Coupe le lien !

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Rosine et Ludo, un couple de jeunes étudiants congolais, tentent de fuir l'humiliation pour partir en France voler de leurs propres ailes... Ce roman traite de l'immigration afro-africaine à travers les conditions de vie des jeunes congolais en Afrique de l'Ouest, les rapports entre locaux et étrangers, l'attitude des autorités...
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
Lecture(s) : 14
EAN13 : 9782336359007
Nombre de pages : 188
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COUPE LE LIEN ! Faustin KEOUA LETURMY
Rosine et Ludo, un couple de jeunes étudiants
congolais, tentent de fuir l’humiliation pour partir en
France voler de leurs propres ailes. Pour Rosine, cela
va très vite grâce à un coup de pouce de la famille et COUPE
une chance du destin. Mais, après un long combat
en vue d’obtenir un passeport, Ludo se voit obligé de
parcourir quelques pays du continent à la recherche LE LIEN !
d’un visa Schengen. Il doit rejoindre Rosine en France
et y poursuivre ses études. Mais toutes les portes lui
sont fermées, et l’attente se fait longue.
Pour sauver leur amour et avoir enfi n le droit de Romanvivre légalement dans leur pays de rêve, Rosine et
Ludo font un bébé dans le dos de Clément ; un Blanc
français proche de la soixantaine. Cet homme de la
génération de son père, la jeune africaine l’a épousé
aussi pour faire momentanément plaisir à ce dernier
qui lui a intimé l’ordre de quitter son jeune amoureux
taxé d’infi délité. C’est un combat pour la survie, où
aucune note de désespoir n’est permise.
Coupe le lien ! est un roman qui traite d’un sujet
très original : celui de l’immigration afro-africaine à
travers les conditions de vie des jeunes congolais
en Afrique de l’Ouest, les rapports entre locaux et
étrangers, l’attitude des autorités…
Né à Kindamba, en République du Congo, Faustin
Keoua Leturmy est dramaturge, romancier, comédien et
metteur en scène. Il travaille surtout au Burkina Faso et
a déjà bénéfi cié de plusieurs résidences d’écritures en
France.
Illustration de couverture : © Jon Adamson
ISBN : 978-2-343-04173-5
17,50 €
ENCRES_NOIRES_377_LETURMY_14_COUPE-LIEN.indd 1 30/09/14 15:11:28
Faustin KEOUA LETURMY
COUPE LE LIEN !




COUPE LE LIEN !
































Encres Noires
Collection fondée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

La littérature africaine est fortement vivante. Cette collection se veut le
reflet de cette créativité des Africains et diasporas.

Dernières parutions

N°375, Marie-Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tempête sur la
forêt. Tome III, 2014.
N°374, Aurore COSTA, Folie blanche et magie noire. Nika l’Africaine,
tome IV, 2014.
N°373, Kouka A. OUEDRAOGO, La tragédie de Guesyaoba, 2014.
N°372, Kanga Martin KOUASSI, La signature suicide, 2014.
N°371, Ayi HILLAH, L’Exotique, 2014.
N°370, Salif KOALA, Le cheval égaré, 2013.
N°369, Albert KAMBI-BITCHENE, Demain s’appelle Liberté, 2013
N°368, Diagne FALL, Mass et Saly. Chronique d’une relation
difficile, 2013.
N°367, Marcel NOUAGO NJEUKAM, La vierge de New-Bell, 2012.
N°366, Justine MINTSA, Larmes de Cendre, 2012.
N°365, Ralphanie MWANA KONGO, La boue de Saint-Pierre, 2013
N°364, Usmaan PARAYAA BALDE, Baasammba maa Nibe nder
koydol, 2012.
N°363, Stéphanie DONGMO DJUKA, Aujourd’hui, je suis mort, 2012.
N°362, Néto de AGOSTINI, Immortels souvenirs, 2012.
N°361, Epi Lupi ALHINVI, Pays Crépuscule, 2012.
N°360, Elie MAVOUNGOU, Les Safous, 2012.
N°359, Cosmos EGLO, Du sang sur le miroir, 2012.
N°358, AYAYI GBLONVADJI Ayi Hillah, Mirage, Quand les lueurs
s’estompent, 2012.
N°357, Léonard Wantchékon, Rêver à contre-courant, 2012.
N°356, Lottin Wekape, J’appartiens au monde, 2012.
N°355, Kolyang Dina Taïwé, La rupture ou les déboires d’une
conversion, 2011.
N°354, Blaise APLOGAN, Gbêkon, je journal du prince Ouanilo, 2011.
N°353, Sa’ah François GUIMATSIA, Des graines et des chaînes, 2011.
N°352, Sémou MaMa DIOP, En attendant le jugement dernier, 2011.
N°351, Lottin WEKAPE, Montréal, mon amour, 2011.
N°350, Boureima GAZIBO, Les génies sont fous, 2011.
N°349, Aurore COSTA, Les larmes de cristal. Nika l’Africaine III, 2011. Faustin KEOUA LETURMY






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Roman























Du même auteur


Dans le couloir du campus, roman.
L’Harmattan, 2012

Passe pas, l’homme !, théâtre.
Lansman, 2014
























© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04173-5
EAN : 9782343041735


À mes sœurs chéries :
Suzie, Faustine, Claudia… parties trop tôt.


À mes vieux amis :
Guy Bayonne-Mavoungou,
Henri Zoniaba,
Armell Ngobo,
Nelly Dippas,
Charles Madzou-Mbani
Gilles Patrick Malela-Soba
Garanch Gambomi-Ombola
Parfait Bitsikou
Franck Siangany-Massidi
Eluard Nsossani-Massolola
Maurille Macaire Tchitembo Tchikaya...






















1


La chaloupe glissait sur le lit de la mer, fière du butin
qu’elle ramenait à la gare. Rosine, la nuque à l’île et
l’esprit quasi apaisé, contemplait évasivement les lampes
électriques qui s’étaient réveillées dans la ville à la tombée
de la nuit. C’était la dernière occasion de la journée. Elle
avait tout planifié : arriver à la maison beaucoup plus tard
que d’habitude, éviter les visites improvisées, les causeries
habituelles avec les amis, les voisins… et ne pas se noyer
dans la folle ambiance de son quartier, la Gueule Tapée.
Celui-ci voyait, à des heures pareilles, en cette période de
chaleur, ses routes envahies par de nombreux dakarois qui
fuyaient l’air sec des maisons. On voyait étalées, çà et là,
sur les trottoirs, le ciment des parcelles, les terrasses et les
balcons de longues rangées de nattes, matelas, cartons,
pagnes, sacs en joute, boubous… sur lesquels des familles
entières dormaient paisiblement jusqu’au matin.
Pour Rosine cette triste journée passée à Gorée n’était
plus qu’un simple souvenir venu s’ajouter sur tant d’autres
que sa cervelle bien nourrie empochait déjà. La seule
différence était que dans ce cas tout frais il y avait un
fardeau à incinérer, à ne pas garder dans la conscience
sinon l’excursion serait nulle et sans effet. Elle devait
plutôt repartir chez elle avec l’autre facette de la journée ;
celle remplie d’espoir. Cet espoir que lui avait rendu l’île.
En la voyant débarquer sur sa vaste côte avec des larmes
dans ses yeux rougis par les pleurs, comme si elle y venait
pour un enterrement, l’île lui était automatiquement venue
en aide. Pas qu’elle sût exactement pourquoi Rosine
s’époumonait tant, ni pour quelle raison elle avait choisi ce
lieu que la plupart du temps le monde ne fréquentait que
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pour se distraire, puiser de l’inspiration en vue d’enfanter
un poème, étudier la lourde histoire de l’achat des Noirs
ou tout bonnement pour fortifier leurs amours ; mais pour
tenter d’élucider le mystère voilé par l’insolite évènement.
D’habitude c’étaient les rythmes variés de djembé, les
beaux chants en wolof, le doux bruit de l’eau ou le silence
des lecteurs égrainant des pages de romans photos et
d’autres magazines qui y régnaient. Ça, l’île le tolérait
bien. Mais pas les pleurs. Elle ne les supportait plus depuis
plusieurs siècles. Depuis l’année où était parti le dernier
bateau rempli d’hommes et de femmes à la peau noire en
proie à d’intenses gémissements, Gorée n’aimait plus que
quelqu’un vienne couler des larmes sur son sol devenu un
véritable havre de paix ; en particulier des larmes de
tristesse. Elle en avait trop vues, en fait. Celles qui avaient
fait pousser sa végétation et qui puaient encore dans ses
caves sombres étaient largement suffisantes. Rosine au
moins s’y était rendue de son propre gré. Elle avait marché
librement sans anneaux aux chevilles, ni grosse chaine aux
poignets. Personne n’avait fait pleuvoir des coups de fouet
dans son dos poli. Aucune insulte aussi n’avait agressé ses
oreilles bourdonnantes. Insulte du genre sale négresse,
pauvre fille du Diable, grosse bête de somme, marchandise
sans valeur. Gorée ne permettait plus l’avilissement.
Ce que Rosine devait ramener à la Médina, sur la vallée
de Soumbédioum, c’était cette immense consolation que la
prière injecte dans un cœur brisé ; la paix intérieure que le
chrétien retrouve au bout du chemin de la croix, cette
grande quiétude qu’un El Hadj ramène de la Mecque.
Imperturbable, son regard voyageait au-dessus des vagues
salées qui couraient à petit trot pour atteindre les limites de
l’infini. Seulement, l’infini pour elle, ce n’était plus un très
vaste chant des Amériques où, jadis, les négriers avaient
embarqué le révolté grand-père Kunta Kinte et plusieurs
autres malabars. Pour elle l’infini c’était plutôt son Congo
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natal d’où l’avait appelé son père ce matin du jour de son
anniversaire. Elle avait totalisé un quart de siècle ôté d’un
an seulement.
Il était charmant, ce coup de fil matinal venu tout droit
de la maison familiale. « Ce n’est quand même pas tous
les jours que le beau souffle du pays vient vous
réveiller ! » pensait-elle pendant que la majestueuse voix
de son père adoré lui pompait à l’oreille droite des
« courage ma fille, plein succès dans tes études, avec un
bac+4 tu seras bien payée, beaucoup de prudence dans la
vie, bon séjour au pays de la teranga, j’espère que tu
parles très bien le wolof maintenant… » pour conclure
sèchement par ce court mais foudroyant « coupe le
lien » brutalement tombé dans son oreille tel un pavé dans
une mare.
En faisant flotter son imaginaire sur l’immense nudité
de l’océan fortement plissé par les vagues ; en cherchant
dans leurs éclats de rire et leurs acrobaties la clef de sa
propre gaieté, Rosine reconstituait aussi dans son esprit, en
tissant sa grappe de souvenirs, les étapes de sa petite
aventure amoureuse avec Ludo. Elle s’attarda beaucoup
sur la riche correspondance des deux années et demie. Les
lettres de Ludo, Rosine pouvait aisément les réciter toutes
par cœur maintenant, comme des morceaux choisis.
Cet océan n’était-il pas le même dont ils avaient souvent
foulé la côte, Ludo et elle, pendant les vacances scolaires
là-bas à Pointe-Noire ? « Dieu, que les années passent
vite ! » murmura-t-elle. Elle était encore une vraie gamine
à l’époque et Ludo à peine quelques petits poils durs sur le
menton. Un grand fossé se dressait maintenant entre l’âge
de la puberté et le presque quart de siècle. Elle fit ce long
voyage en un simple tour d’idées ; tant les souvenirs de ce
mignon passé étaient encore vivement présents en elle.
« Qui sait… » Songea-t-elle au bout d’un soupir teinté
de nostalgie venu l’extirper de sa rêverie. « Qui sait, avec
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ces vaillantes eaux qui courent sans escale, peut-être que
mes larmes dans leur pénible vadrouille mouilleront les
pieds d’un couple d’amoureux parmi cette bande des gens
qui se rendront tôt à la plage demain, là-bas à Pointe-
Noire, pour exciter l’océan avec leurs câlins ! » Rosine en
était sûre ; son père en prononçant la sentence ignorait
l’existence là-bas même des racines du lien magnifique
que, sans avoir besoin de son avis à elle, il l’avait sommée
de couper.
Rosine avait pleuré sans retenue. L’île, comme une
pauvre maman très contente de retrouver sa fille qu’on lui
aurait arrachée le sein dans la bouche, mais qu’elle n’avait
eu aucun mal à reconnaître malgré le quart de siècle latent,
avait bien pris soin d’elle. Ni à son propre père, ni à son
amoureux elle n’en voulait pourtant. En sept ans d’amour
tendre et vrai, quoique caché, une connerie pouvait ne pas
s’infiltrer dans la communauté des bonnes intentions. Cela
était quasiment inévitable. Aussi, pour bien mesurer la
profondeur des racines de ce vieil amour, fut-il encore un
amour de jeunesse malgré tout, il fallait une faute de la
sauvagerie du cyclone.
« Pourquoi la vie ne nous donne-t-elle pas, pour
simplifier les choses, seulement les ingrédients de notre
bonheur ? » avait-elle crié sur l’île en pleurant. Celle-ci
voulant à tout prix voler au secours de sa fille retrouvée
avait soufflé à son oreille, pendant qu’allongée sur le
pagne wax étalé à même le sable elle dormait d’un œil, ces
étranges phrases en les faisant résonner dans sa tête
comme des coups de sonnettes : « Aimer c’est lutter.
Vivre c’est comprendre. Construire c’est pardonner.
Commander c’est obéir avant tout. Être heureux c’est
souffrir. » Un vrai songe c’était ; pendant que les bonds
répétés des vagues en furie venaient injecter dans son
corps froissé par l’angoisse une fine fraîcheur aux effets
étrangement aphrodisiaques.
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Rosine avait ouvert les yeux, croyant que quelqu’un
venait de lui parler à l’oreille ; de tâter son corps avec ses
doigts aux ongles soigneusement limés. Une femme. Elle
s’était réveillée dans un sursaut de panique, puis son cœur
s’était mis à battre très fortement. L’idée d’être caressée
par une personne du même sexe lui avait provoqué des
frissons, des vertiges outrageants. Elle tremblait aussi
vivement de dégoût et de honte. Mais après avoir
rapidement balayé du regard l’endroit où elle était et ne
voyant personne à ses côtés son grand orgueil blessé se
cicatrisa immédiatement. Ses deux voisins les plus proches
se cajolaient les jambes, les cheveux à une dizaine de
mètres d’elle. Cela la rassura. Elle soupira fort pour
marquer son soulagement.
Les autres, eux, ne faisaient aucun cas d’elle. Ils étaient
préoccupés à fouiner dans un magazine dont la femme,
une Européenne cinquantenaire, faisait défiler les pages,
très lentement, avec sa main gauche, tandis que le jeune
homme qui n’atteignait pas les trente ans, un rasta man à
la peau sèche et très foncée, semblait avoir sa tête aux
longs cheveux désordonnés ailleurs. Où ? Rosine s’efforça
de pénétrer dans les pensées du jeune homme, de les faire
siennes pour savoir à quoi elles étaient occupées, de quoi
elles étaient faites. Cela ne demanda pas beaucoup de
temps, la bonne piste était toute proche. C’était un truc du
genre « si je pouvais plonger dans cette eau, la dompter
par la nage pour aller sortir victorieusement à Babylone ! »
Ou « si je pouvais, tout de suite, trainer cette vieille cocote
devant Monsieur le maire de Rufisque, ma commune, pour
me faire bricoler sa magnifique nationalité ! »
Mais Rosine dut se raviser tout d’un coup. « À quoi bon
faire la chasse aux poux qui se prostituent sur la tête d’un
autre alors qu’on en a en nombre incalculable dans ses
propres cheveux qui pondent leurs œufs en désordre ? À
chacun ses rêves… À chacun ses angoisses… À chacun
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ses sources de plaisir… À Chacun son chacun. Si j’avais
moi-même le pouvoir et la liberté de l’hirondelle c’est sûr
que j’aurais déjà fait pour mon bonheur le diabolique trajet
Dakar-Brazzaville en longeant les eaux : la mer, puis le
fleuve, pour le retrouver. »
La chaloupe continuait à déchirer, comme une toile
lourde et compacte, la nappe d’eau qui formait une haie
derrière elle. Rosine ruminait tranquillement la salade de
souvenirs avec pour seule préoccupation la décision finale
à prendre face au désordre causé dans sa tête par
l’ultimatum lancé à l’aube par son père. L’anniversaire
n’avait pu exister que sous la forme d’un bébé mort-né. Il
n’y eut pas de gâteau, pas de bougies, pas de musique, pas
de danses… rien que des larmes et des larmes ruisselant
sur un visage brumeux. Elle était là, confortablement
assise sur le siège, parmi la foule de passagers qui
rejoignaient leurs domiciles après une visite guidée de la
vieillotte maison des esclaves : les anciens bureaux des
colons, les cachots étriqués pour les Nègres turbulents, les
tuyaux de canons rouillés… Tout ça était resté derrière.
À la porte du voyage de non-retour, Rosine s’en
souvint, elle avait pleuré un pleur différent et laissé couler
d’autres larmes. Celles que l’injustice, l’égoïsme et
l’arrogance des négriers avaient fait naître dans ses
paupières. Ses yeux avaient rougi à cause de
l’ébahissement. Elle avait entrevu derrière cette ouverture,
au fond de ce boulevard mouvant, les âmes de ses aïeux
réclamant leurs peaux mangées par l’eau. Elle regarda
ensuite autour d’elle, dans la chaloupe. Des hommes et des
femmes, Noirs et Blancs, tous visages gais, rentraient chez
eux. Cela lui fit penser à l’époque lointaine où des
Négresses comme elle arrivaient sur l’île, les seins et le
nombril dehors, pour ne plus jamais repartir.
Cependant, Rosine regretta deux faits majeurs. D’abord,
le guide qui leur avait fait visiter la maison des esclaves
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avait manqué d’éloquence, d’intérêt et surtout de temps. Il
avait expliqué les choses de façon trop lapidaire comme
s’il ne s’agissait là que du portrait lugubre de quelques
ancêtres noirs et non celui de l’humanité tout entière.
L’homme rabâchait simplement les conditions difficiles de
ceux qui étaient partis sans tenir compte du fait qu’un pont
bétonné devait être érigé dans ce lieu pour faire le lien
entre hier et aujourd’hui. Ce n’était pas seulement
l’histoire des Noirs, mais celle de tous les humains. Au
lieu de cela, le guide s’était plutôt borné à raconter
magistralement une histoire en courant derrière les
minutes, sans aucun autre sentiment que le devoir
d’informer, de dire haut que telle geôle était trop exigüe
pour contenir à la fois quinze bons gargantuas friands de
liberté.
L’autre regret était lié à la réaction de son propre père.
Ils auraient mieux fait, Ludo et elle, de continuer à tenir
secret leur lien jusqu’au moment où ils allaient atteindre
leur but : terminer les études et trouver du travail pour être
indépendants des parents, surtout les siens. C’était pour
cette raison qu’elle l’attendait à Dakar depuis quelques
mois et qu’elle maudissait jour et nuit les autorités
congolaises qui prenaient un passeport ordinaire pour un
lingot d’or.


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2


Ludo connaissait maintenant ce discours par cœur. À
force de l’entendre il était devenu capable de le déceler
dans les yeux de quiconque voulait le prononcer.
Automatiquement ses oreilles se dressaient, même quand
la phrase n’était pas encore formulée. Phrase semblant
sortir d’un lecteur CD ayant le malheur de savoir lire un
seul et même disque. Cela le dégoûtait à présent ; lui
mettait des fourmis dans les veines, à la place du sang. Six
mois déjà qu’il gobait, le cœur serré, ce répertoire sans
goût. La rage se dessina à sa gorge, y enfantant une
sensation douloureuse comme celle que produirait la
piqûre d’une arête de poisson. Six mois à grimper les
marches des deux escaliers souvent encombrés pour aller
au seul étage de ce bâtiment qui portait sur sa façade
l’inscription « Émigration ». Comme un ouvrier à la
recherche permanente d’un emploi, mais qui s’entendait
dire à l’entrée de chaque chantier : « Nous n’embauchons
pas aujourd’hui », chaque matin il s’attendait à avaler la
même pilule amère nommée « rupture de carnets », quand
ce n’était pas l’éternel calmant : « Il est déjà monté à la
signature. »
Combien de fois déjà était-il venu errer dans ces locaux
stressants ? Ludo ne pouvait plus s’en souvenir. Souvent il
ne prenait conscience de son ancienneté que lorsqu’un
employé de la maison lui lançait, à l’angle d’un couloir ou
dans un bureau bondé : « Tu ne l’as pas encore obtenu, toi,
jusque-là ? » Il lui disait non et l’homme concluait net en
bredouillant : « Désolé ». Dès que Ludo essayait d’ajouter
« faites quelque chose pour moi, s’il vous plaît », l’homme
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