L'autre moitié du temps

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Ce roman rapporte des faits réels tels que les a plus ou moins vécus l'auteur. C'est une nouvelle vision de ce que sont les Maghrébins, les Algériens surtout vivant dans le Paris d'aujourd'hui. La rencontre de Simon Brahmi, juif né en Algérie, avec ces Algériens se fait en arrière fond de la vie et de la mort de Mona, sa femme assassinée dans un pogrom en Roumanie. Son fils Léonardo sera un fil conducteur entre la France et ces immigrés vivant derrière les barbelés des clichés et des discriminations.
Publié le : mardi 2 décembre 2014
Lecture(s) : 21
EAN13 : 9782336364445
Nombre de pages : 284
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Rolland DoukhanL’autre moitié du temps
« En tous cas, il en était sûr, il s’agissait d’une femme dont le visage
souriait sans sourire… Et le visage était comme gommé, pâli par
le temps, brouillé. Alors, seulement, Léonardo reconnaîtrait le
tableau qu’il allait si souvent contempler au Louvre, mêlé à la
foule des touristes. Et il appellerait, il appellerait, bon dieu, il
appellerait de nouveau, mais en essayant de nommer l’inconnue
sur le mur : L’autre moitié du temps
— Maman ! es-tu là ? Tu es peut-être la Joconde… ? »
Ce roman rapporte des faits réels, tels que les a plus ou
moins vécus l’auteur. C’est une nouvelle vision de ce que sont Roman
les maghrébins, les Algériens surtout vivant dans le Paris
d’aujourd’hui. La rencontre entre le professeur Simon Brahmi,
juif né en Algérie, avec ces Algériens, va se faire sur l’arrière
fond de la vie et de la mort de Mona, sa femme assassinée
depuis une douzaine d’années dans un pogrom antisémite en
Roumanie. Léonardo, l’enfant que Simon Brahmi a eu avec
Mona, va être comme un fil conducteur entre la France et ces
immigrés algériens vivant derrière les barbelés des clichés,
des préjugés et des discriminations sans parler des soucis
matériels qui les enferment dans leurs quartiers.
Ce fil conducteur va aussi serpenter entre l’art immense du
Louvre et l’art particulier soudain découvert dans une petite
èmegalerie du 6 arrondissement à Paris, galerie où Saïd Karoumi,
dit Saïka, l’ami intense de Léonardo fait le vernissage de sa
première exposition.
Rolland Doukhan est né à Constantine en 1928. Il a déjà publié
aux Editions Denoël : Béréchit, Juste un instant d’automne (Prix
des Bibliothécaires) et L’arrêt du cœur (Prix de la nouvelle du
Rotary Club).
ISBN : 978-2-343-04538-2
23 euros
Rolland Doukhan
L’autre moitié du tempsL’autre moitié du tempsRolland Doukhan
L’autre moitié du temps
Roman
© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04538-2
EAN : 9782343045382
« Ce ne sont pas les murs qui font la cité,
mais les hommes. »
Platon
« J’entends ta voix dans tous
les bruits dumonde. »
Paul Eluard6Prologue
Simon est bien obligé de constater, contre toute logique,
que le temps semble s’être arrêté. « Je » s’appelle toujours
Simon Brahmi, il a un fls, des amis. Il a publié beaucoup
d’essais sur les idées qui l’ont formé et qui lui sont chères.
Deux ou trois romans, des nouvelles aussi. Mais aujourd’hui,
c’est différent. Il a une histoire insolite à terminer. Insolite,
parce qu’elle n’est pas de lui. Insolite aussi parce qu’il en fait
partie. C’est l’histoire que son fls Léonardo lui a demandé
d’écrire... C’est surtout une histoire qui n’est pas l’essentiel de
sa propre existence, de tout ce à quoi il pense, tout ce à quoi
il croit. Bon, « Je » s’appelle toujours Simon Brahmi. C’est
cela qui importe.
Léo m’a demandé d’écrire, il y a... il y a... très longtemps.
D’accord, il ne me reste que l’épilogue à trouver, mais je n’y
arrive plus. Je suis fatigué. J’ai strictement obéi à tout ce que
Léonardo a exigé de moi à ce sujet : « P’pa, il faut que ce soit
une histoire semblable à celles que les gens regardent à la télé,
le soir tout en mangeant, tu comprends, Simon ? une histoire.
Il faut que ce soit simplement une histoire que tu racontes !
Un fait divers, quoi. »
Lorsqu’il me parle, mon fls utilise souvent mon prénom
qu’il mêle à des « P’pa » ou des « Papa », si bien que j’ai
7parfois le sentiment d’être l’un de ses copains. Léonardo, ce
prénom, bien sûr, c’est Mona qui l’a choisi. Vinci, l’immense
artiste, a toujours rempli la vie de la femme que j’aime. Il ne
se passait pas de semaine qu’elle n’allât lui parler au Louvre.
Elle m’y conduisait aussi souvent que possible. Combien de
fois m’a-t-elle répété ces mots ? « Tu te rends compte, j’ai le
même prénom que celle qui a servi de modèle à Vinci pour
la Joconde, Mona, et je n’ai jamais su comment ni pourquoi
mes parents m’ont appelée ainsi. »
Oui, le temps s’est arrêté. Comment ça, arrêté ? Le temps
ne peut pas s’arrêter. Mais si, j’ai l’impression qu’il s’est coupé
en deux. L’impression que je suis une moitié de ce temps, une
moitié qui attend. Qui attend quoi ? Je ne sais pas, je ne
sais plus. J’ai l’étrange sentiment que ce n’est pas mon sang
qui court dans mes veines, mais le sang d’un autre, un sang
inconnu, inquiétant, comme étranger à ma vie. L’impression
de vivre en colocation avec un étranger. Colocation, c’est
comme ça qu’ils disent aujourd’hui. Le visage de Léonardo
revient se pencher sur moi. C’était quand ? « Raconte tout,
Papa ! Il faut que tu écrives tout ce que tu as vu et même vécu
de cette histoire ! Sois simple, Simon, tu n’as qu’à suivre un
ordre chronologique. Laisse-toi aller, Papa ! Et n’oublie pas,
il faut que tu parles comme je parlais, comme parlaient mes
copains. » Je promets. J’ai promis. C’était quand, tout ça ? Le
temps, les dates s’enchevêtrent. Voyons, Léonardo allait avoir
16 ans à l’automne de cette année-là. C’était donc en 1998.
Nous sommes en... Seigneur ! nous sommes déjà en 2008.
Presque dix années se sont écoulées, et je n’ai pas terminé
l’histoire. Et main-tenant, cette intervention... Hôpital.
Couloir, pas feutrés. Lumières rouges. « Une intervention
sérieuse, m’a dit le chirurgien, mais aujourd’hui, elle est
sans risques ». Les autres sont là, ils vivent. Ils veillent. Les
autres, c’est le reste du monde, ceux que j’aime et ceux qui
marchent près de moi dans ma vie. Moi, je suis ailleurs. J’ai
8promis à Léonardo... J’ai promis. Le sommeil m’envahit peu
à peu, nuage lent dans la tête, dans les yeux, dans les jambes,
dans les idées. Attention ! Il ne faut pas que je m’endorme.
Il faut que je trouve la façon dont... Un peu de courage.
D’abord remettre tout en ordre dans ma tête. Décider. Mais
l’anesthésiste m’a préparé depuis hier soir. L’anesthésiste est de
connivence avec le monde futile, avec le quotidien. Ce type de
sommeil est un loup intelligent, il arrive, il tourne autour de
moi... Vite, prendre une décision. ... L’hôpital, d’accord. Ce
n’est pas très drôle. Mais le chirurgien m’a dit que d’ici une
dizaine de jours je pourrai sortir. Intervention sérieuse, mais
bien au point aujourd’hui... Le chirurgien m’a dit que... sans
grande conséquence sur ma vie future... Simplement, il ignore
que la mort habite en moi depuis que...
Oui, terminer l’histoire de mon Léonardo. Il l’a exigé. J’ai
fait en sorte que tout paraisse inventé, imaginé. Ça ne va pas
trop plaire à mon fls. J’ai écrit un roman, ce que je déteste
par dessus tout, moi qui ai déjà écrit tant de pages. Tant pis,
c’est dit. Un roman. Je n’ai pas eu à créer des personnages.
Pourquoi faire ? Ils étaient tous là, ils sont tous là, les
personnages. Je suis le père de Léonardo, je suis celui qui doit
raconter, donc Simon Brahmi a raconté, un point, c’est tout.
J’ai simplement agencé les anecdotes entre elles, tout en
laissant mon moi profond parler lorsqu’il surgissait en moi
sans prévenir. Un roman, tous comptes faits, ce n’est pas si
contraignant, ça autorise tous les mensonges de l’imagination,
toutes les vérités, donc tous les possibles.
Mais j’ai dû composer avec cette autre respiration qui est
en moi. Qui est devenue MOI. Cette autre respiration, c’est
Mona, puisque Mona est toujours là. Elle ne me quitte pas.
Je l’ai pour ainsi dire mise au monde en cachette de moi,
en cachette d’elle aussi. Elle l’ignore... Un petit chapitre par
9ci, un petit chapitre par là. Une respiration, vous dis-je, un
oxygène, une buée de sauvetage.
Je me suis toujours moqué de ces gens qui mettent un
ruban noir à leur veste pour signaler leur deuil ou leur peine.
Un ruban noir, vous vous rendez compte ? Moi, j’ai laissé
des chapitres se glisser au décours de mon histoire. Ils ne
demandent pas mon accord. Ils font tout de même partie de
l’histoire. Ils la tissent. Des chapitres qui disent Mona et ma
vie. Mona que je rencontrerai demain, je le sais. Demain, je
rencontrerai ma Joconde à moi. Demain, j’ai rendez-vous.
Et ces chapitres, après avoir hésité, je les ai baptisés
« Demain... 1 » « Demain... 2 », « Demain... 3 ». C’est tout
simple, puisque je retrouverai Mona demain, que je revivrai
demain avec ma Joconde.
J’ai donc écrit l’histoire qu’a vécue mon fls. C’est ce
qu’il m’a demandé. Un roman, oui, avec des chapitres, des
paragraphes, et tout. Et il y a des numéros en tête de chaque
chapitre, et même les deux ou trois petites lignes en italique
qui résument l’action qui va être lue. Un roman d’avant, quoi.
Je l’ai écrit. Plus les « Demain... ». J’ai obtempéré chaque
fois qu’ils sont sortis de moi. Voilà le sommeil qui arrive
doucement... traitreusement. Le loup m’attend, me guette.
Mais non, c’est une brume... un murmure... Une autre strate,
une bulle... C’est le monde où m’attend Mona. Où elle me
parle. À demain, Mona.
101.

Les pirates et la mer...
Où l’on va s’apercevoir qu’à quinze ans on ne
peut pas croire à la laideur et à la méchanceté
des choses lorsque le soleil de l’été caresse la ville.
Léonardo était assis sur la petite margelle de ciment
qui délimitait le bac à sable. Tout en muscles, déjà de
haute taille pour ses quinze ans avancés, presque seize
ans, il faisait très grand frère auprès des trois autres
gamins qui se tenaient en cercle autour de lui, l’un le
menton dans les genoux, l’autre allongé de tout son long
dans la poussière de l’été, sans égard pour sa chemisette
blanchâtre, le dernier quasiment aux pieds de Léonardo.
Enfn, gamins, c’était vite dit. Douze, peut-être treize
ans, ils étaient à cet âge incertain où porter des pantalons
courts commence à poser problème. Léonardo parlait
avec de grands gestes des bras et cette mimique trop
marquée qu’on voit chez les acteurs des vieux flms
muets. Tous, ils l’écoutaient avec passion. Ils étaient
d’ailleurs comme au cinéma. Ils voyageaient dans les
11mots qui sortaient de la bouche de Léonardo sans qu’il
sût lui-même comment, ni pourquoi ils y étaient venus.
En tout cas, Léonardo racontait :
—  Cela faisait plusieurs heures que la grosse barque
luttait contre la mer déchaînée. Les cinq hommes,
agrippés à leurs avirons étaient à bout de forces. L’un
d’eux, un géant de près de deux mètres, coiffé, malgré le
vent, d’une vieille casquette de capitaine, se mit à hurler :
— Allons, les gars, encore un p’tit effort ! Un peu plus
à droite, là ! C’est presque ça ! 
La voix du conteur continuait à faire se dérouler le
flm. « L’embarcation, incontrôlable depuis de longues
minutes, se rapprochait dangereusement des rochers
noirs et luisants sur lesquels la mer venait se briser. La
mer qui allait aussi briser probablement le petit bateau. »
Léonardo, avec un art consommé du théâtre et de
la mise en scène, se tût un instant pour laisser l’image
terrible des rochers se fxer dans l’esprit de ses camarades.
Ceux-ci semblaient pétrifés et comme agrippés eux
aussi à des rames imaginaires.
« Au-delà de cette barrière noire, continua Léonardo,
on apercevait une petite plage de sable blond, juste
quelques mètres, mais qui étaient l’unique chance de
survivre pour tous ces hommes. Une vague, plus haute
que les autres, souleva la barque presque à la verticale,
comme si une main de géant avait voulu la propulser
vers le ciel, puis, avec lenteur, la ft redescendre vers la
petite langue de sable où, par une sorte de miracle, elle
vint doucement se poser dans un raclement rugueux
mais rassurant. 
12 Les trois gamins poussèrent presque un ouf de
soulagement et se mirent à se pousser du coude avec des
rires complices.
Léonardo reprit d’une voix forte comme s’il voulait
maintenir la tension légèrement retombée :
— Les cinq hommes, projetés les uns sur les autres, se
retrouvèrent pêle-mêle sur le sable, mouillés, exténués,
mais vivants. C’est alors que...
Il se tut brusquement. Une jeune femme d’une
trentaine d’années venait d’apparaître dans la petite
allée. Elle poussait devant elle une de ces poussettes très
légères dans laquelle gigotait un adorable bambin de 18
ou 20 mois.
— Pourquoi tu t’arrêtes, Picasso ? Allez, raconte
encore, raconte ! hurla Togo, un petit africain d’un noir
d’encre, une véritable asperge tout en membres, qui
avait été surnommé ainsi, bien qu’il fût originaire du
Cameroun.
— L es 5 hommes se sont retrouvés sur le sable,
l’encouragea Antoine, et après, qu’est-ce qu’ils ont fait,
Léo ?
Antoine Gordov se disait bulgare, mais personne
n’avait jamais vu ses parents. Il vivait chez une tante à lui,
aimait-il raconter, une certaine Marthe Berthon. Mais,
en réalité, c’était sa propre mère. Gordov était le nom
d’un héros de bande dessinée qui l’avait particulièrement
marqué. Il avait choisi d’être bulgare parce que, être
français comme n’importe qui, dans le monde où il
évoluait, ne lui plaisait pas trop.
— Tu le fais exprès ou quoi ? gronda Le Chat, un
petit algérien ainsi nommé à cause de son étonnante
13souplesse, juste au moment où ils arrivent sur l’île, toi
tu te mets à mater la moindre nana qui passe ! C’est pas
juste, ça, Picasso !
— Mais non, les gars, je ne le fais pas exprès, c’est
seulement que...
Léonardo avait très tôt été affublé à son collège du
surnom de Picasso, à cause des croquis dont il couvrait
tous ses cahiers et de la passion qu’il avait pour le musée
du Louvre. Une étrange vague venait de tomber sur
ses épaules. Il ignorait que ça pouvait aussi s’appeler la
tristesse. C’était un petiot, Léonardo, malgré sa taille
et ses quinze ans largement révolus. Il savait peut-être
raconter des histoires, mais il ne pouvait pas s’expliquer
ces choses qui bougeaient au plus profond de lui lorsqu’il
apercevait une jeune maman et son enfant.
—... et puis on avait dit 1 franc par demi-heure,
repritil avec une parfaite mauvaise foi, et ça fait plus d’une
heure que je parle. Alors, passez la monnaie !
Deux vieilles dames qui avaient bravé la chaleur de
ce mois de juillet, regardaient avec étonnement les trois
jeunes adolescents assis dans la poussière du petit square
Montholon, et elles s’interrogeaient avec perplexité sur
ces histoires de sous et de naufragés dans leur barque.
En fait, tout le monde attendait l’orage qui ne se décidait
pas à éclater.
— T’es pas réglo, Léonardo, hier déjà on t’a donné 4
francs, et...
— Et alors ? est-ce que je ne vous ai pas raconté
pendant plus de 3 heures hier, dites, j’ai pas raconté ?
— Oui, oui, d’accord, mais t’avais dit : Demain, la
mer !
14— Eh ! ben ! je vous y ai transportés à la mer, non ?
l’épidémie à bord du bateau, le gouvernail cassé, le vent
force... force 8 au moins, j’sais plus, moi, et le naufrage,
la grande barque pour les survivants, le soleil, enfn, et
l’île... alors, j’vous y ai pas emmenés, à la mer ?
Les deux vieilles dames ouvraient des yeux ronds,
elles en étaient presque à voir déferler une grande vague
fraîche dans la chaleur de la rue La Fayette. Léonardo
regardait ses camarades l’un après l’autre avec une
sorte de colère. Il avait un ascendant sur eux que
luimême ne s’expliquait pas, car il ignorait le pouvoir que
possède celui qui sait inventer, pouvoir qui se répercute
sur tous ceux qui l’entourent. Et puis, ses trois jeunes
auditeurs, que pouvaient-ils comprendre à son rêve à lui,
à ce vide affreux qu’il ressentait dès qu’il s’éveillait ? Que
pouvaient-ils comprendre à cette langueur qu’avaient
suscitée en lui cette jeune femme et son bébé ? La seule
chose qu’ils réclamaient c’était un pays lointain, l’image
d’une autre ville, avec d’autres heures, d’autres hommes
différents de ceux qu’ils croisaient chaque jour dans leurs
rues. Curieusement, une moue légèrement méprisante
se peignit sur le visage de Léonardo. Il n’était pourtant
qu’un bonhomme loin d’être adulte, mais il avait déjà
la taille et le maintien d’un grand gaillard de vingt ans.
Les traits du visage gardaient l’empreinte de la petite
enfance, ce qui suscitait d’autant plus d’étonnement
lorsqu’on apercevait la cicatrice légère qui barrait en biais sa
joue gauche. Le regard, surtout, dénotait une assurance
que peu d’hommes possèdent même à l’âge adulte. Les
trois autres enfants se fouillaient, à la recherche
d’une hypothétique pièce oubliée, mais Léonardo les
interrompit d’un généreux geste de la main :
15— Ne cherchez pas les gars, pour aujourd’hui ça sufft,
faut que je rentre chez moi. Il montra le ciel du doigt, et
comme toujours accentua le parler « parigot » qui ne lui
était pas naturel, mais qu’il pensait devoir employer pour
asseoir son autorité. Visez un peu le bon dieu, quoi ! va
pleuvoir des tonneaux, et ça sera pas du bordeaux ! Allez,
demain même heure, même endroit.
— Tu le jures ? demanda Antoine qui gardait toujours
une écharpe autour du cou malgré la chaleur, on ne
savait pas pourquoi.
— Ouais ! ouais ! Vous en faites pas, demain, la mer !
Léonardo sortit du petit square et commença de
remonter la rue La Fayette vers le quartier de la gare
du Nord. Le jour tardait à mourir, et l’orage n’éclatait
toujours pas. Les mains dans les poches, il comptait
les pièces de monnaie qu’il avait reçues dans
l’aprèsmidi, espérant, sans trop y croire, que la petite musique
reviendrait tourner dans sa tête, pour le déposer dans
la maison au cœur des prés. Léonardo était un étrange
bonhomme que la moindre image, un personnage
croisé dans la rue, une chanson siffotée par un inconnu,
une porte qui se refermait, un fait divers entendu à la
radio, entraînait dans des rêveries infnies dont il tirait
d’étonnantes histoires.
Un jour, il s’était aperçu que sa passion de raconter
pouvait lui rapporter quelques sous. Alors, évidemment,
il en rajoutait, s’appliquant à dramatiser le moindre
événement, à trouver des chutes imprévisibles à ses
histoires. Il venait d’imaginer une nouvelle péripétie pour
ses naufragés, et il en souriait d’avance en allongeant le
pas sur le trottoir.
16Devant une boulangerie pâtisserie, il contempla avec
envie la série impressionnante des mille-feuilles dans la
vitrine, puis, avec un soupir, il entra et demanda un gros
pain. Bien cuit, s’il vous plait, précisa-t-il. Son pain sous le
bras, il se mit à courir quand les premières gouttes de pluie,
larges et chaudes commencèrent d’étoiler la chaussée. Il
lui fallait encore parcourir une bonne vingtaine de mètres
dans la rue du Faubourg Saint-Martin, avant de prendre
sur sa droite la rue Eugène Varlin où il habitait. Aussi,
se retrouva-t-il à peine mouillé devant son immeuble, au
numéro 8. Il déft la chaînette qui retenait sa clef à son
jeans, et ouvrit le petit appartement en rez-de-chaussée
qu’il partageait avec son père.
17Demain... 1
Une sorte d’éternité m’habite brusquement. Je suis là et
je ne suis pas moi. Je viens de faire un personnage de mon
propre fls. Je ne suis pas moi. Je n’écris pas. Ce premier
« Demain... » a surgi en moi comme une injonction venue
d’ailleurs, et qui me rappelle à l’ordre pour me dire que le
roman et ses petits chapitres, bien qu’il soit une histoire vraie,
n’est que le vecteur de... Impossible, Mona, impossible. Ce
qui s’est passé il y a treize ans ne s’est pas passé. C’est une
invention d’extras terrestres, une stupide élucubration d’un
romancier en peine d’imagination Ce qui s’est passé il y a si
longtemps, ne s’est pas passé
J’ai raison, bien sûr, je suis un piètre romancier qui ne sait
pas construire une histoire, qui ne sait que se laisser conduire.
Ce qui importe, c’est l’éternité que nous partageons. Mais
pas celle des animaux disparus dont on retrouve ici et là des
restes immobiles. Non, notre éternité a des sons, des odeurs,
des horaires et des gestes. Je t’aime, quoi...
182.

Le retour du Prof.
Où l’on peut comprendre qu’un fls sait être
parfois un père quand le père est un peu perdu.
Simon Brahmi, dit « Le Prof », n’était pas encore là.
Léonardo savait que, dès la porte passée, son père aurait
ce sourire contraint de chaque soir pour dire qu’il était
arrivé une minute trop tard à l’embauche de telle ou telle
boîte. Il se retournerait vers la fenêtre pour enchaîner
sa litanie : ça n’a pas marché, mais j’irai quand même
demain à l’ANPE pour signer, et c’est sûr, avant la fn de
la semaine j’aurai un sacré bon petit boulot. Tu verras,
l’an prochain, Léonardo, plus question de rester à cuire
à Paris, on ira au bord de la mer, là où c’est plein d’eau
salée, de sable et de petits bateaux, les vacances, quoi !
Dans ces moments-là, Léonardo n’écoutait même plus,
il éprouvait simplement une immense tendresse pour ce
père qui se débattait contre l’adversité en utilisant des
mensonges d’enfant. Souvent, lorsque son père parlait
19ainsi, Léonardo retrouvait le récit bref et incolore qu’il lui
avait fait de sa mère et de la maladie qui l’avait emportée.
Une maladie inconnue. Il avait même précisé : « Une de
ces maladies qu’on appelle curieusement des maladies
orphelines. » Le qualifcatif « orpheline » avait pétrifé
Léonardo qui n’associait ce mot qu’aux enfants qui
n’avait plus de mère, et non à la mère elle-même.
Léonardo tentait alors d’imaginer le visage de cette
femme, la couleur de ses cheveux ou de ses yeux, il
s’inventait des soirées pleines de ces petits baisers tendres
et légers qu’il n’avait pas connus. Dans ces instants de
grâce, en tête à tête avec cette mère absente et sans fgure,
il jetait sa rêverie sur des feuilles blanches en d’étranges
croquis où des corps de femme de toutes formes avaient
tous le mot « Mona » pour visage.
Dans le secret de son âme d’enfant, il ne se voyait
ni pompier, ni policier, ni même pilote de chasse,
mais peintre, un de ces peintres que Mona,
paraîtil, avait adorés. Et il rêvait alors à des tableaux de lui
qui deviendraient célèbres et se vendraient à des prix
fabuleux. Il pourrait ainsi offrir une belle vie à son père,
et devenir peut-être, un de ceux qu’on viendrait admirer
dans les musées.
Il avait déjà esquissé un deuxième croquis de femme
sur son cahier, lorsque le bruit de la clef dans la serrure
l’arracha à sa rêverie.
— Bonjour, P’pa !
— Salut, fls, je vois que tu as pu rentrer avant l’orage.
Regarde, moi je suis trempé comme un canard.
Dismoi, mais tu as encore pondu un chef-d’œuvre, Picasso !
Heureusement, je vois que toi, tu es sec.
20 Léonardo sourit à la vue de son père, les cheveux
dégoulinant d’eau, la chemisette collée à sa poitrine
maigre. Il restait toujours étonné par son accent
inimitable. Le roulement des R du judéo-arabe algérien,
mêlé à une petite musique juive de l’est, faisait qu’on ne
le prenait jamais trop au sérieux. Cette petite musique
juive, Léonardo savait qu’elle était imputable à sa mère
Mona, mais il avait toujours respecté la réserve de son
père à ce sujet.
— Oui, je suis arrivé juste avant le gros orage,
ditil comme pour réconforter son père. Simon Brahmi
était un petit homme, d’une taille bien au-dessous de
la moyenne, un mètre soixante-trois ou soixante-quatre
tout au plus.
— Pauvre gosse ! mais je vois que tu es quand même
un peu mouillé, non ? Tu t’es bien séché au moins ?
Léonardo continua de regarder avec tendresse son
père se changer. Il savait que Simon Brahmi avait fait des
études de lettres et de philosophie sans jamais parvenir
à les terminer, du fait que son propre père était mort, à
43 ans, abattu en 1955, dans un des premiers attentats
qui avait eu lieu en Algérie, dans le département de
Constantine, dès les débuts de la guerre. Cette
annéelà, Simon n’avait que 9 ans. Plongé dans les pensées
qui venaient de l’assaillir, Léonardo avait du mal à se
représenter son père comme un petit garçon se rendant à
une école communale dans un pays qu’il ne connaissait
pas.
Plus tard, en France, après de brillantes années au
lycée, Simon avait interrompu ses études supérieures
pour chercher un travail d’appoint, obligé qu’il était
de subvenir aux besoins de la famille. Bien sûr, il avait
d’abord accepté des petits boulots à droite et à gauche,
21qui n’avaient rien à voir avec l’enseignement. Puis il
avait quand même trouvé un emploi de professeur dans
un établissement privé juif, le genre d’établissement
qui acceptait d’accueillir un professeur pas tout à fait
diplômé.
Tout cela, Léonardo l’avait appris peu à peu, Simon
étant avare de confdences quant à sa vie antérieure. Peu
à peu, des revues avaient accepté des articles de lui, des
essais de philosophie sociale qui avaient l’avantage d’être
compris par un grand nombre de lecteurs moyens. Tout
cela, Léonardo l’avait astucieusement arraché à son père.
Il avait vite compris ainsi que, en dépit du pays où il
était né et de l’amour qu’il conservait pour Constantine,
la culture française était pour Simon sa véritable patrie.
Cette passion, il l’avait tout naturellement transmise à
Léonardo.
Le jeune adolescent était au courant de toute cette
partie de la vie de ses parents, de la vie de son père,
surtout. Il connaissait bien les péripéties qui avaient
conduit cette famille juive à s’exiler après l’aggravation
de la guerre d’Algérie, les attentats multipliés des deux
côtés de la population, la mort du père de Simon, et
l’arrivée en France de presque tous les Juifs de la ville.
Son père lui avait minutieusement tout raconté. Mais
il avait toujours été très évasif quant aux circonstances
dans lesquelles il avait rencontré Mona, comme dans
celles où elle avait trouvé la mort.
Tout en fnissant de s’essuyer, Simon Brahmi enchaîna,
à croire qu’il avait suivi les souvenirs que venait d’avoir
Léonardo :
— J’ai eu beaucoup de chance d’avoir pu travailler
à Paris, même si c’était dans cette boîte privée juive.
D’accord, la boîte a maintenant disparu, mais ça m’a
22quand même permis de rencontrer ta mère. Tu te rends
compte ? Tu ne serais pas là, aujourd’hui !
Le père de Léonardo cessa de parler pour enfler
une chemisette sèche. Puis, il continua d’expliquer à
Léonardo comme s’il voulait se justifer :
— Figure-toi que je suis arrivé à midi à la fabrique de
chaussures. L’annonce disait pourtant qu’il fallait y être
à partir de 13 heures seulement. Tu parles, la place était
déjà prise.
Léonardo avait fni par comprendre que l’allure
chétive de son père, sa qualité de professeur, son français
universitaire un peu précieux, son accent un rien coloré,
lui fermeraient à jamais les portes des petits boulots dans
la moindre entreprise. Les patrons n’aiment pas trop les
beaux diplômes lorsqu’il s’agit simplement de coller des
semelles sur des chaussures, ou de coudre des boutons
sur des centaines de vestes.
— Je suis furieux, parce que j’étais sûr que j’aurai pu
t’envoyer un peu à la mer avant la rentrée !
— C’est pas grave, Simon, tu sais, on y arrive quand
même. Et puis, ne t’en fais pas pour les vacances, je t’ai
déjà dit que moi j’en ai, puisque je les invente pour les
copains, et ça me rapporte même quelques sous.
Simon éclata de rire :
— Ah ! tu peux dire que t’es un drôle de petit gars,
toi ! Avec tes histoires de quatre sous, tu arrives à faire
des francs et des francs ! Je ne sais pas comment je t’ai
fabriqué, moi qui ne sais pas compter lorsqu’il s’agit
d’argent. Heureusement que je t’ai, toi, pour les courses
et la maison. 
23Cette dernière phrase contenait un quelque chose de
triste qui ramena Léonardo à ses rêveries sur sa mère.
Comment c’est, une mère ? se demanda-t-il. Pendant
que son père fnissait de se changer, attendrissant dans
sa maigreur et sa petite taille, il ne put s’empêcher de
ressentir avec émotion l’amour qu’il éprouvait pour
le petit homme, un amour étrangement teinté d’un
instinct de protection. Dans ces moments-là, quand il
considérait sa propre corpulence et sa taille au-dessus
de la moyenne, il se disait que sa mère avait dû être une
femme grande et superbe.
— Je vois que tu as pensé au pain, Léonardo, bravo !
Ça ne t’ennuie pas qu’on termine les spaghettis d’hier
soir ?
— Bien sûr que non, j’adore ça, tu le sais bien.
Léonardo posa les assiettes et les couverts sur la
petite table de la cuisine, pendant que son père faisait
réchauffer le reste du plat de la veille. Il savait qu’ensuite
commencerait la longue soirée durant laquelle Simon
Brahmi reprendrait ses vieux livres, passant de l’un
à l’autre sans vraiment les lire, comme s’il éprouvait
l’unique besoin de les toucher, de les caresser, pendant
que lui, Léonardo, retrouverait avec délices le seul luxe
de sa vie : le tout petit appareil de radio qui le reliait au
reste du monde, qui lui racontait tous ces faits divers que,
dès le lendemain, il transformerait en histoires pour les
copains assis en rond autour de lui. Et puis, peut-être
que la petite musique reviendrait, peut-être qu’il referait
le merveilleux voyage dans les marguerites géantes
autour de la maison de son rêve. Il rentrerait alors dans
cette cuisine inconnue où ronronnait le réfrigérateur, et
cette fois-là, quand il l’appellerait, sa mère répondrait. Il
s’installa du mieux qu’il put sur son lit, et cala l’écouteur
24contre son oreille. Il savait que son père viendrait
l’interrompre de temps à autre, pour lui raconter
pourquoi Sartre était vraiment un grand bonhomme,
puis arriveraient les phrases quelque peu solennelles... tu
verras, fls, quand tu arriveras en philo, tu t’apercevras
que... ou bien, tu sais que la relativité d’Einstein, ça ne
s’applique pas seulement à la science, on peut aussi s’en
servir pour mieux comprendre l’âme...  Mais Léonardo
s’arrangeait pour ne pas écouter, il inventait dans sa tête,
à grands coups de fusain, des femmes grandes et minces,
brunes comme devaient l’être toutes les roumaines,
c’était sûr, et toujours penchées sur un berceau ou sur
quelque marmot vacillant.
— Les livres, Léonardo, respecte toujours les livres,
continuait Simon, respecte l’art, la musique, et les hommes
te respecteront. Il y a tout dans les livres, même le beurre
et le pain, simplement, il faut savoir les lire, découvrir
les miettes en tournant les pages... Tu m’écoutes, hé !
Léonardo ?
— Oui, P’pa, je t’écoute.
La pluie avait cessé, et une sorte de fraîcheur, alliée
à cette odeur particulière qui monte du pavé des villes
après l’orage, entrait dans la pièce surchauffée durant
tout le jour. Léonardo sut que la nuit serait bonne. Les
choses étaient à leur place. À nouveau, comme en un
songe, la voix de son père lui parvint, rassurante.
— Mais non, petit, tu ne m’écoutes pas. Et tu as bien
raison. Il vaut mieux lire. De toutes façons, l’art, la
musique, la poésie, ça ne peut pas mourir. Aucun risque.
Ceux qui ignorent la défnition d’un alexandrin ou
d’une rime, ne savent pas que la poésie habite en eux
à leur insu. Ceux qui croient que « Les Demoiselles
25d’Avignon » ont dansé sur le pont du même nom, ne
savent rien du tableau de Picasso. Rien, absolument rien.
C’est que ces demoiselles tiennent leur nom de celui
d’une rue de Barcelone, la Carrer d’Avinyó, une rue mal
famée. Et d’ailleurs, Picasso au tout début, avait appelé
son tableau El Burdel de Aviñón ! Oui, oui, il s’agit bien
de prostituées. Mais nous reparlerons de tout ça un
autre jour. Lis, mon fls, lis ! Excuse-moi de t’ennuyer
avec toutes ces idées qui ne sont qu’à moi !
Léonardo s’enfonça dans la nuit chaude et ne s’aperçut
même pas que le sommeil l’emportait. Lorsqu’il ouvrit les
yeux, la nuit était passée, le soleil inondait la pièce. Son
père, qui lisait très tard dans la nuit, dormait encore. En
faisant le moins de bruit possible, il se passa les mains et
la tête sous l’eau fraîche du lavabo. Il cherchait déjà, en
s’essuyant, la suite de l’histoire commencée la veille pour
ses copains. Voyons... J’en étais à l’île déserte... mais
pourquoi, serait-elle déserte ? Pour l’heure, il conservait
au fond de lui le rêve qu’il avait déjà fait tant de fois.
Ce rêve dans lequel sa mère absente était le principal
personnage, ne contenait pourtant aucune tristesse.
Peut-être qu’en l’écrivant, je réinventerai ma mère.
26Demain... 2
Léonardo raconte des histoires qui aident ses amis à passer
l’été... C’est sa manière de vivre. Seulement, voilà, un jour
il m’a demandé d’écrire cette histoire, l’histoire qu’il a vécue.
« Simon, tu devrais mettre noir sur blanc tout ce que nous
venons de vivre avec la famille Karoumi, mon histoire, quoi.
Surtout, P’pa que tu l’as vécue avec moi. Et puis, ça me fait
quelque chose que ces gens soient tous du pays où tu es né. »
L’eau du canal que je longe est trop sale pour me renvoyer
mon image, et c’est tant mieux. Oui, cette histoire, j’ai presque
fni de l’écrire. Elle peut d’ailleurs se résumer à quelques
anecdotes. Une série d’anecdotes. Ça me fait drôle d’y penser,
moi qui ai déjà écrit une bonne demi douzaine d’essais et un
roman ou deux. Vais-je tomber dans l’anecdote, moi aussi ?
Mais comment reculer devant cette demande si importante
pour mon Léonardo ? Cette idée des « Demain... » n’est pas
sotte, après tout. D’autant que je n’en maitrise pas la survenue.
Les « Demain... » arrivent en moi, me bousculent, appellent
le poète que je suis depuis l’âge de dix ans, et installent Mona
dans mon être profond, dans la poésie. La mettent à l’abri
puisqu’elle y vit paisiblement. C’est étrange, dans cette petite
rue Eugène Varlin, j’ai le sentiment soudain de m’être mis au
monde tout seul. Nulle famille ne m’entoure. Pas d’amis, pas
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