Ligne B, invitation au Havre

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JEAN SEGUI – ÉLODIE BOYER LIGNE B Invitation au Havre ROMAN ILLUSTRÉ B LIGNE B La Plage Saint-Roch Hôtel de Ville Palais de Justice Gares Université Rond-Point Place Jenner Frileuse Curie Verlaine Schuman Atrium Saint-Pierre Caucriauville Pré Fleuri BEAUTÉ,s. f. terme relatif; c’est la puissance ou faculté d’exciter en nous la perception de rapports agréables. J’ai dit agréables, pour me conformer à l’acception générale et commune du terme beauté : mais je crois que, philosophiquement parlant, tout ce qui peut exciter en nous la perception de rapports, est beau. Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, e des arts et des métiers (Diderot et d’Alembert, XVIII ) CHAPITRE 1 La Plage Le Havre. Porte Océane. Au troisième étage de l’un des deux immeubles phares qui forment la dite porte, un appartement dessiné par Auguste Perret abrite un couple d’heureux propriétaires, les Delorme. Paul Delorme, dans sa chambre et nu dans son lit, observait une nouvelle fois les indélicatesses de sa nuit qui s’étirait mollement. Avec la récente mise en service du tramway, de nouveaux bruits faisaient irruption dans la pièce et bientôt ils viendraient s’ajouter à ceux déjà très anciens qui parfois l’extirpaient de sa torpeur réparatrice. Celui des voitures qui franchissaient les rails du tram en produisant des claquements caoutchouteux ne lui plaisait pas car trop sec.
Publié le : mardi 16 juin 2015
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JEAN SEGUI – ÉLODIE BOYER LIGNEB Invitation au Havre
ROMAN ILLUSTRÉ
B
LIGNE B
La Plage
Saint-Roch
Hôtel de Ville
Palais de Justice
Gares
Université
Rond-Point
Place Jenner
Frileuse
Curie
Verlaine
Schuman
Atrium
Saint-Pierre
Caucriauville Pré Fleuri
BEAUTÉ,s. f. terme relatif; c’est la puissance ou faculté d’exciter en nous la perception de rapports agréables. J’ai dit agréables, pour me conformer à l’acception générale et commune du terme beauté : mais je crois que, philosophiquement parlant, tout ce qui peut exciter en nous la perception de rapports, est beau.
Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, e des arts et des métiers (Diderot et d’Alembert, XVIII )
CHAPITRE 1
La Plage
Le Havre. Porte Océane. Au troisième étage de l’un des deux immeubles phares qui forment la dite porte, un appartement dessiné par Auguste Perret abrite un couple d’heureux propriétaires, les Delorme. Paul Delorme, dans sa chambre et nu dans son lit, observait une nouvelle fois les indélicatesses de sa nuit qui s’étirait mollement. Avec la récente mise en service du tramway, de nouveaux bruits faisaient irruption dans la pièce et bientôt ils viendraient s’ajouter à ceux déjà très anciens qui parfois l’extirpaient de sa torpeur réparatrice. Celui des voitures qui franchissaient les rails du tram en produisant des claquements caoutchouteux ne lui plaisait pas car trop sec. Tous s’invitaient dans sa tête en violant ses tympans. Mais, parce qu’il ne dormait pas, Paul jugeait moderne et gracieux le subtil sifflement des roues en acier du tram tournant sur leurs rails impeccables qui s’éloignaient si poétiquement comme le sourire discret d’une jeune fille habillée d’une robe légère tourmentée par le vent.
Pour tuer le temps d’une irrécupérable lenteur, Paul s’occupait avec les faibles outils que lui donnait la nuit, à vrai dire, peu de chose. Il clignait des paupières pour mesurer si de nouvelles lumières s’immisçaient dans ses quatre murs clos. Colette, sa femme de longue date, dormait à côté de lui. Après qu’il eut passé trois matinées pour fixer trois tringles dans un béton très
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dur avec une perceuse poussive, Colette avait posé d’épais tissus contre les fenêtrespour casser le froidavait-elle dit, très fière d’elle. Alors désormais la nuit était vraiment devenue noire et chaude, encore plus noire et plus chaude qu’avant. Plus tôt il avait osé untu dors ?un peu mielleux pour conquérir sans effort un peu de pitié. En réponse à son appel de détresse, il perçut les fibres d’un grommellement glacé venu des grandes profondeurs qu’il méprisa. En silence il la traita d’égoïste puis haussa les épaules, comportement global déplacé qu’il regretta pour s’octroyer un peu d’estime. Parfois une honte de lui l’étreignait et il se sentait rougir. Honte de l’homme qu’il devenait, honte de ses vilaines pensées. Pour se défendre, il s’observait avec l’air détaché de celui qui observe un intrus. Enfin pour se soustraire définitivement à ses cérébrales turpitudes, il imaginait proches de ses tempes, des raids de moustiques rebelles. Rageur, il balayait l’air ambiant avec ses mains et secouait la tête pour les chasser.
Paul écouta sa femme s’éloigner dans l’épaisseur de sa nuit, il fit semblant d’ignorer ses respirations qui s’accéléraient, imagina qu’elle rêvait des bras d’un autre homme et se retourna vers sa table de nuit pour marquer sa mauvaise humeur d’insomniaque en devenir. Depuis qu’il jouissait, comme disaient ceux qui n’en jouissaient pas,d’une retraite bien méritée, Paul s’ennuyait et bientôt ils fêteraient à deux autour d’une table ronde recouverte de la nappe blanche des grandes occasions, ses deux interminables années d’ennui.
C’était inévitable, la vie a besoin de rituels pour donner des pauses au temps qui passe. Après deux coupes servies d’une demi-bouteille de champagne, troisTucau bacon et dix noix de cajou, Colette lui servirait une blanquette de veau à l’ancienne avec du riz rond de Camargue et des tout petits cubes de jeunes carottes si goûteuses et brillantes, achetées aux Halles le matin et cuisinées sans délai afin qu’elles ne vieillissent pas hors de terre. Mais avant, en guise de fausse surprise, peut-être qu’elle dégoupillerait desApéricubesau jambon, car Paul n’aimait que ceux-là, mais il détestait les déballer car il ne savait que faire de La vache qui ritqui s’étendrait sur ses doigts, c’était inévitable. Il hocherait la tête, cela blesserait sa femme et Paul n’aimait pas blesser. Mais tout de même la lucidité doit s’imposer. Les
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types qui ont mis au point cet emballage n’ont jamais mangé d’Apéricubesde leur vie ! songeait Paul au milieu de la nuit avec son futur petit cube brillant qu’il discernait entre le pouce et l’index. Paul, comme tant d’autres, s’insurgeait contre des ingénieurs enfermés dans des laboratoires terriblement aseptisés, vêtus de blouses blanches, les bronches et les poumons protégés par des masques et les cheveux en bataille sous des bonnets de bains, très éloignés des grands soucis de leurs clients, modestes consommateurs et grandes victimes de leurs carences en pragmatisme ordinaire. De ce point de vue là, les idées reçues de Paul faisaient de lui un homme très ordinaire.
Paul et Colette mangeraient peu, maisau champagnecar ils étaient raisonnables et ils finiraient par deux petits Paris-Brest réalisés sur commande parHautot,le pâtissier qui guérit tous les bobos !Colette aimait les slogans des publicités, alors elle en inventait, assise devant sa télé entre vingt heures trente et vingt-et-une heure, une tisane de verveine sucrée auCandysur la couverture en laine vierge qui recouvrait ses genoux toujours un peu froids juste après le journal télévisé qui avait déversé ses horreurs. Une mise en confort préventive permet souvent de se protéger du froid des sans-abris à Paris, des guerres au Moyen-Orient et des catastrophes naturelles qui partout s’abattaient à cause du climat, sauf au Havre.
Sur leur lit, les insomniaques jouent parfois avec leurs doigts, se grattent les bras, et se fabriquent des petites nostalgies qu’ils triturent inlassablement. Aucun ne compte les moutons. Pour se faire un peu de peine et attiser ses tristesses, Paul se rappelait ses gaîtés passées. Celles qui faisaient son quotidien d’enseignant avant cette maudite retraite qui, insidieusement, taraudait ses entrailles depuis des mois, vingt-six exactement. Il tenta une multiplication pour noircir le tableau de ses heures de retraite, mais à un stade aussi avancé de la nuit, le cœur et la force n’étaient pas au rendez-vous. Dépité des profondeurs de sa bêtise nocturne, il estima l’enjeu sans réel intérêt.
Professeur de français au Collège Raoul Dufy au Havre, Paul
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