Démons nocturnes

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Auteur de plusieurs ouvrage en France et traducteur littéraire, Pierre Yang nous offre ici son premier roman. Le narrateur retourne dans sa ville natale, en Chine, au bout de dix ans d'exil en France, lorsque son père est à l'agonie. Ce voyage est pour l'auteur une occasion de plonger dans les souvenirs de son père, de renouer avec les siens, avec les amis d'enfance, avec les lieux qui l'ont marqué. C'est aussi un voyage intérieur, une quête de soi dans un aller-retour incessant entre l'époque de la Révolution culturelle et la chine de l'an 2000.
Publié le : dimanche 2 novembre 2014
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EAN13 : 9782336361161
Nombre de pages : 216
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Pierre YangDémons nocturnes
Le narrateur retourne dans sa ville natale, en Chine, au bout de dix
ans d’exil en France, lorsque son père est à l’agonie. Ce voyage est pour
l’auteur une occasion de plonger dans les souvenirs de son père, de
renouer avec les siens, avec les amis d’enfance, avec les lieux qui l’ont
marqué. C’est aussi un voyage intérieur, une quête de soi, dans un
allerretour incessant entre l’époque de la Révolution culturelle et la Chine
de l’an 2000. Démons nocturnes

RomanDans la fresque sociale d’une époque révolue, surgissent comme des
fantômes les images de nombreux personnages aussi attachants que
vivants. Dans ce récit empreint d’une délicate poésie nostalgique, tout
en demi-teinte, l’auteur nous entraîne dans une aventure où passent
tour à tour l’âpreté de la vie, le charme de la nature, le mystère des
traditions, l’espérance ou la résignation des hommes.
Pierre Yang, né en 1963 dans le centre de la Chine, a grandi à la campagne,
puis a enseigné la langue et la littérature françaises à l’université. Il vit à
Paris depuis 1988. Traducteur littéraire, il a publié plusieurs ouvrages en
France. Démons nocturnes est son premier roman.

collection
ISBN : 978-2-343-04528-3
19,50 € Amarante
Pierre Yang
Démons nocturnes©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04528 3
EAN:9782343045283
111111111111,111111111,11,1111111111111111111111,1,11111111Démonsnocturnes
11Amarante
Cette collectionest consacrée aux textes de
créationlittéraire contemporaine francophone.
Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.
Lalistedesparutions,avecunecourteprésentation
ducontenudesouvrages,peutêtreconsultée
surlesite www.harmattan.fr
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11PierreYang
Démonsnocturnes
roman
L’Harmattan
111111111111111111111111Àmonpère
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Peur lancinante. Aéroport international de Pékin. Devant
moi,lesguichetsducontrôledesfrontières.Monpasseport,
présenté au policier chargé du contrôle de l’immigration.
Monregard,àpeinelevésurcetagentdepolice,auvisage
impassible, qui a les yeux rivés sur l’écran de son ordina
teur.11
Monattente,interminable.Souffleretenu.
Au bout d’un long moment, cet homme lève les yeux,
pourmejeterunregardfugitif,àtraverslequeljecroisde
viner ce qu’il a pu lire sur moi. Puis il décroche un télé
phonefixe,àcôtédesonsiège.Unevoixs’échappeduhaut
parleur: «Est ce la première fois?» Visiblement, son in
terlocuteur se trouve à proximité. Oui, c’est mon premier
voyage de retour dans ce pays que j’ai quitté voilà un peu
plusdedixans.11
Danslehall,aumur, quelquesslogansàcaractèrepoli
tique. Ils me rappellent que ce pays vient de célébrer son
passageàl’an2000.Surcemurinondédesoleil,jecroisvoir
se dessiner toutes les promesses de l’aube d’une Chine
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111,11111111,,111111111111111111111111,11111111111,11111,111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111ambitieuse.Lenouveausiècleserachinois,ouneserapas.
Cetteperspectivemelaisserêveur.
Aucune place pour le rêve à cet instant. L’angoisse est
plusfortequejamais.
Jesuisconduitaubureauduchefdelapolicedesfron
tières. Là bas, je reçois un accueil neutre, sans hostilité, ni
manières de politesse ostensibles. «Quelle est votre pro
chainedestination?»,telleestl’uniquequestionquim’est
posée. «Je dois prendre la correspondance pour rentrer
chez mes parents, dans la province de Hubei.» Je lui
montre,auchef,monbilletd’avion.Àmagrandesurprise,
àpeinea t ilregardélebilletqu’ilselève,etavecunléger
sourire,ilmesouhaitelabienvenuedansla«patrie»,selon
sesproprestermes.11
Quant à l’accueil qui m’est réservé dans le Hubei, il est
unpeuplussingulier.
Dès ma descente d’avion, trois hommes viennent à ma
rencontre. L’un d’entre eux, avec un léger sourire, se pré
senteenmedisant:«NoussommesduDépartementpro
vincial.»Ah bon? Mais je ne sais pas d’oùil vient exacte
ment.Jesupposequecethomme,quiadescheveuxfrisés,
jugeinutiledemedonnertouteslesprécisionsnécessaires
dans sa présentation. Cependant, je finis par deviner: les
trois hommes travaillent, selon toute vraisemblance, au
DépartementprovincialdelaSûretédel’État.
À mon grand étonnement, les agents disent qu’ils sont
venus pour me souhaiter la bienvenue dans le Hubei, ma
province natale, et qu’ils doivent me conduire jusqu’à la
maisondemesparents,situéeàquelque150kilomètresde
l’aéroport. Sur le parking, une voiture banalisée, la leur,
10
1111111111111111111111111111111111111111111111,11,11111111111111111111111111111111111,111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,111,1111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111nous attend. Moi, je ne me pose pas trop de questions, je
melaissefaire.Detoutefaçon,àcesgens là,onnepeutrien
refuser.11
C’est une voiture française, une Citroën, de fabrication
locale. Elle roule avec la sirène de police déclenchée, pour
sortir au plus vite de cette ville noire de monde. Cela lui
donneunealluredemissionspéciale.
À bord de la Citroën, j’ai mal à la tête, je résiste à la fa
tigue, à la peur aussi. Car aujourd’hui, j’ai rendez vous,
uneultimerencontreavecmonpère.11
Audehors,lacampagneenneigées’étendàpertedevue.
Danslerétroviseur,jevoisunsoleilcouchantsplendide.
Les agents de Sûreté de l’État qui m’accompagnent sur
laroutenem’ontposéaucunequestion,lesquelquesmots
de conversation tournent autour de l’amélioration des ré
seaux routiers et de l’urbanisation accélérée que connais
sent la plupart des villes chinoises. Dans ma tête, se répè
tent les dernières informations reçues avant mon départ,
au sujet de l’état de santé de mon père: il est en train de
vivre ses dernières heures, il résiste à tout pour pouvoir
voirsonfilsaînéunedernièrefois.
Un coup de klaxon de notre Citroën m’a rappelé que
noussommessurlepointd’entrerdansunevillequejene
reconnais pas. Nous traversons une large avenue bordée
de deux rangées d’arbres, avec des lampadaires dignes de
ceuxd’unecapitaledeprovince!C’estpourtantdanscette
bourgade que j’ai passé une bonne partie de mon enfance
etdemonadolescence,destinationdemonvoyage.Elleest
absolumentméconnaissable,cettevillequicomptait,jadis,
uneseuleruellegoudronnée.11
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1111111111111111,11111111111111,111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111,111,1Enfin, mes trois accompagnateurs me déposent devant
la maison de mes parents. «On aura le plaisir de vous in
viteràprendreunthéàunautremoment»,meditl’undes
agentsenrepartant.
Le crépuscule, se confondant avec la neige alentour,
tardeàdisparaîtreàl’horizon.11
De nouveau, les informations relatives à l’état de santé
du père resurgissent dans mon esprit: cancer de lœso
phage, métastases généralisées, poumons entièrement at
teints,nourriàl’aidedepiqûres.Aucunespoir…11
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11111111111111111111111,11111111111111111111111,11111111111111111,1111111111111111
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Sans dire un mot, j’entre dans la maison, jusqu’à la
chambreoùestallongémonpère.11
Àlasurprisegénérale,ilpeutseleverdesonlitcomme
pourmesouhaiterlabienvenue,avecunlargesourire.Oui,
je vois un sourire rayonnant, je sens une paire de mains
froides, je me souviendrai toujours de cette poignée de
mains,sichaleureuse,sitendre,sipuissante…Àcetinstant,
noussommestousprésents,réunisenfamille.Lesparents,
lesenfants,maisaussitantes,oncles,cousinsetcousines…
Tout le monde est debout, autour du père. On pourrait
faire une photo de ce qu’on appelle la «famille entière et
complète», immortaliser ainsi cet instant pas comme les
autres. Combien de temps a duré ce moment des retrou
vailles,deréunion?
« Ton père s’est levé tout seul! C’est un miracle!» me
dira t onplustarddanscettepetitevillequim’avunaître.11
Ily aune infirmière qui vient à lamaison, pourfaire la
piqûre,veilleràcequeletuyaudeperfusiondontj’ignore
l’utilitéfonctionnebien.Lesdeuxfenêtresrestentouvertes,
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,1malgrélefroid.Àlamaison,ilrègneunsilencepesant,en
trecoupéparlestouxdemonpère.11
Il y a toute une foule en ce jour du réveillon du calen
drierlunaire.Pasdebanquet,pasdepétards,pasdeparties
interminablesdeMah jong.Est cepossibledesepriverde
toutçalejourduréveillon?Non,monpèrenousafaitpart
desonsouhaitquelafêtecontinue.«Faitescommetousles
ans, seulement pas trop de mise d’argent au Mah jong!»
a t ilprécisé.11
La nuit est calme, ponctuée par les quintes de toux de
monpère.Descrachatsmêlésdesang.11
Je suis assis sur un vieux tabouret de bambou, seul hé
ritage de l’époque de ma grand mère, morte au début des
années1970,àlasuited’unulcèreàl’estomac.Hémorragie,
étouffement,dansuneruedéserte,avecsadernièrepetite
filledanslesbras.Cejour là,jem’ensouviens,touslesha
bitants étaient convoqués à une réunion politique, où le
pays annonçait à tous ses concitoyens la fuite, vers la
Mongolie extérieure,d’un certain maréchalLin Biao,dau
phindésignédenotrebien aiméprésidentMao.Letabou
ret de bambou sur lequel s’asseyait ma grand mère, lui, a
survécu.Moi,j’enaifaitfabriquerunepaire,àl’identique,
quejegardejalousementdansmondomicileparisien.11
Encettenuitduréveillon,lepèrefaitsavoirqu’ilestné
cessaired’avoirdumouvementetdelalumièreàlamaison,
enpermanence.C’estçalavieàsesyeux?Unmouvement
d’air, une étincelle lointaine… La présence humaine de
vraitluiapporterduréconfortaumomentoùildevra,sans
doute,affronterquelquechosedeterrible.Onluiobéit.11
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11,1111111111,,11111111,111111,111111111111111,11111,11111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,1,11111111111111111,1111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,111,1111111111111,11111111111111111111111111111Mouvementetlumière.11
Lepremiersouvenirdemaprimeenfance,quandj’avais
troisans,jecrois,estliéàunesensation,celled’unmouve
ment. À ce moment là, on habitait au bord d’une rivière
appelée «Sources parfumées», au confluent du fleuve
Yangtsé.Ilnemeresteplusaucunsouvenirdecelieu,sice
n’est cette sensation que je garde toujours en moi quand,
emportéparlepère,onallaittouslesdeuxaumarchéma
tinal de la bourgade. C’était juste une impression, une vi
bration,sil’onveut,sansmémoirevisuelle,commeaveugle.
Nous partions de très bonne heure, je crois. Nous étions
probablement en automne car, je me rappelle, nous avons
respirél’airfraisquiannoncelafindelasaisond’été.Mon
pèremarchaitvite,trèsvite,car,portédanssesbras,jesen
taistoutenmouvement,commesil’universentierétaiten
vie…
C’est au bord de cette même rivière que j’ai vécu, avec
mon père, un moment difficile, une scène d’adieu drama
tique,àfaireriretoutlemonde.J’avaisalorscinqans,ilme
semble.11
Àcetâge là,j’avaisl’habituded’observerlemouvement
desbateauxdetoutessortes:àvapeur,àvoile,àrames,ra
deau de bambou tiré par les haleurs… J’avais une préfé
rencepourlesbateauxàvapeur,passeulementdufaitque
cesderniersétaientplusrapides,plusgrands,maissurtout
parce qu’ils venaient, selon moi, d’un endroit inconnu.
J’ignorais où ils allaient. Certainement très loin, vers une
destinationmystérieuse.Quandj’envoyaisun,jediscutais
alors, avec mes amis, de ses couleurs, de sa forme, de sa
vitesse,maisjamaisjenedisaismotsursadestination.Seul,
demesyeux,jesuivaislenavirequi,peuàpeu,s’éloignait
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11111111111,111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,11111111,1111111,111111111111111111,111111111111111111111111111à l’horizon. Le fleuve s’étendait à perte de vue. Les gens
disaient qu’il allait jusqu’au ciel, et moi, j’étais convaincu
decettevérité.
Un jour, j’ai eu écho du départ imminent de mon père.
Il allait prendre le bateau. J’en déduisais donc qu’il allait
partir très loin. Finalement, j’avais raison, car il me disait,
non sans fierté apparente, qu’il allait participer à la cons
truction d’une ligne de chemin de fer dans la province de
Sichuan, sur ce qu’on appelait le troisième front de la dé
fensenationale.D’aprèslathéorieofficielle,noushabitions
alors dans la zone du deuxième front, et les côtes consti
tuaient le premier front, face aux ennemis extérieurs
d’Outre Mer. À vrai dire, j’ignorais où il allait exactement
– j’ignorais surtout qu’il allait faire des travaux forcés
commedesmilliersdepetitsfonctionnairesdelaprovince,
qualifiés de «conservateurs» sur le plan politique –, mais
je savais qu’il allait prendre le bateau, remonter le fleuve
Yangtsé, vers l’ouest (oui, j’avais déjà quelques notions de
géographie!).11
Le jour du départ, au crépuscule je crois, ce fut tout un
drame. Cette scène horrible me revient, comme si c’était
hier. Effondré, en larmes, je crachais sur tous ceux qui ve
naientm’empêcherdemontersurlebateau,jeleurcrachais
aussidesinsultes,jejetaisdespierres,d’abordsurcesmé
chants adultes, ensuite sur le vilain navire. Je jurais de ne
plusjamaisrentreràlamaison…
Combiendetempsçaaduré,cepremierrêvebrisé?Al
longéparterre,jemaudissaisleciel,constelléd’étoiles.
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111111111111111111,111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,11111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111Versminuit,jequittelachambredemonpèremaladeet
jesorspourregarderleciel.Lesétoiles,pâles,sontlesmes
sagèresd’unenuitsanslendemain.
Jeretourneausalon,leregardfixésurlemur,au dessus
duquel sont accrochés un poème calligraphié et quatre
plantes sculptées. Un rouleau, quatre morceaux de bois,
couverts d’une menue couche de poussière. Un mini mu
sée où sont exposées, de façon permanente, les œuvres
d’un père à la fois calligraphe et sculpteur. Œuvres artis
tiquesetspirituelles,carcepoème,d’uncertainYangShen
quiavécusousladynastiedesMing,révèle,toutaumoins
àceuxquil’ontlucentfois,lesmystèresdelaviehumaine.
Les quatre plantes emblématiques, le chrysanthème, l’or
chidée,lebambouetlafleurdeprunierincarnent,quantà
elles,lesquatrevertusd’unlettréchinois.
Au dehors, dans le jardin, deux ou trois fleurs de pru
nier, que je devine, s’épanouissent dans cette nuit sans
étoiles. Sous le froid, dans la pénombre, elles aspirent au
printemps. Oui, c’est demain, la fête du Printemps. «À
l’aube,vospétalesseront ilstombésparterre?»,ai jemur
muré,presquemachinalement.Jerespire,jehumemêmele
parfum de ces fleurs qui triomphe partout… «Les fleurs
deprunier,medisaitautrefoismonpèrequandilsculptait,
ne se plaignent pas, elles se contentent d’être belles, d’être
lesigneavant coureurduprintemps,decettesaisondouce
qui appartient aux autres. Et lorsqu’arrive la pleine saison
defloraison,lesfleursdeprunier,fanées,sanspétales,con
tinuerontàrépandreleurparfumparmilesautres.»11
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1111,11,111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,1,11111111111111111111,1111,11,11111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,11,11111111111111111Allongé sur le canapé, dans le salon, je sens la fatigue
m’envahir tout le corps. Sans sommeil, sans rêve. Sans es
poir, je le sais. J’attends, le temps avance à peine. Le père,
lui, tousse, crache du sang. Toute la famille se relaie pour
assurerunepermanenceauprèsdumalade.
C’est un vieux canapé, le même que j’ai connupendant
mon adolescence, il avait exactement ma taille. Ni lui ni
moin’avonsgrandidepuis.Surlemur,justeenfacedemoi,
le rouleaude la calligraphie, lui, a bien vieillien virant lé
gèrement au jaune. Mais cette calligraphie poussiéreuse
n’est pourmoi ni papier ni encre,ni rouleau ni objet quel
conque. Elle vit, elle me parle, elle me regarde… puis elle
me suit, mepoursuit, là où j’ai l’intention de la fuir.Ainsi,
ellenem’apasquittépendantdenombreusesannées.Sans
être érudit, loin de là, je connais ce poème de Yang Shen
parcœur.11
Monpèreaessayédem’apprendre,quandj’étaisenfant,
àlirelespoèmesclassiques,àfairedelacalligraphie.Mais
moi, impatient, inapte à la délicatesse du pinceau et à la
subtilitédesbelleslettres,jecroyais,augranddésespoirde
monpère,quemadestinéeseraitautrechosequecela.Un
piloted’aviondechasse,ungénéralouuncolonel,unmé
decin aux pieds nus, ou encore un cuisinier – je gardais le
silencesur cette dernière vocation. Comme tous les autres
chinoisdemagénération,j’aigrandinonpasencompagnie
delacalligraphieoudelapoésie,maisdel’imagerierévo
lutionnaire, de petits livres illustrés pour enfants. Notre
école, c’était surtout la rue, les champs, la jungle aussi,
d’une certaine manière. Souvent livrés à nous mêmes,
nousvivionstantôtseuls,loindesparents,tantôtenbande
organisée avecnos semblables. Et cette liberté, il faut bien
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,1111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,11111111111111111111111le reconnaître, nous rendait heureux, malgré la pauvreté.
Manque de nourriture, de vêtements, de jouets, de ca
deaux…maisnoussavionsdonnerlibrecoursànosfantai
sies,ànoscaprices,ànosrêvesaussi.11
Àcetteépoque là,quandj’avaisl’âgedefairedesbêtises,
mon père se faisait bien de souci pour moi, mais je m’en
moquais royalement, oui exactement, il n’y a pas d’autres
motspourdécriremonattitudeàsonégard.11
J’affichais aussi, face à lui, une indifférence totale
lorsqu’il me racontait, non sans fierté, des histoires sur sa
proprevied’écolier.11
Il me dit, je ne sais combien de fois, qu’il était le seul
enfant d’une famille nombreuse et pauvre à avoir été en
voyé à l’école. Une école privée, non pas dans le chef lieu
du district, mais de la capitale provinciale, à plus de cent
cinquante kilomètres de son village! Quel âge avait ilà
cette époque là? Pourquoi mon père était il flou dans la
chronologiedesavie?Oubienétait cemoiquineretenais
riendeprécis,riend’essentiel?11
Je pense que je devais faire partie de ces enfants qui,
pouruneraisonouuneautre,n’ontpaslacuriositédecher
cheràsavoirl’âgeexactdeleursparents,ouladatedeleur
mariage, ou encore les détails d’autres événements. Quel
estd’ailleurslenomdemagrand mère?J’aiunecertitude,
c’estquejeneseraijamaishistorienouchercheur,carjeme
contente trop souvent du flou. Peut il y avoir quelque
chose d’essentiel, et d’exact, dans ce flou d’images et dans
ceflotdesouvenirs?11
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1,111111,1111,11111,1111111111111111111111111111111111111111,11111111,11111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,1111111111111111111,1111,1111111111111111111111111111111111111111111Écolier qu’il était, mon père rentrait chez ses parents
unefoistouslesmois,pours’approvisionnerennourriture.
Ilprenaitlebateau,deHankouàBahe,puisilpoursuivait
le reste de son chemin à pied. «Je ne marchais pas, m’ex
pliquait il, je courais, j’avais presque trente kilomètres à
faire,etjedevaisrentreràlamaisonavantlatombéedela
nuit.» De retour au village, épuisé par le voyage, il repre
nait le chemin de la montagne, une palanche sur l’épaule,
avec une paire de paniers vides. Il allait ramasser les
pommesdepin,illesvendraitaumarchéduvillagelelen
demain matin. Comment était il habillé ce jour là? Torse
nu,jesuppose,carmonpèremedisaitqu’iln’avaitqu’une
seulechemiseàl’école,etqu’illalavaitàlamaison.C’était
une de tissu européen, faite à la machine.
«Uniqueauvillageencetemps là!»précisait ilavecfierté.
Jerevoisl’imagedecegarçonqui,habillédesachemise
bien propre, reprenait le chemin de son école. Il courait,
vite,saisissantunmorceaudebambouremplidelégumes
salés,etunsacderiz.11
Toujours allongé sur mon canapé, j’ai faim, mais pas
d’appétit.11
C’estdanscetteécoleprivéeduchef lieudelaprovince
qu’un paysan pauvre, mon père, a fait ses débuts en calli
graphie, auprès d’un maître, un dénommé Li, qui, me ra
contait il, avait l’habitude de se promener dans la salle de
classeunerègledebambouàlamain,etquiparfoisluiin
fligeaitdescoupsderègle.Aurais je pudevenirmoiaussi
uncalligraphesimonpèrem’avaitformé,quandj’étaispe
tit,avecautantdesévéritéquecemaîtreLi?
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1111111111111111111,1111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111,111111111111111111111111111111111111111111111,11111,1,111111111111,111111111,11111111111,111111111111111111,1,,11111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111,11

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