Les rouge et le noir de stendhal

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Le Rouge et le Noir STENDHAL Plan de la fiche 1. Le titre 2. Un roman d’initiation 3. La place du narrateur Le titre Le titre du roman est un bon point de départ pour une étude du Rouge et le noir : obscur à première vue, il concentre en fait bon nombre des significations essentielles du texte. Il est fondé sur le principe de l’opposition de deux couleurs, comme Le Rose et le Vert, nouvelle que Stendhal écrira en 1837 : le rouge, couleur connotant le sang, la passion, s’oppose ici au noir du deuil, de la mort. Une des interprétations du titre est liée aux jeux de hasard, où l’on peut miser sur le rouge ou sur le noir ; la destinée serait alors un jeu de hasard où l’on peut tomber sur une bonne ou une mauvaise carte. On retrouve les deux couleurs à divers moments dans le roman. Traditionnellement, le noir est associé à la religion : l’habit que M. de Rênal fait confectionner pour Julien est un « habit noir » ; de même, arrivé aux portes du séminaire, le héros doit laisser ses habits civils chez l’hôtesse de l’hôtel des Ambassadeurs et revêtir son vêtement noir de séminariste. Le séminaire lui-même est décrit selon les procédés du roman gothique, comme un univers noir et terrible, gardé par un portier « vêtu de noir » ; la grande croix de cimetière à l’entrée de la chambre de l’abbé Pirard est « en bois blanc peint en noir », et les tableaux « noircis par le temps » figurant dans la chambre ressortent terriblement sur les murs blanchis à la chaux.
Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Le Rouge et le Noir
STENDHAL
Plan de la fiche
1.
Le titre
2.
Un roman d’initiation
3.
La place du narrateur
Le titre
Le titre du roman est un bon point de départ pour une étude du Rouge et le noir : obscur à première vue, il
concentre en fait bon nombre des significations essentielles du texte. Il est fondé sur le principe de
l’opposition de deux couleurs, comme Le Rose et le Vert, nouvelle que Stendhal écrira en 1837 : le rouge,
couleur connotant le sang, la passion, s’oppose ici au noir du deuil, de la mort. Une des interprétations du
titre est liée aux jeux de hasard, où l’on peut miser sur le rouge ou sur le noir ; la destinée serait alors un jeu
de hasard où l’on peut tomber sur une bonne ou une mauvaise carte. On retrouve les deux couleurs à divers
moments dans le roman. Traditionnellement, le noir est associé à la religion : l’habit que M. de Rênal fait
confectionner pour Julien est un « habit noir » ; de même, arrivé aux portes du séminaire, le héros doit
laisser ses habits civils chez l’hôtesse de l’hôtel des Ambassadeurs et revêtir son vêtement noir de
séminariste. Le séminaire lui-même est décrit selon les procédés du roman gothique, comme un univers noir
et terrible, gardé par un portier « vêtu de noir » ; la grande croix de cimetière à l’entrée de la chambre de
l’abbé Pirard est « en bois blanc peint en noir », et les tableaux « noircis par le temps » figurant dans la
chambre ressortent terriblement sur les murs blanchis à la chaux. Même les yeux du directeur du séminaire
sont décrits comme des « yeux noirs faits pour effrayer le plus brave ». Dans l’univers du séminaire,
l’opposition entre le rouge et le noir semble remplacée par l’opposition entre le noir et le blanc. Tout
contraste en effet de façon frappante et vient souligner la pauvreté et la simplicité de l’univers carcéral où
habite Julien. Les couleurs ne reviennent pour Julien que lors des rares excursions à l’extérieur, pour
attacher les tapisseries à l’intérieur de la cathédrale ou porter la lettre de l’abbé Pirard à l’évêque de
Besançon. Arrivé à Paris, Julien est toujours en habit de prêtre : « ce jeune homme pâle et vêtu de noir »
semble d’ailleurs « singulier aux personnes qui daignaient le remarquer » à l’hôtel de la Mole. Cependant, s’il
ne connaît pas encore le rouge du titre, Julien va être l’objet d’une promotion, qui se manifeste directement
dans les couleurs de son habit : le marquis de la Mole lui donne en effet la permission de porter un « habit
bleu » lorsqu’il ne fait pas directement fonction de secrétaire. Avec cet habit bleu, il est considéré par le
marquis comme un égal, pour son plus grand plaisir. C’est la seconde fois du roman que le héros voit son
ascension marquée par un habit, la première étant le moment où Madame de Rênal lui confectionne un habit
de garde d’honneur pour la visite d’un roi à Verrières, habit également bleu, qui permet à Julien « de quitter,
ne serait-ce que pour un jour, son triste habit noir ». Le noir est donc dans Le Rouge et le Noir associé à la
religion et au statut subalterne de Julien. Plus loin dans le roman, le héros est débarrassé de son habit noir,
mis en dandy avec la plus grande élégance, puis habillé en uniforme de hussards, avant qu’il ne soit mis en
prison. Le rouge est beaucoup moins présent dans Le Rouge et le Noir en tant que véritable couleur, que ce
soit celle des habits ou celle de lieux du roman. Il y a cependant une décoration dont le ruban est de couleur
rouge, la Légion d’honneur que le chirurgienmajor, premier père substitutif de Julien, lègue à son protégé.
L’opposition amenée par le titre peut par conséquent être reliée à l’opposition explicitée par le narrateur au
chapitre V entre carrière militaire et carrière ecclésiastique. Le rouge, couleur de la légion d’honneur, est le
symbole de la carrière militaire quand le noir est celui de la carrière religieuse. Dès lors, la destinée de Julien
va du noir (précepteur, séminariste, puis étudiant en théologie lorsqu’il est à l’hôtel de la Mole) au rouge
lorsque le marquis de la Mole lui octroie la croix et, plus tard, lui donne un brevet de lieutenant de hussard.
Cependant, la couleur rouge est aussi présente au chapitre V du livre premier lorsque Julien pénètre dans
l’église de Verrières. Celle-ci est en effet décorée « d’étoffe cramoisie » qui crée, à la lumière du soleil, « un
effet de lumière éblouissant, du caractère le plus imposant et le plus religieux ». « Julien tressaillit » à cette
vue et s’assoit sur le banc de la famille Rênal. Plusieurs commentaires doivent être faits de ce passage ; en
premier lieu, l’église de Verrières est celle, tendue des mêmes rideaux cramoisis, où Julien, à la fin du
roman, tentera d’assassiner Madame de Rênal. Le rouge peut ainsi être considéré comme un présage de
mort dans le début du roman, qui se réalise finalement à la fin : c’est le sang de Madame de Rênal que fera
couler Julien au chapitre XXXVI du livre second. Mais ce passage montre aussi que le rouge a partie liée
avec la religion : les rideaux cramoisis qui ont tellement marqué Barbey d’Aurévilly sont ceux de l’église de
Verrières où se joue la première scène de dissimulation de Julien qui juge qu’il « serait utile à son hypocrisie
de faire une station dans l’église ». Le rouge est ici associé à un dévoilement, symbolisé par la lumière du
soleil projetée par les vitraux de l’église. Le héros ne peut être hypocrite et doit se rendre à l’évidence : la
mort est liée à sa destinée, comme il le découvre en lisant « un petit morceau de papier, étalé là comme
pour être lu » où est mentionnée l’exécution de Louis Jenrel sur Etude d’oeuvre : Le Rouge et le Noir de
Stendhal Cours un côté, et où figure de l’autre côté les mots « le premier pas ». Le premier pas, c’est dans le
roman celui que franchit Julien en se présentant chez les Rênal et qui, inexorablement, va mener à son
exécution à Besançon, ce qu’il pressent en remarquant que le nom du condamné finit comme le sien. De
même, à sa sortie de l’église, il ne peut pas ne pas remarquer que le bénitier semble rouge : « C’était de
l’eau bénite qu’on avait répandue : le reflet des rideaux rouges qui couvraient les fenêtres la faisait paraître
du sang. » Encore une fois, en colorant l’eau, le rouge, marque de violence, vient corriger le noir associé à la
religion et le rendre sanglant ; la légion d’honneur épinglée sur l’habit noir de Julien à la fin du roman ne peut
ainsi amener que du sang, celui de Madame de Rênal tout d’abord, puis celui de Julien décapité.
Un roman d’initiation
Comme beaucoup de grands romans du XIXe siècle, Le Rouge et le Noir est un roman d’initiation. Il
présente en effet la trajectoire d’un personnage du début jusqu’à la fin de sa vie, en indiquant les étapes
principales de cette vie. On pourrait donner à l’expression la définition que donne Alain du « thème de tout
roman », à savoir « le conflit d’un personnage romanesque avec des choses et des hommes qu’il découvre
en perspective à mesure qu’il avance, qu’il connaît d’abord mal, et qu’il ne comprend jamais tout à fait ».
Dans tout roman d’initiation, il existe en effet un conflit entre les idées du personnage et le monde auquel il
est confronté. Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir voit sa vie comme la réussite de ses ambitions et doit
déchanter rapidement de ses prétentions. Ainsi, il se retrouve au séminaire mis au ban des élèves par son
comportement hautain, ou se voit à la fin du roman arrêté dans sa trajectoire ascendante par la lettre de
Madame de Rênal au marquis de la Mole qui vient ruiner tous ses rêves d’ambition. Madame Bovary voit de
même tous ses rêves romanesques d’amour s’effondrer lorsqu’elle découvre la réalité du monde, fort
différente de celle des romans qu’elle lit à longueur de journée. Frédéric Moreau, dans L’Education
sentimentale de Flaubert, constatera amèrement à la fin du roman que les meilleures années de sa vie
furent les premières, lorsque tous les espoirs pouvaient exister, et non la fin de cette vie où il s’aperçoit que
ses rêves d’amour ou d’ambition ne se sont pas réalisés. Le jeune héros, projeté dans un monde qu’il ne
maîtrise pas, doit faire son éducation. Julien Sorel connaît ainsi nombre de professeurs qui ponctuent sa
destinée. Le premier n’est pas son père mais le vieux chirurgien-major qui lui lègue sa Légion d’honneur, ses
livres et sa passion pour Napoléon. Le second, plus consistant comme personnage, est le curé Chélan qui
lui sert de premier père substitutif avant l’abbé Pirard. Après ce dernier, c’est le marquis de la Mole qui,
malgré la distance de milieu entre lui et Julien, sert de professeur au jeune homme dans le monde
aristocratique. A de nombreuses reprises, il parle d’ailleurs de son secrétaire comme de son « protégé » et
préfère accorder la Légion d’honneur à Julien qu’à son fils Norbert, ce que ne manque pas d’observer
Mathilde. Mais Julien fait aussi son éducation tout seul, faisant l’expérience de son manque d’usage dans le
monde. Ainsi il ne peut que parler de chirurgie lorsqu’il se retrouve seul avec Madame de Rênal au chapitre
VII du roman. Plus loin, il est invité par le marquis de la Mole à observer la sortie de l’Opéra pour se défaire
de ses raideurs provinciales. Et c’est le prince Korassof qui initie Julien à « la haute fatuité » et lui explique
comment il doit procéder pour reconquérir le coeur de Mathilde. Le roman d’initiation est donc d’abord un
roman d’éducation où le héros se confronte au monde, guidé par divers personnages. Rastignac, dans Le
Père Goriot de Balzac, se voit de même expliquer le monde parisien par Vautrin, pensionnaire comme lui de
la maison Vauquer. Parmi les visages de l’éducation, l’éducation sentimentale est bien
sûr celle que privilégie Stendhal dans Le Rouge et le Noir. Elle permet en effet de multiplier les péripéties,
mais aussi de symboliser le décalage entre les désirs du héros et ce qu’il obtient finalement, donnant un
sens cohérent à ce qui pourrait n’être qu’une multiplicité d’intrigues. Le héros du Rouge et le Noir, plongé
dans le monde romanesque de la France des années 1820, se débat avec ses idées reçues, et reste obsédé
par ses idées d’ambition, avant de percevoir finalement (trop tard ?) la vérité : il a sacrifié l’amour et le
bonheur à l’ambition, ce qu’il explique à Madame de Rênal lorsqu’il lui assure qu’il n’aurait jamais connu le
bonheur si elle n’était venue le voir en prison. Les désirs de Julien se heurtent à la réalité mais aussi à
l’inanité de leur objet : Julien, dans ses délires d’ambition, poursuit une chimère et passe à côté de
l’essentiel. Il suit ainsi la trajectoire inverse de celle de Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues de
Balzac, qui comprend à la fin du roman qu’il doit être ambitieux et calculateur pour dompter ce Paris qu’il
découvrait émerveillé au début du texte. Dans les deux cas cependant, on voit que le personnage ne doit
pas comprendre rapidement le sens de son existence ; sinon, le roman n’existe pas, et l’éducation n’a plus
lieu d’être. Julien doit être aussi un personnage responsable de ses choix et assumant ses désirs. Comme
Rastignac dans Le Père Goriot doit choisir entre une vie honnête et quelque peu médiocre, une vie
criminelle comme le lui propose Vautrin, une vie d’amour ou une vie calculée et maîtrisée, Julien Sorel est
sans cesse sommé de choisir une vie. Son origine sociale semble le déterminer en effet à n’être qu’un
domestique, ce qu’il refuse symboliquement dès le début du roman en demandant à manger avec les
maîtres de maison chez les Rênal. Plus tard, il séduit Mathilde, qui appartient à la plus haute aristocratie,
refusant de faire le choix de rester prêtre comme l’abbé Pirard, qui administre une cure dans les environs de
Paris. Cependant, s’il assume ses choix, Julien est aussi en butte à la société de son temps, représentée
aussi bien par les Rênal et les Valenod à Verrières que par les la Mole ou les Croisenois à Paris. La société
de la Restauration est une société qui empêche quelqu’un comme Julien de faire son chemin dans le
monde, ce que le héros note avec force dans le discours qu’il prononce au tribunal, en montrant
l’impossibilité qu’il y a pour un homme pauvre de s’élever au-dessus de sa condition. La fatalité romanesque
est alors incarnée par la société qui, refusant l’ascension sociale de Julien, le fait condamner parce qu’il est
un paysan enrichi. Le Rouge et le Noir est donc un roman d’initiation où le héros est confronté à ses propres
désirs et à la société qui veut les réprimer. L’initiation de Julien Sorel lui aura permis de voir que sa révolte
contre la société oppressive de la Restauration est aussi une volonté de trouver l’amour. C’est en effet au
moment où il renonce à son ambition ainsi qu’à ses rêves de grandeur en tentant de tuer Madame de Rênal
et en étant jeté en prison, que Julien Sorel peut trouver le bonheur. Le roman d’initiation nécessite donc un
personnage romanesque en prise avec le monde y projetant ses rêves et ses désirs. C’est aussi un roman
d’éducation où passent des figures qui guident le héros jusqu’à ce qu’il acquière une totale autonomie. C’est
enfin un roman d’éducation amoureuse ou une « éducation sentimentale », pour reprendre le titre du célèbre
roman de Flaubert. Cependant, la liberté du personnage romanesque dans Le Rouge et le Noir se heurte au
monde rigide de la Restauration et à son refus d’envisager l’ascension sociale qui entraîne Julien à tirer
contre Madame de Rênal dans l’église de Verrières. Pourtant, cet obstacle insurmontable qu’est la société
du début du XIXe siècle est aussi pour Julien le moyen pour découvrir l’essentiel de l’existence et
d’atteindre, avant la mort, au terme de son initiation : la découverte de l’amour et du bonheur dans la prison
avec Madame de Rênal fait alors figure d’aboutissement et de point final à l’initiation du héros.
La place du narrateur
Le Rouge et le Noir se présente comme un roman à la troisième personne classique, similaire dans son
fonctionnement aux grands romans de Balzac ou de Hugo. Le narrateur est omniscient, c’est-à-dire qu’il en
sait plus que son héros, connaît ses faits et gestes, ses pensées, mais aussi ceux des autres personnages.
Son savoir n’est pas limité dans le temps et dans l’espace comme celui du personnage principal. Cependant,
dans le détail, le fonctionnement du Rouge et le Noir est beaucoup plus complexe. Le lecteur qui commence
la lecture du roman remarque ainsi que le narrateur fait mention d’un « voyageur parisien » qui découvrirait
les charmes et les laideurs de la petite ville de Verrières. Très vite, cependant, ce voyageur est oublié au
profit d’une voix plus impersonnelle qui décrit selon une vision surplombante les événements qui se
déroulent dans le roman. Cette voix narrative surplombante se fait par exemple entendre à la fin du chapitre
II et semble ne plus se taire de tout le roman : « C’était par un beau jour d’automne que Monsieur de Rênal
se promenait sur le cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. » A partir de ce moment, Le Rouge et
le Noir semble suivre un fonctionnement narratif classique. Auparavant, une subjectivité qu’on ne connaît
pas s’est cependant fait entendre ; un « je » qui serait un narrateur personnel, et qui s’exprime à plusieurs
reprises dans les deux premiers chapitres intervient : « Combien de fois, songeant aux bals de Paris
abandonnés la veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d’un beau gris tirant vers le
bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs ! », ou encore « Je ne trouve quant à moi, qu’une
chose à reprendre au cours de la Fidélité », toujours dans le deuxième chapitre. Cette voix narrative
personnelle incarnée dans la première personne prend le relais du narrateur impersonnel, exprime ses
opinions, et on est tenté d’y voir un visage de l’auteur lui-même. Sans autre indice pourtant, on se dit qu’il
s’agit simplement d’un narrateur personnel extradiégétique qui apparaît seulement au début du roman. Et
voilà qu’au chapitre V, cette voix réapparaît, usant cette fois d’une adresse directe au lecteur : de même qu’il
voulait faire partager son sentiment sur la vallée du Doubs, de même il veut ici expliquer le caractère de
Julien à son lecteur, lui demandant : « Ce mot [d’hypocrite] vous surprend ? » La modalité interrogative porte
ici la subjectivité du narrateur qui n’est plus impersonnel mais fait entendre son avis. A partir de ce passage
du roman, un dialogue fictif s’instaure entre le narrateur et son lecteur, à travers ce que Georges Blin dans
son ouvrage Stendhal et les problèmes du roman appelle des « intrusions d’auteur ». Celui que Georges Blin
nomme l’auteur, et qu’en toute rigueur on doit encore considérer comme un avatar du narrateur, déroule une
conversation critique sur les personnages du roman, les lieux qu’ils traversent ou leurs attitudes, leurs
sentiments ou leurs actions, condamnant, appréciant au contraire, quelquefois avec ironie certains épisodes
du récit. Une complicité se noue entre cette voix narrative impertinente et le lecteur, amusé et séduit de se
voir pris à parti. Lorsque Julien est au séminaire, le narrateur indique : « Le lecteur voudra bien nous
permettre de donner très peu de faits clairs et précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n’est pas qu’ils
nous manquent, bien au contraire ; mais peut-être ce qu’il vit au séminaire est-il trop noir pour le coloris
moderne que l’on a cherché à conserver dans nos feuilles. » Ici le narrateur paraît effectivement se
confondre avec l’auteur, appréciant à l’avance les réactions de son lectorat et explicitant ses intentions.
Dans un autre passage en revanche, il note entre parenthèses au sujet de Mathilde : « de tels caractères
sont heureusement fort rares », ce qu’on ne peut manquer d’interpréter comme une critique, mais aussi
comme une antiphrase soulignant que Mathilde est un caractère hors du commun. Ici, le narrateur semble
se cacher derrière des masques et ne pas se réduire à la figure de l’auteur. De même, la note au chapitre
XXXXIII du livre second : « c’est un jacobin qui parle », qui peut être considérée comme une mise en garde
afin qu’on n’attaque pas l’auteur pour pensée révolutionnaire et séditieuse, doit être surtout comprise comme
une remarque destinée à mettre l’accent sur les pensées de Julien et à en souligner la pertinence. La
position du narrateur est donc complexe dans Le Rouge et le Noir. Suivant une stratégie originale, Stendhal
crée une figure de narrateur hybride, entre narrateur omniscient et narrateur personnel, entre auteur et
narrateur, qu’on ne peut pas prendre complètement au premier degré, mais qui énonce toujours des vérités,
explicitement ou à demi-mot. Une telle stratégie permet à l’auteur du Rouge et le Noir de présenter son
héros sous un regard mi-critique mi-tendre, qui ne fait que renforcer l’adhésion du lecteur à l’histoire
racontée.
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