus multipoches, nous l’avons suivi
vers le distributeur le plus proche. Pendant qu’il appuyait sur les touches, je lui demandai ce qu’il
allait faire de son portable, maintenant qu’il n’y avait plus de carte sim dedans. « Le garder en cas
d’urgence », me répondit-il en ajoutant de gros billets dans son portefeuille. Bartholomé est quelqu’un
de prévoyant, de réaliste. Qu’il reste avec nous et notre organisation à pleurer me fascinait. Il avait
beau faire des efforts, il ne parvenait pas à régler le défaut de communication qui embrouillait parfois
nos relations. Il avait déjà résilié l’abonnement de son portable, il fallait que je pense à faire de même
rapidement. Ne pas être joignable, ne pas être pisté, première de nos décisions, sans doute un peu
paranoïaque. C’était la même chose pour les cartes bancaires… À mon tour, je pliai des billets pour les
cacher dans les poches intérieures, espérant que les coutures ne s’useraient pas trop vite et
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n’enverraient pas leur contenu voleter vers des destinataires involontaires. J’en oublierai sûrement en
cours de route, tant pis, me dis-je, ça ferait une surprise quand on en retrouverait, au hasard des
fouilles. Nous retournâmes vers le fond de la vallée rejoindre les autres. Ils étaient assis sur la
rambarde, les pieds dans le vide. Nous ne partirons jamais, constatai-je. Ces préparatifs au ralenti me
donnaient l’impression d’être prise au milieu de sables mouvants. La ville m’aspirait par tous ses pores
et moi, petit asticot de rien, je me débattais pour en sortir – m’enfonçais de fait encore plus, comme on
peut s’en douter. Bartholomé paraissait prendre ce phénomène avec philosophie. Ses accès de colère, il
faut le reconnaître, étaient plutôt rares et il n’était pas celui qui avait lancé la proposition. Peut-être
qu’aucun de nous n’avait vraiment envie de quitter la ville et pourtant ça devenait chaque jour un peu
plus pressant, chaque jour un peu plus évident. Nous devions aller voir ailleurs que la Luse, ses vingt-
six cygnes, son col-vert et l’appartement au-dessus du café de mes parents. Décoller maintenant,
absorber d’autres choses, à condition d’être capable de remarquer ces autres choses, d’être capable de
les intégrer à nos vies.
« On s’arrache » décida tout à coup Agathe alors que Clément prêtait son briquet à un fumeur de
passage. Le type s’en alla d’un côté et nous, nous mettions les sacs au dos et entamions la route vers la
périphérie urbaine.
En suivant le fleuve, nous disions-nous, nous arriverions bien à la mer, un jour. C’est la légende qui
couve au creux des péniches. Arrogance ou naïveté, je n’ai jamais pu me décider dans quelle catégorie
des extérieurs nous rangeraient. Hélas, je pense que cela nous importait plus que ce que nous voulions
l’avouer. Le regard des autres, celui qui nous retenait ici… En route.
AGATHE
Ce ne fut une surprise pour personne quand Clément, en voyant un cygne, ordonna à tout le monde
de s’arrêter. « Très bien », dit-il « le but du jeu est dorénavant d’attraper tous les cygnes que l’on
croise et ensuite de les dresser. On en fera les rennes de notre futur traîneau ». La neige ne menaçait
pas encore et même si les gros nuages gris ressemblaient à ceux qui précèdent les averses de glace, il
faisait encore trop chaud pour courir le moindre risque. Un traîneau de cygnes. Ce n’était pas la
première fois que Clément proposait cette idée, il paraissait vraiment y tenir. Si on y arrivait, on
pouvait aller jusqu’aux indes avec, ce qui arrangeait mes affaires, il faut bien le dire. C’est pour cette
raison et pour ne pas paraître dégonflée que je me suis mise en position 1 (dite « du skieur amateur »)
pour capturer la bête. Clément était très content que je sois de la partie et il s’installa vite dans son
coin, dans l’angle qui lui semblait le meilleur pour attaquer. Bartholomé s’était assis par terre pour
nous regarder faire, quant à Jeanne, je n’ai pas fait attention où elle s’était installée. Clément plia les
genoux, conserva son immobilisme pendant un certain temps puis, sans donner aucun signe avant-
coureur, tout à coup, il s’élança à toute vitesse vers sa victime.
Le cygne, en nous voyant arriver, ne se laissa évidemment pas faire. Il jeta son bec en avant, pinça
méchamment la main de Clément qui, en guise de revanche, lui envoya un coup de pied bien senti.
J’avais pendant ce temps plaqué les ailes contres les flancs de la bête mais elle gigotait pour
s’échappait de mon emprise et quand ce fut terminé avec la main de Clément, elle essaye de s’attaquer
à moi. Vaincue par son obstination, je la laissai partir. Nous n’aurons pas de traîneau cet hiver,
pensais-je avec mélancolie en voyant le gros canard rejoindre des eaux plus cordiales. Les tapis
volants n’existant pas, il nous faudrait marcher jusqu’aux frontières du Pakistan. En y pensant ce
n’était quand même pas la mer à boire, moi en tout cas j’étais bien décidée à y aller. Par ailleurs, une
distance pareille ce n’était pas quelque chose d’abstrait, c’était juste des pas, un grand nombre de pas,
mis bout à bout. Des gens avec moins de moyens l’avaient déjà fait. J’avais le temps que je voulais, il
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n’était pas question de se presser. Alors nous repartîmes le long des chemins de halage jusqu’à une
écluse qui s’ouvrait. Nous nous arrêtâmes pour regarder les niveaux d’eau et la péniche aller d’un côté
à l’autre de ce check-point inévitable. Jeanne alla demander à celui qui contrôlait l’ouverture si la mer
était encore loin, il fut incapable de répondre, pourtant il affirmait y être déjà allé, oui, il en était sûr,
mais qu’est-ce qu’on voulait faire de la mer quand on avait tant de terre à disposition ? J’étais plutôt
d’accord avec lui sur ce point mais que je ne voulus pas partager mon point de vue avec la bande. Ils le
savaient, que moi aussi je préférais la terre à l’eau mais que j’étais partante pour n’importe quel
déplacement, pourvu qu’il soit doté de quelques minutes de mouvement pur. Le gars de l’écluse donna
paraît-il le conseil de remonter en ville pour aller demander aux gens s’ils savaient, ils étaient
sûrement plus érudits. Bartholomé était aussi d’avis qu’on retourne auprès de nos semblables, nous
seulement parce qu’on nous l’avait suggéré mais surtout parce qu’il pensait qu’il valait mieux faire
quelques courses avant que les magasins ferment. Comme c’était à peu près raisonnable comme
remarque (d’autant plus qu’en disant cela il avait éveillé notre appétit, enfin, le mien en tout cas), nous
sommes revenus un peu en arrière parce que l’escalier suivant était au moins à cinq kilomètres. Il y
avait pas mal de circulation là-haut, je me rappelais que ça devait être à cause qu’on était sûrement en
week-end et que c’était généralement le moment où on trouvait des gens en train de bavarder dans la
rue. Malgré moi mes yeux tombèrent sur l’enseigne d’un commerçant arabe que je connaissais bien
pour avoir été chez lui à des heures inhabituelles. J’avais mal aux pieds, j’étais fatiguée, je savais que
nous avions fait de la distance, que nous nous étions éloignés. Ça ne devait être qu’une impression de
déjà-vu, rien d’autre. Comme je jetais un coup d’œil vers mes compagnons, je remarquai que
Bartholomé affichait ce même air un peu surpris. Je n’était donc pas la seule, mais ça ne voulait rien
dire. On sait bien que toutes les villes se ressemblent, il suffisait de continuer un peu plus vers l’ouest
et on verrait bien qu’on avait au moins dépassé notre pont au-dessus de la Luse. Les autres ne
semblaient rien remarquer mais peut-être était-ce parce qu’ils étaient encore en grande discussion sur
l’attaque ratée du cygne et sur la main blessée de Clément (il me semblait qu’il jouait un peu la
comédie mais je n’aurais pas pu l’affirmer) et sur la prochaine technique à adopter pour bâtir notre
traîneau futur. Bartholomé et moi avons conduit le groupe vers un faisceau de panneaux qui
indiquaient des choses inutiles et surtout pas les hypermarchés les plus proches. Nous avions donc
arrêté quelqu’un qui marchait dans la rue pour le lui demander. Il avait une cigarette à la bouche et
haussa un sourcil en reconnaissant Clément juste derrière nous. « Vous faites quoi, au juste ? Vous
travaillez pas ? » se permit-il de nous demander au lieu de répondre à la question posée. Malgré
l’envie que j’avais de l’abandonner là, lui et sa cigarette, j’aurais voulu lui demander pourquoi nous
avions marché trois heures sans avancer d’un demi kilomètre. Mais nos ventres avaient faim, ne se
posaient pas ce genre de questions et nous nous étions contenté de demander où nous pouvions trouver
des pizzas. Quelques heures plus tard et nous nous retrouvions, nous et notre pitance odorante, dans
l’appartement de Jeanne. Puis, très naturellement, comme si rien ne s’était passé, Clément sorti un jeu
de cartes d’une de ses poches intérieures. « On n’a qu’à faire une manille ». Et nous avons joué à la
manille, gagné des points, perdu la partie, avons mangé, avons bu aussi, et la nuit est ainsi passée peu
à peu, lent écoulement de minutes, semblable à toutes les nuits que nous avions jusqu’ici vécu. Si ce
n’est que le lendemain matin, nous avions quelques courbatures aux jambes et que dans sur nos
portables, il était impossible de trouver du réseau.
CLÉMENT
Je regardais par la fenêtre, une tasse de thé à la main. Il y avait un enchevêtrement de fils
électriques là-dehors. Quelque chose de beau. Sacré pelote sous le gris des nuages (la pluie tombait
depuis les environs de quatre heures de matin… le boucan que les gouttes faisaient en tombant sur le
velux m’avaient si bien réveillé que j’avais été incapable de me rendormir). Des fils, me faisais-je la
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réflexion, comme ceux derrière mon bureau. J’achetais trop d’appareils électroniques, trop de gadgets
aussi novateurs qu’inutiles. Leurs misérables cordons ombilicaux formaient une toile poussiéreuse où
les marques se confondaient dans un noir uniforme. Sauf que ce fouillis c’était chez moi, à titre
personnel. Ça n’avait rien à faire en public. En voyant la toile grossière que la communication
moderne nous offrait, j’étais tenté d’en faire une parodie sculpturale. Poussé par l’inspiration, je sortis
tôt le matin (tous les autres dormaient encore dans un autre type d’enchevêtrement) chercher un
endroit où l’on vendait des pelotes de laine. J’en pris de toutes les couleurs et de toutes les épaisseurs
et les mercières me regardaient avec de drôle d’yeux. Avec un grand sourire d’excuse, je leur
demandai si elles n’avaient pas en stock quelque chose qui pourrait faire penser à un câble électrique.
La marchande allait dans l’arrière-boutique satisfaire à ma demande et quand elle revenait, j’étais parti
avec mon butin de guerre, volé à titre artistique. Ne pas manquer de noter le nom du magasin. Il ne
faudrait pas y retourner avant quelques temps, ce serait fort malavisé. Se faire oublier et construire aux
dépens des gens honnêtes. Une fois de retour à l’appartement (l’odeur serrée d’une nuit passée
enfermés me sauta violemment aux narines mais je ne voulais pas ouvrir la fenêtre pour aérer, de
crainte de réveiller les autres), je remarquai qu’Agathe, sortie du lit, était partie dans la salle de bains.
Dommage, j’aurais bien voulu qu’elle aussi fasse partie de ma création. Pas grave, il y aurait toujours
deux mouches prises dans mes filets. Après m’être délesté d’un manteau beaucoup trop chaud pour
l’intérieur (et de surcroît trempé par la pluie), je déballai mes « achats ». J’aurais dû piquer des
aiguilles à tricoter aussi, ça aurait fait un beau capharnaüm plein de piquant. J’avais vu ça chez un
artiste bulgare, enfin, en photos, il n’était pas exposé par ici. Il avait planté des échardes partout sur un
bébé (en plastique), avait collé contre son ventre une barbie dépouillée de son mini-short et de son
dos-nu et l’avait intitulé « énième Vierge à l’enfant ». Ce n’était pas très fin mais l’idée des échardes
m’avait longtemps travaillé. J’avais souvent l’impression que les choses de la vie piquaient par leur
cynisme ou par leur inutilité flagrante (brave câbles USB, vous voici à l’origine de toutes mes
réflexions) mais je n’arrivais pas à poser d’image claire dessus. Alors avec des fils de laine,
symboliser ce désagréable picotement du quotidien, ç’allait être difficile. Et si justement j’essayais de
l’effacer en tissant des liens entre ce qui coupe ? Après tout les blessures journalières sont souvent
adoucies par des protections d’angle, par la ouate que l’on achète via une place de cinéma ou une vraie
miche de pain du boulanger de quartier. Pourquoi pas par des fils de laine, premier de tous les
vêtements ? J’aurais aimé avoir un chat sous la main pour le faire courir, un bout de la pelote attaché à
la queue. Il aurait fait des circuits invraisemblables. Mais j’étais seul pour inventer mon ressenti, enfin
presque, Agathe était sortie de la douche et observait le butin que j’avais déposé sur le sol en attendant
d’en décider l’usage. Elle prit une pelote dans la main, vérifia l’épaisseur du fil, observa longuement la
couleur. Ses cheveux étaient encore chargés d’eau et de grosses gouttes tombaient de temps à autres
sur le sol. « OK » dit-elle « Je vais faire une écharpe avec celles-ci. » Elle en ajouta plusieurs dans son
sac, de teintes différentes. Je la regardai faire sans intervenir, convaincu qu’il y avait là un mouvement
que je ne devais pas interrompre. « Mais avant » reprit-elle « il faudrait que j’écrive. Amuse-toi bien
avec ta laine. »
Agathe me laissa planté là, avec mes idées à la con et une tasse de thé froid. Ce n’était pas sa faute,
c’était la mienne. À force de réfléchir, j’avais laissé passer l’occasion. Les autres ouvraient un œil
empâté, c’était la fin vraiment la fin de la nuit et la muse des fils électriques, par la fenêtre, était partie
souffler ses caresses à de plus attentifs que moi.
FÉLIX
C’était mon anniversaire ce jour-là. Comme tous les autres jours, évidemment. Je suis un félin et il
ne faut pas d’occasion particulière pour fêter ma venue au monde. N’empêche, selon Lionel, j’ai
aujourd’hui deux ans. « Je m’en souviens comme si c’était hier ! » répétait-il avec beaucoup de points
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d’exclamation. Nous étions attablés avec d’autres routiers venus de pays très divers et très lointains
pour la plupart. Je restai assis sur une table voisine, à les observer. Dès qu’ils tentaient de m’amadouer
avec leurs « Félix ! Petit petit ! » de bécassines, je me mettais à me laver. Dédain pour ces conducteurs
du dimanche. Je suis un fils de l’autoroute mais ça ne veut pas dire que je suis le fils de tous ceux qui
roulent dessus. Lionel aurait dû comprendre ça, avec le temps. Mais il n’est pas très vif d’esprit.
Comme il me donne fréquemment à manger, j’ai tendance à lui pardonner. Mais un jour je partirai et
alors il se retrouvera seul et devra faire face à la réalité : je ne suis pas SA vie. Je suis uniquement la
mienne, ce qui représente déjà une quantité incroyable de travail, tant ma vie fait des bons prodigieux
pour atteindre la perfection. Le temps passe, les assiettes se vident et mon gros nourrisseur sort enfin
de la cahute au néon. Il a l’air triste que je ne me sois pas amusé autant que lui. Il a tort, le spectacle
était très divertissant. Je grimpe sur le siège passager. J’ai hâte qu’il reparte, pour que le balancement
régulier du bitume fasse office de somnifère. Car c’est infernal, je dors très mal en ce moment. Les
cures de vapeur d’essence n’aident en rien. Je fais des rêves à n’en plus finir.
Ça commence toujours par une course poursuite. Des oiseaux sont posés au milieu des petites
plages d’herbe, comme celles que l’on trouve sur les aires d’autoroute. Ils me narguent de leurs sales
pupilles dilatées, dansent en me tirant la langue. Ils font ça parce qu’ils ont peur. Ils ne peuvent pas me
voir. Je louvoie dans les ombres. J’attends, j’épie. Au moment, je fuse vers eux, les agrippe par le cou,
leur brise une aile, leur arrache les plumes, les cloue au sol. Relâche un peu la pression pour que la
bête puisse s’envoler mais elle ne bouge pas. Elle ne bouge jamais. Pourtant j’ai senti son cœur
d’imbécile s’affoler, pourtant je l’ai vu sautiller de panique avant que je l’atteigne mais rien à faire :
dès que je touche le corbeau, il meurt et refuse de jouer avec moi. Il est même froid, les muscles raidis,
comme si la vie l’avait quitté depuis très longtemps, qu’il ne l’avait peut-être même jamais connu.
Alors je le déchiquetai, j’arrachais la peau, délivrait ses entrailles qui devaient dégouliner sur le sol.
Au lieu des viscères chaudes je tombais sur de la paille qui m’irritait les moustaches. Ce n’étaient que
des épouvantails, ils n’avaient toujours été que des peaux grossis d’herbe sèche. Comment pouvais-je
me méprendre ? Chaque fois que je partais en chasse, je croyais fermement que cette fois-ci serait la
bonne, que l’animal que je voyais au bout de mon champ de vision était de la chair palpable et dans
laquelle du sang chaud coulait. Il ne pouvait pas y avoir d’erreur. Chaque fois, puisque c’était un
cauchemar, je me trompais. Et tout ce que j’avais dans la gueule, c’était le croustillant fade d’anciens
épis, morts eux aussi. Rien de digne.
Un chat n’est pas un herbivore.
BARTHOLOMÉ
J’ai trouvé un livre, dans la chambre de Jeanne, que je n’avais remarqué jusqu’alors. Il s’intitulait
Remarques agricoles, paroles et souvenirs. La couverture était abîmée, ça devait être un livre ancien.
Comme tout le monde était en train de lier les fils de laine sur des clous martelés au mur pour dessiner
des scènes ou des portraits (ou des choses abstraites, je voyais des formes mais peut-être que je n’étais
pas censé voir une reproduction aussi prosaïque de la réalité), j’ai ouvert le bouquin. Certaines des
pages n’étaient même pas massicotées. Je sortis l’opinel de mon sac et entrepris de leur redonner leur
lisibilité d’origine. À part quelques résistances vers la page 152, je dois avouer que ce fut plutôt facile.
L’intérieur était surprenant. L’impression était de bonne qualité, les images avaient été extrêmement
bien conservées, pleines de subtilité dans le jeu des couleurs. La seule étrangeté, c’est que les champs
étaient systématiquement traversés par de grosses routes noircies de voitures et de pollution.
Anachronisme grossier, improbabilité technique. À part des tracteurs, je ne voyais pas bien quel genre
de véhicule pouvait pousser ainsi son chemin dans les cultures, sans laisser de grosses traînées noires,
irréversibles. Plus troublant encore. Cette marque : (‘’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’-
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