L'antique refrain de Sidi el-Meddeb

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Sidi el-Meddeb, maître coranique, rencontra un prêtre dans un merveilleux jardin du quartier européen de Tunis. Le cadre de cette rencontre fait écho à leurs fois profondes : "Je sens l'immense foi qui vous anime. Je devine la mosquée qui est dans votre cœur. Vous l'entendez battre dans vos artères et l'édifier dans ce petit jardin d'éden est une conquête." L'idée de construire la mosquée el-Fath était née ! Qui aurait pu penser que ce lieu de culte allait défrayer la chronique pendant la révolution du Printemps arabe ?
Publié le : lundi 2 mars 2015
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EAN13 : 9782336371788
Nombre de pages : 146
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Mahmoud-Turki Khedher
L’antique refrain de Sidi el-Meddeb
Lettres du monde Arabe
L’antique refrain de Sidi el-Meddeb
Lettres du Monde arabe  Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées directement en langue française ou des traductions.  Les œuvres poétiques relevant du domaine de la littérature arabe contemporaine sont publiées dans la collectionPoètes des cinq continentsle théâtre dans la et collectionThéâtre des cinq continents. Derniers titres parus : Laqabi (Saïd),Gnaouas, 2015. Redouane (Najib),A l’ombre de l’eucalyptus, 2014. Jmahri (Mustapha),Les sentiers de l’attente, 2014. Alessandra (Jacques),Café Yacine, 2014. Heloui (Khodr),La rue des Églises. Il était une ville paisible : Tripoli au Liban-Nord, 2014. Abbou (Akli),Le terroriste et l’enfant, 2014. Naciri (Rachida),Appels de la médina(tome 2), 2014. Naciri (Rachida),Appels de la médina(tome 1), 2013. Yalaoui (Mustapha),La manipulation, 2013. El Yacoubi (Abdelkader),Le jardinier d’Arboras, 2013. Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Mahmoud-Turki Khedher
L’antique refrain de Sidi el-Meddeb
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05578-7 EAN : 9782343055787
Le maître de l’école coranique, Sidi el-Meddeb, vivait heureux dans l’intimité de sa maison drapée de traditions, nappée d’un style du plus bel effet mauresque. Tout un héritage de grâce somnolant dans la médina séculaire, défiant le temps, résistant aux menaces. Sous le patio, au marbre blanc et aux rainures grises, ruisselait l’eau souterraine.Au-dessus du toit, les moineauxvenaient de temps en temps taquiner le chiendent, queue famélique survivant sur les terrasses, se dressant comme une antenne, vibrant au vent chargé d’appels et d’interférences en provenance des célèbres minarets de la casbah. La demeure du maître d’école se trouvait dans une de ces impasses de Souk el-Blat qui ne payait pas de mine. Pourtant, y résidait le célèbre marchand de soupe de sorgho, le non moins réputé marchand de beignets, de 1 zlabia et de mkharaq ainsi que l’inamovibleadoul,homme de loi, tampon de la justice. Juste en face, de 2 l’autre côté de la rue, le tisserand, le vendeur desefsari ,voile blanc pour femme, le marchand de tapis et le parfumeur, spécialiste aussi dans la vente d’accessoires pour les cérémonies de mariage. Mais dans le souk, il n’y avait pas que du beau monde. Au bas de l’échelle, se situaient, l’échoppe du marchand de charbon, le tenancier d’une gargote à la moralité bien douteuse, servant de la bière et du vin en cachette, et enfin, plus bas que terre, une famille nombreuse qui arrivait à s’en sortir grâce, disait-1 Gâteaux traditionnels. 2 Voile traditionnel.
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on, au secours que lui portaient les services de l’indigence. Néanmoins, on savait : c’était immonde et la prostitution innommable. Sidi el-Meddeb appartenait à une lignée de maîtres d’école coranique vertueux qui s’étaient succédé. La fonction était donnée comme héritage pour perpétuer la filiation, la réputation d’une maison pieuse, attachée aux règles et aux principes, à cheval sur les préceptes dogmatiques. Épris de la parole divine, de père en fils, ils 3 enseignaient le Coran dans leurkotteb, consacrant leur vie à Dieu, ruminant ses versets le jour, marmonnant ses sourates dans les songes de la nuit. Il avait pris le relais pour bercer le souk de voix d’enfants reprenant inlassablement la récitation, la mémorisation coranique. La tâche le tenait, d’une exigence absolue, n’admettant aucune faiblesse, aucun doute. Sur ses épaules reposait la charge de l’éducation, le devoir sacré de graver dans les esprits les Écritures saintes. Dans son sang coulait le feu de la foi que ses aïeux lui avaient transmis. Homme respectable et respecté, Sidi el-Meddeb ne vivait que pour son école. Chef d’orchestre, il n’avait pas la main tendre quand il commençait à faire tournoyer son bâton sur la tête des gamins qui devaient apprendre sur le bout des doigts les paroles d’Allah. Il les harcelait, les blâmait, les corrigeait, les fustigeait. La récitation n’admettait aucune hésitation, la moindre faute. C’était à ce prix qu’il en ferait de bons musulmans, des adeptes de la mosquée imbus de la pensée divine, des paroles du prophète, respectueux de la loi canonique de l’Islam. Mais la chorale d’enfants le lui rendait bien quand elle se mettait à vomir sa rancune envers son bourreau de meddeb. Des chenapans insolents et réfractaires, à la conduite indigne et odieuse, aux ailes pas tout à fait 3 Ecole coranique.
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d’ange, chantant, reprenant en chœur, dans les impasses et les ruelles, hors de la vue du maître, un refrain particulièrement dégradant à son encontre :Sidi el-Meddeb chie et se lamente, il est borgne et son œil est aussi gros qu’un ballon…La vie du maître, sans cette méchanceté délibérée de galopins mal éduqués, effrontés, qu’il considérait comme purement gratuite, se déroulait tranquillement, suivant un cours invariable, monotone. Il se réservait un seul jour d’escapade, juste le temps de faire son marché et ses emplettes. Il faisait un grand tour, empruntant la longue et étroite rue de Souk el-Blat, s’attardant dans l’activité foisonnante, trépidante, marchandant auprès des revendeurs à la sauvette. Arrivé à Bab-Dzira, il poursuivait sa route le long de la rue des commissions jusqu’à Bab-Bhar. Là, il tournait tout de suite à gauche pour remonter la célèbre rue Djamaa Ezzitouna. Là-haut, la grande et inamovible mosquée Zitouna dressait sa tour d’ivoire légendaire. Sa renommée avait traversé les siècles. On estimait la pensée de ses nombreux oulémas, appréciait leur enseignement, respectait leurs écrits. Jamais l’idée d’aller faire des courses dans la ville française n’avait interpellé Sidi el-Meddeb. Il est vrai qu’il ne se voyait pas s’aventurer dans un monde qu’il connaissait très peu, qui le désorientait, où il n’était pas à l’aise. Quelques tentatives maladroites, sans trop de courage ni d’envie de découverte, s’étaient soldées par des échecs. Il s’était toujours cantonné à ne pas dépasser les remparts des vieux faubourgs, les portes de la médina, les extrêmes limites de la ville arabe. Au-delà, la cité des kéfirs qui s’étendait, ouverte sur un horizon d’eau, aux embruns de brise, au golfe mythique, à l’histoire fabuleuse, aux lumières bleue et turquoise. Sidi el-Meddeb n’était pas vraiment calé en politique. Il savait qu’il y avait un bey, une marionnette, vestige de
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l’Empire ottoman, régnant sur la médina. De l’occupant, il savait qu’il mangeait du cochon et pour nom, il n’avait retenu qu’un seul : Hauteclocque ! Le résident général, symbole de la répression, était particulièrement détesté. Depuis quelques années, le temps n’était pas à la paix. Raison de plus pour le maître dukottebde Souk el-Blat de ne pas s’aventurer. Pourtant, partout dans le pays, on se démenait, donnant du fil à retordre, répondant à l’agresseur. On criait pour que cessent la colonisation et le statut du Protectorat. On réclamait à cor et à cri, l’Indépendance après des dizaines d’années de soumission et de droits bafoués. Il y avait beaucoup de ressentiment exacerbé par une politique de vexations et de brutalités. Les patrouilles de gardes mobiles ratissaient les quartiers de la ville, n’hésitant pas à procéder à des rafles et même à tirer quelques rafales. Bourguiba, le chef incontesté, déjà historique, menait la bataille. Il combattait la tyrannie, invoquant dans les geôles d’outre-mer le droit des peuples à prendre leur destin en main, à disposer d’eux-mêmes. Des politiques, des résistants, des fellaghas, des intellectuels et des anonymes étaient tombés. La liste des martyrs ne cessait de s’allonger jusqu’à ce jour funeste où Farhat Hached, le fondateur de l’Union générale tunisienne du travail, fut assassiné par la Main rouge, une organisation fasciste. Le peuple s’enflamma et le djihad s’amplifia. Point culminant. Sidi el-Meddeb pensa qu’il était temps de franchir les frontières du souk et d’aller jeter un coup d’œil dans la cité des colons, ces mécréants qui se considéraient maîtres, au-dessus des musulmans. Une envie de se montrer un peu plus vaillant. Il voulait même pousser la fanfaronnade en allant s’aventurer sur le terrain ennemi et se vanter un petit peu, disant qu’il s’était jeté dans la gueule du loup,
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participant lui aussi à la révolte nationale, apportant son soutien inconditionnel à la noble cause de l’Indépendance. Peut-être voulait-il se démarquer de ses collègues ? Toujours est-il que Sidi el-Meddeb prit son courage à deux mains, se disant qu’après tout, la ville française était bâtie sur la terre des ancêtres et qu’à sa connaissance, l’occupant ne cherchait aucun maître dekotteb, se désintéressant, se fichant même complètement de leur existence. Ils n’étaient pas à l’affiche. Ce n’était certainement pas parmi cette partie de la population que se trouvaient les poseurs de bombes. Il était gaillard, le meddeb enseignant, fraîchement patriote, ayant pour armure la connaissance du Livre. C’était suffisant, mais pour plus de protection, de précaution, il valait mieux emprunter les rues adjacentes, assez calmes, qui le mèneraient jusqu’à la ville française. Il ne fallait pas s’exposer inutilement et prendre une balle perdue en ces temps de lutte. Ce n’était jamais le moment. Il avait une famille à nourrir et laisser derrière lui des orphelins, c’était la pire des solutions. Les sens en éveil, il se fia à son instinct qui le guida jusqu’à l’avenue de Paris, une grande artère qui reliait la 4 rue Jules-Ferry au parc du Belvédère. Le nom de la capitale française évoquait pour Sidi el-Meddeb non seulement la croix et le Christ, les connaissances de l’esprit et les lumières de la science, mais aussi les enseignes du monde de la nuit et de la décadence des mœurs. Il était encore tout retourné quand s’offrit à son regard médusé un lieu paisible, d’ombrages et de verdure, qui ne demandait qu’à être conquis. Il s’avança. Ce n’était pas un mirage, mais un véritable petit éden. Des arbres imposants, en faction, étendant leurs bras immenses, formant un toit, couvant de leurs troncs, les pelouses d’un 4 Actuellement avenue Habib Bourguiba.
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