L'éclat des ténébres

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Lancé à toute allure sur la trace de ses ancêtres britanniques, le jeune Gordon, au volant de son automobile décapotable, fait crisser des pneus surchauffés par une trop longue route. Obnubilé par le souvenir obsédant du crime involontaire dont il vient, quelques heures auparavant, de se rendre coupable, tentant d'échapper à un ennemi invisible et vengeur, le jeune fuyard découvre, malgré lui, la face cachée de la Suisse, celle qui se rit des téléphériques.
Publié le : mercredi 5 novembre 2014
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EAN13 : 9782336362571
Nombre de pages : 246
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Pierre GutwirthL’éclat des ténèbres
Roman
Dans l’imaginaire collectif, l’Oberland bernois se résume L’éclat trompeusement à quelques palaces flanqués de leur
incontournable terrasse où se retrouvent les enfants gâtés
du cinéma. Ces hôtels de luxe nichés au pied des montagnes
somptueuses qui s’envolent en marches de granit vers des ténèbres
les neiges éternelles composent le décor d’une tragédie
wagnérienne où les trompettes de l’orchestre symphonique
sont remplacées par les avertisseurs sonores des cabriolets Roman
partant à l’assaut des cols.
Lancé à toute allure sur la trace de ses ancêtres britanniques,
le jeune Gordon, au volant de son automobile décapotable,
fait crisser des pneus surchauffés par une trop longue route.
Obnubilé par le souvenir obsédant du crime involontaire
dont il vient, quelques heures auparavant, de se rendre
coupable, tentant d’échapper à un ennemi invisible et
vengeur, le jeune fuyard découvre, malgré lui, la face
cachée de la Suisse, celle qui se rit des téléphériques.
Venu au monde à l’ère des bouliers de dernière
génération, il était déjà trop tard pour se
déplacer en calèche et trop tôt pour marcher
sur la lune lorsque Pierre Gutwirth naquit n
1951, un jour trop proche de Noël.
Passionné de musique, l’auteur s’étonne d’avoir, si vite,
atteint l’âge de raison, en principe réservé aux seuls adultes.
ISBN : 978-2-343-04825-3
22 e
f
Pierre Gutwirth
L’éclat des ténèbres©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Écolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04825 3
EAN:9782343048253
11,1111111111111111,11,11111111111111111,1,11111111111111L’éclatdesténèbres
11Écritures
CollectionfondéeparMaguy Albet
Rouet(Alain), Chacuneen sacouleur,2014.
Cuenot(Patrick), Dieuau Brésil,2014.
Maurel Khonsou etlepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray, Lavieassassinée,2014.
Muselier(Julien), Leslunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelindeCoimbra,2014.
Brai(Catherine), UneenfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise. L’Or etla Ressource,2014.
Hériche(Marie Claire),LaVilla,2014.
Musso(Frédéric),Lepetit Bouddhadebronze,2014.
Guillard(Noël), Entreleslignes,2014.
Paulet(Marion), Lapetitefileusedesoie,2014.
Louarn(Myriam),Latendressedeséléphants,2014.
Redon(Michel), L’heureexacte,2014.
*
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Ces quinzederniers titresde lacollectionsont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Lalistecomplètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudesouvrages,
peut être consultéesurle sitewww.harmattan.fr
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L’éclatdesténèbres
Roman
L’Harmattan
11111111111111111111111111111111Dumêmeauteur
Nuitblanche,roman,EditionsPierre 1,1 Philippe(2013)
1111111111«Leseigneur del anneauseral esclavedel anneau»
(L OrduRhin,scèneIV)
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11àmafemmequejeneméritepas
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11I
Alberich
Alors qu’il atteignait enfin les contreforts de l’Oberland bernois au
terme d’un trop long voyage ponctué d’avaries techniques vécues
comme autant de trahisons, son cabriolet décapotable facétieux étant
réputé fiable, Gordon découvrait un paysage somptueux et vaste où
l’opulencedespâturagesàl’herbebiengrassehabillantlapentedouce
des montagnes un peu trop rondes s’oppose à la vision brutale des
pansdegranitpréparantlevillégiateuràleverlesyeuxverslesAlpes,
géantsdepierreforttimidesquipréfèrentlaisserledevantdelascène
à leurs petits frères, ces reliefs inoffensifs sur la pente desquels les
vachesn’ontàcraindreaucunvertige. 11
L’uniquerouteenlacetsquitraversecedécord’opérasurprendcar
elle est le contraire des autoroutes qui relient l’Angleterre à la Suisse,
interminables,rectilignesetmonotones.
Plusd’unefois,Gordon futenproie àdescrisesd’impatience lors
que les panneaux autoroutiers, peu aimables, lui rappelaient la dis
tance le séparant encore de sa destination, un palace bernois niché lé
gèrement en surplomb d’un village alpin trop célèbre, construit par
son aïeul préféré à l’époque où les riches anglais férus de beaux pay
sages investissaient dans la belle hôtellerie et érigeaient de magni
fiquesbâtissesdontlestylevictorien renvoie,aujourd’huiencore,àla
gloiresurannéed’unpassécolonialtombédansl’oubli.
Laroutesinueuseétaitencoredéserteàcetteheurematinaleoùles
estivants, d’ordinaire raisonnables, se contentent, à peine éveillés, de
trouverlechemindelasalleàmanger.L’airfraisquisignait,desabuée
surlepare brise,saprésenceenveloppanteautourduvéhiculelancéà
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11vive allure rappelait à Gordon les embruns de sa Cornouailles natale
lorsque les vents marins passant sur la crête des vagues vaporisent la
côtedeleurvoilesaumâtre. 11
Emballé dans son imperméable à la coupe impeccable, le profil
aquilinsurmontéd’uneinutilepairedelunettesauxverressavamment
teintés, la moustache délicate surmontant de fines lèvres complétant
unprofilfaussementvolontaire,lebeaujeunehommeblondavaitsans
doutedécapotésoncabrioletflambantneufun peutroptôtetfrisson
naitencemoisdejuilletnaissant.
Elancé, svelte, riche, éduqué, charmant, il savait, en un éclair, sé
duiresonentourageetseplaceraucentredesconversationsenfaisant
l’étalage d’une érudition feinte qui impressionnait les femmes de
moins de trente ans et faisait bailler celles dont l’année de naissance
résolument plus lointaine leur permettait de poser un regard plus lu
cide sur le jeune dandyqu’une gloire académique trop facile avait lit
téralement catapulté dans le cabinet d’avocats le plus en vogue d’une
bourgade fort prisée, située au sud de l’Angleterre, une région mar
quée par l’histoire et les légendes dont celle, fort célèbre, du Roi
Arthur.
Enfant chéri du barreau avant même d’avoir plaidé, son brevet
d’avocat une fois obtenu, Gordon, du haut de ses vingt cinq ans, toi
sait,légèrementgoguenard,ceux làmêmesqui,hierencore,étaientses
maîtres.
Londres le vit naître, Cambridge grandir et une petite ville des
Cornouailles,s’éleverdansunesociétéguindéeàl’extrêmeauseinde
laquelle il jouait des coudes à merveille. Il était doté de cette belle ar
rogance, héritée de son aïeul, ce bâtisseur de génie dont il s’inspirait
dumodèle.11
Cejeunehobereau,allaitàpointnommé,sesétudesachevées,héri
terdelafortunedecetancêtresurdouépourlesaffairesquiavaiteule
bongoûtd’investirsesnombreuxdeniersdansl’hôtelleriedeluxe,ces
palacesbâtisaucœurdesAlpessuissesdontlerendementavaitconsi
dérablementcontribuéàl’explosiondesaprospérité.
Un besoin soudain de vacances assorti d’une irrésistible envie de
découvrirleplusbeaudeshôtelsconstruitsparcegrand pèretantre
grettéavaitassailliGordon.Ilpritainsisesdispositionssuruncoupde
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11têteet,samalleunefoisbouclée,harnachédanssonautomobiledéca
potable, il laissa derrière lui deux traces de pneus et une armée de
jeunesfemmesamoureuses.
Lapetiteville,danssonrétroviseur,seréduisaitprogressivementà
uneagglomérationbanalesaupoudréed’unetouched’ennui.
Avant son départ, il avait appelé la réception du palace bernois et,
son identitéune fois déclinée, ce fut le directeur de l’établissement en
personne qui lui souhaita la bienvenue, lui promettant un accueil en
principe réservé aux célébrités et l’assurant, s’il en exprimait le désir,
de pouvoir consulter les archives de l’hôtel afin de se plonger dans
l’histoiredecetétablissementemblématique. 11
Un frisson d’aise parcourut la longue échine du jeune homme à la
seule perspective, une fois le prestigieux hôtel atteint, d’abandonner
négligemment son bolide aux bons soins du voiturier. Il s’imaginait
gravirlesquelquesdegrésséparantsaprécieusecarrosseriedeslustres
dugrandhalld’entrée,caresseraupassage,augarde à vousdansson
pot, une plante verte de service, suivre avec condescendance le chas
seurdontlacasquetteportefièrementlesarmoiriesdesongrand père,
fouler, épaisse, la moquette tapissant les longs corridors menant à sa
suiteetydécouvriravec unravissementnonfeint,lepanoramamon
tagneux s’offrant à ses yeux trop bleus que protège une inutile
monture.
Queuedepieetescarpinsvernisensoirée,nuldoutequ’accoudéau
bar puis installé à la meilleure table de l’élégant restaurant, il attirera
les regards éblouis d’une clientèle blasée mais toujours avide de nou
veauxsujetsdeconversation. 11
Agrippé à son volant, il ferma instinctivement les yeux, le temps
d’une rêverie. Le bourdonnement des cloches que les vaches helvé
tiquesportentaucouseconfonditautintementd’imaginairesglaçons,
ceux là qui danseront bientôt dans un grand verre, au rythme du
piano,àl’heuredel’apéritif.11
Au fil des kilomètres alors que la tiédeur de juillet, progressive
ment,s’installaitencettematinéenaissante,Gordonressentitlebesoin
pressant de se livrer à une miction salvatrice et aperçut, en guise de
pis aller, une gare fichée au centre d’un petit bourg – comme cela est
souventlecas–situéencontrebasdelarouteauxinterminableslacets.
Quittant provisoirement le col et son bitume, faussement bercé de
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11l’illusion, celle d’un soulagement essentiel, Gordon fit irruption dans
l’agglomération apparemment endormie et interrompit sa course
devant l’entrée du petit bâtiment, à grands crissements de pneus sur
chauffésparuntroplongvoyage.
Désert, le hall d’entrée était de cette propreté légendaire qui fait la
fiertédelaConfédérationhelvétiqueet,toutparticulièrement,celledes
habitantsdel’Oberlandbernoisquiperpétuentcettebelletradition.Le
villégiateurquiauratraversé,pendantdesheures,lespayslimitrophes
résolumentlatinsnepourraques’enréjouir. 11
A l’unique guichet inoccupé faisait face l’inévitable carte de la
Suisse, zébrée de points et de traits figurant son réseau ferroviaire.
Mais c’était essentiellement le panneau indiquant la direction des la
vabosquiretintl’attentiondujeunevoyageur,lesmembresankylosés
par une longue station assise que la fraîcheur matinale avait rendu
gourds et maladroits. D’une démarche mal assurée, il quitta le hall et
emprunta un escalierpeuamène qui s’engouffrait dans un souterrain
dont les relents nauséeux tranchaient avec l’état général de la petite
garequisemblaitsortird’uncontedefées.
Les marches glissantes invitaient à s’agripper à une rampe dont la
plupartdesancragesavaientcédéetlafaisaientainsitressautertelun
élastique de métal dès qu’on l’empoignait. Parvenu au sous sol,
Gordonpressasurleboutonpassablementcollantdelaminuteriequi
s’enfonça mollement. Un éclairage blafard diffusé par l’unique am
poulequipendaitàsesfilscommeunemarionnettedésarticuléerévéla
un corridor sordide, de couleur verdâtre au bout duquel deux portes
étaientflanquéesdeleurhabituelsymbole.11
Avant de pousser le battant correspondant à ses attributs, Gordon
songea combien cette cave repoussante tranchait avec cette jolie gare
tellementsoignéeplantéeaucœurd’unvillaged’apparencetranquille
qu’il imaginait peuplé d’habitants courtois et charmants. Le couloir
danslequelilsetrouvaitvenaitdeleprécipiterdumondedelalumière
àceluidesténèbres.Cesouterraininattenduétaitl’endroitleplusbas
du monde. Ainsi plongé en plein Tartare, il s’attendait à voir surgir à
toutmomentlafurieTisiphonesuivie,danssonaffreuxsillage,d’hor
riblespetitsnainsdejardin. 11
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11Une éternité paraissait s’être écoulée depuis qu’il s’était engouffré
dans la petite gare. Il ne pouvait imaginer qu’au dessus de lui trô
naient, majestueuses, ces belles montagnes tout en rondeur dont la
pente douce, tapissée de leur herbe tendre, préparent le visiteur au
spectacle,combienplusviril,desAlpesbernoisesdressantleursimpi
toyablesarrêtescommeautantdelicornesdegranit. 11
Iltentad’oublierfugitivementledégoûtqueceslieuxinhospitaliers
luiinspiraient.
Alors qu’il poussait le battant le séparant encore du soulagement
physiologique tant attendu, un pressentiment l’assaillit. Parcouru de
frissons, il lui sembla qu’au delà de cette porte l’attendait une mau
vaisesurpriseetquel’ouvriréquivalaitàsemettreinéluctablementen
danger. Agacé, il haussa les épaules et se décida enfin à se livrer à la
mictionsalvatricequisemblaitleprécéderdanscettefolleodysséesa
nitaire.
Ens’engouffrantdanslapetitegareàl’aspecttantpaisible,Gordon
allaitdevoirseprépareraudeuildesonbonheuràjamaisperdu.
—J’étaisheureuxmaisjenelesavaispas…
Une phrase banale qu’il se surprendra à murmurer lorsqu’à tom
beau ouvert, fonçant droit devant lui sur la route toujours déserte, il
tenterademettrelaplusgrandedistanceleséparantdusous solmau
dit.11
Fidèlesetpromptesàrépondreàl’appeldésespérédesvessiestrop
pleines, les vespasiennes ont pour triste destin d’être ainsi placées à
hauteur d’urètre. Elles font habituellement face à leurs consœurs, ces
cabines montées à la hâte et censées apporter à ceux qui s’y réfugient
lapossibilitédemeneràtermeleurstravauxd’Hercule. 11
Leslieuxd’aisancesontpourlecorpshumain cequ’estlacornede
brume dans la tempête car, dans les deux cas, il est bien question de
mesuresd’urgence.
Faceàlacloison,Gordonoubliaenfinsessphinctersetlaissacourir
sonregard,lasséparlestropnombreuxkilomètres,surlesdiversgraf
fitiquirecouvraientlemur.Leshabituelscroquisrésolumentobscènes
étaient assortis d’onomatopées audacieuses qui semblaient être rédi
géespardemultiplesmainsetarticuléesautourd’unsujetaussicentral
qu’estlenezaumilieudelafiguremaissituélégèrementencontrebas
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11etàunedistancedusolaussivariablequepeutêtrelalongueurd’une
pairedejambes.11
Intrigué,lejeunehommedontlamaîtrisedeslanguesétrangèresne
s’étendait pas à l’argot comprit toutefois qu’il s’agissait de messages
lubriquesques’adressentdespersonnesdemêmesexe,enl’occurrence
deshommes.Libellésdanslestyleleplusdirect,ilsnelaissentplaceà
aucun doute quant à la nature des rendez vous que verrouillent ainsi
lesdisciplesdeProsymnos.
C’esticiquelescontemporainsdePatroclecherchentleursAchille.11
Sans périphrases ni détours, ces hommes, assoiffées d’amitié et de
désir, se fixent des rencontres audacieuses et immortalisent tout bon
nement dans le ciment, à l’encre indélébile, la date et l’heure de leur
prochaineextase.
Le jeune éphèbe à la blondeur toute britannique ne se départit pas
desonflegmeàlalecturedecettefriserésolumentcontemporaine.
Toutefois,ensepenchantplusavantsurl’unedesinscriptionsdont
lestyleparticulièrementaudacieuxvenaitderetenirsonattention,ilse
mit soudain à frissonner de manière incontrôlable. Ladite inscription
étaitassortied’unedateetd’unmomentprécis.11
Leschiffresontcecideparticulierqu’ilsneconnaissentaucunebar
rièrelinguistique.Orceuxsurlesquels lejeuneanglaisavaitleregard
rivé ne laissaient place à aucun doute: une rencontre entre deux
hommesdumêmesexe–sil’onpeutdireainsi–étaitvisiblementver
rouilléeàl’instantprécisoùGordon,enfinallégédubasetsepréparant
à reprendre sa posture de dandy, était assailli du haut par un trop
plein de questions dont la seule réponse raisonnable tenaiten un seul
mot:fuir.
Apeineeut iltournéle dosauxurinoirs bienfaiteurs qu’ilentendit
unpaslourdserapprocherdelaporteleséparantducorridorlugubre.
Affolé, le cœur battant la chamade, il prit son air le plus désinvolte et
fit mine dese recoifferdans lemiroir autain lépreuxsurplombant un
lavabodouteux. 11
Les passe rapprochaient inexorablement etGordon, le temps d’un
éclair, chercha le bouton magique permettant de remonter la grande
machinedutemps.IlsongeaauxdoucescôtesdeCornouaillesqueja
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11maisilnauraitdûquitter.Ilsepréparaitàdevoircombattreunadver
saire tel que le redoutable géant Morholt voire le non moins sympa
thiquenainBédalisquieutraisondeTristan.
Anti héro par excellence, Gordon eut fort volontiers opté pour la
fuite virile mais le monstre dont il nétait à présent séparé que de
quelques mètres et quil imaginait effrayant nelui laissait plus la pos
sibilitédyrecourir.11
Ladémarchebruyantedelinconnusinterrompitinopinémentpour
une raison inexpliquée. Dans ce silence provisoire et fragile perturbé
par la goutte deau que le robinet prostatique libérait vers lévier mé
tallique dans lequel elle rebondissait avec fracas, le jeune anglais ten
taitderassemblersespensées
Il songeait à son bonheur perdu alors que la vessie pleine, il cher
chait stupidement un lieu de soulagement. Un éternuement sonore
provenantducouloirnauséeuxtiraléphèbeblonddesabrèverêverie
etleramenaàlaréalitédecettecavehideuseàlaquelle,jamais,ilnau
raitdûconfiersonappareilurinaire. 11
Contrairement à ses attentes, la porte fut soudain poussée par une
main délicate, lourdement baguée, finementmanucurée qui terminait
tout naturellement la manche dune veste de cachemire sous laquelle
une chemise de soie fortement échancrée contenait à grand peine un
poitrailàdécouragerunedébrousailleuse.Soncorpsélancéétaitmonté
surdefinesjambesquisengouffraientdansdesbottesdunrougevif.
Son regard injecté révélait des globes protubérants et légèrement en
amandequiavaientéludomiciledansunvisagedélicat,àpeineovale,
allongé et subtilement creusé ce qui mettait en relief des pommettes
couperosées,donnantàlensembleunepetitetoucheguerrière.
Cet homme dont lapparence à la fois soignée, extravagante et ef
frayantetranchaitaveclinsalubritédeslieuxressemblait,sansjeuxde
mots,àuntartaresortidelenfer.
Il fixa Gordon de son œil torve dans lequel se lisaient le désir, la
violence, le crime, les mauvais coups, le passé louche, le présent
troubleetlefuturobscur. 11
Enserefermantbruyamment,laporte,teluncoupdetonnerre,ré
duisitplusavantlespacedéjàconfinédanslequel,faceàface,lesdeux
individussobservaientenchiensdefaïence.
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11Etranger au monde interlope des souterrains, lui préférant résolu
ment celui des salons feutrés, Gordon sentit sa dernière heure arrivée
dans la compagnie forcée de cet individu aux desseins équivoques et
aux aspirations inquiétantes. Linconnu sourit de toutes ses dents de
carnassierjauniesparlesexcèsdenicotine.Sonregarddefauvetrahis
saitdesintentionspeuréjouissantes.
Lejeuneapollontentaderaisonnerlintrusenlassurantquilsagis
saitdunmalentendumais,déjà,lhommeauxbottesécarlatespritsoin
deverrouillerlaporteetsemit,avecunelenteurétudiée,àsedévêtir,
son regard oblique toujours ancré dans les yeux de sa victime dont le
systèmecardio vasculairevenaitdatteindresalimitesystolique.11
Ce solide gaillard à la chevelure de feu était à présent torse nu et
des muscles impressionnants saillaient sous son torse imposant
comme dans leurs orbites, affolés, roulaient les yeux écarquillés du
dandyterrifié,glacédeffroietparalyséparunepeurindicible.
Alorsquelegéantroux,avecunelenteuràlafoisassuréeetamusée,
poursuivaitcetabominableeffeuillage,Gordonvisionnait,accéléré,le
filmdesaviequiavaitétéaussidoucequeluiparaissaitodieuxledé
cor de sa dernière heure, réduit à un mur verdâtre, ruisselant dune
humiditéfétideetcouvertdinnommablesgraffitis.
Il ne doutait pas que logre à la tignasse de braise létranglerait de
ses bras puissants sil tentait de lui résister. La perspective, toutefois,
demourirdansuntelcloaque,àlantipodedesescritèresesthétiques,
luiétaitinsupportable.11
S’ils’étaitagid’unsatyresévissantdanslessouterrainsd’unpalace,
Gordon se serait consolé du spectacle, toujours agréable, d’une belle
plante verte délicatement hébergée dans son pot immaculé, posé sur
l’habituel carrelage en damier noir et blanc composant ces élégantes
surfacesdiviséesencarréscontigusalternésquicaractérisentleslava
bosensous solréservésaupublicexigeantdesgrandshôtels.
Le mastodonte de chair et de poils venait de dégrafer sa ceinture
qu’ilfaisaitàprésenttournoyerau dessusdesatêtesoudainementsi
miesque.Ils’apprêtaitàfaireclaquercetteinnocentelanièresurlesol
de béton brut comme le dompteur de fauves son fouet sur le sable de
l’arène.
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11Ilavançasurlejeunecoquetenluiintimantl’ordredesedéshabiller
àsontouretluifitcomprendrequel’épouvantablescénarioallaittrou
ver pour cadre l’une des cabines dont le battant, une fois refermé, as
sureraitàcecoupleimprovisél’atmosphèreintimeindispensable. 11
Gordon déglutissait à grand peine et fit mine, afin de gagner du
temps, d’obéir au débauché qui bavait d’impatience ce qui le faisait
ressembler à une gargouille égarée. Lentement, il fit tomber sa veste
puissemitàdéboutonnersachemise,parailleursgrifféed’unebonne
marque et, tentant de synchroniser au mieux ses mouvements que la
peur rendait saccadés, il recula en direction du cagibi de sa dernière
heure. Il accéléra soudain sa marche arrière et, d’un mouvement sec,
fitbasculerleloquetdelaporteainsiprovisoirementverrouillée.11
Comprenant que le jeune gredin tentait de se soustraire au châti
mentamplementmérité,ledépravécolossalpoussaungrognementde
fureur et se précipita sur la porte de la cabine qu’il tenta d’enfoncer à
coups de pied. Dans l’entre temps, sa victime s’était faufilée sous la
cloisonséparantlesquelquescabinetsinstallésenunerangéedecom
partiments peu accueillants et rampait le plus loin possible de son
bourreau.
Le géant eut raison de la porte qui s’écroula avec fracas sur l’inno
centecuvette.Pensantquesavictimesetrouvaitsouslabattanteffon
dré,iltentadelesoulevercequiledéséquilibraetlefittomberlourde
mentenarrière,satêteheurtantviolemmentlaparoietl’étourdissant.
Alors que le dévergondé tentait de se relever, Gordon, persuadé que
cemonstreallaitletuer,entendantlachutepesantedecedernier,com
prit que son salut résidait non dans la fuite – car le pervers, où qu’il
allât, l’eut rattrapé – mais dans l’exploitation d’un retournement inat
tendutournantàsonavantage.
S’inspirant de la frayeur qu’avait produite la ceinture tournoyante
desoninfâmeagresseur,ilsesaisitdelasienne,enfitunnœudcoulant
et,prenantsoncourageàdeuxmains,sehissaausommetdelacloison
aupieddelaquellelegéant,toujoursétourdi,tentaitdeserelever. 11
Etonnédesapropreaudace,ilfitdescendrecebaudrierimprovisé.
Surpris de la facilité avec laquelle il en fit passer la boucle autour du
largecoudel’obscène,iltiraàlui,avecunevigueurinsoupçonnée,ce
ceinturonsalvateur.Arc boutédetoutsonpoids,ilselaissaglisserde
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11l’autrecôtédelaminceparoiprotectricedontlapartieinférieures’in
terrompait largement au dessus du sol, ce qui avait permis au jeune
hommedesefaufilerd’unecabineàl’autre.11
Tirantdeplusbelle,ildemeuraainsisuspendu,lespiedseffleurant
la surface de ciment, les bras au dessus de la tête, les mains crispées
autourdelalanièredecuirbienfaitrice.
Il entendit le géant gargouiller, se débattre, lancer d’inutiles coups
danslaminceparoi. 11
Puiscefutlesilence.
Gordon,enfin,lâchasaceintureetdemeuraprostrédelonguesmi
nutesquiluiparurentuneéternité.Iltremblaitdetoussesmembresà
la seule perspective non tant d’avoir frôlé la mort que de devoir,
jusqu’àlafindesesjours,secomporterenfuyard. 11
Libérédusatyreildevaitmaintenantseprépareràlongerlesmurs
et se faire tout petit. Il allait devoir renoncer aux cocktails délicieuse
ment futiles au cours desquels, dans son rôle favori de coqueluche, il
faisaitlaroue,sansplumageniramage.
Ilsapprêtaitàendosserlelourdhabitdefugitifsouslequelallaitse
dissimuler lennemi juré de la police judiciaire helvétique, lancée à sa
poursuite,sirèneshurlantesetgyropharesallumés,déchirant,deleurs
éclats sonores et lumineux, les nuits paisibles dun Oberland bernois
quinetolèrehabituellementquelevacarmemaîtrisédesbouchonsde
champagne. 11
L’espoir fugace d’être mis au bénéfice de la légitime défense sem
blait bien mince compte tenu des circonstances rocambolesques dans
lesquelles il était parvenu à se débarrasser de l’épouvantable géant.
Quant à l’éventuelle clémence d’une justice compréhensive,en juriste
avisé,lavait ild’embléeécartée.
Tremblant comme une feuille sous la rosée suintante de ces lieux
insalubresauseindesquelsilsétaitpréparéàmourir,ilpeinaitàima
ginerquau dessusdelui,imperturbableetcaresséparlesrayonsdun
soleil matinal, lattendait un paysage de carte postale, chéri par les
poètesetchantéparlescompositeurs.
Cesmêmesmontagnesquilavaientfascinéparladouceurdeleurs
flancs tapissés de leur herbe trop verte allaient se transformer en de
gênantstémoins,ceuxdesaretraiteforcée.11
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11Les parois de granit qui composent, en arrière plan, lescalier mo
numentalmenantauxAlpesbernoisesserontlesmursinfranchissables
desanouvelleprison. 11
Ensengouffrantdanslesous solmauditdelapetitegareàlaspect
inoffensif,ilavaitbasculédanslemondedesténèbreset,dufonddece
Tartaredontluniqueissueétaitlafuite,ilappréhendaitdeseretrouver
parmilesvivants,ceux làmêmesquinetarderaientpasàlejuger.
ThéséeaprèsavoirvainculeMinotaureetTristanleMorholtfurent
érigésaurangdehérosalorsqueGordon,enterrédanssonenfertout
neuf,àquelquescentimètresàpeineducolossedontilavaiteuraison,
sepréparaitàêtretraînédanslabouedespiresjournauxàsensation.
Cetteréflexionleramenaàlaréalitédesanouvelleexistencedefu
gitif.Illuifallait,sansplustarder,changerdeprison.
Il ressentait le besoin pressant de simbiber de la verdeur des prai
ries,deseroulerdanslablancheurdespâquerettes,dêtrecaressépar
labriseparfuméequidévalelelongdespâturagesetqualtère,parfois,
un troupeau de vaches frappées daérophagie, dentendre, au loin, le
grondementduntorrentoulechantdunecascade,découterlebruis
sement des feuilles lorsquun coup de vent les fait soudain frémir
commerougissentlesjeunesfillesquisontdevéritablescourantsdair
lorsque,àleurpremierbal,unprétendanttropaudacieuxleurpropose
cavalièrementdesquisserquelquespasdedanse.
Lamémoireinhibée,ilsimaginait,latêtehauteetlepasassuré,tra
verserlesvillagesetselaisserinnocemmentbercerparlefolklorelocal,
leregardplantédansceluidunejeunefemmeblondeauxtressestrop
parfaites.
Le beau paysage qui l’attendait, quelques mètres au dessus de son
corpsvoûtéparlesévènementsrécentsnepouvaitoffrirquel’illusion
fugitive d’un écran faussement protecteur dont la bienveillance se li
miteraitau périmètredesespâturagesau delàdesquelsse profilait la
menaced’uneenquêteimminente.
Ingrats de nature, les hommes sont incapables de reconnaissance.
Gordon,pourtant,venaitdelibérerunerégiondesonpiresatyre.Pour
toute récompense, il se préparait à ne récolter qu’indifférence et mé
pris.
Le sous sol sordide, de son éclairage blafard, enveloppait le jeune
hommed’unechapepluspesanteencorequeleplomb.Lesbrascollés
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11le long de son corps longiligne, frappé de léthargie, incapable de tout
mouvement, il fixait, de ses prunelles dilatées, la porte du cabinet de
toilettes, arrachée de ses gonds par le géant qui était affaissé au pied
delacloison,latêtelégèrementpenchée,lesyeuxexorbitésetlabouche
béantequilaissait,auxcommissures,coulerunefinebaveblancherap
pelant l’écume des cascades dont l’Oberland bernois est généreuse
mentdoté.
A l’inverse de la personne aimée dont il convient d’emporterle vi
vant souvenir, Gordon s’assura de ne conserver de l’infâme que
l’imagedesamort.Ilnepritpasmêmelapeinedelibérerdelaceinture
salvatricelecouépaisducolosseéteint.
Tremblant, secoué de frissons rétrospectifs, hagard, les jambes fla
geolantes,l’âmevrillée,incapabledemettreboutàboutdeuxpensées
cohérentes, il ajusta sa veste, s’approcha du lavabo surmonté de son
miroir impitoyable qui lui renvoya l’image d’un inconnu, se passa de
l’eausurlevisageet,d’unemainfébrile,arrangeasachevelurequiétait
celled’unrescapévenantd’échapperàuneexplosion.
Sur la pointe des mocassins – qu’il avait acquis dans une boutique
très en vogue – il quitta ces lieux immondes. Mû, soudainement, par
l’invisible moteur de la peur, il accéléra le pas et, pressé de retrouver
le monde des vivants, ceux là mêmes qui n’auront de cesse de le tra
quer, il survola les marches du méchant escalier tel une gazelle, s’as
suradenepassaisirlarampebranlanteafind’éviterlinutileempreinte
desonbrefpassagemeurtrieretseretrouva,étonné,danslasalled’at
tentedelapetitegareinoffensive.11
Le hall minuscule était désert et baignait dans un silence artificiel.
Le soleil matinal dardait ses premiers rayons dont le faisceau oblique
traversait les grandes baies donnantsur la placeduvillage oùl’atten
dait, impassible, le cabriolet décapotable couleur vert bouteille qu’il
s’étaitoffertquelquesmoisauparavant.
Ilsortitdubâtimentàl’alluretrompeusementsoignéeet,jetantdes
regards inquiets autour de lui, rejoignit son bolide puis démarra en
trombe. Il laissait, dans son sillage, deux traces de pneus assorties, en
sous sol,d’uncadavremonstrueux.11
Cettedébandadehautementsonorebouleversamomentanémentle
calme de ce village encore endormi qui reprit aussitôt sa somnolence,
commelavaguequiserefermeaupassageduhors bord.11
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11Déjà, Gordon avait rejoint le col menant au palace encore lointain
quesongrand père,troptôtdisparu,avaitfaitbâtirdurantlesannées
roses au cours desquelles les colonsbritanniques avaient ressenti, par
purrespectdelatradition,limpétueuxbesoindesenrichir. 11
Le jeune dandy en cavale fouettait les chevaux vapeur frémissants
desalimousinerutilanteetéperonnait,àgrandrenfortd’accélérateur,
sonattelagedeferraille.Aprésent,ilétaitunmeurtrier,unepromotion
socialedontilseseraitvolontierspassé.
Il comptait sur la lenteur bernoise – mondialement connue dans
lOberland,silonpeutainsidire–pourquelesfinslimiersdelacapi
talehelvétique,danslaplusgrandeapathie,semissentàsapoursuite.
Bientôt, lesmanchettes des plus mauvais quotidiens, où quil allât, ne
manqueraientpasdeletraquerjusquauxrecoinslesplussombresdu
palace familial dans lequel il comptait se retrancher, le temps néces
saire,pourlesenquêteursetleurssupérieurs,declasserlaffaire.
Avantdesengouffrerdanscettemauditegare,ilconsidéraitlebon
heurcommeundroitfondamental,aumêmetitrequeceluiderespirer.
A présent, le principe de lordre établi était bouleversé et les choses
essentielleschamboulées,commeautantdedébrisépars,danscenau
frage où la seule notion de survie lemportait sur le vague souvenir
dunbien êtreirrémédiablementperdu. 11
Ses longs cils denfant gâté ne purent contenir plus longuement de
grosseslarmespassablementsaléesquiroulèrentsurseslèvresminces
et crispées lui rappelant les embruns regrettés de sa plage de
Cornouailles.
Sasituationlerévoltait.
Coincé dans le chambranle étroit de sa colère qui lemprisonnait
dans la double paralysie du corps et de lesprit, assiégé par le sourd
désespoir de ne jamais plus goûter à la douce lumière baignant son
existencedenanti,ilvisionnabrièvementlefilmdesonadolescence.
Collégien, il rendait régulièrement visite à son aïeul bâtisseur, ce
grand homme précédé dun œuf colonial quavait amplifié une bom
bance assidue. Celui ci le recevait dans son manoir où trônaient, à la
placedeshabituelsportraitsdancêtres,dimposantstableauxnéssous
lepinceaudunpointilliste.Contenusdansdelourdscadresdorés,sus
pendusau dessusdelescalier,lespaysagesverdoyantsdelOberland
bernoisveillaientsurlecalmedelademeureancestraleettémoignaient
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