Figures de deuil et création

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Qu'est-ce qui est mobilisé du travail du deuil dans le processus psychique de création ? Qu'il s'agisse d'écriture ou de formation d'images ? Toute création est une recomposition des traces d'un passé fragmenté. Ce sont les montages de la mémoire que nous tentons de comprendre. Faire une oeuvre sollicite cette mémoire de temps où les traces ne cessent d'être remaniées, reconfigurant sans cesse le sol historique.
Publié le : samedi 15 novembre 2014
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EAN13 : 9782336362038
Nombre de pages : 184
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Sous la direction de
FIGURES DE DEUIL ET CRÉATION Catherine Desprats-Péquignot
et Céline Masson
Qu’est-ce qui est mobilisé du travail du deuil dans le processus psychique
de création ? Qu’il s’agisse d’écriture ou de formation d’images ?
Toute création est une recomposition des traces d’un passé fragmenté. FIGURES DE DEUIL
Ce sont les montages de la mémoire que nous tentons de comprendre.
Les fantômes d’histoire et de mémoire sont convoqués et le sujet est ET CRÉATIONpris par un sentiment d’inquiétante étrangeté. Nous sommes regardés
à l’endroit même où ça vacille.
Trouver les mots pour écrire, pour transmettre, pour adresser à l’autre
l’expérience de l’indicible, c’est construire un lieu qui pourra l’accueillir,
qui pourra transformer la douleur morale en expérience, qui pourra mettre
le deuil à l’oeuvre.
Faire une oeuvre, et les créateurs présentés dans ce recueil nous le
disent, sollicite cette mémoire de temps où les traces ne cessent d’être
remaniées, reconfigurant sans cesse le sol historique. Faire une oeuvre
porte aussi le deuil qui chemin faisant permet de vivre et de rester créatif.
Faisant suite à deux précédentes publications dans cette même
collection, cet ouvrage est issu des travaux des membres du groupe de
recherches Pandora – Psychanalyse et processus de création (création,
corps et société) – CRPMS - Université Paris-Diderot (Paris 7), co-dirigé
par Céline Masson et Catherine Desprats-Péquignot.
Ont participé à ce livre, Houria Abdelouahed, Anne Brun, Catherine
Desprats-Pequignot, Laurie Laufer, Céline Masson, Suzanne
FerrièresPestureau, Robert Samacher, Simone Sausse, Jean-Michel Vives.
OPL’œuvre et la psyché L’œuvre et la psychéOP
Image de couverture © Céline Masson, Danseur en noir et rouge
(dessin au crayon noir sur vélin blanc retouché par Picasa).
ISBN : 978-2-343-04907-6
18
Sous la direction de
FIGURES DE DEUIL ET CRÉATION
Catherine Desprats-Péquignot et Céline Masson













FIGURES DE DEUIL ET CRÉATION

L’œuvre et la psyché
Collection dirigée par Alain Brun

L’œuvre et la psyché accueille la recherche d’un spécialiste
(psychanalyste, philosophe, sémiologue…) qui jette sur l’art et
l’œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la
Psyché.

J. GARNIER-DUPRÉ, Sándor Ferenczi, entre tendresse et
passion, 2012.
F. BRUZZO, Chemins vers Georges Bataille, 2012.
J.-T. RICHARD, Marcel Duchamp, mis à nu par la
psychanalyse, même, 2010.
Wilhelm WUNDT, De la physiologie à l’ethnopsychologie,
2009.
C. MASSON et C. DESPRATS-PEQUIGNOT, Le corps
contemporain : créations et faits de culture, 2009.
D. BEAUNE, T. AYOUCH, Folies contemporaines, 2009.
X. POMMEREAU, M. BRUN, J.-P. MOUTTE, L’adolescence
scarifiée, 2009.
Michel MAURILLE , Freud et le Moïse de Michel-Ange, 2008.
Jean-Pierre BRUNEAU, L’artiste et ses rencontres. Une lecture
lacanienne, 2008.
Mariane PERRUCHE, J.-B. PONTALIS. Une œuvre, trois
rencontres : Sartre, Lacan, Perec, 2008.
C. DESPRATS-PEQUIGNOT et C. MASSON (Sous la dir.),
Métamorphoses contemporaines : enjeux psychiques de la
création, 2008.
Philippe WILLEMART, Critique génétique : pratiques et
théories, 2007.
Roseline HURION, Petites histoires de la pensée, 2006.
Michel DAVID, Amélie Nothomb, le symptôme graphomane,
2006.
Jean LE GUENNEC, La grande affaire du Petit Chose, 2006.
Manuel DOS SANTOS JORGE, Fernando PESSOA, être
pluriel. Les hétéronymes, 2005.
Luc-Christophe GUILLERM, Jules Verne et la Psyché, 2005
Michel DAVID, Le ravissement de Marguerite Duras, 2005.
Orlando CRUXÊN, Léonard de Vinci avec le Caravage.
Hommage à la sublimation et à la création, 2005.
Sous la direction de
Catherine Desprats-Péquignot
et Céline Masson






FIGURES DE DEUIL ET CRÉATION

























Autres publications



Métamorphoses contemporaines : les enjeux psychiques de
la création, sous la direction de Catherine Desprats-Péquignot
et Céline Masson, Editions L’Harmattan, Collection l’Œuvre et
la Psyché, 2008.

Le corps contemporain : création et faits de culture, sous la
direction de Céline Masson et Catherine Desprats-Péquignot,
Editions L’Harmattan, Collection l’Œuvre et la Psyché, 2009.







Image de couverture
© celine masson, Danseur en noir et rouge (dessin au crayon noir sur
vélin blanc retouché par Picasa).







© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04907-6
EAN : 9782343049076

Sommaire
Ouverture 9
Deuil d’images Les images dévorées Ou les mnémographies
Céline Masson 13
A propos d’« Un secret »
Robert Samacher 43
De l’art de ruser avec la mort : Romain Gary
ou une subjectivité sans sujet
Laurie Laufer 55
La fille endeuillée
Houria Abdelouahed 85
In memoriam : « Ode à ma mère » de Louise Bourgeois
Catherine Desprats-Péquignot 97
« J'ai survécu, je ne sais comment, à la Nuit » L’œuvre poétique
d’Emily Dickinson : un nouveau modèle du deuil
Simone Korff Sausse 115
Formes psychotiques du deuil dans l’œuvre
d’Antonin Artaud (1896-1948)
Anne Brun 129
Du fantôme au fantasme : Le travail du deuil
dans l'écriture du récit fantastique chez Henry James
Suzanne Ferrières-Pestureau 143
La mort à l’œuvre au sein de la dynamique invocante
et scopique dans Le Château des Carpathes de Jules Verne
Jean-Michel Vives et Sandrine Willems 159
Bibliographie 173


Ouverture



Qu’est-ce qui est mobilisé du travail du deuil dans le
processus psychique de création ? Qu’il s’agisse d’écriture ou
de formation d’images ?
Toute création est une recomposition des traces d’un passé
fragmenté. Ce sont les montages de la mémoire que nous
tentons de comprendre.
L’image voit le mort, elle prend ses empreintes sur le mort
en lui rendant sa face et sa mémoire. En ouvrant les images au
mort, le sujet endeuillé les ouvre aux rêves de la nuit.
A propos du deuil non fait, Nicolas Abraham dans L’écorce
1et le noyau écrit : « Tous les mots qui n’auront pas été dits,
toutes les scènes qui n’auront pu être remémorées, toutes les
larmes qui n’auront pu être versées, seront avalées, en même
temps que le traumatisme cause de la perte. Avalés et mis en
conserve. Le deuil indicible installe à l’intérieur du sujet un
caveau secret. »
Romain Gary écrit quant à lui que « La création littéraire
devint pour moi ce qu’elle est toujours, à ses grands moments
d’authenticité, une feinte pour tenter d’échapper à l’intolérable,
2une façon de rendre l’âme pour demeurer vivant. » « Rendre
l’âme pour demeurer vivant », un vivant dont l’âme s’est
retirée, ne serait-ce pas une certaine façon de définir les
contours d’un fantôme ?
Qu’engageons-nous lorsque nous portons notre regard sur
l’image ?
De dessins ou de sculptures, de tapisserie, de bronze ou
d’acier, petites ou monstrueuses, avec ses femmes et/ou mères

1 N. Abraham, M. Torok, 1978, L’écorce et le noyau, paris, Aubier
Flammarion, p. 266.
2 R. Gary, 1974, La nuit sera calme, Paris, Gallimard, Collection Folio, 1999,
p. 175.
9 araignées, dans quel filage d’images, de fantasmes et de
mythes, quel tissage de mémoire et d’histoire infantile, quel
corps de désirs, de sensations et de souvenirs Louise Bourgeois
vient-elle nous saisir ? Avec l’araignée, ce symbole de la
« mère phallique », de quelle perte, de quelle mort, de quel
deuil, vient-elle nous parler ?

La poésie d’Emily Dickinson quant à elle, est entièrement
traversée par le rapport entre l'écriture et la mort ou encore la
mort dans l’écriture ou encore l’écriture au-delà de la mort.
Chaque poème d’Emily Dickinson témoigne du travail du
deuil qui met une chose, un mot, une image, une note de
musique, à la place de ce qui a disparu, afin d'en garder une
trace et ne pas le perdre tout à fait, puisque, comme l'écrit
Freud : "à vrai dire, nous ne pouvons renoncer à rien, nous ne
faisons que remplacer une chose contre une autre ; ce qui paraît
être renoncement est en réalité une formation substitutive ou un
3succédané." Qu'était l'écriture pour cette femme non reconnue
qui s'est pourtant vouée à la création littéraire, entrant en
écriture comme on entre dans les ordres, et dont toute l'œuvre
est marquée, dans son fond comme dans sa forme, par la rage et
l'urgence ?

Les derniers textes d’Antonin Artaud (1945-1948,
notamment Suppôts et Suppliciations) relèvent d’une véritable
« thanatographie », écriture de la mort qui met en scène le
corps-cadavre de l’auteur : le charnier des morts qui le hantent,
un corps « charnier » envahi de vampires et de succubes qui fait
écho à la multiplicité des deuils dans la famille de l’auteur.
L’écriture viserait dans cette perspective la perpétuation dans
l’œuvre des fantômes d’un passé jamais trépassé.
Les fantômes d’histoire et de mémoire sont convoqués et le
sujet est pris par un sentiment d’inquiétante étrangeté. Nous
sommes regardés à l’endroit même où ça vacille.

3 S. Freud, (1908 e [1907]), Le créateur littéraire et la fantaisie, L’inquiétante
étrangeté et autres essais, trad. fr. B. Féron, Paris, Gallimard, 1985 ; OCF. P,
VIII, 2007 ; GW, VII..
10 Trouver les mots pour écrire, pour transmettre, pour adresser
à l’autre l’expérience de l’indicible, c’est construire un lieu qui
pourra l’accueillir, qui pourra transformer la douleur morale en
expérience, qui pourra mettre le deuil à l’œuvre.
Faire une œuvre, et les créateurs présentés dans ce recueil
nous le disent, sollicite cette mémoire de temps où les traces ne
cessent d’être remaniées, reconfigurant sans cesse le sol
historique. Faire une œuvre porte aussi le deuil qui chemin
faisant permet de vivre et de rester créatif.

11

Deuil d’images
Les images dévorées
Ou les mnémographies
4Céline Masson



« (…) le vrai visage de l’histoire s’éloigne au galop. On ne
retient le passé que comme une image qui, à l’instant où elle se
laisse reconnaître, jette une lueur qui jamais ne se reverra. »

Walter Benjamin


« L’image perdue de la ressemblance. L’image sans
ressemblance. Et cette image sans ressemblance est plus vraie
que l’objet. Blanchot dit que c’est le cadavre, c’est le cadavre
qui est le plus près de moi. En mourant je me suis lavé de la
ressemblance, je suis une pure image. »

Gilles Deleuze

4 Maître de Conférences en psychopathologie clinique et psychanalyse,
directrice de recherche, Psychanalyste, Univ. Paris-Diderot, Sorbonne Paris
Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France, co-responsable du Groupe de
Recherches Pandora – Psychanalyse et processus de création (Création, corps
et société) », Université Paris-Diderot. Psychologue au Centre médico-social
de l’OSE (12eme, Œuvre de Secours aux Enfants). Une partie de ce texte a été
publié dans : Recherche de visage – une actualité de la psychanalyse, sous la
direction d’Eric Bidaud, Editions Hermann, Paris, 2014, pp. 125-150. A partir
de cette étude, un livre est à paraître (sous réserves) : Les images dévorées,
ruines de temps aux éditions Campagne première, 2015.
13




© Michel Nedjar

Ces images prises par l’artiste Michel Nedjar donnent à voir
5des images-vestiges. Ces images-visages sont peu

5 Ces images ont été cédées par l’artiste Michel Nedjar. Qu’il en soit vivement
remercié. Elles sont issues d’un film qu’il a réalisé dans un cimetière juif alors
que nous préparions le colloque « Shmattès : la mémoire par le rebut » au
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Il en a ensuite tiré des images fixes afin
de composer le livre Shmattès. Sous la dir. de C. Masson, Shmattès, la
mémoire par le rebut, Limoges, Lambert-Lucas, 2007, 434 pages.
14 reconnaissables et innommables, mais toutefois elles sont
familières, essentielles (M. Nedjar dit : « c’est la génétique »).
Elles datent d’avant « la catastrophe » et pourtant les visages
semblent l’annoncer. Ce sont des représentations de la vie, de la
mort, d’un passage de temps : elles sont comme suspendues
audelà du visible. Il est important de dire qu’elles sont des photos
de photos, des photos de médaillons en porcelaine apposés sur
les tombes. La photo de porcelaine est prise par la photo
numérique… deux matières se confrontent, le passé et le
présent qui a l’angoisse de l’effacement.
Il est étonnant de trouver des images dans un cimetière juif,
car ces médaillons vont à l’encontre des prescriptions
religieuses de l’inhumation et des décorations de la tombe. Les
Juifs ont pu être influencés par les coutumes de leurs voisins
chrétiens puisque le « carré israélite » se trouve au sein du
cimetière municipal.
Ces images dévorées mobilisent le souvenir d’êtres chers :
par leur imprécision, leur déformation, leur dissemblance, elles
deviennent familières, car chacun peut y voir (mais aussi s’y
voir), y retrouver, des visages de proches, des visages intimes.
Elles deviennent dès lors, spécifiques et efficaces, mais aussi
familières et inquiétantes, car la mort y pointe.
« Le mort saisit le vif ». Cette maxime était répandue à
l’époque féodale et signifie que « la saisine des biens et des
droits du défunt est acquise au jour même de la mort à son
6héritier » .
N’est-ce pas par les morts et par leur absence dans l’image
(le fond des images) que nous parvenons au mieux, aux
images ? Les images que nous regardons là sont des images du
mouvement de la disparition, des images d’ombres,
inassignables, de l’arrière-fond, de l’écart entre le maintenant et
l’autrefois. Elles sont l’extrême absence dans la toute-présence.
Ces images perdent de vue la restitution pleine de la
ressemblance qui ne demeure qu’à l’état de trace (vestigium)
dans l’état de dissemblance et d’éloignement. Ces
imagesvestiges sont comparables à une apparition, une épiphanie et

6 P. Ourliac, et J. de Malfosse, Histoire du droit privé, III, Le droit familial,
Paris, 1968, p. 418.
15 elles en portent les marques en donnant à la matière l’apparence
de la vie. La photographie saisit un imaginaire de la trace, elle
entrelace le maintenant et l’autrefois, l’homme et son double, le
réel et l’imaginaire. L’image photographique laisse apparaître
des marques, empreintes, traces comme autant de signes qui
expriment les symptômes. Elle laisse paraître l’essence des
choses rendant visible la mémoire et les affects que les visages
dégagent, l’ombre de la matière et la vision d’une présence
affectée.
Ce dont elle témoigne est un temps de l’altération, des
perturbations atmosphériques dont les mouvements produisent
des symptômes qui vont reconsidérer l’image. C’est dans ce
mouvement que la forme peut être dite « originaire », en ce sens
qu’elle est plastique, métamorphique.
Rencontre improbable entre le passé et le présent ouvrant
une temporalité fantomatique toute de rémanences et de
survivances. L’imaginaire du fantôme a imprégné la pratique de
la photographie. Images/photos d’un passé qui ne passe pas,
survivent et inquiètent le présent entre symptôme et fantôme.
Elles prolongent les pratiques de deuil puisqu’elles sont à la fois
relique, fétiche et fantômes et témoignent de la survivance des
disparus dans l’épaisseur de l’image. Elles ouvrent par ailleurs à
une temporalité fantomatique faite de rémanences et de
survivances. Le sujet est grevé par les traumatismes
7généalogiques qui trouvent ancrage en lui comme un fantôme .
L’apparition du fantôme fait signe au sujet des effets du
8traumatisme sur sa lignée . Le fantôme est une survivance des
événements passés par le temps qui ont eu des incidences
narcissiques importantes. Les fantômes se déplacent dans le
temps faisant du temps une actualité toujours vive où passé,
présent, futur se mêlent dans le maintenant créant ainsi ces
fulgurances d’apparitions souvent imprécises, mais laissant des
traces de visibilité d’un événement d’histoire parfois effractant.
Ces formes inquiétantes se meuvent dans l’espace familier

7 Voir les travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok notamment L’écorce et
le noyau, Flammarion, Paris, 1978.
8 Voir l’article de S. Poulichet, « L’identification inconsciente au fantôme »,
Cliniques méditerranéennes, 2/2012, n°86, pp. 21-32.
16 créant de la continuité entre le dedans et le dehors, traversant
ainsi les espaces sans prévenir. Il me semble que ces images
dans le mouvement proches des images oniriques relèvent d’un
informe temporel proche de mouvements psychiques tels que
déformation, contraction, effacement, fondu, dilatations,
ralentissement ou décomposition de temps. Angoisse de
disparition dans les plis de l’image, dans ses béances.
Comment les images se passent-elles de formes jusqu’à
devenir invisibles ? Comment les images s’inscrivent-elles dans
une histoire des images toujours complexes et impliquées dans
des temporalités hétérogènes ?
C’est au travers des images de fond que se transmet
l’intransmissible, l’énigmatique du secret, l’ineffaçable.
Comme disait Serge Leclaire, la vérité ne peut que rester
cachée. C’est la vérité de l’inconscient qui parle, ça parle. Les
images dévorées sont des images généalogiques, d’un ça parle,
mais sans récit : il y a une coupure entre le lisible et le visible
témoignant du deuil et de la perte. Ce qui revient à dire que
temporellement elles sont le passé d’un présent ressuscitant les
transferts en les mettant au présent tandis qu’elles fondent le
mémorial des visages.
Ces images archivent et inventorient mélancoliquement,
afin, écrit Baudelaire, de sauver « de l’oubli les ruines
pendantes, les livres, les estampes et les manuscrits que le
temps dévore, les choses précieuses dont la forme va disparaître
et qui demandent une place dans les archives de notre mémoire.
9» Ces images sont paradigmatiques du processus de disparition
et du travail de mémoire dans le temps, l’emblème même de
l’activité psychique qui ne cesse d’incorporer et d’encrypter
dans les arcanes de la mémoire, ce qui jadis était présence ou
opacité du corps.
L’appareil photographique offre une image même de
l’appareil psychique : mais les perceptions qu’il recueille sont
inévitablement marquées du sceau de la perte et du deuil. Un
temps de la survivance, temps des fantômes où l’impensé et
l’insu font retour pour inquiéter le présent, le désorienter. La

9 C. Baudelaire, Œuvres complètes, Tome 2, Pléiade, Gallimard, Paris, 1976,
p. 618.
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