Dhuoda la Carolingienne

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Après la mort de Charlemagne, son fils Louis, seul héritier, partage l'immense empire entre ses trois fils. Mais il se remarie avec Judith de Bavière et de cette union naît un quatrième garçon, Charles. Voulant sans cesse agrandir leur territoire et ne cherchant nullement à préserver l'unité du royaume, les petits-fils de Charlemagne entretiennent d'incessantes querelles durant plus de trente ans. Ces conflits successifs affaiblissent le colossal territoire que Charlemagne avait constitué.

Dhuoda, femme de haute culture, épouse du duc de Septimanie, est l'héroïne de ce roman. Partagée entre les attirances spirituelles et les événements quotidiens, elle se nourrit de lectures, vit les grands émois de l'écriture et entretient sa passion pour les enluminures des parchemins. Mais elle subit aussi la cruelle déception de ne pouvoir élever ses deux fils, gardés en otages à la cour de Charles le Chauve.

Dhuoda, qui trouva des compensations dans le bonheur d'écrire, nous laissa un bel héritage littéraire, notamment Manuel pour mon fils. Elle figure au premier rang des écrivains de son époque, bien que ses contemporains l’aient complètement ignorée.
Publié le : jeudi 25 février 2016
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EAN13 : 9782374530758
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Jocelyne Godard

Dhuoda
la Carolingienne

Page 38

CHAPITRE I

 Lorsqu’en 814 le roi Louis, fils de Charlemagne, mit le pied aux portes d’Aix-la-Chapelle, là où son père avait prestigieusement installé sa cour, de multiples ridules sillonnaient déjà son visage et le poids de l’Empire qui, subitement, s’abattait sur lui, voûtait ses larges épaules, bien que son poitrail restât vigoureux et fort. À peine âgé de trente ans, Louis venait d’en prendre son parti. Il serait sacré empereur tout comme son illustre père. Sous des sourcils clairsemés, son regard changeait à toute allure. Du gris métallisé lorsqu’il se sentait froissé, indisposé, voire choqué, il passait à un bleu pâle et caressant dès que l’inquiétude le quittait. Mais ces deux oppositions ne caractérisaient en rien l’unique panoplie de ses yeux. Ouverts, grands et brillants, une palette de nuances les traversait selon ses humeurs enjouées ou maussades.

 Beau, il ne l’avait jamais été. Son frère Charles, mort en 811, de taille bien qu’au-dessous de la moyenne, portait plus fière allure et assimilait déjà, dès l’adolescence, les prérogatives que lui assurait une future royauté bien établie. En dépit de la courte durée où l’ambition de succéder à son défunt frère s’était installée, Pépin se prémunissait déjà de toutes les audaces, mais un stupide accident faucha sa vie qu’entamaient à peine de téméraires idées et la couronne impériale revint ainsi au plus démuni des frères, Louis, le cadet.

 Certes, les attitudes réservées et pudiques dont Louis s’entourait et l’air affligé, parfois jusqu’à la limite de la soumission qu’il se plaisait à afficher, ne lui ôtaient ni l’esprit brillant, ni la vaste culture héritée de son père. Mais, là s’arrêtait la ressemblance. Après ces longues périodes successives de pillages et de barbarie, seule, l’église pouvait assurer l’unité du royaume et, si Charlemagne avait tout naturellement conclu une alliance avec elle, davantage par obligation que par goût, Louis était motivé par une foi profonde et inaltérable. Qu’il entrât dans une église et son regard devenait cristallin comme de l’eau de source jaillissant d’une roche montagneuse.

 Bien que Louis fût à la fois roi des Francs et, deux ans plus tard, couronné empereur par le pape Étienne V, son allure ne se hissait guère au rang suprême de la royauté. Si, de leur vivant, Charles et Pépin portaient des vêtements richement brodés d’or et de pierreries qui leur venaient de Byzance, Louis se dissimulait dans de sombres manteaux chauds et amples ne laissant entrevoir que son large visage surmonté de cheveux blond cendré. Il n’avait ni le goût du luxe, ni celui du gaspillage pour des ornements coûteux et voyants.

 Seul héritier et roi d’un immense territoire, le premier Louis de France ne se sentait guère prêt pour empoigner vigoureusement la succession de son père. D’ailleurs, seul Charles, l’aîné, était préparé à devenir empereur. L’ambition de Pépin, à la mort de son frère, avait tout naturellement pris le relais. N’ayant pu prévoir l’éventualité du brusque décès de ses deux fils aînés, l’empereur avait insuffisamment préparé Louis à subir une aussi lourde tâche et celui-ci se sentait parachuté dans un monde qu’il cernait encore difficilement et qu’il devinait plein d’embûches. Il fallait donc assurer, seul, le retournement inopiné de la situation.

 Hermingarde, sa douce et calme épouse, aussi effacée que pieuse et qui avait assuré la descendance royale puisque trois fils, Lothaire, Pépin et Louis gravissaient allègrement les marches de l’adolescence, se retirait très vite derrière ses prières ou ses tapisseries. Qu’elle versât dans une dévotion sans mesure que partageait volontiers le roi, sensibilisait fortement l’église, et c’est avec une intention non cachée que l’épiscopat répercutait le sobriquet de « Louis le Pieux » que son peuple lui avait donné.

 La cour attendait son nouveau roi non pas dans l’allégresse, mais du moins avec une sorte de curiosité bienveillante où personne ne se tenait dans l’expectative. Les ordres, pourtant, ne devaient pas tarder à tomber.

 Chants grégoriens et chants messins 1 l’accompagnèrent jusqu’à son nouveau trône. Qu’une telle musique d’église l’intronisât de la sorte ne pouvait que lui plaire. Ce fut là le seul point en accord qu’il eut avec la cour.

 Il fallait bien souligner que le roi Louis tombait de façon abrupte, au cœur de ce palais d’Aix, comme un affreux vautour dans une volière bruyante et caquetante où toutes les oiselles suivaient, depuis longtemps, les mœurs libertines qu’avait toujours encouragées Charlemagne.

 Le premier choc qu’il eut ne fut pas de constater la liberté d’idées qui s’y était installée et la fréquence des débats philosophiques qui s’y tenaient, car Louis se nourrissait, depuis son plus jeune âge, de discussions théologiques et s’intéressait à tout ce qui touchait la culture et les arts, mais de sentir la tournure licencieuse qui circulait dans tout le palais. Ces agissements audacieux, allant jusqu’à l’inconvenance, frisaient même l’indécence.

 Ses demi-sœurs, à l’exception de Berthe l’aînée, qui approchait de la soixantaine et ne pouvait plus guère se permettre de fantaisies libertines, s’adonnaient facilement à des pirouettes amoureuses dont les débordements surgissaient dans chaque recoin du palais.

 Théodorade et Hiltrude, filles de la quatrième épouse de son père, jolies femmes bien que la première fût trop petite et la seconde plus noire qu’une Arabe, ne se gênaient pas pour apostropher gaillardement chambriers et soldats. Rothilda, fille de la cinquième épouse de Charlemagne, s’affichait sans honte avec un ventre rebondi qui ne cachait nullement la proche naissance à venir. Quant à la paternité, Rothilda ne semblait guère s’en soucier. Régina, Adalinde, Guersindre, les jeunes concubines de feu son père et dont l’âge ne dépassait guère celui de ses sœurs, débauchaient allègrement les jeunes seigneurs dont le sexe hardi se dissimulait à peine sous des collants de fine étamine que rehaussaient des chausses aux teintes colorées.

 Seule, l’École du Palais, qu’avait créée Charlemagne avec l’appui de quelques grands évêques, Alcuin, Paul Diacre et Théodulf, ses amis et conseillers, échappait à cette cavalcade de débauches. Poursuivant un sens hautement culturel, ouverte à toutes les idées artistiques et intellectuelles, l’École de Charlemagne s’élevait parmi les plus renommées de tout l’Occident.

 À cette époque bien précise où Louis le Pieux entrait à Aix, la perle de cette institution brillait en la personne de la jeune Dhuoda 2 dont quatorze années façonnaient déjà, non seulement la jolie silhouette, mais un esprit et une intelligence acérée qui la dégageaient, à l’exception de Nithard3 des autres élèves de Théodulf4.

 Fille d’une petite cousine d’Hildegarde, mère de Louis le Pieux, la souche noble de Dhuoda remontait au siècle de Gontran, roi de Bourgogne et petit-fils de Clovis. Lorsque ses parents, tués à Byzance dans les querelles de l’iconoclastie, la laissèrent orpheline, elle se vit dotée de territoires en Bourgogne et en Austrasie que l’on plaça sous la tutelle de Louis, roi des Francs. Réclamée à la cour d’Aix pour y être élevée avec les nombreux petits-enfants de Charlemagne, Dhuoda ne l’avait quittée que pour se rendre deux ou trois fois sur son territoire natal.

 Combien de fois l’esprit curieux de Dhuoda s’était-il évadé dans les remous de cette curieuse querelle des iconoclastes venant d’Orient. Toutes les images du Christ, de la Vierge et des saints, étaient si puissamment vénérées par les Byzantins qu’aux yeux des chrétiens francs, elles engendraient une véritable hérésie. Ce culte qui s’étendait depuis presque un demi-siècle prenait des allures quasi païennes qu’il fallait enrayer au plus vite. Désirant ardemment conserver le soutien de Byzance, le pape Léon III avait fait appel à la compréhension et à la clémence de Charlemagne, mais celui-ci était resté intransigeant et avait condamné le culte de toutes les images religieuses.

 Élevée aux côtés de Théodulf, on peut comprendre que la jeune Dhuoda, éprise de toute la culture qui fleurissait à cette époque carolingienne, puise en son père spirituel, son maître et son admirateur, la force et l’énergie dont elle ne demandait qu’à restituer tout le fruit.

 Théodulf, ancien évêque d’Orléans que Charlemagne avait fait venir au Palais pour qu’il y enseignât les lettres et les arts avait, dix ans plus tôt, fait construire la chapelle et l’oratoire de Germigny de Saint-Benoît-sur-Loire. Poète, écrivain, artiste, il s’acquittait de sa tâche d’éducateur avec un talent qui n’avait d’égal que celui de son prédécesseur Alcuin5. Depuis que, sous leurs impulsions successives, l’Abbaye de Fleury-sur-Loire devenait un des plus grands centres d’études, les monastères et les églises voyaient un développement grandiose dans l’art d’apprendre. Celle de Germigny des Prés, dans un style byzantin, en était un des joyaux les plus représentatifs.

 Parmi cette classe de bruyants enfants qu’il tentait de maintenir dans le respect et la réflexion, la jeune Dhuoda était, certes, sa plus grande fierté. Très tôt, il l’avait initiée au latin, au grec et à l’hébreu, lui apprenant les auteurs anciens, qu’ils soient religieux ou païens. Mais ce que la petite fille semblait le plus apprécier résidait dans la lecture de l’ancien et du nouveau testament. Dhuoda absorbait et digérait tout. Elle discutait avec une aisance et une sûreté à toute épreuve. La riche bibliothèque du Palais qui s’emplissait, chaque jour davantage, d’enluminures et de textes divers achevait de la perfectionner.

 Ce lieu de savoir qu’avait institué Charlemagne atteignait une renommée prestigieuse que le nouvel empereur Louis comptait bien conserver et entretenir. Ouvert en permanence, Dhuoda y restait de longues heures, allongée sur les épais tapis moelleux qui recouvraient les sols de mosaïque.

 Pour appliquer le testament de son père, Louis avait réuni sa famille dans la grande pièce commune du Palais.

 L’hiver s’achevait, mais dans ces régions de l’est, l’air en ce mois de mars demeurait encore froid et incisif, et les dernières traînées d’une neige restée longtemps en plaques dures sur les sols achevaient lentement de fondre.

 Les deux immenses cheminées braquées à chaque extrémité de la pièce diffusaient une atmosphère tiède. Les bûches, sans cesse renouvelées par les servantes, crépitaient dans le silence. Louis, conscient de la soudaine tension de l’assemblée familiale, jetait sur chacun son œil gris et froid.

 — Pensiez-vous donc que vous resteriez là, au Palais d’Aix-la-Chapelle ! jeta-t-il en tournant lentement la tête de droite à gauche. Le régime n’est plus celui de mon père, l’empereur Charlemagne.

 Minutieusement, il observait chacune des femmes. Toutes présentes, elles rivalisaient de charme dans leurs somptueux atours et leurs multiples bijoux. Les unes soutenaient hardiment son regard, les autres affichaient un air distant malgré la peur soudaine qui envahissait leur esprit.

 — Pensiez-vous donc que vous resteriez toutes ici ? reprit Louis à nouveau. Aix doit s’orienter vers d’autres objectifs que ceux de s’amuser et folâtrer au gré de vos fantaisies.

 — Louis, objecta prudemment Berthe, la plus âgée de ses sœurs, l’empereur feu Charlemagne nous désirait toutes auprès de lui. Vous le savez parfaitement.

 — Je sais qu’il ne pouvait se passer de femmes et qu’il lui fallait un entourage où chacune de vous lui apportât charme, détente et plaisirs. Je reste tout aussi conscient qu’il ne voulait en marier aucune. Mais, ce temps-là est révoqué, Berthe.

 — Vous ne pouvez pas nous répudier, protesta Rothilda en soutenant de ses deux mains longues et blanches son ventre distendu.

 — Vous n’êtes nullement répudiée, Rothilda. Loin de moi cette idée. J’ai juste affirmé mon intention de faire de ce palais un lieu d’études et de réflexion et non de plaisirs et de débauches. Vous partirez pour l’Abbaye de Faremoutiers que vous a laissée Charlemagne. Vous y accoucherez et vous y élèverez votre enfant. Votre mère Maltegarde vous accompagnera sans obligation d’y rester.

 — Je n’ai aucune vocation religieuse, gémit Maltegarde, une ancienne concubine de Charlemagne qui, depuis longtemps, ne partageait plus le lit de l’empereur. Sire, que ferai-je au couvent de Faremoutiers ? Je n’ai rien à expier. J’ai toujours su distraire Charlemagne jusqu’à ses derniers instants et je lui suis restée fidèle. Aucun reproche, de votre part, ne doit m’atteindre.

 Dans ce larmoiement aussi persuasif qu’imprévu, Maltegarde paraissait aussi jeune que sa fille. Ses origines saxonnes la dotaient, tout comme Rothilda, d’un teint délicat, satiné et rose que surmontait une épaisse chevelure blonde et ondulée.

 — Le roi vous a laissé suffisamment de fortune pour pallier les conséquences de votre retour à la vie de château. Le vôtre est en Saxe, il me semble, et bien, il vous attend.

 Après avoir appuyé sa décision d’un geste nerveux et rapide de la main gauche, comme s’il chassait un insecte gênant, il se retourna vers deux jeunes femmes qui, depuis son entrée, posaient un regard audacieux sur lui. Il enchaîna donc sans attendre :

 — Votre mère Liutgarde, la dernière épouse de mon père, vous a laissé sa fortune personnelle, mais Charlemagne vous a fait don de l’Abbaye de Notre Dame d’Argenteuil. Théodorade, vous deviendrez l’abbesse en titre de ce couvent. Quant à vous, Hiltrude, vous accompagnerez Rothilda à Faremoutiers. J’ai appris que vous étiez de bonnes compagnes et je n’ai pas le cœur à vous séparer.

 — Sire, fit observer Théodorade, les yeux hardiment levés sur le roi, en ce qui me concerne, il n’est question d’aller à Notre Dame d’Argenteuil que si j’y suis la supérieure.

 — Tel est mon désir. Nous sommes donc, sur ce point, en parfaite harmonie, jeta Louis sans sourciller.

 — Quant à ma sœur, reprit Théodorade avec autant de conviction, elle se sent tout à fait capable d’assumer la direction de Faremoutiers, car je ne pense pas que Rothilda puisse faire autre chose que de soupirer et de s’attarder dans les jardins à respirer les parfums des fleurs écloses.

 Le regard sombre que lui jeta Rothilda ne fit qu’aiguiser l’air conquérant de Théodorade.

 — Qu’elle assure tout d’abord les fonctions d’une simple abbesse, nous verrons ensuite si ses capacités peuvent l’amener à diriger Faremoutiers. La supérieure est une femme âgée, je lui dirai de prendre votre sœur sous sa protection.

 Deux servantes apportèrent une bûche de solide dimension et la jetèrent dans l’âtre rougeoyant. Puis, s’assurant qu’à l’autre extrémité de la pièce la cheminée crépitait encore, elles disparurent non sans jeter un clin d’œil complice aux jeunes seigneurs de l’assemblée.

 Louis se leva et fit quelques pas en direction des flammes qui s’élevaient brusquement de la bûche massive.

 — Régina et Adalinde, je ne vous connais guère. Je sais que vous avez donné des fils à mon père, mais ceux-ci ne sont que des bâtards. Vous avez l’une et l’autre assisté l’empereur dans ses derniers moments. Et, bien qu’alors il ne fût guère lucide, je dois avouer que ces ultimes instants vous furent tout de même consacrés.

 Complices, les deux femmes se regardèrent et, de la tête, acquiescèrent avec grâce. Cependant, aucune parole ne sortit de leurs bouches entrouvertes.

 — Sire, c’est dans mes bras qu’est mort feu votre père.

 La jeune fille qui venait, timidement, de lancer cette affirmation ne paraissait pas plus vieille que la jeune Dhuoda.

 Théodulf, que la bienséance n’avait pas encore fait intervenir, se lança au-devant d’une explication nécessaire.

 — Sire, cette jeune Guersindre est une de mes élèves et si l’empereur Charlemagne l’a gratifiée de ses attentions, c’est uniquement pour adoucir le difficile passage de la vie à la mort.

 — N’aurais-tu donc pas été la maîtresse de mon père, questionna le roi intrigué.

 Il la dévisagea sans vergogne et le gris de ses yeux vira subitement au bleu.

 — Non, Sire, affirma doucement Guersindre et ce n’était nullement mon intention.

 Mais, suspicieux, le roi reprit :

 — Et si Charlemagne avait eu encore quelque énergie…

 — Je crains que les intentions de l’empereur eussent été plus fortes que ma peur, coupa la jeune Guersindre, et ma peine eût été, alors, immense.

 — Tu me plais, petite. Tu peux continuer les cours avec Théodulf. Nous verrons, plus tard, ce que nous ferons de toi.

 — Quant à Dhuoda, jeta précipitamment Théodulf. Vous devriez la reconnaître. C’est votre pupille, élevée à la cour depuis la mort brutale de ses parents.

 — Est-ce toi qui détiens ces territoires de Bourgogne et d’Austrasie que je garde sous ma tutelle jusqu’à ton mariage ?

 — C’est moi, Sire, articula posément Dhuoda.

 — Et bien, nous reparlerons également de toi plus tard.

 D’un regard appuyé, il soupesa l’attitude des deux jeunes filles. Elles paraissaient si pures dans leurs tenues modestes et semblaient si différentes de la doucereuse Régina et de la provocante Adalinde qu’il ne put s’empêcher de reporter, à nouveau, son attention sur les deux dernières concubines de son père. Si l’une charmait son public par un fin visage aux pupilles claires et apaisantes, l’autre attisait les regards par une agressivité sans cesse en éveil. Le seul lien qui, incontestablement, pouvait les unir consistait en des robes soyeuses et richement brodées de perles qu’elles portaient avec une désinvolture très féminine.

 Le roi regarda les flammes qui s’abaissaient lentement pour faire place à un feu de mesure plus modeste. Puis, il se retourna avec des gestes calculés et, sans précipitation, s’avança vers les deux ex-concubines de son père.

 — Eu égard à vos bontés, purement physiques, vis-à-vis de Charlemagne, j’ai mûrement réfléchi sur votre avenir qui se trouve, bien entendu, tout tracé.

 — Quelle est donc cette ligne, Sire, que vous nous destinez ? questionna la pulpeuse Adalinde.

 — Vous n’êtes que des concubines et ne pouvez prétendre à aucune grâce du royaume. Mais, mon père, dans sa générosité extrême vous a laissé suffisamment de bijoux et de trésors pour que vous puissiez faire face à la vie jusqu’à votre mort.

 Les toisant avec insistance, il ne put s’empêcher d’ajouter d’une voix où l’ironie se teintait d’agacement.

 — Je vous conseille, cependant, de ne pas gaspiller vos richesses en apparats et en bijoux, car vous n’obtiendrez rien de moi.

 — Je ne suis pas sans fortune personnelle, répliqua mielleusement Régina.

 Le roi la dévisagea et, de son regard froid, fit le tour de sa personne vêtue somptueusement d’une tunique brodée de pierres précieuses qu’une écharpe à pans tissée de fils d’or rehaussait de luxe. Elle croisa ses yeux gris et il ne fut pas sans remarquer que cette intervention orale amenait une brusque rougeur sur ses joues pâles et délicates.

 — Et bien, fit-il presque enjoué, vos biens s’ajouteront à ceux que vous laisse mon père. Vous pourrez, ainsi, mener joyeuse vie.

 — Les riches atours ne sont pas notre seul plaisir, hasarda Adalinde qui, cette fois, se méfiait de la réplique impromptue du roi.

 — Et quels sont vos plaisirs ?

 — La musique, le chant, les jeux.

 — Les jeux ? S’agirait-il de ces courses effrénées les uns derrière les autres et qui se terminent en des lieux dissimulés dont j’ai entendu largement parler dès mon arrivée ?

 La bouche si hardie d’Adalinde ne sut que répondre. Elle se tourna vers sa compagne Régina qui, visiblement, avait pris le parti de ne plus rien rétorquer.

 Reculant légèrement, le roi se planta devant trois jeunes seigneurs qui semblaient, soudain, pétrifiés.

 L’un d’eux le fixait pourtant droit dans les yeux. Son maintien et son allure restaient assez rigides et l’une de ses mains délicates allait et venait sur un front qu’il portait haut et large.

 — Drogon, poursuivit Louis, vous êtes le fils aîné de Régina, le bruit de vos dons pour les études est parvenu jusqu’à mes oreilles.

 — C’est exact, approuva Théodulf, c’est un jeune seigneur plein de talent, de sagesse et de capacités.

 — Peut-être vous nommerai-je archevêque de Metz. Cependant, vous ne serez tonsuré qu’après avoir terminé vos études, ici, au palais.

 Louis le toisa avec insistance. Si la nervosité commençait à égratigner ses esprits, il sut habilement la dissimuler sous une apparente tranquillité. Ne sentait-il pas en Drogon, le seul seigneur de l’assemblée qui lui opposait une apparence réservée et prudente, un demi-frère dont la sagesse serait à tester plus tard.

 Il se déplaça avec lenteur, regarda le feu crépiter comme si les flammes devaient lui inspirer quelques ultimes décisions et poursuivit :

 — Quant à vous Hugues, vous serez abbé de Saint Quentin. Il vous faudra prouver vos capacités pour prendre de l’ascension, car l’on dit que vos dons et vos possibilités sont moindres que celles de votre frère Drogon.

 Le troisième jeune homme, blême et tremblant, semblait attendre les ordres comme une sentence coupante et irrévocable. Il regarda hâtivement sa mère, mais ne décela aucun signe de réconfort sur son visage fermé.

 — Thierry, fils d’Adalinde, vous quitterez également le Palais et puisque les études ne semblent guère combler vos désirs, nous trouverons une abbaye qui vous convienne.

 Passant derrière Berthe, sa sœur, il entoura affectueusement les épaules de celle-ci et lui dit à mi-voix :

 — Votre fils Nithard, actuellement à Tours pour y suivre ses études, sera mon porte-parole aux côtés de l’évêque Thégan. Je l’engagerai dès son retour.

 Quelques mois plus tard, alors que Louis s’acheminait vers la bibliothèque du Palais, le dur soleil tentait de pénétrer par les deux grandes fenêtres de la pièce pourtant obscurcies par de vastes tentures. Poussant la lourde porte de bois sculpté, il eut la surprise de voir une jeune fille, encore adolescente, assise confortablement sur les épais tapis byzantins, une pile de parchemins devant elle.

 À son arrivée, Dhuoda se leva brusquement.

 — Reste, reste, lança négligemment le roi. Puis, il jeta un bref coup d’œil sur la copie qui venait de glisser devant son pied.

 — Que lis-tu donc de si instructif ? poursuivit-il en se baissant pour saisir le document. « L’épistola » de Virgile, le grammairien. N’est-ce pas là une lecture bien ardue ?

 — Non, Sire, je lis Virgile, Homère, Horace, Platon, depuis longtemps.

 — Serais-tu donc une adepte de l’Académie Palatine ?

 — J’étudie aussi bien les textes religieux que les textes profanes. Si votre père, l’empereur Charlemagne, a restauré l’étude des lettres anciennes, c’est bien pour que l’on s’y intéresse.

 — Certes, certes. Mais qu’as-tu donc appris encore ?

 — Je tiens d’Eginhard6 la connaissance du grec et du latin et de Théodulf l’art de la dialectique, de la grammaire et de la poésie.

 — Et tes connaissances religieuses, de qui les tiens-tu ?

 — De votre ami Benoît d’Aniane7, Sire. Il m’a initiée à toutes les réformes liturgiques.

 — Tiens, tiens, mon ami Benoît d’Aniane ! Comment se fait-il qu’il ne m’ait jamais parlé de toi. Sans doute, es-tu, pourtant, la plus jolie de ses élèves.

 Dhuoda lui jeta un regard émaillé de minuscules points dorés.

 — Pas de compliments de cette sorte, Sire. Je préfère ceux qui sont destinés à mon savoir.

 Surpris par la maturité de ses propos, Louis se mit à réfléchir et, soutenant le regard de l’adolescente, il esquissa un sourire entendu et s’installa, tranquillement auprès d’elle, sur les épais tapis moelleux. Repliant ses longues jambes que terminaient des chausses noires, il reprit d’un ton amusé :

 — Habituellement, une jolie fille aime qu’on le lui dise, mais puisque tu ne sembles pas t’intéresser à ce genre de flatteries, je ne les réitérerai donc pas. D’ailleurs, ajouta-t-il en lui renouvelant son sourire, je ne suis guère habile en ce domaine. Essayons plutôt d’en savoir davantage sur tes connaissances. Que t’a-t-il inculqué, Benoît d’Aniane ?

 — Ses idées sont très nouvelles et il s’inspire, actuellement, du Sacramentaire romain que lui a envoyé le Pape. Il s’active à faire disparaître les vieux usages gallicans afin de favoriser l’unité et la paix de l’Église. Vous devez le savoir, Sire, car Benoît d’Aniane ne vous cache rien.

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