STAGEXPLOITATION

De
Publié par

Du pseudo-esclavage moderne en entreprise …ou l’expérience d’une stagiaire en entreprise PARTIE 1 EPIDOSE 1: DE CHARYBDE EN SCYLLA Ne vous ai-je jamais témoigné de l'expérience de cette stagiaire en fin d’étude d’ingénierie agroalimentaire, dont la tutrice, une pauvre femme ménopausée, rongée par la jalousie et gangrenée par le pouvoir, lui demandait inlassablement : « Peux-tu m’apporter le café ? ». Cette femme que la féminité avait désertée était l’archétype des personnages en embonpoint des tableaux de Botéro. Un jour, la stagiaire à qui toutes ces tâches dégradantes étaient insidieusement confiées, avait rêvé d’utiliser la neige qui avait stagné sur le sol, pour préparer le café de la ménopausée. Elle s’était même résolue à y ajouter sa touche personnelle en y mettant ses expectorations. Dommage, elle présenta sa démission avant que ses plans ne se réalisent. Quoi qu’il en soit, cette stagiaire, meurtrie au fond d’elle-même, entreprit de nouveau sa recherche de stage. Fructueuse recherche. Les sollicitations pour des entretiens affluaient de toute la France. Finalement, elle opta pour un stage en management de la qualité dans un grand groupe qu'elle prendra soin de ne pas nommer. Heureux dénouement à l’exception près, qu’une composante inattendue n’avait été prise en compte...de Charybde en Scylla ou de Scylla en Charybde. Peu importe.
Publié le : vendredi 22 novembre 2013
Lecture(s) : 219
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale
Nombre de pages : 42
Voir plus Voir moins
Cette publication est accessible gratuitement





Solem








STAGEXPLOITATION

Les mésaventures d’une stagiaire

Ou comment en finir avec l’hypocrisie des stages qui n’apportent rien au stagiaire
















PARTIE 1

EPIDOSE 1: DE CHARYBDE EN SCYLLA
Ne vous ai-je jamais témoigné de l'expérience de cette stagiaire en fin d’étude d’ingénierie
agroalimentaire, dont la tutrice, une pauvre femme ménopausée, rongée par la jalousie et gangrenée
par le pouvoir, lui demandait inlassablement : « Peux-tu m’apporter le café ? ». Cette femme que la
féminité avait désertée était l’archétype des personnages en embonpoint des tableaux de Botéro.
Un jour, la stagiaire à qui toutes ces tâches dégradantes étaient insidieusement confiées, avait rêvé
d’utiliser la neige qui avait stagné sur le sol, pour préparer le café de la ménopausée. Elle s’était même
résolue à y ajouter sa touche personnelle en y mettant ses expectorations. Dommage, elle présenta sa
démission avant que ses plans ne se réalisent.
Quoi qu’il en soit, cette stagiaire, meurtrie au fond d’elle-même, entreprit de nouveau sa recherche de
stage. Fructueuse recherche. Les sollicitations pour des entretiens affluaient de toute la France.
Finalement, elle opta pour un stage en management de la qualité dans un grand groupe qu'elle prendra
soin de ne pas nommer. Heureux dénouement à l’exception près, qu’une composante inattendue
n’avait été prise en compte...de Charybde en Scylla ou de Scylla en Charybde. Peu importe.

Un mois et demie plus tard :
Les guerriers ne connaissent que le courage
Ils ont peint leurs corps de tatouages
Signes de persévérance et de combativité
Ils n’abandonneront pas, quelle que soit leur destinée.

Je m'appelle Kizzi Solem. Dans le nord du Togo, en pays Kabiyé, Kizzi signifie « refuse ce qui ne te
plaît pas », Solem veut dire Amour. Je porte deux valeurs très fortes pour deux si petits prénoms. J'ai
pris la douceur de ma mère et un peu de son intelligence émotionnelle. J'ai pris la rage de travail de
mon père, sa fougue et un peu de son impertinence. Je suis le produit d'une Guadeloupéenne d'un
mètre cinquante-deux et d'un Togolais d'un mètre soixante et un. Je mesure un mètre soixante-trois.
Mes yeux sont environ perchés à un mètre cinquante-huit, en prenant comme référence le niveau de la
mer. Mais, je vois le monde avec beaucoup plus de hauteur; je m'élève et me transcende pour le
comprendre.

EPISODE 2 : BIENVENUE A CADILLAC
Lundi 12 mars 2007. 8h00. Premier jour de stage. Bienvenue à Cadillac.
Belle façade d’entreprise, entrée remarquablement arrangée. La politique édictée par le Siège trône
fièrement, celle du site n’est pas plus modeste. Il y a de quoi. Le site de production a appartenu à une
des ces nobles familles françaises, dont l’un des fils s’est distingué par ses explorations sous-marines.
Situé au coeur du Bordelais, au coeur des cépages qui ont fait la renommée de la France pour son
savoir-faire vinicole, l’entreprise se targue de son expérience en matière de fabrication de vins.
Les géniteurs de Cadillac auront quand même veillé à ne pas choisir des couleurs trop ostentatoires
dans ce cadre encore très naturel des petits villages français. Oui ! Cadillac est implanté sur un
minuscule territoire, le Batac, habité par quatre cent cinquante campagnards. D’ailleurs, dans ce petit
trou de la France, il ne doit pas y avoir plus de trois rues…
Une de ces rues, bitumée, avec une pente relativement abrupte mène à Cadillac.
Cette rue m’est aussitôt devenue familière. Tous les matins, je l’emprunte et croise quelques villageois
baillant aux aurores après une bonne nuit de sommeil, loin des nuisances sonores de la ville. J’aime y
chanter pendant mon parcours pédestre. J’adore prendre de longues inspirations et fermer les yeux le temps de quelques secondes. Dans ces moments, je sais que j’apprécie totalement la plénitude de la
vie. Un bonheur matinal. Je chante certes faux, mais je persiste et signe car c’est un moyen
d’expression libérateur pour moi. Mon entourage familial s'esclaffe dès que les premières sonorités
s’émancipent. Mais étrangement, je me sens comme infiltrée par la voix d’une diva dès que j’ouvre la
bouche.


Pas de trêve dans mes rêves
Là où ma liberté n’y est point entravée
Là où mes pensées se parachèvent
En succession d’indénombrables idées.

Heureuse je suis. Heureuse de travailler à Cadillac, filiale d’un grand groupe français. Ravie d’avoir
une mission transversale qui me permettra d’aborder de nombreux sujets et de rencontrer une
multitude d’interlocuteurs. Enchantée de pouvoir donner le meilleur de moi-même. J’ai envie de me
surpasser et la perfectibilité est mon credo.
Mon premier lundi se déroule remarquablement bien. J’ai le sentiment profond que je vais vivre de
toutes nouvelles expériences, les unes plus stimulantes que les autres. Pour le coup, j’ai délaissé mon
vieux jean noir délavé et déchiré dans l’entrejambe pour un pantalon tailleur noir, un pull orangé, une
ceinture qui me rétrécie la taille et qui s’accorde résolument bien avec les tons de mon pull. Par contre,
les efforts mesurables en matière vestimentaire ne pourront s’appliquer aux chaussures. Pour rien au
monde, je ne troquerai mes bottes plates et confortables pour des petits talons, certes esthétiques mais
synonymes de souffrance futile pour moi. C’est donc avec cette excitation palpable que je franchis
l’entrée de Cadillac. Une secrétaire m’accueille, m’invite à la suivre puis me propose de m’installer
dans un grand bureau. Elle porte une minijupe et un décolleté à faire se retourner des fans de football
en plaine retransmission de match. Du détail, poursuivons ! Angeline, ma trentenaire de tutrice, a pris
le soin de préparer des documents à mon intention afin que je puisse les parcourir pendant son
absence. J’apprécie. Je me plonge alors dans la lecture de manuels, prends des notes de façon assidue
pour essayer de comprendre les rudiments du fonctionnement de l’entreprise. Je m’efforce de me
concentrer mais pourtant je trouve que le temps commence à se faire long. Il est dix heures. Deux
heures que je patiente agréablement en lecture. Et soudain, Angeline ! Je ne crois pas que j’oublierai
ce petit bout de femme de sitôt. Le personnage est d’une bonhomie ambulante, ce qui la rend
terriblement ordinaire. Je distingue une longue queue de cheval châtain clair et une crête implantée sur
la partie frontale du crâne, tel un kiwi. (Aparté pour mes lecteurs : je ne fais pas référence au fruit
exotique asiatique mais à l’oiseau subtropical !). Pour couronner le tout, une dentition particulièrement
originale : des dents couleur roquefort qui sont toutes en compétition d’ostentation. Deux incisives
démesurées parachèvent le portrait et lui donnent un air de souris égarée.
Faisant fi de la première impression que tout individu procure, j’écoute avec attention les explications
qu’elle me dispense suite aux lectures que j’ai faites. Je suis agréablement étonnée du temps qu’elle
me consacre. A cet instant, je suis persuadée que ce stage sera particulièrement enrichissant et
valorisant. Angeline m’incite à poser des questions et nous abordons la question de mes horaires de
travail ! Un idéal ! Des horaires d’écolière : huit heures – dix-sept heures et un vendredi de repos
toutes les deux semaines. Je ne pouvais pas mieux tomber ! Et pour conclure cette phase de
familiarisation avec l’entreprise, ma chère tutrice déclare : « Surtout, en cours de sujet débattu avec les
collègues, n’hésite pas à intervenir pour donner ton avis».

Mercredi 14 mars.
Rien ne m’arrêtera. Je suis tellement déterminée au regard de la fâcheuse expérience que la Ménopausée m’a fait vivre. Agir pour ne pas subir. C’est ce que je fais et j’en suis heureuse. Je taris
d’éloge la structure familiale de l’entreprise et l’accueil qui m’a été réservé. Cela fait deux jours que
j'ai intégré Cadillac et tout se déroule parfaitement bien. D’ailleurs aujourd’hui, j’ai rencontré Ursulla,
la collègue d’Angeline, originaire du Siège avec qui j’ai participé au tri de 2000 bouteilles. Candide et
bienveillante, j’ai même réussi à oublier la pénibilité de la tâche, me projetant déjà dans une
perspective de résolution d’un problème que Dictateur a évoqué.

EPISODE 3 : DICTATEUR, DIRECTEUR DE CADILLAC
Jeudi 15 Mars. Il est 16h45. Précisément quatre jours que je vis avec Cadillac.
Huit heures trente minutes : c’est la durée que j’ai consacrée, seule, au tri de bouteilles depuis ce
matin.
Six heures du matin. C’est l’heure à laquelle j’ai allumé ma radio. Le présentateur a abordé la
problématique des troubles musculo-squelettiques au travail.
Seize heures quarante-cinq minutes. Des douleurs aiguës au dos, une nuque lourde et des bras
endoloris. Tiens, ça me rappelle vaguement quelque chose. Ah oui ! Les fameux troubles
musculosquelettiques
de ce matin. Pas étonnant vu la charge pondérale des cartons que j’ai soulevés toute la
journée. J’accélère car je veux finir de trier mes palettes ce soir. En même temps, je vois l’heure du
départ approcher. Dans dix minutes, j’aurai bouclé ce tri, puis je courrai pour ranger mes affaires
et entamerai un sprint pour attraper le bus qui me ramènera à dix-huit heures quarante-cinq chez moi.
J’ai pris le soin de tout ranger et je me dépêche pour aller me changer. Paul Dictateur me croise et
m’arrête :

L’homme est le seul animal adepte de la planification,
Il tend à une certaine constance et organisation,
Qui sont un gage d’assurance.
Mais sous la dépendance des imprévus ou sous l’autorité d’un Dictateur
Il doit se retrouver et affronter ses tremblements et peurs.

« Kizzi ?
Paul Dictateur me sollicite. Je suppose qu’il veut que je lui donne une estimation des non conformités
décelées sur les bouteilles triées.
- Oui ? J’accompagne chacune de mes réponses d’une déférence raffinée.
- Où en êtes-vous dans le tri ?
- Hé bien, je viens tout juste de finir, conformément à la demande d’Ursulla.
- Vous vous en allez ?
- Oui. Je me permets de laisser un compte-rendu à Ursulla puisqu’elle n’est pas encore revenue du
laboratoire. Mon bus passe dans quinze minutes.
- Kizzi, ici, nous ne travaillons pas dans le stress, asséne t-il froidement. Si vous avez des choses à
terminer, faites-les. Je vous raccompagnerai chez vous, s’il le faut.
- Mais j’ai justement fini.
- Déjà ? Il n’est que dix-sept heures ! S’il était vingt et une heures ou vingt-deux heures, là, j’aurais
compris. Vous devriez poursuivre le tri d’autres palettes.
J’apprécie moyennement ce premier contact avec Dictateur me sentant réduite à une
malheureuse ouvrière travaillant dans des conditions pénibles et n’ayant pas l’autorisation de quitter
son lieu de travail. Un quart d'heure de pause dans la journée pour huit heures et trois quarts de travail
effectif. Contrariée mais décidée à ne pas dramatiser, je retourne à mes tâches ingrates et j’entame une
autre palette. Une heure s’est écoulée depuis mon entrevue avec Dictateur. Il est temps de partir à la quête d’une
personne qui me ramènera à la maison, les bus se faisant très rares dans le Batac dès le début de soirée.
Angeline, surprise de me voir dans les locaux à six heures trente, me questionne :
« Mais, tu n’es pas encore partie ? Que fais-tu donc ici à cette heure là ?
- Paul Dictateur m’a demandé de rester pour le tri de bouteilles et de faire un compte-rendu à
Ursulla.
- Il est hors de question que tu commences à faire des heures supplémentaires (non défiscalisées
à l'époque ;-).
- Allez, viens, prépare tes affaires, on y va.
Au moment de franchir le sas de sortie, Paul Dictateur m’aperçoit et s’écrie :
« Kizzi, vous partez déjà ?
- Oui, j’ai fait le tri que vous m’avez demandé en supplément. Le compte-rendu à l’attention
d’Ursulla est également rédigé.
- Ecoutez. Je ne remettrai pas ce compte-rendu à Ursulla. Je ne vous ai pas dit d’attendre son
retour pour lui faire un point ? menace t-il.
- Sur le compte-rendu, toutes les opérations que j’ai effectuées sont détaillées et je ne pense pas
que…
- Ca suffit ! Je n’ai pas beaucoup de temps, pas de temps à perdre, finit-il par éructer. C’est à vous
de voir, je vous le dis !
Angeline ne dit mot, reste telle une statue et je ne réponds pas à cette dernière injonctive
provocatrice et malvenue. Je quitte l’usine en me demandant si Paul Dictateur ne souffre pas de
quelque trouble mental.
En m’accompagnant à sa voiture, Angeline lâche : « N’importe quoi. Je crois qu’il est stressé ces
jours-ci et je refuse que mes stagiaires subissent ses sautes d’humeurs. En tout cas, je peux te le
dire : il ne faut que pas que cet incident injustifié t’empêche de dormir. Crois-moi. »
Partiellement rassurée par les propos d’Angeline, je tente tant bien que mal de relativiser les
propos de Dictateur.

Aparté pour mes lecteurs
Il m’a fallu deux mois pour relater cet incident dans ce présent roman. A l’heure actuelle, j’ai quitté
Cadillac. Durant ces six mois de stage, j’ai eu le temps de rire, de pleurer, de m’énerver, d’être trahie.
J’ai en six mois, connu une succession d’émotions. J’ai également pris du recul. Aujourd’hui, de
nouveaux horizons s’ouvrent à moi. Je souhaite que de telles (més)aventures ne se reproduisent plus,
et à tous ceux qui n'ont pas eu la chance d'effectuer un stage à la hauteur de leurs ambitions, à la
hauteur de ce qu'on leur avait promis, ne vous découragez pas. Il existe toujours une porte de sortie.
Ne laissez qui que ce soit abuser de sa position supérieure (lorsqu'elle existe) et sachez répondre au
bon moment.
Bonne lecture à vous toutes et tous !

EPISODE 4 : NOS AMIS, LES JAPONAIS
Mardi 20 mars.
J’avais encore été affectée au tri des bouteilles pour répondre aux réclamations des clients japonais de
Cadillac. Et pour cause ! Nos amis recevaient des bouteilles qui fuyaient. Toujours mécontent de la
marchandise expédiée, notre client Nikkin avait annoncé sa venue le 31 mars. Nous étions le 20.
Les Japonais ! Que de sensations fortes pour la préparation de leur visite ! Que de sueurs
froides expérimentées !
Leur gastronomie me faisait les effets contraires. Par pure contingence, j’avais testé en un mois plus de
quatre restaurants nippons à Bordeaux. Jamais je n’eus été déçue de cette cuisine, un peu répétitive à mon goût mais délicate. Un soir, alors que je discutais avec mes amis à la table d’un restaurant,
j’aperçus un poster arborant une bière du pays du Soleil Levant. L’image sobre, orientait l’oeil vers la
mention « since 1889 ». Mais je fus la seule à réagir quand j’aperçus le fabricant du produit. C’était
Nikkin, le client indirectement associé à mes sueurs froides !
En six ans, la demande des produits de Cadillac avait augmenté de cinq cent pour cent. Une croissance
inespérée. Une aubaine. Pour répondre à cette hausse, le quart de l’équipement avait été rénové mais il
n’y eut pas d’embauche supplémentaire. En effet, chez Cadillac, la notion de capital humain était
obsolète et inexistante donc fatalement illusoire.
L’annonce de la visite des Japonais avait eu l’effet d’une constipation généralisée. La tension ne
cessait de s’accroître et de nombreuses responsabilités m’avaient été confiées.
La veille de la visite nippone, Pierrot du Siège débarqua. Directeur de la Qualité, il avait un rôle de
supervision de l'ensemble des sites de production. Lorsqu’un membre du Siège venait à Cadillac, du
rangement était fait, des règles et consignes étaient rappelées à l'ensemble du personnel. En résumé, il
s’agissait de donner une impression positive de l’état de démence latent de l’usine.
Au cours de la deuxième semaine de stage, cette première rencontre avec Pierrot avait provoqué une
accélération exponentielle de mon transit intestinal. Son regard vert délavé à la frontière de la
transparence m’effrayait, me stupéfiait, me tétanisait. Il avait un air très dur qui imposait naturellement
le silence. Peu importe les remous gastro-intestinaux auxquels j’étais sujette, je refusai de me montrer
impressionnée. D’ailleurs, j’avais été sollicitée pour participer à une réunion d’ouverture en présence
d’Angeline et de Dictateur. En dix minutes, Pierrot déclina les objectifs attendus. Quand il se retourna
vers moi, je sentis mon estomac se nouer violemment. Il me demanda d’analyser pour midi l’ensemble
de la journée de production de la veille. Il me restait...une demi-heure pour le faire.
A ce stade, Angeline ne m’avait toujours pas fait faire le tour de l’usine ni présenté aux opérateurs. En
conséquence, je ne savais pas à qui m’adresser et j’ignorais où récupérer ces fameuses informations.
Une fois la réunion achevée, je me précipitai vers le bureau d’Angeline pour qu’elle puisse m’éclairer.
Dictateur, avec son sourire glacial et sa stature imposante m’intercepta : « Profites-en pour récupérer
les contrôles à réception des matières sèches pour tracer la totalité de la journée de production. Peut-
être Dictateur consommait-il le soir des yaourts au Delirium tremensis ® actif et non au bifidus ! En
plus, il dégageait une odeur corporelle désagréable et sa barbe de trois jours témoignait d’une hygiène
précaire.
Angeline avait recouvré son expression de bonhomie égarée. Quand je lui demandai de m’indiquer
l’emplacement du dossier de production, elle me répondit nonchalamment : « Va voir dans le bureau
des AM ! »
A cet instant, je compris qu’elle n’allait pas m’aider dans ma recherche. Etait-elle consciente que je
n’avais aucune connaissance de l’emplacement des bureaux ? Et que AM ne signifiait pas grand-chose
pour moi…

Désabusée mais pas résignée, je pris les escaliers en direction la salle de production. J’avais aperçu un
bureau et sans doute s’agissait-il du fameux bureau des AM. Je tombai sur Rèche-Sêche, responsable
de la production à qui j’exprimai la demande de Pierrot du Siège. Cette dernière m’accueillit poliment
et m’invita à me retourner vers elle pour toute autre question. Rèche-Sêche me sauva la vie ! Je saisis
le dossier salvateur, étudiai minutieusement chaque enregistrement et en fit une synthèse d’une page.
Une fois ce travail accompli, je rejoignis Pierrot du Siège, qui était seul dans la salle de réunion.
Ce qui fait l’atout de la jeunesse, c’est qu’elle ose ! J’entrai donc dans le bureau, à midi, comme
entendu, pour lui présenter mes résultats. Ce n’était visiblement pas le moment car Pierrot m’invita à
le solliciter en fin d’après-midi. Vers 18h00, l'homme au regard vert délavé me convoqua.
Rapidement, de ses yeux froids et polaires, il parcourut le document pour finalement statuer :
« Document très synthétique et allant à l’essentiel. Très bien. A partir de maintenant, je te demande de bien vouloir mettre en place un indicateur de suivi de remplissage des documents. Chaque jour, tu
feras ce que tu as fait aujourd’hui. Es-tu d’accord ? »
Je déteste ces questions au goût d’épée de Damoclès. On vous donne l’illusion de vous laisser le
choix! N’ayant qu’une unique solution, je répondis timidement « oui ».
La veille de la visite nippone, l’usine était au bord de l’implosion. Une suractivité de fourmilière
régnait et l’ambiance y était exécrable. Angeline et moi fûmes de nouveau convoquées par Pierrot du
Siège, qui avait pour l'occasion dormi à Bordeaux, peut-être même dans les locaux de l'entreprise. Qui
sait?
« La qualité conceptuelle des documents d’enregistrements est à revoir. Tout est confus, la police est
réduite. Ils ne donnent pas envie d’être remplis. D’ailleurs, qui voudrait remplir ça ? »
Je vous avoue mon sens pointu de l’engagement et de la responsabilité mais je ne me sentis
aucunement touchée par cette critique. En aucun cas, je n’assumerais la déficience de rigueur de la
gestion de ces documents. Qui en était le responsable ? Angeline, en tant que Cadre manager de la
Qualité, Sécurité, Environnement.
Pierrot se tut alors, fixa un à un les documents d’enregistrement, en fronçant les sourcils. Un silence de
mort régnait dans la salle de réunion. Et là, Pierrot Du Siège Le Génie, saisit mon cahier, gribouilla,
ratura et finit par déclarer : « Voilà ce que vous allez faire. »
Mon après-midi entière fut consacrée à l’amélioration de la mise en page des documents, sans l’aide
d’Angeline. Vers dix-neuf heures trente, Pierrot nous convia de nouveau pour donner son avis.
Partiellement satisfait, il se félicita de ses idées mais exigea encore des améliorations de présentation.
Il était dix-neuf heures quarante-cinq. Je levai très lentement la tête, le regardai puis fixai Angeline qui
se résolut à un : « Nous sommes très fatiguées. » Un reliquat de compassion se fraya un chemin dans
le coeur de Pierrot qui lâcha : « OK, mais demain matin, je veux que les documents soient prêts et mis
sur ligne ! A l’époque, je baignais dans l’ingénuité et j’ignorais tout bonnement que l’essentiel de mon
travail serait tourné vers le secrétariat et l’assistanat. Affaire à suivre…

EPISODE 5 : LA COLLE
Après une journée de dur labeur se clôturant à dix-neuf heures, soit après dix heures de travail, je
m’apprêtais à ranger les derniers documents et à m’en aller avec Angeline. Le cri strident du téléphon e
retentit. Rêche-Sèche me réclamait pour l’aider. Angeline lui dit sur un ton doucereux que je
détestais : « Ah, tu comprends, on s’apprêtait à s’en aller. » Angeline savait que je devais terminer une
tâche ultime et me prévint : « Si on te demande d’aider, tu refuses et tu dis que tu dois t’en aller ».
Alors que je déposais la dernière feuille, Rêche-Sèche débarqua avec une mine que j'ignorais encore
mais dont je n’allais pas tarder à comprendre la signification. Essayant d’adopter un air faussement
mielleux, Rêche-Sèche me demanda :
« Kizzi, nous avons changé le poste de la colle. Autrement dit, il nous faudrait mener des essais pour
valider l’emploi de cette nouvelle colle. Pourrais-tu venir les faire ? »
Il était dix-neuf heures !
-Gentiment, avec un sentiment de gêne que j’essayais de dissimuler, je lui répondis :
« Heu, je dois en priorité terminer les tâches qu’Angeline m’a confiées. Les essais pourraient-ils
attendre demain ? »
Rêche-Sèche me rétorqua sauvagement :
« Ouais. Tout peut attendre ici », avant de tourner les talons et de faire disparaître sa silhouette
squelettique.
Surprise par sa réaction mais n’y portant pas plus d’attention, je vaquai à mes dernières occupations et
fis part à Angeline de la réaction de Rêche-Sèche. Soudain, un violent grincement de porte nous
interrompit. Dictateur entra brutalement dans le bureau sans prendre la peine de frapper à la porte. Il se
mit à me hurler dessus comme si j’étais responsable d’une faute grave. Je restai stupéfiée par un tel accès de violence. De ses cris de bête sauvage, je compris qu’il exigeait que je descende
immédiatement pour mener les essais de colle. J’étais collée ! J'étais en maternelle! Non, en CP, que
dis-je! Mais non, j'étais sur le point de décrocher mon titre d'Ingénieur et j'étais « punie » par le
directeur de l'Ecole Militaire de Cadillac, alias Paul Dictateur! J’étais soumise à l’autorité du Tout
Puissant Dictateur.
« Kizzi. Qu’avions-nous dit ? Qu’avions-nous conclu ? »
Je commençais à entrevoir où il voulait en venir. Certaines personnes étant inexorablement rattachées
à leur patronyme, les en séparer serait mortel...Dictateur! Oui Dictateur! Il assumait parfaitement son
nom et pour cause! Unilatéralement, il avait monté un scénario dans lequel j'avais été dangereusement
piégée. Le monstre! Comme je ne répondais pas à ses questions et que je me tournai vers Angeline en
attendant désespérément une intervention de sa part, il se remit à crier de plus belle :
« Ce n’est pas la peine de regarder Angeline. Vous allez faire ces essais, c’est compris ? »
Angeline tenta timidement, le regard posé sur un objet imaginaire : « Mais, tu comprends, elle a un
bus à prendre. »
A cette réponse, Dictateur haussa davantage le ton, trépignant, hurlant et finit par avorter : « J’avais
dit que je la ramènerais au cas où elle terminerait plus tard que d’habitude. Pour une fois qu’on lui
demande de rester, et regardez le temps qu’elle nous fait perdre. »

Une effusion de justice
Du peuple s’est emparée
Le moment est propice
Pour la réclamer

Je rappelle qu’à date des vociférations mensongères et diffamatoires de Dictateur, je cumulais trois
semaines de travail acharné à plus de dix heures la journée. Voilà le portrait caché de Cadillac. Un
portrait que la façade soigneusement travaillée s’efforçait de dissimuler.
Il poursuivit :
« Quand on vous demande ce genre de choses, vous ne devez pas refuser. »
A ce moment, je pensai à lui offrir la Ferme des animaux de George Orwell mais ses inaptitudes
intellectuelles n'auraient pas décelé le sens de ce présent. N'en pouvant plus, je sortis de ma stupeur et
de ma torpeur puis me permis cette allocution :

« Cela ne s’est pas passé comme ça. Valérie m’a demandé de faire des essais et je lui ai demandé si je
pouvais les reporter demain à la première heure. Elle n’a pas répondu à ma question et s’en est allée
avant que je n’ai eu le temps de l’interpeller. »
« Bref, vous venez ? termina t-il de vomir.
- Je crois que je n’ai guère le choix.
- Pardon ? dit-il d’un ton menaçant.
- Rien. »
J’étais contrariée, déçue, dégoûtée, dépitée, écoeurée, énervée, irritée.
Je descendis faire mes essais de colle. Je pensai très fort : « Il ne manque plus que le fouet, la canne à
sucre, le cotonnier, le contremaître. Retour au début du dix-neuvième siècle aux Antilles françaises. »
Rêche-Sèche était à mes côtés, assise, au poste de mirage. Jamais, elle n’osa m’adresser la parole.
Jamais, elle n’osa me jeter un regard. A ce moment très précis, je pensai au rôle de délateur et aux
propos venimeux qu’elle avait tenus à mon égard à Dictateur. Quelle bassesse d’esprit. Un esprit au
ras des pâquerettes. Des sentiers détournés empruntés pour obtenir ce qu’elle voulait. Un serpent. Un
vrai de vrai. Pas une vipère car elle ne m’avait pas infligé une piqûre. Elle m’avait étranglée. Un
cobra. Pis. Un anaconda, voilà ce que le personnage était. Le long poil, le très long poil qui prenait naissance au sud-est de son menton démesuré, me faisait littéralement songer à une seringue emplie
d’un poison mortel. L’étroitesse de diplomatie dont elle avait fait preuve n’était que le reflet de sa
consistance physique. A vrai dire, pas grand-chose. Vingt kilogrammes d’os recouverts d’un
kilogramme de chair, le tout monté sur deux échasses. Rêche-Sèche n’était autre qu’un squelette
ambulant dénué de toute humanité.
L’étiqueteuse étant à l’arrêt, j’étais en chômage technique. Je pris l’escalier, pleine de fougue, et fis
part à Angeline de mon désarroi. Cette dernière se dit désolée et quitta tout simplement le bureau.
Comment avait-elle pu adopter une telle réaction de soumission face à Dictateur ? Son silence
signifiait à mes yeux : « je soutiens Paul Dictateur » car, qui ne dit mot consent. Elle n’avait même pas
reconnu que je passais plus de onze heures par jour à Cadillac. Une heure plus tard, je commençai mes
essais de colle.
A vingt et une heures trente, je me retrouvai face à Rêche-Sèche et à Dictateur. Méticuleusement, je
présentai les résultats de mes essais. Les pommettes des deux complices remontèrent de concert,
laissant entrevoir des pensées vénales. Ils étaient satisfaits des essais et de leurs résultats.
Dictateur, sur un faux air de plaisanterie, me proposa de rester dormir à Cadillac ! Quel imbécile
pensai-je très fort. Je déclinai l’offre en déclarant : « Très peu pour moi, je préfère l’ambiance de ma
maison ». Cet idiot persécuteur et dérangé à souhait, me demanda instantanément : « As-tu peur de
moi ?
A ce stade de la journée et vu les conditions dans lesquelles j’étais traitée, je n’avais plus rien à perdre.
-Oui, répondis-je en le fixant.
Dictateur s’esclaffa bruyamment et Rêche-Sèche, en dèche d’inspiration, fit de même.
- Il est pourtant grand-père, siffla t-elle.
- Oui, et alors ? Conclus-je.
Sur le chemin du retour, Dictateur tenta de lancer une conversation qui tourna rapidement au
monologue. Quel intérêt avais-je à écouter un individu bafouant les droits humains, se moquant du
code du travail ? Etant très sensible aux situations d’injustice, mon thermomètre interne de méprise
grimpa au maximum pour Dictateur.
« Heu, Kizzi, pour tout à l’heure, tu comprends, pour les essais, heu, c’est bien. Au moins, on pourra
utiliser cette nouvelle colle au démarrage à cinq heures, demain matin.
Je ne répondis pas et pensai très fort : Collée, c’est bien réel, j’ai été collée, j’ai été punie. Il pue ce
type, son cerveau est dans un état de pourriture avancée. Mince, où suis-je?
Il enchaîna : « Tu seras amenée à mener ce genre de missions de façon ponctuelle mais tu ne peux pas
refuser lorsque l’on te demande ».
Fatiguée d’entendre des paroles engluées de mauvaise foi, je sortis de mon mutisme :
« Je n’ai jamais refusé. J’ai posé la question à savoir si ces essais pourraient être menés le lendemain
matin et je n’ai obtenu aucune réponse.
D’autre part, vous avez ouvertement dit que pour une fois que je terminais tard, il n’y avait pas de quoi
en faire une histoire. Je pense que…
- Kizzi, je n’ai pas dit ça.
La mauvaise foi de Dictateur me dépassait.
- C’est ce que j’ai cru comprendre en tout cas. Or, j’arrive tous les matins à huit heures et je
repars après dix-neuf heures trente.
- Mais c’est normal. Tu es stagiaire-cadre. Un cadre a des responsabilités et n’a pas des
horaires de fonctionnaire.
- Sans vouloir vous offenser, je n’ai jamais entendu cette notion de « stagiaire-cadre »
affirmai-je paisiblement. J’avais compris qu’il était inutile de laisser percevoir un
sentiment d’énervement, synonyme de perte de contrôle.
Je suis stagiaire avant tout. Je ne suis pas encore cadre et être ingénieur ne signifie pas être cadre. Dans mes cours en insertion professionnelle, j’ai bien compris cette subtilité que
beaucoup de personnes peinent à saisir.
J’étais fière de pouvoir lui répondre tel que je le faisais. Je voulais montrer à Dictateur que s’il
avait tous les pouvoirs concentrés en ses mains sur son personnel, ce ne serait pas le cas avec
moi.
Il me jeta un regard étonné et balança :
« Tu veux être ouvrière ? Tu veux être agent de maîtrise ?
- Non. (Pour qui se prenait-il? C'était écœurant de voir un incapable vous rabaisser au même
niveau que lui.)
- Hé bien, tu le sais comme moi, tu nous a fourni un rapport d’ingénieur avec des graphes et
des explications rationnelles et claires. (Première reconnaissance objective de la journée). On
ne se contente pas de pinailler sur quelques heures. De toute façon, on est dans le privé. Si on
n’est pas content de ses horaires, on part; sinon on reste.
- Ecoutez. Quand j’arrive le matin, mon planning est déjà fait. Je me fixe des objectifs à
atteindre dans la journée avec une obligation de résultats. Je ne manque pas de motivation.
Mais me lever à six heures du matin et rentrer à vingt-deux heures chez moi en me prenant des
remarques, n’est ni bon pour ma santé ni pour mon moral.
-Tu peux venir un peu plus tard le matin, à huit heure trente, par exemple.
J’avais compris que poursuivre cette conversation ne mènerait à rien. Sa tête était dure comme
du granite et ce n’est pas la stagiaire qui allait lui faire changer d’avis.
Dictateur entreprit de mettre en marche son GPS mais la voix féminine était imperceptible. Il
dit alors :
« Mais qu’a-t-elle aujourd’hui ?
-Avec un sourire malicieux, je chuchotai : peut-être est-elle fatiguée ?
Dictateur tourna la tête et de son regard pervers me dit : « Qu’est ce que ça veut dire ?
Peut-être les quelques neurones éparpillés de son cerveau rabougri avaient-ils réussi à établir
une connexion? Je me convins de cette solution au vu de la teneur de son regard.
Avec le même sourire malicieux, j’enchaînai : « Absolument rien. »

Le lendemain, quand je franchis la porte de l’usine, je nourrissais davantage de rancoeur vis-à-vis de
l’attitude d’Angeline. Dès ce jour, elle ne s’appela plus Angeline mais muta en Souris-City.
J’avais perdu toute estime à son égard. Quand j’entrai dans le bureau, elle s’empressa de fermer la
porte et me dit « Alors, comment ça s’est passé hier soir ?
- J’ai attendu plus d’une heure avant de commencer mes essais, il était vingt-deux heures
trente quand je suis arrivée chez moi.
- Ca m’a fait de la peine. Je ne voudrais pas que tu perdes confiance en moi. Tu comprends,
je suis dans une situation difficile. Depuis mon retour d’arrêt maternité, les choses ont
changé et je sens de plus en plus de malveillance à mon égard.
- Certes, mais je ne suis que stagiaire ici, je ne suis pas une employée.
- Mais il faut positiver, tu dois prendre cette expérience de façon positive.
Je redressai brusquement la tête et je lâchai immédiatement : « Je ne vois pas comment après avoir
passé plus de onze heures au bureau, m'être fait engueuler, rentrer chez moi si tard, que je puisse
considérer cela de façon positive »
- Dans tous les cas, il faut oublier cela et surtout ne pas l’ébruiter. Il n’y a pas de raison d’en faire une
polémique. »
Je ne répondis pas. Dans mon for intérieur, je me dis que j’avais en face de moi le comble de
l’hypocrisie, défaut que j’exécrais au plus haut point. Je regardai tristement cet avorton et toutes les
réalités que j’avais mises au placard des oubliettes refirent surface.

Les commentaires (1)
Écrire un nouveau message

17/1000 caractères maximum.

Solem

Un témoignage caustique pour que l'hypocrisie qui persiste, hélas toujours, autour de la situation faite aux stagiaires en France cesse.
Laissez-y vos commentaires et appréciations,
Bonne lecture.

vendredi 22 novembre 2013 - 19:53

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les étoiles de Noss Head

de rebelle-editions

La curiosité

de presses-de-la-cite