Jungle

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Colin vit avec son père Gérard, expatrié, dans une petite ville de Guinée. Excessif, violent, destructeur, Gérard ne fait que des passages furtifs dans la maison familiale, abandonnant son fils à Fatou, sa jeune compagne, avec qui ce dernier tisse des liens de plus en plus troubles. Colin devine que de sombres secrets rongent son père. Construit comme une enquête familiale, ce roman initiatique fait basculer, par petites touches cruelles, la vie de son héros de quinze ans.
Publié le : dimanche 2 novembre 2014
Lecture(s) : 11
EAN13 : 9782336359724
Nombre de pages : 270
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Jean-Sébastien Zahm
Jungle
« Colin sentit la terre salir sa bouche quand il la heurta, et son goût
âcre se mélanger à sa salive et au goût du sang. »
JungleColin, quinze ans, vit avec son père Gérard, expatrié, dans une
petite ville de Guinée. Entre eux rôde le fantôme d’une mère
décédée quelques années auparavant, les relations sont à vif.
Roman
La saison des pluies vient de commencer. Excessif, violent,
destructeur Gérard ne fait plus que des passages furtifs dans
la maison familiale avant de repartir travailler sur son chantier
en brousse, abandonnant son fls à Fatou, sa jeune compagne.
La jeune femme et l’adolescent tissent des liens de plus en plus
troubles. Colin devine que de sombres secrets rongent son père.
Aidé par Luc, son ami de toujours, et Luna, une fille de
coopérant, nouvellement arrivée dont il s’éprend au premier
regard, l’adolescent va peu à peu accéder au secret qui tourmente
leur vie…
Roman initiatique, parfois cru, tourmenté, Jungle est construit
comme une enquête familiale, qui fait basculer, par petites
touches cruelles, la vie de son héros de quinze ans.
Jean-Sébastien Zahm est né en Guinée. Après une enfance
africaine, il fait une licence de lettres à Paris et rentre à la FEMIS.
Il travaille depuis dans l’audiovisuel et sa vie continue d’être rythmée
par ses allers-retours entre les deux continents. Auteur de scénarios,
de pièce radio, réalisateur de court-métrage, producteur, Jungle est
son premier roman.
Ecrire l’Afrique
ISBN : 978-2-343-03730-1
Ecrire l’Afrique22 e
Jean-Sébastien Zahm
Jungle©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343037301
EAN:978234303730111
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111JUNGLE
11111Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques,
cette collection reflète les multiples aspects du quotidien des
Africains.
Dernières parutions
Réjean CÔTÉ, Un sorcier africain à Saint-Pie-de-Guire, 2014.
Mamadou DIOP, Rahma, l’école d’une vie, 2014.
Simon DIASOLUA, Entre ciel et terre, Les confidences d’un
pilote de ligne congolais, 2014.
Kasoum HAMANI, Niamey cour commune, 2014.
Roger KAFFO FOKOU, Les cendres du temps, 2014.
Pierre FREHA, Chez les Sénégaulois, 2014.
Patrick BRETON, Cotonou, chien et loup, 2014.
Cikuru BATUMIKE, L’homme qui courait devant sa
culpabilité, et autres nouvelles, 2014.
Mahmoud Bensaïd BAH, Les défis de la démocratie en Guinée,
2014.
Georges ROUARD, Nuit noire à Dôko, 2014.
O. TITY FAYE, La chute de la Révolution. Les derniers
complots. La tourmente, livre III, 2014.AYE, Prêt pour la Révolution ? De l’emprise du
parti unique à la marque du fouet rouge : la révolte. La
tourmente, livre II, 2014.
O. TITY FAYE, Selon la Révolution ! La randonnée de
l’étudiant guinéen sous la Révolution. La tourmente, livre I,
2014.
Karamoko KOUROUMA, Poste 5 ou l’incroyable aventure de
Togba, 2014.
Bakonko Maramany CISSÉ, Émigrer à tout prix. L’Amérique,
l’Europe ou la mort, 2014.
Bakonko Maramany CISSÉ, Tombe interdite. Histoire de
l’enfant prodige, 2014.
Abdoulaye MAMANI, Le puits sans fond, 2014.
Pino CRIVELLARO, Burundi mon amour, 2014.
EL HADJI DIAGOLA, Un président fou, 2014.
J.D PENEL, Idriss Alaoma, Le Caïman noir du Tchad, 2014. Jean SébastienZahm
JUNGLE
roman
L’Harmattan
111111111,11111Celui qui marche devant
Tu le connais depuis longtemps
Tu le vois de dos et dedans
GérardManset
Ce n est peut être que cela la jeunesse, de l entrain à
vieillir
LouisFerdinand Céline
111111111111111111111111,11111111111111111111111,1111111111àmesdeuxfilles,NoémieetLuna
àSophie
1111111111Colinsentitlaterresalirsabouchequandillaheurta,et
songoûtâcresemélangeràsasaliveetaugoûtdusang.
La détonation du revolver avait percuté ses tympans
avecunéclatementsourddontl’échotourbillonnaitautour
deluicommeunpapillon.
Soncœurpercéparlaballesemitàbattrelentement.
Ilsetrouvaalorsàl’unissondelaforêt,majestueuse,qui
s’élevaitautourdeluiets’enfonçadanslesilence.
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11C’étaientdeuxplanchesjointes.
Etroites. 11
Pourrissantes.
Liéespardeslianeshumides.11
Unsouffleetellesbasculeraientdanslevide!11
Commeça:Bing!
La faille n’était pas très profonde. Suffisamment pour
tant, pour qu’on n’en distingue pas le fond, rempli d’une
eaurougeetboueuse.11
Sûrement la chute serait fatale : parois en granit, lisses,
sans racines auxquelles s’accrocher… Si la chute ne tuait
passurlecoup,lanoyades’enchargeraitensuite.
Oh bien sûr, Colin l’avait déjà franchie à plusieurs re
prisesmais,lespluiesaidant,lesplanchestanguaientdan
gereusement et menaçaient maintenant de l’emporter au
fonddutrou,s’ilperdaitl’équilibre… 11
Il serra les poignées en latex de son vélo de toutes ses
forces. Il aimait le défi que lui lançait le vide : ça réveillait
enluiunecolèredouce,presquejoyeuse.
Une année, son père avait proposé de faire quelque
chose pour le pont. Des madriers, du ciment, un peu
d’huiledecoude…Leproblèmeseraitrégléendeuxtemps,
trois mouvements ! Comme toujours avec lui, l’enthou
siasme initial fut à la hauteur de la déconvenue : le pont
continuadedépériretleshabitants,àprendreleurlongdé
touràtraverslaforêt.
Colinsefocalisasurlesbattementsdesoncœur. 11
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11Dansl’élandelapente,iltoucheraitàpeineleboisavec
son pneu. Ill’effleurerait à une vitesse telle, qu’elle luiga
rantiraitsastabilitéetletourseraitjoué!11
Sonregards’égaradanslabrousseviolentéeparlespre
mièrespluiesdelasaison.Unmajestueuxmilannoirfitun
volpiquédansunbuissonavantderepartirbredouillevers
l’horizon.Sonpèreetluiétaientinstalléslàdepuissilong
tempsmaintenantqu’ilconnaissaitchaquearbusteployant
sous la chaleur, chaque recoin, chaque bloc de terre rouge
qui bordait la piste. Et cette connaissance était si intime
qu’ilnesavaitplusparfoiss’ilaimaitcetendroitous’ilfai
saitsimplementpartiedelui.11
Uneidéelefitfrissonner:sauter!
La faille n’était pas si large… Deux mètres à tout cas
ser!…Deuxmètrescinquantepeut être? 11
Infaisableàpied,maisàvélo?…Aveclabuttequiper
mettaitdeprendresonenvol,plusaucunproblème!Ilsou
lèverait son guidon au moment fatidique et, d’un coup se
mettraitàplanerdansl’airhumide!
Colin desserra le lacet en cuir enroulé autour de sa
gorge.
Deux jours avant, c’était la fête despères. Iln’avait pas
vu le sien depuis plus d’une semaine… Il aurait sûrement
aimé qu’il saute, qu’il soit casse cou, traîne poussière, dé
vergondé, mal embouché, qu’il ait des muscles arrondis
surlesépaulesetqu’ilchausseduquarante cinq.L’inverse
decequ’ilétaitensomme!Lapreuve:ilnesauteraitpas…
D’un coup de pédale, il retraversa la plaine broussail
leuse rongée par le soleil, longea les rangées de colatiers
aux branches ballantes… Encore quelques sentiers bosse
lés,unviragebordédecactusetsurgirait,enfin,lapisteen
latérite. 11
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11Unfromagerimmensemarquaitl’entréesuddelapetite
ville minière. Colin aimait y prendre le frais en se glissant
danssesgrandsbrasaccueillantssortisdeterre.
Ils’assitaucreuxdel’arbreetépoussetalecadrandesa
montre.
—17h!Putain,c’estpaspossible!
Sonregardnoirbalayalapiste.
— Luc putain ! Allez ! Sois à l’heure, une fois dans ta
vie!Justeunefois!…
La ligne d’horizon ondula sous le souffle brûlant venu
dudésert.Là bas,toutaubout,lapistesescindaitendeux.
A gauche, la côte, la civilisation, la capitale… A droite, le
Foutah,l’inconnu,laguerretapiedanslabrousse,donton
parlaitencoreàvoixbasse,depeurdel’attireràsoi.
Lebourdonnementlointaind’undieselentraprogressi
vement dans son champ sonore. Il mit sa main en visière
en avançant au milieu de la piste. Son ombre s’étira sur
toute la largeur de latérite. Il observa une seconde sa sil
houettesèchequiluidéplaisaittant,puisportadenouveau
sesyeuxversl’extrémitédelaroute.11
Lamassenoired’unPajeroblanccommençaàs’extraire
d’une spirale de poussière. Un souffle d’air virevoltant
s’engouffrasoussontee shirtetcaressasensuellementson
torse.Lavoitureralentitenarrivantàsonniveau,enémer
geaunetêted’adohirsute.
—Maisqu’est cetufouslà?
—Onavaitrendez vous…11
D’unhochementdetête,Colinsalualepèredesonami,
puistapadanslamaindeLuc. 11
—T’aspuallerleschercher?
Lucécarquillalesyeux.
—Dequoitumeparleslà?
—Arrêtededéconner!C’estpasdrôle!11
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11111111111111111,111111111111111111111111111,11111111111111,111111111,111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111111111111111111111111111111111
11Luc lui sourit et se retourna d’un coup pour plonger
verslesiègearrière.11
—Jel’aimêmepasouvert!murmura t ilenluitendant
unélégantétuiencuir. 11
Colin le saisit avec mille précautions, et en extirpa une
pairedeRay BanAviatorrutilantes.Lucsifflad’admiration.
—Tut’espasfoutudesagueule…Saufsic’estdeschi
noises et dans ce cas, tu te seras fait entuber dans les
grandeslargeurs!!!11
Colinlesreplaçadansleurboîtier. 11
— Il a perdu les siennes en forêt. Comme je lui ai rien
offertàlafêtedespères…
Lucs’épongealefrontdudosdelamain,las.
—S’ilestpascontentavecça!
—Bononvapascoucherlà,leszozos!protestaalorsle
pèredeLuc,auvolant.
—Ouibendeuxminutesquandmême!s’exclamaLuc 11
— Et puis les zozos ! c’est quoi c’tte expression d’papy
là? 11
IlseretournasurColin.
—Bon,onseretrouveaufleuve?chuchota t ilenajou
tantd’unemoueentenduequ’iln’oublieraitpasl’argent…
— Tu le sens bien ? T’es sûr ? On est nickel ? Impecca
ble?Kingsoftheworld!
Un sourire vint fendre le visage de Colin. Une longue
mèchenoirecouvritlesdeuxyeuxgrisetrieursdesonami,
d’une ombre inquiète. Il lui tendit son poing fermé, que
Colinfrappadusien.
—Tul’aimestongros?
Colinluienvoyaunbaisersilencieux.
— Alors on va passer une putain d’après midi !… A
d’t’àl’heure!
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11Le 4X4 se désintégra dans la queue de poussière qu’il
traînaitderrièrelui.11
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11111111111111—Uneheure!!!
Lucmarchaitdelongenlargesurlaberge,avecceboi
tement si caractéristique de la jambe gauche qui signifiait
qu’ilétaithorsdelui. 11
—Viendrajamais.J’enétaissûr!11
Postéausommetd’unerochenoiredominantlefleuve,
Colinl’observaitavectranquillité.
—Elleadûavoirunempêchement,c’esttout…11
Ildépliasonlongcorpspourseredresser.
— Un empêchement ! Une pute ? T’as vu ça où toi !
grognaLuc.
Colinaspirauneboufféedesacigarette,avecunrâlede
plaisir.11
— Question horaire, tu peux pas dire grand chose non
plus…savouragentimentColin.
Sonamis’arrêtanet,l’airpénétré.
— Remarque je devrais peut être le bénir cet
empêchementnon?
—TuparsenFrancedansdeuxsemaines,tuveuxplus
êtrepuceau,faudraitsavoir!11
Luc agrippa sa main à une touffe de branchage et grimpa
jusqu’àColin.
Uncieldeplombseformaitdoucementau dessusdela
forêt africaine. Au loin, de l’autre côté de la berge,
commençaitunpaysagesombreetpierreux,parseméçàet
là de taches vertes étincelantes. L’eau du fleuve, avec les
premièrespluies,avaitgonfléetnoirci,charriantsonlotde
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11
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11bouteillesplastiquesetsonessaimdemoustiquesetdepa
pillons multicolores. C’était comme ça que Colin préférait
le Konkouré, avec cette puissance sourde, cette force inar
rêtable qui écartait tout sur son passage pour se frayer un
cheminàtraversl’écorceépaissedelaterre.
Luc reprenait doucement ses esprits. Une lueur de mé
lancolietraversasesyeux.Ilentrouvritleslèvrespourdire
quelquechose…Maisseravisaquandsonregardcroisale
profil anguleux de Colin. Un jappement rauque détourna
leurattention versunepirogueamarréedel’autrecôtédu
fleuve. Un minuscule chien jaune dansait à sa proue pour
encourager son maitre, un peu en amont, lançant son filet
épervieraurazdesrochers. 11
Lucsentitquec’étaitlebonmoment.
—Ilestenbroussetonpère?
Colin inclina la tête vers le sol, comme si on venait de
luifaireunreproche. 11
—Ilveutfinirsonchantieravantlespluies.
—Etçava?
—Benouais,çava…Pourquoi?11
— Non, rien… Comme ça… Les gens peuvent pas
s’empêcherderaconterdestrucs…Alorsbon…
—Quoicommetrucs? 11
— Des trucs sur lui, j’sais pas… Qu’il boit trop… Tout
ça…Riendenouveau…11
Larochesurlaquelleilsétaientpostés,devintsoudaintrop
étroitepourlafureurquicroissaitenColin.
— Y’en a pas un qui lui arrive à la cheville dans cette
ville pourrie ! J’en ai rien à foutre de ce qu’ils disent ! Ils
sonttropcons…
Il bondit sur la berge. Ses pieds s’enfoncèrent dans la
boueorangée.Lecoassementstridentd’uncrapaud buffle
électrisa l’atmosphère. Son regard perça la surface du
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11fleuve pour y dénicher une longue chevelure dalgues qui
semmêlaitautourdunrocher. 11
—Monpère,jel’aimecommeilestetjelesemmerde!…
T’entends?Jelesemmerde!…
Les ondulations dorées disparurent dans les profon
deurs,laissantlerocherchauveetnu. 11
— A part moi, personne peut le comprendre, tout’
façons… Un jour, ils verront et alors, ça pètera dans tous
lessens!!!Çaj’peuxt’lejurer!Unvraifeud’artificequece
s’ra!
Droitdevantlui,dansl’immensitéafricaine,unefarandole
denuagesgrisvints’empalersurlacrêtedesarbres.
—Çametued’entendreça…Çametue,jetejure!
Lucapprouvaduncoupdementonfurtif. 11
Colin se débarrassa de son tee shirt et s’approcha des
eaux écumeuses. En un éclair, il se glissa dans l’eau tiède
pour ne ressortir que plusieurs dizaines de mètres plus
loin, hors de souffle. Il bascula quelques secondes à la
surface,lecorpsdoucementballottéparlesflots.
Plusieursfois,ils’étaitlaisséalleràlalimite…Lalimite,
c’était ce moment où il ne pouvait plus contrôler la force
descourants,cetinstantoùilseraitentraînéjusqu’aubout
dumonde,oùlaviolencedeseauxleplaqueraitdanslelit
dufleuve,pourunéternelsommeilliquide.
C’étaitlàqu’ilvoyaitparfoissamère.
Là, tout au fond, dans les spirales de particules beiges,
blanches et grises, qui dansaient sous ses yeux. Elle on
doyait sous la surface percée de rayons laiteux. Il plissait
les yeux pour mieux la distinguer dans le champ opaque
duventredufleuve.Parfois,ils’aventuraitàlapoursuivre
entirantsursesbraspourallongersabrasse,foncercomme
une ogive vers sa cible… Mais l’apparition se désintégrait
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11en souriant dans les remous aussi vite qu’elle était appa
rue,lelaissant,nonpasabandonnémaisaucontraireplein
d’unsentimentdouxetlumineux.
Ilémergeaàlasurfaceenchassantd’ungesteuneesca
drille de libellules. Il remplit ses poumons une nouvelle
foisetreplongea.
Son corps se faufila souplement entre les rochers dans
le brouillard de boue charriée par le fleuve puis, un voile
rougeetvisqueuxl’enveloppa. 11
Il sortit la tête de l’eau, pris dans un flux de morceaux
de chair flottant, pattes tranchées, carcasse éviscérée d’un
moutonénucléé.11
Colinn’entenditplusalorsqu’unseuletuniqueson,un
crideterreur. 11
IlseretournapourvoirLuchappéparlefleuve.
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11Une pluie fraîche commença à s’abattre sur leurs
épaules.Ellefrappaitlapierrebrûlanteavantdes’évaporer
en millions de particules vaporeuses. Le fleuve se couvrit
peu à peu d’une fine couche de brume rosée qui vint
chatouillerleursdoigtsdepieds.
Recroquevillé près de Colin, Luc haletait si violemment
qu’il aurait pu voir son cœur gicler de son torse. Il pinça
délicatement un lambeau de chair emmêlé dans les che
veuxdesonami,etlejetadansl’eau. 11
—Ilsontdûfaireunecérémoniedanslevillageàcôté…
Dessacrifices…Ilsfontçaavantlespluiesdesfois…Pour
lescultures…
Luc secoua négativement la tête comme un enfant en
têté, incapable de prononcer un mot. Colin voulut se mo
querdeluimais ilseretintetluipassaaffectueusement la
maindansledos.Lapluiecontinuadeclaquerinfatigable
mentsurleurscrânes.
Un brusque accès de rage pris alors possession de Colin.
C’était un sentiment incontrôlable qu’il découvrait depuis
quelquessemaines.Uneboufféede détestations’emparait
deluiettoutcequiétaitenchanteurl’instantd’avantdeve
nait répugnant celui d’après. D’un coup, il ne supportait
plusnicespistes,nicettepoussière,nicetteeauquipour
rissait tout, noyait les plantes, creusait les cailloux, s’infil
traitjusquedanslesdrapsquisuaientdechaleurquandon
yfourraitlesjambeslesoir.
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111111111,111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111,11111111111111111111111111111111111111111Une force obscure brouillait ses pensées, courait dans
ses veines, dans ses muscles, dans ses os, jusqu’à lui faire
perdre tout entendement et elle dévastait l’usine et ses
alignementsdemaisonsdepoupéesartificiellementposées
là,aumilieudenullepart,
commeeux,lui.
Puis, de manière tout aussi incompréhensible, la douceur
refluait en lui et il se sentait, durant quelques instants, to
talementétrangeràceluiqu’ilétaitlasecondeprécédente.
Samajestélefleuvescintillaitdenouveaudemillebril
lancesjoyeuses.
Le vent entrainait la pluie vers les haut plateaux du
Foutah, emportant avec lui la brume, dans de splendides
spirales horizontales. Le cénacle des grands calaos se réu
nissaitdenouveaudanslesbranchesdesflamboyantspour
bougonner contre la terre entière. Les silhouettes dégin
gandées des hérons reprenaient leur ballet hypnotique,
s’immobilisant, à l’affût, puis plantaient leurs becs d’un
coupsecdanslavasepourenretirerdespoissonsargentés.
Son ami, son fleuve, son Afrique rayonnaient de nou
veauenluicommeunemartingalecontretoutesmauvaises
pensées.
Illesremerciatousintérieurementetsesentitd’humeur
légère. 11
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11111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,11,1111111111111111111111111111111111111111
11
11
11Justeuneencocherouge,
presqueausommetdufront
etpuislesdeuxyeux, 11
éteints.
Colin vacilla une seconde en l’imaginant pointant son
armecommeill’avaitdéjàvufairetantdefoisenbrousse.
Lebrastenducommeuneflèche,
le regard vitreux, presque apaisé, captivé par la course
del’animal,etpuisBOOM!11
Le phacochère séché dans sa course, les pattes molles
comme du caoutchouc. L’effondrement dans la poussière,
legrognementsourd.11
Sonpèreétaitrevenu.
L’œildeColinpassaitdelatêtedel’animalaucoupe coupe
deFatou.Ilyavaittrèspeudesang. 11
Fatouétaitprécise:lalametranchaitchaqueportionde
chairavecunesortedepropretéobscèneeténergique.
Sonpèreétaitrevenu.Ilenétaitcertain.
Elle était d’origine Peulh mais n’enavait pas tout à fait
lasubtilitédetraits,nilataille.
— Une grand mère mandingue, c’est elle la coupable !
disait elle en riant quand on évoquait son petit menton
carré ou son nez en pied de marmite. Ils étaient
heureusement adoucis par de grands yeux aux courbes
délicates. Sa silhouette était sculpturale mais un peu
martiale, alliant une délicate rondeur de fesses à une
certaine raideur de port qui lui donnait une allure un peu
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111
11hautaine.Elleétaitbelleetaimantaitleregarddeshommes.
Depuisquelquesmois,Colinnepouvaitpass’empêcherde
laissertraînersesyeuxquandellesortaitdelasalledebain.
C’étaitdevenuunesortedepetitjeuentreeux.Maintenant
qu’illadépassaitentaille,elleprenaitunsoinmaniaqueà
cachersoncorps.
Ils’accroupitprèsd’elle.
—Uneseuleballe,enpleinetête.Ilétaitenforme!mur
mura t elleimpressionnée.Ilhochalatête,admiratif.
—Ilestarrivéquand?
—Ilestpasséencoupdeventpourlaissersonphacoet
ilestrepartiàlapaillote.Tuleconnais…
Les retours de son père n’étaient plus une fête depuis
longtemps. La vie s’organisait sans lui. Il laissait une
envelopped’argentdanslecoffre,prenaitsonlingepropre,
poussaitquelquescoupsdegueulepourleprincipeetfilait
après un jour ou deux. Les séjours en brousse
s’allongeaient à mesure que s’approchaient les pluies
hivernales de juillet. Une semaine… parfois deux, sans
avoirdenouvellesoupresque.
Colin goûtait de plus en plus cette période. La nature
saturée de chaleur, la terre craquelée luttant de toutes ses
forces pour absorber les torrents descendus du ciel.
Immuable, cette montée en puissance de l’hivernage le
rassurait ; des forces si puissantes se mettaient alors en
mouvement dans la nature que celles qui sévissaient
parfois lorsque son père était présent paraissaient, du
coup,presqueinoffensives.
Surlatabledusalon,sonpèreavaitlaisséunepochette
cartonnéeblancheàsonattention.Colinladécachetaavec
excitation. Il étala les tirages A4 noir et blanc des photos
qu’ilavaitprisesdesonfleuve.
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111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111

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