Khonsou et le papillon

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D'étranges évènements se produisent dans une maison de retraite. Tous les résidents voient leur corps rajeunir. Le monde entier s'interroge sur ce phénomène dont on découvre que l'enjeu probable est colossal : la thérapie du vieillissement.Comment cette thérapie a-t-elle été mise en place ? Qui l'a commanditée ? Quel est son réel objectif ? Sur fond d'une histoire d'amour impossible, ce “biothriller” nous plonge dans une entreprise terrifiante et surréaliste dont deux jeunes femmes vont devenir les cibles. Mais en sont-elles de simples pions ou les instigatrices ? Qui les manipule ? Qui manipulent-elles ?
Publié le : dimanche 2 novembre 2014
Lecture(s) : 12
EAN13 : 9782336361246
Nombre de pages : 230
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Patrick MaurelKhonsou et le papillon
Roman
D’étranges évènements se produisent dans une maison Khonsou de retraite. Tous les résidents voient leur corps rajeunir.
En quelques mois, ils ont gagné entre 30 et 45 ans !
Le monde entier s’interroge sur ce phénomène dont on
découvre que l’enjeu probable est colossal : la thérapie du et le papillon
vieillissement. Cependant, malgré d’intenses investigations
médicales et policières, le mystère demeure. Comment cette
thérapie a-t-elle été mise en place ? Qui l’a commanditée ? Roman
Quel est son réel objectif ? Sur fond d’une histoire d’amour
impossible, ce “biothriller” nous plonge dans une entreprise
terrifi ante et surréaliste dont deux jeunes femmes vont
devenir les cibles. Mais en sont-elles de simples pions ou
les instigatrices ? Qui les manipule ? Qui manipulent-elles ?
Précédemment directeur d’un laboratoire de
recherche de l’Inserm, Patrick Maurel est
directeur scientifi que d’une compagnie de
Biotechnologie à Montpellier. Khonsou et le
papillon est son second roman.
ISBN : 978-2-343-04118-6
19
Patrick Maurel
Khonsou et le papillon





























Image de couverture : dessin au fusain par Edgar Maurel

©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04118 6
EAN:9782343041186

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Écritures
Collectionfondée par Maguy Albet
D’Aloise(Umberto),Mélaodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray, La vie assassinée,2014.
Muselier(Julien), Les lunaisons naïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelin de Coimbra,2014.
Brai(Catherine), Une enfance àSaigon,2014.
Bosc(Michel), Marie Louise. L’Or et la Ressource,2014.
Hériche(Marie Claire), La Villa,2014.
Musso(Frédéric), Le petit Bouddha debronze,2014.
Guillard(Noël), Entre les lignes,2014.
Paulet(Marion), La petite fileuse de soie,2014.
Louarn(Myriam), La tendresse des éléphants,2014.
Redon(Michel), L’heure exacte,2014.
Plaisance(Daniel), Un papillon à l’âme,2014.
Baldes(Myriam), Où tu vas, Eva ?,2014.
Paul(Maela), L’homme à la peau de soie,2014.
*
**
Ces quinzederniers titresde la collection sont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Laliste complètedes
parutions, avecunecourteprésentationducontenudes ouvrages,
peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
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Khonsou et le Papillon

roman



























L’Harmattan Du même auteur

Les Voix des Autres
Roman

L’Harmattan, Collection Ecritures
ISBN : 978-2-296-56663-7

Prix de Littérature 2013
Lions Clubs International
(District Sud)

Dans la mythologie égyptienne, Khonsou, divinité
lunaire, était à l'origine considéré comme le chef des
mauvais génies apportant les maladies et la mort,
concevant les destins, décidant ainsi de la durée de
vie des hommes. A partir du nouvel empire, il fut
vénéré comme un dieu guérisseur et, comme la
lune redevient pleine à chacun de ses cycles, il
devint le symbole du rajeunissement éternel.
(Adapté de Antikforver.com)


Un simple battement d'ailes de papillon au Brésil
peut-il déclencher une tornade au Texas ? (Théorie
du chaos. Métaphore de Lorenz, Philip Merilees).


“Il est réellement surprenant de constater qu’un
organisme aussi complexe que le nôtre, issu d’un
processus aussi extraordinaire que la morphogénèse,
ne soit pas capable de simplement maintenir ce qui
existe déjà”.
(FrançoisJacob)


“Le vieillissement est sans conteste le plus familier
et cependant le moins bien compris de tous les
aspects de la biologie humaine”.
(Thomas Kirkwood)



Prologue


Génolhac, Hautes Cévennes
Lundi 11 juin 2012

Il était 8 heures 30 lorsque Alain Lachenal, médecin coordonnateur, se
présenta à la maison de retraite “Les Hortensias”. De retour d’un séjour touristique
d’un mois dans les Caraïbes, il se dit en garant sa Golf sur le parking, que
beaucoup de choses avaient dû changer pendant son absence. Certes, des
observations inattendues l’avaient alerté quelques semaines auparavant, mais
tout avait dû rentrer dans l’ordre. Ici le temps s’écoulait beaucoup plus
rapidement que partout ailleurs. Certains résidents auraient vraisemblablement
quitté les lieux, appelés à rejoindre à jamais les délices des hautes sphères,
tandis que d’autres se seraient immanquablement enfoncés un peu plus
encore dans la déchéance et la maladie. La journée s’annonçait donc sous le signe
du changement dans la continuité.
Il n’allait pas être déçu. La première chose qui l’interpella fut l’absence de
déambulateur dans le hall d’entrée. Habituellement, et à cette heure matinale,
il fallait se frayer un chemin entre ces petits engins que leurs propriétaires,
avides de prendre le petit déjeuner, abandonnaient là dans la plus grande
anarchie et sans le moindre égard pour les passants valides. Mais aujourd’hui,
le hall d’entrée était vide. Bizarre. Et pourtant les bruits familiers de repas et
de conversations animées provenaient de la salle à manger toute proche.
Lorsque le médecin entra, une scène stupéfiante l’attendait.
Une femme pérorait insolemment devant les aides-soignantes ébahies et
sous l’œil goguenard des autres pensionnaires. Très à l’aise, la tête haute, le
regard vif, la démarche fière, elle arpentait la pièce dans une succession
d’allers-retours nonchalants et bien réglés, comme l’eût fait un prof de
médecine blasé devant un amphi d’étudiants de première année. Sa voix était ferme,
les propos clairs et concis, l’élocution fluide. Les phrases sonnaient juste.
En la dévisageant et surtout en entendant le son de sa voix, le médecin
sursauta. « Mais… Mais c’est Olga ! ». Olga Calmès, quatre-vingt-neuf ans, qui
quelques mois plus tôt était en passe d’acquérir la qualité suprême et peu
enviée de grabataire, était en train de se livrer à un incroyable numéro. Les innombrables taches brunes et les rides avaient disparu de son visage pour
laisser place à une peau blanche, fine et pulpeuse. Ses cheveux étaient
redevenus noirs, longs et vigoureux, et ses yeux gris acier avaient eux aussi
retrouvé un éclat de… jeunesse, ne put-il s’empêcher de constater. Elle était
redevenue la belle femme qu’elle avait dû être à quarante-cinq ans ! Car il lui
fallut bien l’admettre : on lui donnait quarante-cinq ans, tout au plus ! Quel
incroyable changement en quelques semaines !
L’étonnement du médecin fit place à la plus totale incrédulité lorsque, le
premier choc passé, il réalisa la teneur des propos de la dame qui ponctuait
son discours de gestes rageurs de l’index :
— Et puis, je vais vous dire. J’en ai marre de rester dans cet asile de vieux !
Je paie ma facture et je me barre ! Et vous savez ce que je vais faire dès
aujourd’hui ? Du shopping ! Je vais passer ma journée dans les boutiques !
Robes, chaussures, coiffeur, manucure, épilation et maquillage. Je vais me
refaire une beauté. Et le premier beau mec qui se présente, je lui mets le grappin
dessus ! Sans la moindre vergogne !
Des rires et allusions plus ou moins grivoises interrompirent la tirade.
Mais Olga reprit de plus belle :
— Et ensuite, je passe chez moi pour annoncer la bonne nouvelle à ma
fille ! Non seulement elle va être surprise, car je ne l’ai pas vue depuis plus
d’un un an, mais elle va m’entendre ! Et demain, je vois le notaire pour refaire
mon testament ! Vous devriez tous en faire autant !
Instantanément, la salle s’embrasa. Dans une ferveur communicative, tous
les résidents se levèrent et se mirent à applaudir bruyamment en poussant des
hurlements de joie. On entendit même deux ou trois sifflets.
— Bien envoyé ! lança une voix forte, du fond de la salle.
— Oui, on va leur montrer que nous ne sommes pas encore finis ! reprit
une voix de femme.
Lachenal dut se pincer pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. Incrédule,
désemparé, abasourdi, il s’apprêtait à quitter la salle à manger pour rejoindre le
bureau du directeur, lorsque Séverine, l’infirmière principale, l’aborda :
— Docteur, nous ne comprenons pas ce qui se passe. Plusieurs de nos
pensionnaires sont en train de préparer leur départ…
Mais Lachenal n’écoutait pas. Les yeux exorbités, il fixait ces personnes
qu’il avait du mal à reconnaître. Parbleu ! Elles paraissaient toutes plus jeunes
que lui ! Certes, depuis quelques mois il avait constaté un mieux chez les
résidents, mais rien qui ne laissait présager une issue aussi incroyable ! Que
s’était-il passé pendant son absence ? Il se reprit de nouveau à penser qu’il
était en train de rêver : « Mais non, tout ça ne colle pas. C’est un cauchemar. Je vais
me réveiller… ».
Un coup sur l’épaule le ramena brutalement à la réalité :
— Docteur, que devons-nous faire ? insistait Séverine avec anxiété.



10
Samouraï

Tout est fini. Les cloches de l’église sonnent. Ma mission est terminée. Ma
vie n’a plus aucun sens. Jamais encore je ne m’étais senti aussi seul. Pourquoi
ai-je rencontré cette femme ? Pourquoi en suis-je tombé amoureux au premier
regard ? Elle a créé en moi un vide sans fond dont je n’aurais jamais
soupçonné qu’il pût exister. Et ce vide, elle seule pourrait le combler. Comment
continuer à vivre sans elle ?
Et pourtant, je n’avais rien demandé. J’étais si heureux avant de la
connaître. Aujourd’hui, je ne peux que vivre et revivre cette histoire à
longueur de journée. En boucle. Son visage, ses yeux, son sourire, sa silhouette
sont définitivement imprimés sur ma rétine. Impossible de les en effacer.
Quand je ferme les yeux c’est encore pire. Et chaque jour qui passe, ces images
nourrissent un peu plus cette blessure en moi dont j’ai la certitude qu’elle ne
se refermera jamais. Certains prétendent qu’écrire permet d’exorciser le mal,
d’atténuer sa souffrance. Serait-ce effectivement possible ? Pourquoi ne pas
essayer ?

Mais avant de commencer, je vous dois un préambule.

Pour des personnes âgées à l’article de la mort, quitter définitivement une
maison de retraite n’est pas à proprement parler un événement qui puisse
confiner au miracle, ni même à l’étonnement excessif. La plupart le font selon
un programme bien rodé : les pieds devant - ou derrière - selon la façon dont
les agents des pompes funèbres ont empoigné le cercueil. D’autres,
fort peu nombreuses il est vrai, le font lors d’une dernière et pénible migration,
soutenues par des enfants penauds et culpabilisés, préférant les voir terminer
leur vie dans le foyer familial plutôt que de les abandonner là, en se cachant
la triste réalité.
Mais…
Les voir franchir le seuil de ces établissements, à grands pas et pleines
d’allant, leurs valises à la main, après avoir salué sans arrogance ni fausse
modestie les autres résidents et les personnels soignants, savourant par avance le
nez au vent ce retour inespéré vers une vie nouvelle, ça on ne l’avait encore
jamais vu ! Et pourtant, c’est ce qui s’est passé dans un petit village des Hautes
Cévennes, un matin de juin 2012.

Mais, ne brûlons pas les étapes, sinon vous allez refermer ce bouquin avant
même de l’avoir commencé. Je vous le concède, ce scénario peut paraître
incroyable, insensé, fantaisiste même. Détrompez-vous. Cela pourrait bien se
produire dans un avenir plus proche que vous ne le pensez. En France, en
Europe, en Amérique, en Asie, dans tous les pays industrialisés, des
chercheurs traquent jour après jour ces gènes dont le dérèglement conduit au
vieillissement des corps. Et nous verrons bientôt les résultats concrets de ces
recherches. Aujourd’hui, des travaux sur des animaux de laboratoire montrent
11
que le vieillissement n’est plus une fatalité. Il peut être maîtrisé, ralenti, voire
inversé. L’heure où ces études s’appliqueront à l’homme approche. Dans
quinze ans, vingt ans, peut-être même avant, diverses stratégies génétiques,
biologiques, pharmacologiques, permettront de réaliser des prouesses
semblables. Il est même possible que ces traitements amènent à une inversion de
ce vieillissement que beaucoup d’entre nous voient arriver avec angoisse et
souhaiteraient retarder par tous les moyens.
Aussi, je vais faire en sorte de vous révéler les diverses étapes de cette
incroyable histoire que le monde entier a appelée “L’Affaire des Hortensias”.




12
Chapitre 1
Mélanie


Richmond, Virginie USA
Siège de la compagnie Lantherix Pharmaceuticals,
Lundi 9 mars 2009

Les quartiers généraux de compagnie Lantherix Pharmaceuticals
occupaient les dix derniers étages d’un luxueux complexe de bureaux, le “Sun
èmeTrust Center” à l’angle de Main Street et de la 10 Rue dans le centre
historique de Richmond. Mélanie avait enfin obtenu un rendez-vous avec Andrew
J. Folkner, Président de la compagnie. Cela n’avait pas été facile.
Apparemment très occupé, toujours en déplacement ou en réunion, ce monsieur s’était
défilé deux fois. Enfin, la troisième s’était avérée la bonne. Il lui avait accordé
une entrevue de quarante-cinq minutes à laquelle devaient se joindre le
directeur scientifique et le directeur du marketing, ainsi que deux chefs de
département. Elle regarda sa montre : 8 heures 30. Elle avait encore le temps. Elle
relut ses notes et visionna une fois encore le diaporama qu’elle avait préparé
pour l’entretien.
Déjà deux ans qu’elle était en Virginie. Après avoir soutenu sa thèse de
doctorat à Strasbourg, elle avait décidé de partir aux USA, officiellement pour
parfaire sa formation de généticienne, mais en réalité pour tenir une promesse.
La mort de son jeune frère Valentin, trois ans plus tôt, des suites d’une
maladie génétique particulièrement cruelle, avait laissé une famille dévastée,
anéantie et incapable de surmonter un deuil aussi injuste. Ses parents avaient
fini par se séparer et elle s’était retrouvée seule, entre une mère dépressive et
un père absent. Après des mois de cette lente descente aux enfers, elle avait
décidé qu’elle ne pouvait continuer à vivre comme si rien ne s’était passé. Il
lui fallait agir. Accepter la fatalité était bien la dernière des choses qui puisse
la caractériser. Alors, elle avait juré qu’elle passerait le reste de sa vie de
chercheur à traquer ces maladies génétiques rares dont les grandes firmes
pharmaceutiques se tenaient éloignées. Cette promesse, qui allait engager toute sa
vie de femme, elle l’avait faite à Valentin, lorsque le petit corps sans vie de l’enfant avait été ramené dans sa chambre, la veille des obsèques, et qu’elle
l’avait veillé, seule, toute la nuit.
Elle le revoyait encore, douze ans plus tôt. Un petit bonhomme adorable
avec un visage d’ange, des cheveux blonds et bouclés et de grands yeux rieurs.
Dès qu’elle arrivait du lycée, il se précipitait vers elle d’une démarche mal
assurée, en lançant de sa petite voix « Lanie ! », d’un ton qui trahissait une
longue attente. Alors, elle le prenait contre elle et il passait ses petits bras
autour de son cou. Tous deux restaient ainsi enlacés une bonne minute, chacun
savourant ce moment de bonheur intense sans oser l’interrompre. Hélas, tout
cela n’était plus qu’un souvenir brumeux, embué de larmes.
Avec toute l’opiniâtreté dont elle était capable, elle avait passé en revue
toutes les annonces de post-doc à l’étranger et après avoir présenté sa
candidature à une dizaine d’entre elles, elle avait obtenu un contrat de recherche
avec le Medical College of Virginia à Richmond. Le labo qui l’avait sélectionnée
était dirigé par un jeune Chinois, Chi-Tso Liu, récemment installé aux
ÉtatsUnis et spécialiste des maladies génétiques. Et deux mois plus tard, elle était
partie. Le seul objet superflu qu’elle avait amené était le doudou de Valentin,
l’ourson Tobby, qu’il avait gardé contre lui pendant ses longues nuits
d’agonie. Mélanie se surprenait encore à essayer d’y retrouver l’odeur de son petit
frère.

Lorsqu’elle sortit de son immeuble sur Broad Street, c’est l’odeur du tabac
qui lui sauta aux narines, omniprésente, entêtante, presque envoûtante. Un
vent de sud ramenait sur la ville les effluves de la gigantesque unité de
production de Philip Morris. Certains jours on avait l’impression de se retrouver
à l’intérieur d’un paquet de cigarettes. Elle passa devant le State Capitol, dont
la masse d’une blancheur éblouissante dans le soleil du matin contrastait avec
le vert foncé des pelouses alentour, et descendit dans Main Street. Dix minutes
plus tard, elle se trouva devant le Sun Trust Center. L’hôtesse d’accueil
enregistra sa carte d’identité et lui donna un badge. Mélanie s’assit sur un luxueux
canapé de cuir en attendant qu’une secrétaire de Lantherix Pharmaceuticals
vienne la chercher. Elle se replongea dans ses pensées.
Allaient-ils accepter sa demande ? Elle y était allée au culot. Une annonce,
placée sur le tableau à l’entrée du labo, avait un matin attiré son attention :
« Lantherix Pharmaceuticals examinerait avec intérêt tout projet thérapeutique
innovant, émanant d’un groupe de recherche académique ». Et elle avait sauté sur
l’occasion. « Si je ne me bouge pas, personne ne le fera pour moi, et dans ce pays, c’était
encore plus vrai que n’importe où ailleurs ». Elle revit encore, dans une brume de
larmes, le visage crispé de Valentin, la respiration sifflante, sentant sa vie
l’abandonner, cherchant désespérément les yeux complices de sa grande sœur,
lui demandant son aide. Elle avait ressenti cette frustration extrême,
insupportable, de savoir qu’elle ne pourrait rien faire sinon assister à cette fin
inéluctable en spectatrice impuissante et misérable. Et une boule se reforma dans
sa gorge. C’était toujours la même chose, dès qu’elle se laissait aller à penser
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à son petit frère, les défenses naturelles qu’elle s’était construites
s’effondraient lamentablement. Et elle avec. Elle essuya furtivement les larmes qui
lui venaient aux yeux. La voix d’une jeune femme la tira brusquement de ses
souvenirs.
— Miss Jacek ?
ème La secrétaire la conduisit au 19 étage et la fit entrer dans le bureau d’un
des chefs de département de la firme. Il se leva immédiatement à son entrée
et vint lui serrer la main.
— Bonjour Mélanie. Je m’appelle James Watkins. Mais tout le monde
m’appelle Jim. Je suis chef du département Antibiothérapie. C’est moi qui vais
vous piloter pendant votre visite ici, dit-il, en lui glissant sa carte de visite.
Jim devait avoir quarante-cinq ans. Il était grand et mince, avec un sourire
que Mélanie trouva franc et engageant. Ses cheveux châtain clair étaient longs
et descendaient presque sur ses épaules. Elle remarqua tout de suite que ses
yeux n’étaient pas de la même couleur. Le droit était noir, l’autre bleu. Un
regard vairon. Cela lui rappela l’un des personnages du roman de Robert
Merle “Fortune de France”. Elle ne le trouva pas spécialement beau garçon,
mais il se dégageait de lui une impression de sincérité naturelle et de bonne
santé de campagnard un peu rustre, habitué aux rudes travaux au grand air.
èmeIl l’accompagna dans la salle de réunion du 20 étage et brancha le
projecteur tandis qu’elle chargeait sa clé USB sur le Macintosh. Sur une table était
disposé un assortiment de cafés, thés, cookies et autres viennoiseries. Ils
burent en silence en grignotant un doughnut, tout en contemplant au sud la vue
magnifique sur la James River. Mélanie se sentait un peu nerveuse, mais la
présence de Jim et surtout la sollicitude qu’il lui manifestait depuis son arrivée
la rassurèrent un peu.
Trois personnes firent leur entrée, et Jim fit les présentations.
— Adam Johnson, directeur du marketing, Phil Terrence, directeur
scientifique et Lena Holson, chef du département Anticancéreux. Je vous présente
1le docteur Mélanie Jacek du MCV .
L’échange de politesse fut bref et Jim ainsi que les nouveaux arrivants
prirent place face à elle de l’autre côté de l’immense table de réunion.
— En attendant le docteur Folkner, pourriez-vous signer l’accord de
secret ? demanda timidement Mélanie.
Pendant que chacun venait apposer sa signature au bas du document, la
sonnerie d’un téléphone portable se fit entendre et Phil Terrence se déhancha
pour extraire l’appareil de sa poche. Il s’éloigna légèrement de la table de
réunion. Après quelques secondes de conversation feutrée, il revint s’asseoir.
— C’était Andrew Folkner. Des évènements imprévus l’empêchent de
participer à la réunion. Il vous prie de bien vouloir l’excuser.
Mélanie reçut la nouvelle comme un coup de poing dans l’estomac. Jim
décela tout de suite la déception sur son visage. Terrence reprit la parole.
1 MCV:MedicalCollegeofVirginia
15
1111111
— Miss Jacek, nous avons une quarantaine de minutes à vous consacrer,
nous vous écoutons.
— Je suis assistant-professor dans le laboratoire du Dr Liu au MCV. Nous
nous intéressons aux maladies rares et je conduis un projet de recherche sur
2le traitement génétique de la progéria .
— On l’appelle aussi le syndrome de Hutchinson-Gilford, laissa tomber
Terrence avec suffisance.
— Oui, c’est cela. Aucun traitement n’existe à l’heure actuelle. Comme
vous le savez, cette maladie se caractérise par un vieillissement accéléré des
enfants…
— Oui, oui, nous savons tout cela, l’interrompit grossièrement Terrence
qui semblait impatient et manifestement ennuyé d’être là. Si vous nous disiez
plutôt pourquoi vous êtes ici, nous gagnerions du temps.
Cette apostrophe pour le moins brutale décontenança la jeune femme
l’espace d’une seconde, mais elle se reprit courageusement :
— J’ai mis au point un traitement sur des cellules de malades. Il s’agit d’un
oligonucléotide - un petit fragment d’ADN - que j’ai appelé le ProStop parce
qu’il bloque spécifiquement la production de progérine.
Elle présenta plusieurs diapositives qui montraient l’ensemble de ses
travaux.
— Comme vous pouvez le constater, dit-elle en pointant son laser sur
l’écran, lorsque j’applique ce traitement sur les cellules malades, elles
reprennent en quelques jours une morphologie normale et survivent beaucoup plus
longtemps que celles qui n’ont pas été traitées.
Les participants gardaient les yeux rivés sur l’écran. Seul Johnson ignorait
l’exposé et pianotait fébrilement des SMS sur son iPhone. Le silence fut
interrompu par Terrence.
— Mais qu’est-ce qui vous dit que ce traitement que vous avez mis au
point sur des cellules en culture sera efficace chez les malades ?
— Rien, j’en conviens, et c’est pour cela que j’ai besoin d’aide pour aller
plus loin.
—Qu’attendez-vous de notre compagnie ? laissa tomber abruptement
Terrence avec un air de défi, en regardant Mélanie droit dans les yeux.
La jeune femme dut baisser les siens. Elle ne supportait plus les regards
que lui lançait le directeur scientifique depuis le début de l’entretien. Très
brun, avec une barbe disgracieuse, ses yeux noirs lançaient des éclairs durs et
2LaProgériaestunemaladiegénétiqueextrêmementrare(1caspour4à8millionsdenaissances)
qui touche les enfants dès l’âge d’un an. Résultant d’une mutation dans le gène LMNA qui
entraîne la production d’une protéine anormale, la progérine, elle se manifeste par un
vieillissement accéléré (approximativement 7 fois la normale). Il n’y a pas de traitement connu.
Les enfants présentent un retard de croissance et des troubles multiples, perte de muscle et des
graissessous cutanées,absencedecheveux,dentitiondéficiente,déformationsosseuses,diabète.
Par contre, leur développement mental est tout à fait normal. Ils décèdent généralement vers 13
ans,leplussouventdedéficiencecardiovasculaire.
16
1111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111
inquisiteurs. En fait, il était extrêmement antipathique. Mélanie comprit que
la partie était loin d’être gagnée. Elle avait naïvement pensé que sa découverte
allait intéresser les chercheurs de Lantherix Pharmaceuticals. Elle réalisa
qu’elle s’était trompée. Néanmoins, elle développa ses arguments. Certes, elle
avait trouvé un moyen qui semblait efficace pour traiter la maladie, mais il y
avait encore beaucoup à faire avant de pouvoir soigner les enfants. Il fallait
d’abord vérifier l’efficacité du traitement sur un modèle animal, puis évaluer
sa toxicité éventuelle et enfin obtenir les autorisations pour lancer les études
cliniques. Cette partie du travail qui faisait suite à la découverte du ProStop,
était longue, fastidieuse et nécessitait de gros investissements. Beaucoup plus
que le coût de la découverte elle-même. Lorsqu’elle eut terminé, elle conclut :
— Je souhaiterais savoir si la compagnie Lantherix Pharmaceuticals serait
intéressée à développer ce projet dans le cadre d’un accord de collaboration.
Ce dont j’ai besoin, c’est de l’infrastructure d’une grande firme comme la
vôtre pour monter et réaliser les essais précliniques et cliniques.
— Combien de malades, nous avez-vous dit, sont atteints de progéria ?
demanda Terrence, avec l’air suffisant de celui qui connaît déjà la réponse à
la question qu’il est en train de poser.
— Entre cinquante et cent.
— Et vous pensez qu’une firme comme la nôtre va entreprendre une
recherche coûteuse et risquée pour tenter de soigner entre cinquante et cent
malades, fussent-ils des enfants ?
Cette remarque déclencha sur le visage de Lena Holson un sourire
narquois qui cassa instantanément le moral de Mélanie. Elle ne sut que répondre.
Elle avait prévu cette question et préparé ses arguments, mais la tournure
qu’avait prise la discussion dès le départ avait annihilé définitivement le peu
de combativité qu’il lui restait. Elle comprit que tout était perdu.
C’est alors que Jim prit la parole.
— Il est vrai que le nombre de patients atteints de progéria est très faible.
Mais de ce fait nous ne serions pas obligés d’entreprendre des études
cli3niques lourdes. Il est même possible que nous puissions négocier avec la FDA
des protocoles simplifiés et de mise en place rapide, puisqu’aucun traitement
n’existe.
— La FDA ou toute autre agence de régulation ne prendra pas de décision
avant d’être sûre de l’efficacité et de l’innocuité du traitement. Et ça, ça
prendra du temps… et de l’argent, dit Adam Johnson, sans lâcher son iPhone,
fustigeant Jim du regard.
— Et puis, surenchérit Terrence en fixant la jeune femme, il va falloir
mener des études précliniques sur des modèles animaux avant de passer chez
l’homme. Connaissez-vous un modèle animal de la progéria ?
3FDA: Food and Drug Administration. L’équivalent américain de l’Agence Nationale de Sécurité
duMédicament(ANSM). 11
17
1111111111111111
— Oui, une souris transgénique a été récemment mise au point par une
équipe française. Ces souris portent une mutation identique à la mutation
humaine et développent les mêmes symptômes de vieillissement accéléré. Je
pourrais donc les utiliser pour vérifier l’efficacité de mon traitement.
— Mmmoui, laissa échapper Johnson. Je doute réellement que nos
actionnaires acceptent que nous nous lancions dans un tel projet, dit-il en lançant
un clin d’œil à Lena Holson.
— Et il reste un autre problème. Et de taille ! reprit Terrence, avec dans le
regard un éclair de satisfaction malsaine, montrant qu’il soulevait là un
argument déterminant qui allait mettre le projet définitivement hors course.
Comment allez-vous faire pénétrer votre… oligonucléotide, comment
l’appelezvous déjà ? Ah oui, votre ProStop dans toutes les cellules de vos malades ? Car
vous admettez qu’il vous faut toucher toutes les cellules si vous voulez
réellement avoir une chance de réussir.
À ce stade de ses travaux, Mélanie n’avait pas encore de solution à ce
problème. Elle avait naïvement pensé que les chercheurs de Lantherix
Pharmaceuticals l’aideraient à surmonter cet obstacle. Elle comprit que tout était fini.
Et les arguments qu’ils avaient brandis, n’importe quelle autre firme les
brandirait également. Son fol espoir était en train de s’évanouir. Elle ne pourrait
pas tenir la promesse qu’elle avait faite à Valentin. Chi-Tso Liu, son patron,
avait pourtant tenté de la prévenir quelques jours plus tôt : « Les firmes
pharmaceutiques ne vont pas se lancer dans des recherches sur les maladies rares telles que
la progéria. Elles ne vont s’intéresser qu’à celles pour lesquelles le nombre de malades
atteint quelques centaines de milliers. Il leur faut pouvoir rentrer dans leurs fonds ! ».
Devant l’indécision de Mélanie, Terrence résuma l’entretien.
— Nous prenons acte du fait que vous avez mis au point une stratégie qui
semble intéressante pour soigner la progéria. Cependant, il y a deux écueils
de taille dans votre projet. Premièrement, vous n’avez pas de méthode pour
traiter toutes les cellules de l’organisme, et deuxièmement, le nombre de
malades est insuffisant pour que notre firme se lance dans ce projet. Nous ne
pourrons donc donner une suite favorable à votre demande.
L’entretien était terminé. Mélanie serra les mains et récupéra sa clé USB.
Tous les autres étaient repartis rapidement, mais Jim était resté. Il avait perçu
son immense déception et il ne voulait pas la laisser seule après cet échec. Il
avait prévu de lui faire visiter les laboratoires après l’entretien, mais il comprit
qu’elle souhaitait s’éclipser au plus tôt. Elle lui sourit tristement. Il la regarda
ranger ses affaires et sentit monter en lui un désir fou : la prendre dans ses
bras, la serrer contre lui, la consoler. Il la raccompagna jusque dans le hall
d’entrée du complexe. Au moment de se séparer, il se jeta à l’eau :
— Mélanie, j’aimerais t’inviter à dîner un de ces soirs. Tu serais d’accord ?
— Pourquoi pas ? concéda-t-elle avec lassitude, après un instant de
réflexion.
— Vendredi, samedi… ?
— OK pour vendredi soir, dit-elle avec un petit sourire triste.
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Il la regarda s’éloigner. Elle lui avait plu tout de suite, dès qu’elle était
apparue dans son bureau. Après la réunion, dans l’ascenseur qui dévalait les
étages, il l’avait observée dans le miroir. Une jolie fille, mince, aux traits
réguliers, avec de longs cheveux auburn qu’elle laissait tomber sur ses épaules,
des yeux noisette et surtout, surtout, ce sourire qui pouvait passer du joyeux
au triste en une fraction de seconde. Il avait tenté sa chance pour ce dîner et
elle avait accepté son rendez-vous. Il remonta dans son bureau avec cette
jubilation qu’amène l’attente d’un moment de bonheur. Il allait pouvoir passer
encore du temps avec elle : « Quelle misère de devoir encore attendre jusqu’à
vendredi ! ».


Richmond
Medical College of Virginia
Mardi 10 mars 2009

Mélanie venait de terminer ses expériences de la journée. Une après-midi
entière penchée sur le microscope lui avait meurtri le dos et les épaules. Sans
compter l’irritation qu’elle ressentait dans les yeux. Elle ôta sa blouse, s’étira,
puis s’installa à son bureau. Tout en sirotant une tasse de thé, elle entra les
derniers résultats dans son Macintosh. Il s’agissait de vérifications sur
l’activité biologique du ProStop. Les choses se déroulaient comme prévu. Elle allait
pouvoir rédiger sa demande de brevet puis une publication dans une bonne
revue scientifique internationale. Mais l’enthousiasme qui l’avait
accompagnée ces dernières semaines n’y était plus. La promesse qu’elle avait faite à
Valentin pesait un peu plus lourd chaque jour sur sa conscience. Elle ne
pouvait ôter de son souvenir l’image du garçonnet luttant pour sa survie avec
cette violence organique dans laquelle les dernières traces humaines
s’estompaient peu à peu. Elle avait perçu ce moment terrible où la parcelle
d’humanité de l’enfant s’était définitivement évanouie, et où seule la biologie résistait
encore. La révolte de la machine humaine contre l’inéluctable. Et la fin.
Le travail acharné qu’elle avait livré pour découvrir le ProStop l’avait
maintenue à flots. Mais ce n’était qu’une première étape. Il fallait aller plus
loin, sinon à quoi aurait servi cette débauche d’efforts ? Non seulement
l’entretien de la veille chez Lantherix Pharmaceuticals avait été un fiasco, mais de
plus, il avait révélé la présence d’un mur quasi insurmontable. Aucune firme
pharmaceutique n’allait s’engager sur un parcours semé d’embûches pour
traiter moins d’une centaine d’enfants. Elle revit encore le visage dur et fermé
de Terrence dont le regard noir lui taraudait le cerveau et le sourire mauvais
de Lena Holson au moment où elle avait compris que ça ne marcherait pas.
Et tout à coup, alors qu’elle sentait qu’il n’y avait plus d’espoir, la vague
idée qu’elle avait eue quelques mois plus tôt lui revint à l’esprit et elle s’y
raccrocha avec cette énergie désespérée du nageur qui, se sentant couler,
résigné à mourir, trouve sous son pied la surface d’un rocher et donne un grand
coup pour remonter. Pour sûr, l’idée était géniale ! Comment n’y avait-elle
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pas pensé la veille ? Était-elle la seule à l’avoir eue ? En tout cas, elle ne
pouvait la lancer en pâture à des types comme Terrence, Johnson, Folkner ou
d’autres. Et pourtant, si elle exprimait cette idée aujourd’hui devant un
groupe d’experts ou d’actionnaires, personne ne viendrait lui faire le reproche
de s’adresser à une trop faible population de malades.
Après quelques instants de réflexion, elle jugea qu’il était trop tôt pour en
parler. Et surtout trop risqué. Cette idée, elle allait la garder pour elle, du
moins pour le moment. Un jour, peut-être…
Elle revit le visage de Jim lorsqu’ils s’étaient retrouvés seuls après
l’entretien. La façon dont il l’avait regardée ne lui avait pas échappé. Il n’avait pas
eu ces regards libidineux que lancent certains, cherchant à vous déshabiller
entièrement. Non, lui c’était réellement autre chose. Un regard de compassion,
de tendresse, presque mouillé. Oui, elle lui plaisait et l’invitation à ce dîner de
vendredi n’en était que l’évidente preuve. Mais qu’allait-il vouloir ensuite ?
Elle réfléchit. « Il est vrai que je n’ai pas fait l’amour depuis longtemps. Et il a bien
dix ans de plus que moi, mais pourquoi pas ? D’un autre côté, que pourrais-je tirer de
cette relation comme bénéfice ? Jim a tout de même un poste important dans la
compagnie. Il est responsable du département antibiothérapie. Il est le découvreur de
l’atraforyne, molécule phare de la firme. Il doit avoir des contacts. Il pourrait me faire
rencontrer Folkner et même certains des actionnaires les plus importants. Et alors, si
je dévoilais un tout petit pan de mon idée, cela ne pourrait-il pas changer beaucoup de
choses ? ».
Mélanie sentit renaître l’espoir. Elle ouvrit son sac à main, sortit sa trousse
à maquillage et se refit une beauté. Lorsqu’elle eut terminé, se contemplant
dans le miroir, elle se fit un petit sourire et un clin d’œil : « Vas-y Mél ! T’as
rien à perdre ».


Richmond
Vendredi 13 mars 2009

Jim passa prendre Mélanie à 19 heures. Elle n’était pas encore tout à fait
prête, aussi, elle le laissa poireauter dans ce qui lui servait de salon et de
cabinet de travail. Il s’installa sur un sofa et contempla les photos sur les murs.
Une d’entre elles attira son attention : la jeune femme, manifestement
quelques années plus tôt, tenait dans ses bras un petit garçon de deux ou trois
ans. Tous deux souriaient à l’objectif et ils semblaient heureux et surtout très
proches. Jim sursauta : « Elle aurait un fils ? Attention mec, t’emballe pas trop vite.
Cette fille a peut-être un mari et une famille qui l’attendent en France ! ». Il détourna
les yeux de la photo et son regard se porta sur le bureau où un ourson montait
la garde près du Macintosh.
Il n’eut pas le temps de se formuler une réponse objective à l’interrogation
qu’avait suscitée la présence de l’ursidé près du Mac. La porte de la chambre
s’ouvrit et Mélanie apparut. Il eut le souffle coupé. Elle était superbe. Elle
portait une combinaison noire très moulante, une veste noire courte et une
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écharpe en soie rouge. Elle était chaussée d’escarpins noirs qui contribuaient
encore à affiner sa silhouette. Ses cheveux ramenés en chignon dégageaient
son visage et mettaient en valeur son profil adorable avec ce petit nez dont
l’extrémité se retroussait légèrement. Le maquillage faisait ressortir ses yeux
noisette et le rouge à lèvres carmin rendait son sourire encore plus
dévastateur.
— Ouaaaahou ! Tu es magnifique !
La jeune femme fit un petit tour sur elle-même en souriant et vint poser un
baiser sur la joue de Jim. Il ne put y croire ! Cette fille superbe venait de
l’embrasser ! Lui ! Il dut se pincer pour vérifier qu’il ne rêvait pas.
— Où m’amènes-tu ? lança-t-elle en rivant son regard au sien, comme si
elle était prête à le suivre au bout du monde.
— Tu connais le Tobacco Company ?
Niché dans un ancien entrepôt en briques utilisé au siècle précédent pour
le séchage du tabac, le Tobacco Company était un des meilleurs restaurants
du quartier de Shockoe Slip dans le centre historique de Richmond.
En descendant Cary Street, le style colonial des immeubles et leur côté
“historique” tellement décalé par rapport aux gratte-ciel du centre-ville,
surprirent Mélanie.
— On n’a pas l’impression d’être en Amérique ici.
— Je savais que cet endroit te surprendrait, dit Jim. Deux cents ans plus
tôt, ce quartier était le cœur battant de la cité, le siège du port et des entreprises
de production de tabac et de coton. Malheureusement, tous les bâtiments ont
été brûlés ou détruits pendant la Guerre de Sécession et cette partie de la ville
s’est enlisée dans le délabrement et l’abandon.
— On ne dirait pas, remarqua Mélanie qui découvrait maintenant les
ruelles pavées à l’ancienne et les nombreuses boutiques, restaurants, hôtels et
galeries d’art.
— En fait, Shockoe Slip a été entièrement rénové dans les années 1970.
Ils arrivèrent devant le restaurant où la statue en bois d’un Indien de la
tribu des Pamunkeys, arborant une tenue multicolore, montait la garde. Jim
insista pour photographier la jeune femme en compagnie de l’Indien,
personnage emblématique du restaurant. Le Tobacco Company s’élevait sur quatre
niveaux en mezzanines donnant sur un open space central dont le
rez-dechaussée constituait la salle principale. L’alliance de la brique rouge et du bois
aux teintes chaudes donnait au lieu l’aspect d’une demeure ancienne, riche et
accueillante. L’ameublement de style victorien et la décoration étaient très
soignés, et des plantes vertes naturelles surgissaient et ruisselaient de toute part.
Le restaurant était bondé et les notes du piano-bar rivalisaient avec le bruit
des conversations et des rires des clients.
Jim avait réservé une table dans un petit salon très cosy, ouvert sur la
mezzanine du deuxième étage. Pendant qu’ils sirotaient leur cocktail, une jeune
femme vêtue d’une robe coloniale vint prendre leur commande. Mélanie
choisit les noix de Saint-Jacques grillées aux poivrons verts et risotto tandis que
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Jim opta pour un filet mignon d’Angus beef au crabe, avec asperges et
oignons croquants. Pour le vin, ils commandèrent un Chardonnay Californien.
— Depuis quand es-tu à Richmond ? demanda Jim.
— Ça fera deux ans dans une semaine ! C’est presque un anniversaire,
lança-t-elle avec son accent français inimitable.
— Alors on va fêter ça au champagne !
Cinq minutes plus tard, Jim leva sa coupe :
— Bienvenue french lady dans l’antre des affreux sudistes !
Une brève conversation s’engagea sur le rôle historique qu’avaient tenu le
général Lee et la ville de Richmond, capitale des états confédérés, dans la
guerre de Sécession célébrée par de nombreux films et romans.
Pendant le repas, redevenant plus grave, Jim se lança :
— J’ai vu une photo de toi avec un petit garçon dans ton salon. C’est ton
fils ?
Il avait eu beaucoup de mal à formuler la question, mais il y était parvenu.
« Autant savoir le plus tôt possible » pensa-t-il, en reprenant une bouchée de
crabe pour se donner un air détaché. Et alors que deux secondes plus tôt
Mélanie était gaie, souriante et détendue, son visage se figea soudain dans un
masque de tristesse extrême qui bouleversa Jim. Il comprit qu’il venait de faire
une énorme gaffe et se reprocha sa stupide précipitation. La jeune femme
attendit un long moment avant de répondre.
— C’était mon petit frère, Valentin, dit-elle d’une voix mal assurée. Il est
décédé il y a maintenant trois ans. Maladie génétique, laissa-t-elle tomber,
laconique en baissant la tête sur son assiette.
Elle s’était arrêtée de manger et Jim se fustigea intérieurement. Tout ça
parce qu’il était jaloux d’un type hypothétique qui manifestement n’existait
même pas. Devant le désarroi de la jeune femme, il reprit :
— Pardonne-moi Mélanie. Je suis vraiment navré d’avoir été aussi direct
et indiscret.
— Non, ce n’est rien. Il aurait bien fallu que tu l’apprennes un jour. En fait,
c’est pour cette raison que je suis à Richmond.
Elle relata en quelques phrases son trajet depuis ce mois de décembre 2006,
et les motivations qui l’avaient poussée à contacter Lantherix Pharmaceuticals.
— C’est pour ça que j’étais tellement déçue à l’issue de la réunion avec
Terrence et les deux autres. J’ai fait une promesse à mon petit frère et il me
semble que si je ne la tiens pas, il m’en voudra de là où il est. Je sais, ça paraît
stupide, mais…
— Non Mélanie, l’interrompit Jim. C’est tout, sauf stupide. Je trouve au
contraire ta démarche tellement touchante et courageuse…
— Mais j’ai échoué ! riposta-t-elle d’une voix étranglée, en essuyant une
larme.
Elle se tut un long moment et reprit :
— Chi-Tso m’avait pourtant bien prévenue de ne pas me faire d’illusions.
Et il avait raison !
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