Ivo Andric

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Ce livre se propose d'examiner la littérature française telle qu'elle se présente au miroir de la lecture de l'auteur serbe, Ivo Andric, prix Nobel de littérature. Les livres français qu'Andric a lus semblent faire partie d'une bibliothèque idéale, dont les différents auteurs sont unis par la personnalité même de leur lecteur, qui s'arrête sur les passages où il trouve la projection de ses propres idées, mais aussi l'expression d'un message universel.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358130
Nombre de pages : 246
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Ivo Andric
La littérature française au miroir d’une lecture serbe cJelena Novakovi
Ce livre se propose d’examiner la littérature française telle qu’elle se présente
au miroir d’une lecture serbe, celle du prix Nobel de littérature, Ivo Andrić,
qui en fut un grand amateur et un éminent connaisseur.
Dans des cahiers où il a noté, à côté de ses propres réfexions, les pensées
d’autres auteurs, les écrivains français occupent une place prépondérante :
Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, Diderot, Chamfort, Joubert, Hugo,
Nerval, Stendhal, Balzac, Flaubert, Maupassant, Léon Bloy, Barrès, Gide,
Montherlant, Yourcenar, etc. Les livres qu’Andrić a lus semblent faire
partie d’une bibliothèque idéale, dont les diférents auteurs sont unis par la
personnalité même de leur lecteur, qui s’arrête sur les passages où il trouve la
projection de ses propres idées, mais aussi l’expression de messages universels.
Extraits de leur contexte premier et réunis par l’attitude tout à fait Ivo Andric
personnelle de leur lecteur, qui détermine ses choix, les fragments copiés,
qui ont été rédigés par des écrivains aux conceptions littéraires diférentes, La littérature française
voire contradictoires, semblent être écrits par Andrić lui-même.
au miroir d’une lecture serbe Ils s’incorporent en efet dans le système de sa propre pensée, qui vise à
disperser les illusions de l’homme sur la valeur absolue de ses critères, à lui
faire accepter ses limites, et à l’aider à supporter plus facilement son destin,
qui est déterminé par ses « désirs les plus profonds et les plus vifs » et par
« leur rencontre avec le monde extérieur ».
Jelena Novaković est professeur de littérature française à la
Faculté de philologie de Belgrade, rédactrice en chef de la Revue
de Philologie et présidente de l’Association de coopération
culturelle Serbie-France. Auteur de plus de deux cents articles et
de dix livres, dont La Nature dans les œuvres de Julien Gracq
(1988), Le Monde surréel de Breton (1991), Typologie du
surréalisme (2002), L’Intertextualité dans la nouvelle poésie
serbe (2004), Recherches sur le surréalisme (2009), aussi bien que de plusieurs
traductions de livres et d’articles français, pour lesquelles elle a reçu plusieurs prix,
eelle s’intéresse particulièrement à la littérature française du xx siècle et aux relations
franco-serbes.
Illustration de couverture : Ivo Andrić à Belgrade
(1968-1970), Fondation Ivo Andrić, Photothèque.
Espaces ISBN : 978-2-343-03778-3 L24,50 € Littéraires
c
Ivo Andri
Jelena Novakovic
La littérature française au miroir d’une lecture serbe
E






Ivo Andri ć

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Collection fondée par Maguy Albet


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2013.
Jelena Novakovi ć



Ivo Andri ć



La littérature française
au miroir d’une lecture serbe




















































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03778-3
EAN : 9782343037783












À ma famille










Quam multi indigni luce sunt ! et tamen dies oritur !
Sénèque, De beneficiis


Tamen est aliquid hominis quod nec ipse scit spiritus hominis qui
in ipso est.
Saint Augustin, Les Confessions


INTRODUCTION
Ivo Andri ć ne parle pas beaucoup des écrivains français dans
ses textes, mais il n’en déclare pas moins qu’il les a lus
abondamment et qu’ils ont fortement influencé son développement
spirituel : « Moi, heureusement, pour mon éducation spirituelle je
dois rendre grâce, dans une grande mesure, à la culture française. Il
est incontestable que j’ai appris des autres – des Polonais, par
1exemple –, mais l’empreinte française est la plus profonde », dit-il
dans une conversation avec Ljubo Jandri ć. Cela incite à penser
qu’il a bel et bien été pénétré de leurs idées, dont on trouve
effectivement les échos dans les fragments méditatifs des Signes au
bord du chemin aussi bien que dans ses cahiers de notes qui, pour
la plupart, n’ont pas été publiés et qui sont conservés dans les
2archives de l’Académie serbe des sciences et des arts, à Belgrade .
Dans ces cahiers, qui englobent la période entre 1933 et 1974, il
notait, sans plan préalable, à côté de ses propres réflexions, les
pensées d’autres auteurs, pour les remanier ensuite et les incorporer
à l’occasion dans ses propres œuvres. Il s’avère que les écrivains

1 Sauf indication contraire, c’est nous qui traduisons.
2Ces cahiers ont des titres qu’Andri ć leur a donnés, aussi bien que les nombres de
ocatalogue : Beležnica br. 1 (Le Cahier n 1) (IA 399), Beležnica br. 2 (Le Cahier
on 2) (IA 401), Crna knjiga (Le Livre noir) (IA 403), Šarena knjiga (Le Livre
multicolore) (IA 405), Zelena knjiga (Le Livre vert) (IA 406), Notes sivih korica
(Le Carnet à couverture grise) (IA 408), Plava knjiga (citata)(Le Livre bleu
(citations)) (IA 409), Plava knjiga (Le Livre bleu) (IA 410), Sme đa knjiga – kožni
povez (Le Livre marron - reliure en cuir) (IA 413), Zelena knjiga (Le Livre vert
II) (IA 416), Sveska ukori čena – drap platno (Le Cahier relié - toile beige) (IA
436), Ispisi, zapisi i beleške, gradja (Copies, écrits et notices, matériaux) (IA
445). Un nombre de ces notes sont publiées dans : Ivo Andri ć, Sveske, Beograd,
oProsveta etc., 1982. Le Cahier n 1 est publié dans Sveske Zadužbine Ive Andri ća,
oXX, 2001/18 et n 2 dans Sveske Zadužbine Ive Andri ća, XX, 2003/20.
Pour ne pas alourdir la lecture des textes cités, nous ne donnons les titres des
cahiers et les commentaires d’Andri ć qu’en traduction.
9
1français y occupent une place importante, surtout ceux qui
s’occupent des problèmes moraux, mais en fait la liste de ses
lectures est beaucoup plus longue. À côté des moralistes tels que
Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal, Rivarol,
Fénelon, Montesquieu, Vauvenargues, Diderot, Voltaire,
Chamfort, Joubert, Gide, Malraux, Montherlant, Sartre, Camus,
Marguerite Yourcenar, elle contient aussi nombre de classiques :
Boileau, Corneille, Racine, aussi bien que des préromantiques et
des romantiques : Chateaubriand, Benjamin Constant, Lamartine,
Vigny, Hugo, Nerval, et également des écrivains qui se rattachent
au courant réaliste et au naturalisme : Stendhal, Balzac, Flaubert,
Maupassant, les Goncourt, Roger Martin du Gard. On y trouve
encore le critique Sainte-Beuve, le mystique et pamphlétaire Léon
2Bloy, aussi bien que Renan, Barrès, Proust et beaucoup d’autres .
Les livres de la plupart de ces écrivains figurent dans la
bibliothèque d’Andri ć, conservée dans le Musée Ivo Andri ć à
Belgrade.
Andri ć a lu assidûment des mémoires, des lettres et des œuvres
autobiographiques, mais il n’a pas négligé pour autant les romans,
les nouvelles et la poésie. Les citations, qu’il note presque toujours
écrites dans leur version originale, le plus souvent sans
commentaire (on en trouve tout de même quelques-uns, en général
très brefs, sauf exceptions), sont dispersées dans ses cahiers, qui
datent de différentes époques, depuis les années trente jusqu’aux
années soixante-dix, ce qui prouve que son intérêt pour la
littérature française n’est pas lié à un moment particulier de sa vie,
mais a perduré pendant toute sa vie, comme il le confirme lui-
même dans le texte qu’il a envoyé à Claude Aveline pour la
préface de l’édition française de La Chronique de Travnik, où il
explique qu’il n’a jamais perdu le contact avec la littérature
française, que son goût et ses penchants ont certes changé au fil des

1D’après les évaluations de certains chercheurs, à peu près 40% (Cf. Ivo Tartalja,
« Pisac kao čitalac i čitalac kao pisac », in : Delo Ive Andri ća u kontekstu evropske
književnosti i kulture, Beograd, Zadužbina Ive Andri ća u Beogradu, 1981, p. 20).
2 Tout en indiquant le nom de l’auteur du fragment copié et, le plus souvent, le
titre de l’ouvrage, Andri ć n’a pas toujours donné des précisions concernant
l’édition et la pagination, si bien que nous étions souvent obligée de les chercher
nous-même.
10
ans, mais qu’il n’a jamais cessé de lire les moralistes français et
qu’il en a fait l’objet de ses études.
Andri ć a incorporé un grand nombre de citations à ses propres
œuvres. Dans son essai Njegoš, héros tragique du mythe de
Kosovo, il écrit ainsi :
« Un pamphlétaire français a dit une fois : “L’Angleterre est
au monde ce que le diable est à l’homme”. Pour l’écrivain
1français c’était une “boutade” , une saillie momentanée dans
l’acharnement de la polémique. Mais, pour Njegoš, le grand
empire ottoman était une véritable image de l’enfer sur la
terre, le principe du Mal incarné contre lequel il avait le
devoir de lutter sans hésitation et sans réconciliation, même
2sans le moindre espoir de vaincre ».
Le pamphlétaire qu’il cite est Léon Bloy, et la phrase qu’Andri ć
a d’abord notée sur une feuille du Cahier relié - toile beige, est
3tirée du Mendiant ingrat . Dans son texte, Andri ć l’emploie pour
4exprimer son opinion sur le grand poète Petar Petrovi ć Njegoš et
sur le sens de son œuvre dans les circonstances historiques et
sociales de son époque, en transposant l’aversion du mystique
polémiste français pour l’ennemi séculaire de la France,
l’Angleterre, sur les Turcs, conquérants et dévastateurs des pays
serbes.
En lisant les œuvres d’autres auteurs, Andri ć a souvent en vue
la vie de son propre pays, la Bosnie qui fait l’objet de ses propres
œuvres, et il introduit les fragments notés dans ses propres écrits,
en cherchant dans ses lectures les réflexions qui ont une valeur
universelle et en ajoutant parfois une courte remarque qui exprime
son rapport critique envers le texte cité, qui n’est pour lui qu’un

1 En français dans le texte. Sauf indication contraire, les notes qui se trouvent à
l’intérieur des citations sont les nôtres.
2 Ivo Andri ć, Umetnik i njegovo delo, Beograd, Prosveta, etc., 1981, p. 15.
3 Journal de Léon Bloy, I, Paris, Mercure de France, 1963, p. 110.
4 Petar Petrovi ć Njegoš (1813-1851), écrivain romantique et évêque monténégrin,
auteur de plusieurs œuvres poétiques et dramatiques, telles La Lumière du
Microcosme et Les lauriers de la montagne, analogue aux Perses d'Eschyle. Son
véritable sujet n'est pas l'événement qui lui sert de canevas, mais la peinture de
l'âme nationale, marquée par le désir de liberté.
11
prétexte pour exprimer ses propres idées et pour représenter la vie
en Bosnie, qui reste l’objet principal de son écriture.
En lisant les essais de Montaigne, il en copie la constatation
suivante: « Nul juge n’a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme
juge, pour quelque cause que ce soit, ou mienne ou tierce, ou
criminelle ou civile ; nulle prison ne m’a receu, non pas seulement
pour m’y promener. » Et, au-dessous de la citation, il ajoute, entre
parenthèses : « La Bosnie, un citoyen ». Extraite de l’essai De
1l’expérience , où elle se rattache à l’idée de la relativité de la
justice et des lois, elle est ici considérée en fonction des efforts de
Montaigne pour éviter les dangers qui le menacent, dans le tumulte
des guerres civiles, et pour conserver sa liberté. Elle aurait pu être
introduite dans une des nouvelles où Andri ć parle de la Bosnie et
mise dans la bouche d’un de ses compatriotes. En lisant Le Jardin
des supplices d’Octave Mirbeau, il copie, dans Le Livre noir, deux
fragments, auxquels il ajoute ses commentaires, extrêmement
courts. Le premier est une réflexion sur les côtés sadiques et
criminels de la sexualité : « [Mirbeau] rattache à l’acte sexuel
l’aptitude “à commettre un beau crime”, “c’est-à-dire à élever son
individu au-dessus de tous les préjugés sociaux et de toutes les lois,
2au-dessus de tout, enfin “ », écrit Andri ć et, entre parenthèses, il
3ajoute : « pour la responsabilité des puissants ». Le second
fragment se rapporte aux côtés « artistiques » du supplice : « Pour
le bourreau chinois qui torture les malheureux condamnés : “Il
aime son art, voilà tout !... Comme le sculpteur aime la sculpture,
4et le musicien la musique ” ». Cette citation est suivie, elle aussi,
d’une courte notice entre parenthèses : « la responsabilité ». Il est à
noter que « l’art » de torturer est un thème qu’Andri ć lui-même
traite dans ses œuvres, surtout dans Le Pont sur la Drina, où le
supplice du pal auquel le gouvernement ottoman soumet les
chrétiens égale en atrocités – et peut-être même les dépasse – les
tortures du Jardin des supplices.

1Michel de Montaigne, Essais, Paris, PUF, 1965, p. 1072.
2 Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, Paris, Charpentier, 1923, p. 159.
3 Quand il s’agit des commentaires d’Andri ć et des textes qui ne sont pas traduits
en français, c’est nous qui traduisons.
4Le Jardin des supplices, p. 241.
12
Ces exemples montrent que, pour Andri ć, comme pour tous les
grands écrivains, la lecture fait partie de sa propre exploration de la
réalité, qui se déroule à travers son expérience créatrice. Il déclare
lui-même qu’un livre n’était pas pour lui un modèle à suivre par sa
forme ou par son contenu, mais seulement un encouragement et un
1« aiguillon pour l’écriture ». Aussi ses commentaires expriment-
ils parfois une distance critique, voire un refus par rapport au
fragment noté, qu’il considère surtout en fonction de ses propres
idées, de ses propres intentions littéraires, comme le montre le
fragment où, après avoir copié une phrase de Chateaubriand –
« J’ai mêlé bien des fictions à des choses réelles, et
malheureusement, les fictions prennent, avec le temps, un caractère
de réalité qui les métamorphose » –, il ajoute son commentaire :
« Je me demande si ce vicomte ne se trompait pas ici une fois de
plus, comme tant de fois dans sa vie, et ce, à ses propres dépens, en
2prenant la “fiction” pour de la “réalité” et inversement ». Ces
commentaires expriment son doute quant à la puissance cognitive
de l’homme, doute qui prend souvent la forme d’un agnosticisme.
Aussi refuse-t-il tous les jugements apodictiques qui ne prennent
pas suffisamment en considération le fait que la réalité est
complexe, changeante, impénétrable, que l’homme est souvent
victime de ses illusions. Ce rapport critique envers les fragments
copiés nous renvoie à des théories modernes de l’intertextualité,
qui considèrent les relations d’un écrivain avec ses prédécesseurs
d’une manière dynamique et qui mettent au premier plan la
continuité de la création littéraire et la « production du texte » à
partir de la matière première que l’auteur trouve dans ses lectures,
ainsi que la manière de l’insertion du texte dans le contexte qui le
détermine et que, de son côté, il change. L’œuvre littéraire ne se

1 Signes au bord du chemin. Traduit par Harita Wybrands, Paris, L'Age
d'Homme, 1997, p. 174.
Nous avons examiné les aspects dialogiques des cahiers d’Andri ć dans nos
articles : « Une forme particulière de l’intertextualité : la littérature française dans
les cahiers de notes d’Ivo Andri ć », Filološki pregled / Revue de Philologie,
XXXVI, 2009/2, pp. 19-30 et « Ivo Andri ć en dialogue avec les romanciers
ofrançais », L’Atelier du roman. Ivo Andrić. Pour ne pas oublier les Balkans, n 72,
décembre 2012, pp.54-61.
2 Ibid., p. 184.
13
présente plus comme le lieu de coexistence des éléments
empruntés et créés, mais comme un processus de transformation
des textes existants, comme une « mosaïque de citations », comme
1l’« absorption » et la « transformation d’un autre texte » qui fait
partie de l’héritage culturel commun et qui est devenu la source
d’une nouvelle écriture. On pourrait dire qu’Andri ć lui-même
exprime cette idée dans Signes au bord de chemin, quand il se
demande si toute la littérature ne fait pas « que réécrire le même
livre sur l’homme et sur ses rapports au monde et à l’existence, à
2travers mille aspects différents ». De ce point de vue, comme le dit
Antoine Compagnon en paraphrasant Montaigne, « toute écriture
3est glose et entreglose, toute énonciation répète » et « toute
4citation est d’abord une lecture ». L’examen de la citation s’inscrit
« dans un ensemble plus vaste, qui la déborde et où elle se
manifeste à la façon d’un cas particulier, certes exemplaire, de la
5répétition du déjà dit ».
Dans cette perspective on pourrait également prendre en
considération le grand nombre de citations notées par Andri ć, mais
qu’il n’a pas insérées dans ses œuvres, et aussi les phrases qu’il a
soulignées dans les livres figurant dans sa bibliothèque, car « le
soulignement en lecture est l’épreuve préliminaire de la citation (et
de l’écriture), un repérage visuel, matériel, qui institue mon droit
6de regard sur le texte ». Citations et soulignements se présentent
comme des lieux de différentes « rencontres » entre le Moi et
l’Autre, ou bien, si on se réfère à Antoine Compagnon, comme des
7« entregloses variées » d’un discours potentiel où elles pourraient
s’afficher, de la série des livres potentiels qui s’encadreraient « par
l’entreglose », mais qui n’ont jamais été écrits ; ou bien, selon la
8terminologie de Gérard Genette , comme des « architextes » ou

1
Julia Kristeva, « Bakhtine, le mot, le dialogue et le roman », Critique, avril 1967,
pp. 440-441.
2
Signes au bord du chemin, p. 150.
3 Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil,
1979, p. 9.
4 Ibid., p. 21.
5 Ibid., p. 11.
6 Ibid., p. 21.
7 Ibid., p. 11.
8 Gérard Genette, Palimpsestes, Paris, Seuil, 1982.
14
comme des « hypotextes » d’un ou de plusieurs « hypertextes »
potentiels qui, certes, n’ont jamais été écrits, mais qui pourraient
être restitués par une lecture réintégrant les fragments copiés dans
le contexte multiple que constituent, d’une part, les écritures
variées de leurs auteurs et d’autre part, celle d’Andri ć en tant que
lecteur, qui les considère avant tout en fonction de ses propres
préoccupations au moment de la lecture et qui les utilise comme
des moyens d’exprimer ses propres idées. Si le déplacement de la
citation ne reste que potentiel, le fait même que le lecteur l’ait
notée produit une certaine force susceptible d’agir sur sa propre
écriture. On pourrait même dire que, si un grand nombre de
citations notées dans ses cahiers n’ont pas été insérées dans ses
œuvres littéraires, la lecture d’Andri ć englobe les quatre figures
distinguées par Antoine Compagnon : ablation (extraction du
fragment du texte dont il fait partie), soulignement (le fait même de
1l’avoir noté, « surcharge le texte de ma propre trace »),
accommodation (le lecteur « accommode sur le texte » et il « s’en
2accommode », c’est-à-dire qu’il actualise la citation en
l’introduisant dans son propre texte, ou bien, ajouterions-nous,
dans le cas où la citation n’est pas introduite dans un nouveau texte
du lecteur, si bien que cette figure reste potentielle, dans le
contexte plus large de la pensée et de la création littéraire du
lecteur, comme c’est précisément le cas d’Andri ć), et sollicitation
(le « ravissement » du lecteur qui « précède, comprend et occulte
3son attribution à une cause »). Si on considère les fragments cités
hors de leurs textes premiers, on a l’impression que c’est Andri ć
lui-même qui les a écrits.
Aussi n’est-il pas étonnant que ses cahiers englobent les
citations d’auteurs appartenant à des époques et à des mouvements
littéraires variés et ayant des conceptions littéraires tout à fait
différentes, voire contradictoires, mais qui, hors de leur contexte
premier, semblent être les produits d’une même pensée, dans la
mesure où elles sont unies par le choix d’ Andri ć, qui note les
fragments où il trouve les problèmes dont il est lui-même
préoccupé : à l’intertextualité explicite s’ajoute l’intertextualité

1 La Seconde main ou le travail de la citation, p. 20.
2 Ibid., p. 22.
3 Ibid., p. 24.
15
implicite. Entre les citations d’auteurs français et les œuvres d’Ivo
Andri ć s’établit un réseau intertextuel, lié à tout un arrière-plan
social et culturel et aux différentes affinités personnelles, et tissé
par certains thèmes communs, tels que : la complexité de l’être
humain, l’âme et les états d’âme, les passions, la mélancolie, le
bonheur et le malheur, le vice et la vertu, les possibilités de la
connaissance, la puissance de l’irrationnel, les songes et les
visions, la position de l’homme dans le monde, l’absurde, le rêve et
la réalité, la solitude et la gloire, la vieillesse et la mort, la justice et
la liberté, la religion, le travail, la littérature et l’art.
Les livres qu’il a lus semblent faire partie d’une bibliothèque
idéale, dont les différents auteurs sont unis par la personnalité
même de leur lecteur, qui s’arrête sur les passages où il trouve la
projection de ses propres idées, mais aussi l’expression de
messages universels. Les fragments cités s’incorporent dans le
système de pensée d’ Andri ć lui-même, qui vise à disperser les
illusions de l’homme sur sa grandeur et sur la valeur absolue de ses
critères – car ces illusions éveillent en lui une « euphorie morale »
et troublent son équilibre intérieur, en l’éloignant de la bonté et de
la vertu –, à lui faire accepter ses limites et à l’aider à supporter son
destin, qui est déterminé par ses « désirs les plus profonds et les
1plus vifs » et par « leur rencontre avec le monde extérieur ». Car,
comme l’a constaté un de ses personnages, Davil, dans La
Chronique de Travnik, s’il est vrai que la marche des événements
ne dépend pas de nous, en revanche, la manière dont nous les
présentons dépend beaucoup de nous-mêmes.

1Signes au bord du chemin, p. 99.
16
LA TRADITION
MORALISTE
Le scepticisme de Montaigne
« Autrefois, je prenais chaque jour un grand verre de
Montaigne, un peu de Vauvenargues, de Chamfort aussi. Rien de
pareil pour nous aider à vivre mieux », dit Ivo Andri ć dans sa
1conversation avec Marcel Schneider . Les œuvres de ces trois
moralistes étaient ses livres de chevet, surtout les Essais de
Montaigne, dont un exemplaire figure dans sa bibliothèque. Andri ć
ne parle pas de ce moraliste dans ses propres essais, mais on trouve
des échos de sa pensée dans les fragments méditatifs des Signes au
bord du chemin et dans ses cahiers de notes, où les citations de
Montaigne occupent une place importante. D’après les indications
qu’il met quelquefois à côté des citations, les pensées de
Montaigne sont le plus souvent prises dans le livre d’André Gide
qui a été, lui aussi, marqué par la sagesse de Montaigne et qui a
choisi, expliqué et publié les extraits de ses Essais sous le titre Les
2Pages immortelles de Montaigne .
En lisant les Signes au bord du chemin et les Essais, on
remarque des ressemblances thématiques entre ces deux ouvrages.
Elles pourraient s’expliquer plutôt par certaines analogies du climat
spirituel dans lequel leurs auteurs vivaient et créaient et où
dominait le sentiment de l’incertitude, de la solitude, de
l’aliénation. Ce climat était favorable au discours fragmentaire, qui
exprime une pensée dynamique, sans prétention à la
systématisation. Mais, ces ressemblances relèvent aussi de

1Marcel Schneider, « Le Bouquet slovène », La Table ronde, Novembre 1953,
p. 93.
2 André Gide, Les Pages immortelles de Montaigne, Paris, Corrêa, 1939.
17
certaines affinités électives qui dirigent Andri ć et Montaigne vers
les mêmes problèmes, tels que la recherche de l’universel dans
l’individuel, la fuite du temps, la mort, la complexité de l’être
humain, l’insuffisance de la connaissance, la relativité des critères
humains.
À la différence des cahiers, qui sont le « grenier » où Andri ć
met tout ce qu’il a « glané » dans des livres et des journaux, c’est-
à-dire la matière brute qui doit être élaborée et transformée, Signes
au bord du chemin est une « réaction à la lecture » et aux
événements, c’est une œuvre littéraire achevée, un « journal
1lyrique ». À plusieurs reprises, Andri ć déclare qu’il n’écrit pas un
journal dans le sens habituel du mot, mais qu’il en est un lecteur
fervent, et ses cahiers prouvent que les journaux intimes, les lettres,
les notes personnelles et les mémoires étaient sa lecture préférée.
Les auteurs de journaux sont souvent obligés d’écrire sur des
banalités qui, d’après Andri ć, ne peuvent pas faire objet de création
littéraire. Au journal, qui s’attarde sur les détails insignifiants de la
vie quotidienne et qui, non seulement ne s’élève pas de l’individuel
à l’universel, mais réduit et appauvrit cet individuel, en le
transformant en une donnée éternelle et immuable, il oppose une
sorte de journal spirituel qui exprime son inquiétude
métaphysique :
« Signes au bord du chemin est donc ma confession lyrique,
une sorte de symboles intérieurs, mentaux, qui surgissent et
qui demandent à être expliqués. [...] Tout simplement, ils
sont en quelque sorte une œuvre à part et il faut les laisser
tels qu’ils sont, souvent écrits sens dessus dessous, sans
arrière-plan et sans ambiance. Par exemple, je lis Marc
Aurèle, Épictète, ou Goethe, et tout à coup, à propos d’une
de leurs pensées, j’exprime mes convictions. C’est une
réaction à la lecture, aux voyages, aux rencontres.
Quelquefois ce sont les notes sur le temps, sur une belle
pensée que j’ai entendue de quelqu’un, sur les mots et sur
2autres choses ».

1 Ljubo Jandri ć, Sa Ivom Andri ćem, Sarajevo, Veselin Masleša, 1982, p. 165.
2 Ibid., pp. 165-166.
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Un journal spirituel ne décrit pas les événements du jour, mais
les réactions aux événements et aux lectures, leurs échos dans la
conscience de l’auteur. Entre le vécu et l’écrit s’interpose la
distance de la réflexion grâce à laquelle l’auteur dépasse le
personnel et atteint l’universel. Dans cette volonté de généraliser
son expérience, Andri ć a laissé ses fragments méditatifs sans
indications de date ou de lieu, afin de mettre en relief leur aspect
essentiel : la tentative pour saisir les aspects différents de la réalité,
qui est multiple et complexe.
La représentation de l’universel par l’intermédiaire de
l’expérience individuelle est inhérente aux fragments méditatifs,
dont le fleurissement est lié au développement de l’individualisme
qui a éveillé en l’homme la conscience de son moi, mais aussi la
conscience du caractère limité de ses pouvoirs et de la fragilité de
ses critères, lesquels sont sujets aux changements, et avec elle le
sentiment de l’incertitude et de l’aliénation et le besoin de tout
remettre en question. Les maximes, les réflexions, les notes sur les
caractères, résument en quelque sorte l’expérience spirituelle de
l’époque où ils apparaissent, et annoncent en même temps une des
particularités de notre siècle : la tendance à abolir le mur entre la
littérature et la philosophie. L’absence d’ordre préétabli dans
l’exposition des pensées, l’impression de leur incohérence, et
même de leur contradiction, l’absence d’intention de les organiser
en un système, sont les éléments constants de ce genre littéraire qui
se présente comme une transposition formelle de la discontinuité,
qui commence à préoccuper les moralistes français vers la fin du
eXVI siècle.
Le sentiment de la discontinuité qui imprègne les fragments
méditatifs d’Andri ć se présente sur deux plans : sur le plan
ontologique, comme la juxtaposition et la succession de plusieurs
moi, ce qui a pour conséquence la disproportion entre l’être et le
paraître ; et sur le plan existentiel, entre l’homme et le monde.
Mais il est aussi le reflet d’une situation sociale et psychologique,
d’une époque tumultueuse, « qui bouillonnait d’idées audacieuses
et de sentiments intenses, mais dans laquelle personne n’avait le
temps, l’art ou la patience de leur trouver une forme d’expression
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1adéquate et durable ». Les fragments méditatifs d’Andri ć se
erattachent aux tendances spirituelles du début du XX siècle, à un
moment où la littérature européenne était imprégnée de la
conscience de la relativité et du doute, où l’investigation des
profondeurs de la psyché apportait à l’homme la preuve de sa
complexité, et où l’affranchissement des conventions morales et
des dogmes littéraires apportait la preuve de son individualité et de
nouveaux critères de sa valeur, mais aussi la conscience de la
fragilité de ses jugements. Signes au bord du chemin constitue une
suite de fragments isolés, dont chacun devrait saisir la réalité, non
dans sa totalité, mais dans un de ses aspects. Et s’il existe quelque
chose qui fait l’unité de cette œuvre, ce n’est pas un système
philosophique cohérent dans lequel ces fragments pourraient être
incorporés, mais la répétition presque obsessionnelle de certains
thèmes à travers lesquels se manifeste l’inquiétude métaphysique
de l’homme confronté à la discontinuité de la durée, à
l’inéluctabilité de la mort et à sa propre impuissance à accéder à
une connaissance certaine.
La recherche de l’universel à travers l’expérience individuelle
lie les fragments méditatifs d’ Andri ć aux essais de Montaigne, qui
sont aussi une sorte de journal spirituel, dont le sujet véritable est
la vie intérieure de l’auteur : « Je peins principalement mes
cogitations, subject informe qui ne peut tomber en production
2ouvragere », dit Montaigne dans l’essai De l’exercitation . En
partant des détails tout à fait ordinaires, presque banals, de la vie
quotidienne, Montaigne arrive aux grands thèmes philosophiques
(le sens de la vie, la liberté, la mort, la valeur de la connaissance, la
solitude, l’amitié) et expose ses réflexions sans plan préalable, en
suivant le cours de ses associations, et avec de nombreuses
digressions : « Je n’ay point d’autre sergent de bande à ranger mes
pieces que la fortune. A mesme que mes resveries se presentent, je
les entasse ; tantost elles se pressent en foule, tantost elles se
3trainent à la file ». Dans leurs réflexions, Andri ć et Montaigne ne
partent pas de postulats préétablis, mais de l’observation directe de

1 Ivo Andri ć, La Demoiselle. Traduit par Pascale Delpech, Paris, Robert Laffont,
1987, p. 143.
2 Michel de Montaigne, Essais, p. 379.
3 Ibid., p. 409.
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la vie et d’une réflexion personnelle, qui ne tendent pas à créer un
système rigide, mais tentent de trouver les traits universels dans
l’expérience individuelle. « Chaque homme porte la forme entiere
de l’humaine condition », écrit Andri ć dans Le Livre noir, en
1copiant cette pensée de l’essai Du repentir, où Montaigne
explique et justifie son dessein de peindre, à partir de
l’introspection, l’être humain dans ses caractères les plus généraux,
ayant en vue sa complexité et sa multiplicité. Car, en dehors des
particularités individuelles sur lesquelles reposent sa spécificité et
sa différenciation par rapport aux autres, chaque individu possède
des caractères qui sont communs à tous les hommes, de sorte que
l’observation de son moi individuel pourrait lui donner la
possibilité de parvenir à des conclusions de valeur universelle.
Mais si l’expérience personnelle est pour Montaigne et pour
Andri ć le point de départ d’une réflexion sur les problèmes
universels, Montaigne parle en son nom propre et met au premier
plan son moi, qu’il veut dénuder, tandis qu’ Andri ć considère que
le « je » est un mot « terrible », qui nous « fixe une place fatale et
définitive, souvent loin en avant ou en arrière de ce que nous
savons de nous-mêmes », qui « nous lie et nous identifie pour
toujours à tout ce que nous avons pensé et dit et à quoi nous
n’avons jamais songé à nous identifier, mais avec quoi en fait, au
plus profond de nous-mêmes, nous ne faisons qu’un depuis
2longtemps ». À cet égard, il se trouve proche de Pascal, pour qui
le moi est « haïssable », ou de Montherlant, qui considère qu’il est
beaucoup plus naturel de dire « nous » que « moi ». Dans ses
fragments méditatifs, il se cache souvent derrière des indications
impersonnelles telles que « on » ou « nous », et, s’il emploie la
première personne du singulier, le moi lyrique ne désigne pas son
moi privé. À l’opposé de Montaigne, qui parle assez ouvertement
de lui-même et qui peint son portrait physique et moral sans cacher
ses désirs et ses défauts, Andri ć considère qu’il est inconvenant de
montrer publiquement sa personnalité privée et de révéler ses
aspirations intimes : « Les gens devraient s’intéresser à mes livres

1 Ibid., p. 805.
2 Ivo Andritch, La Cour maudite. Traduit par Yasna Šami ć et Boshko
Givadinovitch, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990, p. 84.
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1et à rien d’autre », dit-il. Tandis que Montaigne décrit un
événement concret, par exemple sa chute de cheval, pour parvenir
à une réflexion sur la mort, ou examine la pensée d’un auteur
antique en mettant l’accent sur son attitude personnelle, Andri ć
efface son expérience personnelle, pour ne laisser que la réflexion,
qui se présente comme une distance intérieure où se dessine sa
« conscience douloureuse », qui déborde le « moi quotidien », pour
ne saisir que ce qui dépasse les limites de l’espace et du temps.
eCette tendance le lie aux moralistes français du XVII siècle, qui
sont en quelque sorte les continuateurs de Montaigne, mais qui
repoussent leur moi pour mettre au premier plan les faits qui ont
une valeur universelle.
Un de ces faits universels est la le destin mortel de l’homme :
« L’homme est un être tragique à la vie brève. Quand même il
parvient à se frayer un passage à travers tous les obstacles, à
surmonter toutes les menaces et mésaventures et à réaliser ses
aspirations, il se heurte fatalement à la limite, tellement proche, de
2sa propre mort », écrit Andri ć dans Signes au bord du chemin . Ses
fragments méditatifs sont pénétrés de la conscience de la fuite du
temps et de la mort comme l’aboutissement inéluctable de la vie
humaine, conscience qui s’impose avec toute son acuité dans les
moments de crise, pour exprimer le caractère tragique de
l’existence humaine. Andri ć a grandi dans un espace peu sûr et
dans des temps mouvementés, dans une région, la Bosnie, qui a
vécu l’agonie de l’empire ottoman, à la frontière de civilisations et
de cultures différentes, dans une atmosphère pessimiste créée par
les agitations qui ont précédé la Première Guerre mondiale. Aux
nécessités extérieures se rattache son expérience personnelle, celle
de la prison, qui l’a confronté à l’impuissance de l’esprit humain
devant les forces obscures de la violence et d’une maladie qui, à
cette époque-là, avait souvent une issue fatale. Cette expérience lui
a révélé assez tôt toute la fragilité de l’existence humaine et a
éveillé en lui la pensée que « nos mélancolies et nos maladies, [...]
nos mauvais instincts et nos vices, ne sont que différentes manières
3et tentatives de nous transporter de la vie dans l’inexistence ».

1 Lj. Jandri ć, Sa Ivom Andri ćem, p. 35.
2 Signes au bord du chemin, p. 54.
3 Ibid., p. 46.
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Vivre, c’est sentir l’approche inéluctable de la mort qui nous
« tiraille, nous secoue, nous frappe et nous ballotte tantôt à gauche,
tantôt à droite », faisant tout « pour nous arracher le plus vite
1possible à la vie », c’est être conscient du caractère éphémère de
notre existence. La conscience de l’être est en même temps
conscience de la mort : « Dès que l’étincelle de la conscience s’est
éveillée dans l’homme, elle lui a montré la brièveté de son
existence dans le monde, avec son alternance régulière de nuits, de
jours et de saisons. Et c’est de cet endroit qu’est parti ce fil
imaginaire qui mène directement de la vie confuse de la conscience
2à l’éternité qui n’existe pas ».
Dans cette conscience de la brièveté de sa vie et de la mort qui
l’attend à la fin de son chemin, l’homme est condamné « à une
défense perpétuelle et à une attention soutenue », qui prennent la
3forme « d’une peur religieuse », il tente de trouver un appui qui lui
permettrait de donner un sens à la vie, malgré la pensée de la mort.
Cet appui, Andri ć le trouve dans l’acceptation de la mort comme
une loi universelle à laquelle sont soumis tous les êtres et qui est la
seule certitude dans ce monde incertain et inconstant. Tout ce qu’il
sait positivement, c’est qu’il descend « ce chemin qui mène
toujours plus loin et plus bas » et que « l’une de ces marches
débouche sur l’abîme et qu’elle est donc la dernière ». Cela ne
l’empêche pas de marcher calmement, certes « sans se presser »,
4mais « sans hésiter non plus ». Le plus important est d’apprendre
« comment vieillir avec dignité et comment mourir de la façon la
5plus décente possible », de faire son chemin « d’une façon calme,
6décidée, sans hésitations ni tergiversations ». À sa fugacité,
Andri ć oppose une ténacité volontaire, fondée sur l’acceptation de
l’avenir, qui est en même temps l’acceptation de la vie même et de
son caractère passager, condition nécessaire, mais difficile à
réaliser, pour accéder à la paix intérieure : « Le pire n’est pas dans
le fait que tout passe, mais vient de ce que nous ne sommes pas

1 Ibid.
2 Ibid.
3 Ibid., p. 54.
4 Ibid., p. 75.
5 Ibid., p. 49.
6 Ibid., p. 75.
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