L'exostisme indochinois dans la littérature française

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L'Exotisme indochinois dans la littérature française depuis 1860, publié en 1934 par Louis Malleret, reste un ouvrage de référence par l'ampleur de l'étude et l'originalité du point de vue choisi par l'auteur, historien, archéologue, et membre éminent de l'École française d'Extrême-Orient. Cet ouvrage est devenu introuvable, la présente édition alors présentée comme " le premier essai de synthèse historique de toutes les idées, de tous les thèmes dans les œuvres des écrivains français d'Indochine".
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336359298
Nombre de pages : 254
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L’ExoTiSME iNdochiNoiS
ome I
Louis Malleret
L’Exotisme indochinois dans la littérature française depuis 1860, L’ExoTiSME iNdochiNoiSpublié en 1934 par Louis Malleret, reste un ouvrage de référence par
l’ampleur de l’étude et l’originalité du point de vue choisi par l’auteur, dans l lIturetéra françaIse
historien, archéologue, et membre éminent de l’École française
d’e xtrême-o rient. depuI 1860 : ome I
c et ouvrage étant devenu introuvable, la présente édition permet
de redécouvrir ce qui était alors présenté comme « le premier essai
de synthèse historique de toutes les idées, de tous les thèmes dans les
œuvres des écrivains français d’indochine » et « un éloquent témoignage
en faveur de la collaboration intellectuelle des races ».
« d e tous les écrans, de tous les préjugés qui obscurcissent le regard de l’e uropéen
[…], le plus tyrannique est celui qui lui vient de la satisfaction de se savoir un
conquérant. […] L’exotisme est un fait d’origine et d’essence occidentales. il
porte en soi la trace des désirs insatisfaits, de l’avidité du savoir, de l’inquiétude
intellectuelle de l’e urope. »
Louis Malleret
Henri Copin, agrégé, docteur en littérature comparée, s’intéresse à
la représentation littéraire de l’Indochine et de l’Afrique, en situation
coloniale, ainsi qu’aux images de l’Autre et de l’Ailleurs qui en sont issues.
François Doré anime la Librairie du Siam et des Colonies, à Bangkok,
Thaïlande.
Présentation d’henri copin et François doréISBN : 978-2-343-04404-0
25 € avec la collaboration de Roger Little
ttatst
L’exotisMe indochinois
Louis Malleret
ome I
AUTREMENT MÊMES









L’EXOTISME INDOCHINOIS
DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DEPUIS 1860



COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des
établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective
contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.


« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume





Louis Malleret




L’EXOTISME INDOCHINOIS
DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DEPUIS 1860

Tome I



Présentation d’Henri Copin et François Doré
avec la collaboration de Roger Little










L’HARMATTAN






En couverture :

« Marché au bord de l’eau »
par Marcelino Truong
© Marcelino Truong, 2014

















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04404-0
EAN : 9782343044040









INTRODUCTIONS

par Henri Copin et François Doré


Ouvrages et études d’Henri Copin

L’Indochine dans la littérature française, des années vingt à 1954 :
exotisme et altérité, Paris, L’Harmattan, 1996
L’Indochine des romans, Paris et Pondichéry, Kailash, 2000
Réédition, avec la collaboration de Roger Little, de Robert Delavignette
(sous le pseudonyme de Louis Faivre), Toum, coll. Autrement Mêmes,
Paris, L’Harmattan, 2012

Contributions à :
Littératures de la Péninsule indochinoise, dir. Bernard Hue, Paris,
Karthala-AUF, 1999
Robert Delavignette, savant et politique, dir. Bernard Mouralis, Anne
Piriou, Paris, Karthala, 2004 : « Delavignette et l’émergence d’un
humanisme colonial »
Le Paris-Asie, dir. P. Blanchard, É. Deroo, Paris, La Découverte, 2004
Littérature et histoire coloniale, dir. J. Weber, Paris, Les Indes savantes,
2005 : « Pour une réévaluation du corpus »
Orient-Occident, la rencontre des religions dans la littérature moderne,
dir. Muriel Détrie, Paris, You Feng, 2007 : « Messieurs les ancêtres,
votre fils vous salue »
Les Mots de la colonisation, dir. S. Dulucq, J.-F. Klein, B. Stora,
Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008 : articles « Congaïe »,
« Nha Qué », « Pavillons Noirs »
Les Sociétés coloniales à l’âge des Empires, dir. Jean-François Klein,
Claire Laux, Paris, Ellipses, 2012 : « Sociétés coloniales au miroir de
la littérature, l’exemple impérial français »
Siksâcakr : Journal de recherche sur le Cambodge, n° 12-13
(20102011), Center for Khmer Studies, Siem Reap, Cambodge, 2013
« Sauvages et civilisés dans les vestiges d’Angkor. Quelle identité
littéraire pour le Cambodge en situation coloniale ? »
Indochine, des territoires et des hommes », dir. C. Bertrand, C. Herbelin,
J.-F. Klein, Paris, Gallimard, Musée de l’Armée, 2013 : « Le sabre et
la plume » (avec Susan Dixon) ; « Le général et le sergent »
« Le Vietnam dans la littérature française de l’époque coloniale »,
Académie des Sciences d’Outre-Mer (à paraître)
« Intermédiaires et figures des marges dans la littérature indochinoise »,
Actes du colloque Premiers entretiens d’Outre-Mer : de l’Indochine
coloniale au Vietnam actuel (20-22 mars 2014), Académie des
Sciences d’Outre-Mer (à paraître)


LOUIS MALLERET, EXPLORATEUR D’EXOTISME

Dès les premières lignes de L’Exotisme indochinois dans la
littérature française depuis 1860, Louis Malleret évoque « celui que
hante le désir d’un destin vagabond », et qui dit le regret
qu’« aujourd’hui [en 1934], en Indochine, sauf peut-être dans
quelques régions mal connues du pays moï, l’aventure a cessé
d’être possible ». La silhouette qu’il esquisse ainsi, c’est la sienne,
celle d’un aventurier vagabond des livres, dont il souligne un trait
particulier : la nostalgie de l’âge de l’exploration et de la
découverte de cette Indochine dans laquelle il a débarqué peu avant.
Lorsque paraît L’Exotisme indochinois… Malleret a trente-trois
ans, et l’on peut admirer qu’un auteur si jeune ait une si large
connaissance de cette Indochine des livres, du passé et du présent.
D’autant qu’il place cette somme d’érudition sous le signe
fondateur de l’émotion liée à la découverte des récits de la première
époque.
Ce n’est pas seulement une émotion livresque, il insiste bien,
mais d’abord et surtout une émotion sensible, celle qui naît de la
lumière indochinoise, éclatante ou voilée, et des richesses d’une
nature contrastée et plurielle, celle aussi qui est liée à la découverte
des êtres qui peuplent l’Indochine, ces « hommes à l’âme réticente
et lointaine », selon les termes de l’auteur. Elle résulte en fait des
constantes interactions entre les livres, depuis les premiers récits
jusqu’aux œuvres élaborées du roman ou de la poésie, et la réalité
d’une Indochine découverte et aimée à travers sa nature et ses
habitants avec leur histoire et leur culture. La littérature, ou plutôt
« l’interprétation littéraire », pour le citer, lui apparaît alors comme
le meilleur révélateur de toutes ces richesses croisées, aux reflets
multipliés par la rencontre d’un pays et des livres qui en traitent.
Pour autant, Malleret est-il le premier explorateur de l’exotisme
indochinois dans la littérature française ? Sans doute n’est-il ni le
seul ni le premier, mais sa situation, son projet et son approche font
que son entreprise est unique. Avec sa part de subjectivité, ses
représentations, voire ses préjugés, l’œuvre de Malleret reste
exceptionnelle, et vaut la peine d’être présentée à nouveau aux
vii lecteurs d’aujourd’hui, comme une occasion de (re)découvrir cette
belle étude, et de dégager aujourd’hui, en même temps que les
limites que peut révéler une lecture actuelle, sa richesse et son
originalité.

Les jours et les travaux

Né en 1901 à Clermont-Ferrand, historien de formation, sorti de
l’École Normale supérieure de Saint-Cloud, Malleret arrive en
Indochine, à sa demande, en 1929. Bibliothécaire de la Société des
Études indochinoises (1930-1942), il en est ensuite le secrétaire
général (1942-1949). Nommé en 1935 conservateur du Musée
Blanchard de la Brosse, qui sera ensuite le Musée national du
Vietnam, il devient membre correspondant de l’École française
d’Extrême-Orient, membre permanent en 1943, puis directeur de
cette institution prestigieuse en 1950, siégeant successivement à
Hanoï puis à Saïgon après les accords de Genève. Outre son œuvre
de valorisation des collections du Musée, il oriente son intérêt
pendant un temps vers les groupes ethniques de l’Indochine. Puis
la recherche des anciennes enceintes et citadelles de Saïgon le
conduit vers l’exploration archéologique de terrain, en
Cochinchine, dans le delta du Mékong. En sept ans, il découvre plus de
cent trente sites dans ce qu’il appelle, dans une publication, la
Cochinchine, terre inconnue. Sa plus importante découverte est
celle des vestiges de la ville d’Oc-Eo, ancien port du Fou-Nan,
d’une richesse exceptionnelle : édifices en brique et en granit,
statues brahmaniques, Bouddha de bois, bijoux d’or, objets d’étain,
sceaux indiens, cabochons iraniens, monnaies romaines, le tout
attestant une colonisation indienne et un commerce en relation
avec le monde méditerranéen, entre autres. De ces découvertes il
tire la matière d’une thèse de doctorat soutenue en 1949. En
épigraphe de son Archéologie du delta du Mékong, publiée de 1959
à 1963, Malleret inscrit ce vers (emprunté à Paul Fort) qui résume
ses découvertes :

La Terre, c’est de la boue et des gens qui passent.

La liste des quelque deux cents articles et publications qu’il
signe entre 1931 et 1969 témoigne de la diversité et la richesse de
viii ses centres d’intérêt, archéologie, histoire, arts, religions, légendes,
1ethnographie, traditions . Mais il est frappant de constater que tout
au long de ces années un même intérêt, constamment soutenu, le
tourne vers les premiers voyageurs, découvreurs, explorateurs et
aventuriers de l’Indochine. L’une de ses premières publications
s’intitule : Aux temples d’Angkor avec les voyageurs, les
romanciers et les poètes (1932). Elle suit la réédition d’une Notice sur la
vie de Pierre Poivre, qui finira Intendant des Îles de France et de
Bourbon. Pour ce héros de prédilection, Malleret nourrit une
attention et une affection singulières. Bien qu’au cours du coup de
force japonais du 9 mars 1945 et des événements qui s’ensuivent,
les précieuses notes qu’il avait accumulées à son sujet aient été
saccagées et en grande partie détruites lors d’une émeute, il réussit
à les reconstituer une fois revenu en France, en 1957, à publier un
texte inédit de Poivre (1968), sans pouvoir toutefois terminer la
biographie qu’il avait en chantier depuis ses premiers pas en
Indochine. L’un de ses derniers articles porte sur Une défense
d’éléphant sculptée ayant appartenu à Pierre Poivre (1969)…

L’aventure de L’Exotisme indochinois…

C’est dans le cadre de cet intérêt jamais démenti, à côté de
l’archéologie et de l’histoire, pour les voyageurs, aventuriers et
découvreurs, et pour les relations qu’ils produisent, que l’on peut
inscrire L’Exotisme indochinois…, publié en 1934 mais bouclé en
décembre 1932. Malleret, récemment arrivé en Indochine, tire
profit des ressources de la Bibliothèque de la Société des Études
indochinoises, qu’il réorganise comme il l’explique dans un article
publié en 1931. Elle est riche non seulement du nombre de ses
volumes, mais aussi du regroupement d’une documentation par
ailleurs dispersée, qui sert de base à l’importante synthèse qui se
2prépare et qu’il choisit d’organiser en combinant l’analyse d’une
notion littéraire avec un parcours historique. Le plan de l’ouvrage
alterne en les mêlant deux parties consacrées à l’exotisme, dans sa
variante indochinoise, passée et présente, et deux parties sur un

1 Voir Edmond Saurin, « La vie et l’œuvre de Louis Malleret (1901-1970) »,
Bulletin de la Société des Études indochinoises, XLVI, 1 (1971), p. 7-20.
2 Comme l’explique Jean Filliozat, Louis Malleret (1901-1970), Bulletin de
l’École française d’Extrême-Orient, t. 58 (1971), p. 1-15.
ix Cycle européen et un Cycle asiatique, reflets de l’évolution
chronologique qui accompagne, pour lui, la découverte littéraire du
pays et ses habitants. Cette construction permet à Malleret de
couvrir des champs très vastes, journaux, récits, documents,
romans, poésie, théâtre (très peu), tout en les situant dans une
époque et un parcours, et en aboutissant à une définition ouverte et
évolutive de son sujet qui passe de l’exotisme indochinois à
l’asiatisme littéraire, comme pour montrer la métamorphose d’une
notion en devenir, et qui reste à questionner.
Au moment où Malleret compose et rédige son livre, que l’on
peut situer entre 1930 et 1932, ce n’est plus en effet la période de
la découverte et de l’exploration dont il avoue une forme de
nostalgie. L’Indochine, unifiée administrativement depuis la fin du
siècle précédent, structurée et équipée depuis le début du siècle,
traverse une période de crises sévères dont les causes sont autant
économiques et politiques que sociales et culturelles. Des attentats,
des soulèvements, des marches de la faim, des émeutes, des
protestations contre un système de recrutement forcé vers les
plantations du Sud, des répressions implacables trahissent les
graves dysfonctionnements d’un système colonial qui ne parvient
pas à faire une place satisfaisante aux jeunes élites « indigènes »
qu’il a contribué à faire émerger et à former, pas plus qu’à une
classe paysanne qui ne bénéficie guère de la croissance, ni à
incarner de façon satisfaisante les valeurs républicaines dont il se
réclame pourtant.
Depuis la fin de la Grande Guerre, tout change dans la
représentation littéraire d’une colonie qui semble moins loin,
moins étrangère, grâce aux transports plus nombreux et plus
faciles, aux journaux illustrés et à leurs reportages, aux voyageurs,
écrivains et journalistes qui livrent leurs impressions et leurs
informations, et témoignent des évolutions en cours. L’exotisme
comme catégorie littéraire dédiée à la représentation de l’autre
eétranger et lointain, se transforme depuis le milieu du XIX siècle,
et se trouve constamment remis en question depuis que l’on ne se
contente plus des fantaisies colorées et clinquantes qui ont pu avoir
cours mais ne suffisent plus. On a donc progressivement discrédité
un exotisme dépassé, superficiel, subjectif, simplificateur, sous
l’effet conjugué de perceptions nouvelles, et d’une idéologie
coloniale qui tend à enrôler la littérature pour faire connaître les
x colonies. De façon parfois manichéenne, on rejette les fictions à la
Loti, les clichés exotiques, la pacotille à trois sous, les spectacles,
avec des figurants que l’on ne cherche pas à connaître et à
comprendre, mais plutôt à regarder pour leur bizarrerie, réputée
mystérieuse.
D’autres conceptions de l’exotisme apparaissent, celle d’un
Segalen, orientée vers la diversité des êtres et des lieux perçue
1comme une richesse, celle d’un Dorgelès identifiant dans
l’Indochine des années vingt-cinq un exotisme nouveau, né du
contraste insolite entre l’archaïsme et le modernisme, « le
palanquin et la 5CV », voire celle du Malraux de La Voie royale (1930)
détectant dans l’aventure exotique un terrain nouveau pour
l’investigation romanesque et psychologique. Ce sont trois
approches différentes, et nouvelles, de ce que l’on désigne sous un
même vocable d’exotisme. Désormais, les lieux, les êtres d’Asie
que les livres représentent ne sont plus les décors ou les figurants
d’un spectacle, mais sont envisagés comme partie prenante,
affirme-t-on, d’une Plus Grande France, ils partagent le destin
commun des membres d’un même Empire. Cette évolution
s’inscrit dans le cadre plus général d’une crise de la conscience
occidentale doutant de ses propres valeurs, au bénéfice de valeurs
asiatiques, réévaluées au point d’apparaître comme une alternative
possible. Qui peut aider les lecteurs métropolitains à connaître ces
lieux, ces êtres, ces valeurs (et non plus à s’en divertir) ? La
littérature.
Ou plutôt la littérature coloniale, genre qui se constitue peu à
peu autour de réflexions, d’essais et manifestes, qui gagne une
légitimité avec la première Histoire de la littérature coloniale en
France de Roland Lebel (1931), qui acquiert sa notoriété avec la
2création du Prix de Littérature coloniale (1921), ou les prix
décernés à ses auteurs, et se diffuse grâce à l’action de journalistes
et auteurs comme l’inlassable Pierre Mille ou Eugène Pujarniscle
avec son Philoxène ou de la littérature coloniale (1931) où il
affirme : « De toutes les propagandes, la plus efficace est la
propagande par les arts, et plus spécialement par la littérature ».

1 Roland Dorgelès, Sur la route mandarine, Albin Michel, 1925.
2 Parmi les lauréats : André Demaison, Jean Marquet, Louis Charbonneau, Roland
Lebel, Clotilde Chivas-Baron, George Groslier. Sauf Charbonneau et
Demaison, ils écrivent principalement sur l’Indochine.
xi Les débats qui agitent les théoriciens de ce genre nouveau, et
encore flou, tournent autour de quelques questions : quel est son
objet ? quelles sont les conditions nécessaires pour être considéré
comme un auteur colonial ? quelle est sa mission ? quel est son
rapport avec l’exotisme ? et avec l’idéologie coloniale ?
qu’attendent ses lecteurs ? quelle réalité faut-il restituer, est-ce « l’étude
1exacte des rapports sociaux » comme le réclame Roland Lebel ?
Parfois les débats deviennent plus incisifs encore : est-ce de la
2littérature ou un simple ersatz , et pourquoi lui adjoindre l’adjectif
« coloniale » ? les auteurs coloniaux sont-ils autre chose que « des
3vagabonds, des bachi-bouzouks, des romanciers d’aventure » ?
qu’apporte cette littérature de nouveau ? le journalisme, le
reportage, sont-ils des genres littéraires ? Car c’est une
caractéristique de cette littérature que de se prendre pour objet de réflexion et
de se construire en situant à la croisée des champs de l’esthétique
4et de l’idéologique sa vaste production sur l’Afrique, l’Orient, ou
l’Indochine.

Un corpus impressionnant

Tel est le cadre général dans lequel l’originalité de l’entreprise de
Malleret apparaît. Elle tient à quelques points. Le premier est
l’étendue impressionnante du corpus présenté, 261 auteurs, nous
dit François Doré dans sa pertinente étude qui accompagne cette
préface, beaucoup plus que tout ce qui a été publié sur le sujet.
Malleret rassemble ici des ouvrages, des auteurs, des revues, dont
bon nombre sont oubliés ou méconnus, soulignant du même coup
ce que la production indochinoise a déjà de considérable.
Le second est l’angle choisi, celui de l’étude littéraire de
l’exotisme, catégorie esthétique en débat, dont il approfondit la
composante indochinoise, plus qu’aucun autre. Si Dorgelès donne
à voir, avec sa plume de journaliste, les métamorphoses d’une

1 Roland Lebel, Histoire de la littérature coloniale en France, 1931.
2 Les Nouvelles littéraires, janvier 1939, Les Lettres et l’Empire par A. Demaison.
3 Robert Randau, en 1929.
4 Sur tous ces points, voir Denys Lombard (dir.), Rêver l’Asie, éd. de l’EHESS,
1993 ; Henri Copin, L’Indochine dans la littérature française, exotisme et
altérité, L’Harmattan, 1996 ; Bernard Hue (dir.), Henri Copin et al.,
Littératures de la Péninsule indochinoise, Karthala-AUF, 1999 ; Jacques
Weber (dir.), Littérature et Histoire coloniale, Les Indes savantes, 2003.
xii Indochine en pleine modernisation, si Pujarniscle aborde la
question de la littérature coloniale, dont il dégage la mission « de
propagande », puis les thèmes et les obstacles, Malleret, lui,
s’inscrit dans le prolongement d’ouvrages parus peu avant sur la
littérature d’Algérie ou de l’Afrique occidentale française, avec
une approche que l’on pourrait dire territoriale, qui cherche le
spécifique (indochinois), plutôt que le commun (colonial). D’où
l’attention fouillée qu’il porte aux rapports de cet exotisme avec les
pays, les paysages, les saisons, la lumière, les hommes et les
femmes, ou encore ce qu’il nomme la psychologie individuelle ou
collective, les composantes de la culture asiatique révélées par la
connaissance ethnographique naissante.
Il est ainsi conduit à évoquer, avec quelle poésie et quelle
puissance ! les sensations d’immensité libre et inquiétante de la
Haute Région et son rôle dans la naissance d’un Tonkin des
mythes, ou l’époque de la grande piraterie, de l’horreur, et des
énigmes de la cruauté, entre autres scènes surgies de la rencontre
de l’histoire, des lieux et des livres. Il dégage quelques-uns des
thèmes qui sont l’identité même de cette littérature, l’opium et ses
sortilèges, la femme avec ses mirages, la confrontation des cultures
et parfois leur fascination réciproque. S’il n’est pas le premier, il
est celui qui a cherché le plus profondément les substrats concrets
et sensibles de cet exotisme.
Enfin, et surtout, Malleret fait une distinction nette entre cet
exotisme et le fait colonial, qu’il désigne comme un obstacle au
contact des cultures :

de tous les préjugés qui obscurcissent le regard de l’Européen […], le
plus tyrannique est celui qui lui vient de la satisfaction de se savoir un
conquérant. (I, 51 ci-dessous)

Et donc, s’il rappelle qu’en Indochine « le mouvement littéraire
a obéi parfois aux doctrines de la domination coloniale », Malleret
dénonce ces poètes et romanciers principalement occupés à exalter
« la majesté du Blanc », et à célébrer dans le « splendide décor du
théâtre du monde la noblesse de sa mission ». Il dénonce le mythe
d’une « Civilisation qui ne saurait être que la blanche », préférant
plutôt célébrer dans l’exotisme la curiosité qui pousse une culture
vers une autre :
xiii L’exotisme est un fait d’origine et d’essence occidentales. Il porte en
soi la trace des désirs insatisfaits, de l’avidité du savoir, de
l’inquiétude intellectuelle de l’Europe. (I, 45)

Mieux encore, cette forme d’exotisme tend à s’incorporer les
conceptions du pays vers lequel il se tourne, à aller jusqu’à « des
provinces de plus en plus étendues de la pensée asiatique ». D’où
cette définition de l’exotisme comme une tension vers l’altérité, et

assimilation de sensations inédites, acclimatement à des manières
d’être différentes de nos habitudes natives, […] instinctif besoin de ce
qui est autre. (I, 48)

Ainsi, bien plus qu’une simple catégorie littéraire illusoire,
l’exotisme indochinois se définit pour Malleret comme

l’une des apparences du prisme aux mille facettes, dans lequel se
réfléchissent les rapports de l’Europe et de l’Asie. (ibid.)

Au fil de son étude, Malleret dévoile une part d’utopie, celle qui
rêverait d’un dialogue, voire d’une fusion, des civilisations. Il dit
en discerner les prémices à travers les œuvres indochinoises, et
surtout à travers le mouvement qui fait succéder un « cycle
européen », celui de la découverte, un « cycle asiatique », celui
d’une connaissance plus approfondie du pays, qui conduit jusqu’à
« l’asiatisme littéraire », dernier avatar de l’exotisme indochinois.
Il rejoint ainsi ces auteurs qui portèrent le même rêve, Boissière le
1premier, Pouvourville, qui signait Mat-Gioi , Français d’Asie,
Wild méditant sur les valeurs affrontées de l’Asie et de l’Occident,
2et quelques autres . On peut aujourd’hui se demander si cette
utopie ne fut pas seulement chimérique et trompeuse.
Le discours de Malleret montre parfois un écart entre les valeurs
exprimées, dont on ne saurait mettre en doute la sincérité, et un
visible européocentrisme paternaliste envers ces Jaunes encore vus
comme compliqués, enfermés dans leurs schémas de pensée,
envers ces femmes distantes, ces cultures qu’à la fois il respecte, il
admire, et dont il se demande comment elles pourront s’accorder à
celles de l’Europe. Il écrit des formules comme « l’Indochine au
sourire fermé », « l’âme enfantine », « la mentalité secrète des

1 « L’œil du jour », son nom d’initié taoïste.
2 D’autres, plus tard, reprendront cette utopie : Hougron, à sa façon dubitative.
xiv Jaunes », leur « âme complexe » ou « l’âme et ses replis subtils »,
il évoque le confucianisme et ses effets sur « une pensée ralentie,
stagnante, mesurée », il s’inquiète pour leur « énigmatique destin ».
Cette vision essentialiste est l’une des marques d’une époque, avec
ses représentations persistantes. Malleret n’y échappe pas (y
échappons-nous nous-mêmes ?), en dépit de sa connaissance du
pays, qui le séduit, malgré l’élan qui le porte vers lui, et qu’il
semble parfois retenir. Son approche reste d’abord littéraire, même
si les inquiétudes du temps font entendre leurs échos insistants, et
un peu assourdis, entre les lignes. C’est là son mérite, et bien sûr,
sa limite. Après la parution de son livre, en 1934, les événements
vont s’enchaîner, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, de façon
rapide et inéluctable… Que reste-t-il, aujourd’hui, de cet exotisme
littéraire indochinois peut-on alors se demander ?

Relire Malleret aujourd’hui

Avec ces limites, qu’une lecture actuelle rend perceptibles, le
projet explicite de Malleret reste bien de « faire aimer ce pays
divers dans ses apparences », « d’attirer l’attention sur des êtres
qui, les uns dans la boue des deltas, les autres à la lisière des
jungles, pensent comme nous » afin de « susciter entre la métropole
et sa colonie lointaine un rapprochement des intelligences et des
cœurs ». La connaissance vise ici une action, sur le réel, tout en se
voulant lucide sur les limites de ce projet. Car sa conclusion reste
mesurée, hésitante, nuancée, porteuse des doutes qu’il exprime au
terme de son entreprise :

Où est la vérité en Indochine ? […] Peut-être le rêve exotique ne nous
procure-t-il que quelques chimères plus désirables et moins distantes
que les autres ? (II, 207)

Ce jugement suspendu, cette « vérité » peut-être illusoire, nous
semblent bien résumer tout l’apport de Malleret, toute la généreuse
utopie d’un élan, exceptionnel dans sa combinaison de
connaissance, d’émotion, et de doute rationnel. À l’image sans doute de ce
qu’il éprouvait pour l’Indochine.

Henri Copin

xv

Louis Malleret

Repères biographiques :

1901 – Naissance de Louis Malleret le 28 novembre à Clermont-Ferrand,
ville où il effectue ses études de Lettres, avant d’être admis à l’École
normale supérieure de Saint-Cloud
1929 – Détaché sur sa demande en Indochine, débarque à Saïgon en
octobre
1930-1942 – Bibliothécaire à la Société des Études indochinoises, dont il
devient secrétaire général de 1942-1948. Entame des fouilles
archéologiques dans le delta du Mékong, et sur le site d’Oc-Eo
1935 – Conservateur du musée Blanchard de la Brosse, Saïgon
1936 – Membre correspondant de l’École Française d’Extrême-Orient
1943 – Membre permanent de l’École Française d’Extrême-Orient
1949 – Soutient sa thèse pour le doctorat ès-lettres, consacrée aux fouilles
archéologiques de la ville d’Oc-Eo. Nommé directeur de l’École
Française d’Extrême-Orient
1957 – Retour en France
1970 – Louis Malleret décède à Louveciennes
xvi


LOUIS MALLERET
OU LA LITTÉRATURE INDOCHINOISE EN 261 AUTEURS

Comment ne pas être admiratif devant l’ampleur du travail de
lecture auquel s’est attelé Louis Malleret pour rédiger en 1934 son
Exotisme indochinois dans la littérature française ? Le lecteur
attentif pourra reconstituer un prodigieux catalogue de 261 auteurs
et de quelque 376 titres. Environ quarante-six ans de littérature
coloniale, si l’on considère comme premier roman indochinois
L’Opium de Paul Bonnetain publié en 1886, et que Louis Malleret
a dû terminer la rédaction de sa somme publiée en 1934, vers 1932.
L’œuvre brillante reste cependant subjective, et il nous a paru
intéressant de dresser une sorte de classement des auteurs favoris
de l’écrivain, de deviner ceux qu’il n’aime pas beaucoup et
pourquoi, d’essayer de retrouver les ouvrages manquants et la
raison de leur absence, tout en sachant qu’il aurait été bien
ambitieux de sa part d’imaginer une liste exhaustive de
publications parfois confidentielles, et venant souvent de la lointaine
métropole.

1 : Les favoris

Au classement de ses favoris, Louis Malleret ne cache pas son
admiration pour ceux que l’on considère encore aujourd’hui
comme les maîtres de cette littérature, Jules Boissière, avec 60
citations, reste l’auteur préféré ; mais pas très loin derrière, on
retrouve Albert de Pouvourville/Matgioi (58 citations) et en
troisième position, Jean Marquet « le juste » (52 citations).
Derrière ce tiercé gagnant, arrive d’une manière assez
surprenante, une femme, Jeanne Leuba, l’épouse de l’archéologue
Henri Parmentier (44 citations). Juste après elle, le géologue
Jacques Deprat devenu l’écrivain Herbert Wild, qui sera cité 42
fois. Peut-être pour avoir été un des rares auteurs à mettre en scène
les habitants de la Haute-Région, qui, regrette Malleret, «
n’apparaissent […] dans les livres qu’à titre épisodique » (II, 85).
xvii Arrive ensuite un peloton serré de grands auteurs, Émile Nolly
et René Crayssac (29 citations), puis Eugène Pujarniscle (27), et
enfin le Cambodge avec George Groslier (24) et le Laos de Jean
Ajalbert (23). Plus loin, arriveront Luc Durtain (19), Paul
Bonnetain le précurseur (18), Madame Clotilde Chivas-Baron (15),
exaequo avec le Charentais Jean d’Estray. Le très bel écrivain Henry
Daguerches semble un peu injustement et pauvrement noté avec
seulement dix citations.

2 : Les grands absents

Le lecteur d’aujourd’hui sera certainement surpris de constater que
deux grands écrivains célèbres sont pratiquement absents de
l’œuvre de Malleret, Claude Farrère et André Malraux.
Claude Farrère a pourtant reçu le prix Goncourt de 1905 pour
son roman saïgonnais, Les Civilisés. Œuvre majeure et puissante,
mais qui n’est citée que deux fois par Malleret, tandis que le
recueil du même auteur, Fumée d’opium l’est lui, cinq fois.
Louis Malleret fait partie de ces vieux Indochinois qui pensent
que le livre « a fait un tort immense à notre colonie » (I, 178), en
présentant Saïgon comme « la capitale du vice et une moderne
Sodome ». Pour lui, l’écrivain dans son roman se montre « sévère »
lorsqu’il décrit la capitale du sud comme « l’asile de tous les
déclassés, des repris de justice et des rebuts dont la métropole
aurait voulu se débarrasser en les dirigeant vers une terre
maudite… Il n’a voulu retenir de la Cochinchine que la promesse
qu’elle peut offrir de blandices frelatées… »
Malleret ne cache pas son camp. Il est un universitaire colonial
et fait partie de ceux pour qui, à l’époque, la colonisation est une
grande œuvre salutaire. Ceux qui viendront la critiquer seront mal
reçus. Le message est clair.
En 1932-34, André Malraux a déjà fait publier trois romans
majeurs qui ont rapport avec l’Asie, surtout en 1930 La Voie
royale, dont l’action se situe en Indochine. Pourtant Malleret ne
citera qu’une seule fois le jeune romancier plein d’avenir, et en
précisant bien qu’à travers ce roman, « Malraux s’était efforcé de
chercher des embellissements et des excuses à sa folle équipée de
Banteai-Srei… » (I, 141). Pourtant sa brève analyse du héros « qui
refuse la vanité de son existence » est pertinente. Mais là encore, le
xviii colonial et le futur brillant archéologue en veulent au jeune
iconoclaste qui est venu troubler l’ordre établi de leur « belle
colonie ». Malleret n’a pas oublié non plus les éditoriaux
anticolonialistes du jeune écrivain parus dans les numéros de
L’Indochine puis de L’Indochine enchaînée en 1925.
La crise mondiale de 1929 aura des répercussions en Indochine,
et les premiers événements anticoloniaux éclatent l’année suivante
au Tonkin. Pour Malleret, ce sont des idées d’ailleurs, « venues le
plus souvent de la métropole avec des voyageurs. Il est singulier
que la plupart de ceux qui ont jugé la société européenne en
Indochine, ne soient pas d’authentiques coloniaux. Leurs
appréciations ont eu le privilège d’une certaine indépendance, mais aussi le
défaut d’une information viciée par sa brièveté » (I, 195). Et il cite
les noms des écrivains et journalistes voyageurs Roland Dorgelès
(7 citations), Léon Werth (4 citations), Luc Durtain (19 citations) et
Louis Roubaud (3 citations) qui vont oser venir critiquer l’ordre
colonial après leur périple indochinois.
Il semble bien sûr difficile de suivre l’auteur dans son
commentaire, mais il reflète bien l’état d’esprit de la société coloniale en
Indochine de l’époque.

3 : Les oubliés

Et l’on va retrouver cet ostracisme de Malleret pour une certaine
littérature, si l’on se penche maintenant sur la liste des ouvrages
qui auraient pu figurer dans sa « bible » et qui pourtant sont
manquants.
Pour certains, on peut comprendre qu’il n’en ait eu
connaissance que trop tard pour les inclure dans son œuvre. C’est le cas
par exemple du beau roman qui se passe en Haute-Région de
Gilbert d’Alem, Une des sept, paru à Paris en 1930.
Toujours dans la même Haute-Région, Malleret ne parle pas du
roman colonial Le Secret du sphinx, pourtant écrit en 1908 par Paul
Marabail, auteur également d’une étude géographique sur la
province de Cao-Bang.
Même chose pour Jean-Antoine Pourtier, dont le roman Mékong
paraît à Paris en 1931. L’action se situe dans le sud du Laos, pays
oh ! combien oublié des écrivains coloniaux comme le déclare
luimême Louis Malleret, « Au pays des pou sao rien, depuis Jean
xix Ajalbert et son roman Sao-van-Di [1905], n’est venu rajeunir la
littérature d’inspiration laotienne » (II, 76).
Peut-être est-ce également le cas pour l’écrivain Jean-Jacques
Neuville, qui a pourtant fait publier en 1930 son roman Trois dans
un typhon, situé entre Hanoï et Yunnanfou et en 1931, Minuit dans
la jungle, rédigé à Cho-Bô, dans le pays Muong, au bord de la
Rivière Noire.
L’amusant roman paru en 1926, Leurs petites majestés de
Maurice Larrouy (pseudonyme de René Milan), cocasse aventure
du roi du Cambodge et des femmes de son harem le long des côtes
d’Annam, a été oublié. Peut-être n’a-t-il pas été jugé suffisamment
sérieux par Malleret.
Il y a aussi le roman de Jules Cherbonnier, Madame Minh-Chau
paru en 1929, mais à Paris et chez un éditeur confidentiel qui a
peut-être échappé aux rabatteurs parisiens de l’auteur.
Certains oublis demeurent sans explications. Jacques Méry,
(pseudonyme de Bernard Bourotte) est ignoré. Pourtant son beau
roman Cavernes date de 1931 et son essai sur la vie coloniale,
Capture, de l’année précédente. Oublis d’autant plus
incompréhensibles que ces deux ouvrages ont été publiés pour l’un à Saïgon, et
pour l’autre chez NRF/Gallimard. Donc parfaitement accessibles à
Malleret.
A-t-il voulu, là encore, sanctionner l’amitié qui liait Malraux et
Bourotte ? Bien difficile à dire.
Louis Malleret n’oublie pas de consacrer un court chapitre aux
recueils de contes et légendes de l’Indochine. Il en donne une
longue liste, mais il semble que ceux rapportés par le capitaine de
l’Orza de Reichenberg en 1908, Fables, contes et récits annamites
et par Paul-Louis Hervier en 1923, Tran-Van-Pham, l’homme aux
dix jonques, aient échappé à sa vigilance.
Pour L’Homme qui perdit son âme, seul roman tonkinois au
milieu de nombreux titres chinois de Charles Pettit, paru en 1924,
est-ce son manque de sérieux et ses inexactitudes dans son tableau
des mœurs du paysan indochinois qui l’ont écarté de la liste de
Malleret ? Nous ne pouvons savoir.
Nous en arrivons alors, à une liste de livres pour lesquels nous
pouvons peut-être imaginer pourquoi Malleret a choisi de ne pas en
parler.
xx Nous avons vu ci-dessus ses réticences pour les œuvres de ces
journalistes d’enquête qui ne retirent de leur trop hâtif « tour
d’Indochine » que critiques et condamnation du système colonial et
de ses erreurs ou excès, sans jamais en décrire les aspects positifs.
Il semble évident que le binôme de Paul Monet, Les Jauniers
(1930), et d’Yvonne Schultz, Dans la griffe des jauniers (1931),
tombe dans cette catégorie. La critique faite par ces deux auteurs
du trafic de main-d’œuvre entre le Tonkin surpeuplé et mourant de
faim et la riche Cochinchine aux plantations dévoreuses de
travailleurs à bon marché, ne peut que déplaire au Louis Malleret
colonial.
Autre binôme anticolonialiste laissé délibérément de côté, celui
« entomologique » des Sauterelles, pièce de théâtre d’Émile Fabre
jouée à Paris en 1911, et de sa réponse critique par Henri
Laumonier, Les Cigales, pièce en cinq actes datée elle de 1913. La
pièce de Fabre était une attaque claire contre les hommes d’affaires
et les fonctionnaires français de l’Indochine, qui ravagent tout sur
leur passage dans la colonie. Critique savoureuse et précise, mais
sévère et qui sera très mal reçue par le public indochinois.
Signalons d’ailleurs que le bel ouvrage du même Henri Laumonier,
À l’ombre des lataniers, pourtant publié à Saïgon en 1918, a été
oublié par Malleret.
Nous en arrivons à une autre catégorie de livres, sans doute
volontairement passés sous silence par l’auteur, ceux qui
présentent la « Belle Colonie » sous une image néfaste, ou qui en
présentent des aspects peu honorables. En tête de cette catégorie
entre, bien sûr, Les Sept Fléaux du Tonkin de Pierre Dassier, paru
en 1907. Les sept fléaux étant, selon l’auteur, « l’opium, l’alcool, le
jeu, la folie et la neurasthénie, le boy et la congaye… ». Ajoutons
cependant que le lecteur d’aujourd’hui trouverait bien mièvres les
accusations de l’auteur. Mais à l’époque, ce livre fit scandale et les
coloniaux ne pardonnèrent pas à l’auteur.
Rappelons que Claude Farrère avait reçu le prix Goncourt deux
ans auparavant pour une critique sans fard du relâchement moral de
la société coloniale un peu équivalente, mais le roman de Farrère se
déroule à Saïgon et il est sans conteste d’une autre tenue littéraire
que le pamphlet maladroit de Dassier.
Faut-il inclure, pour raison d’atteinte aux bonnes mœurs, cet
oubli impardonnable de la somme de Malleret, le Petite Mousmé
xxi de Gabriel Hautemer ? Sous ce fier pseudonyme maritime, se cache
l’amiral Louis Dartige du Fournet, un des héros de la bataille des
passes de la rivière Chao Phaya au Siam en 1893. Paru en 1907 à
Paris, c’est sans doute le seul roman à notre connaissance qui
décrive la vie et les amours d’une petite « karayukisan », jeune
Japonaise que ses parents ne peuvent plus entretenir, et qui est
envoyée se prostituer dans les ports de l’Asie du Sud-Est, dans
l’espoir de réunir la petite pelote qui lui permettra de trouver un
époux à son retour au Japon. Bien qu’omniprésente dans la vie
quotidienne de ce début de la colonisation indochinoise où les
hommes doivent vivre sans femmes, si de nombreux ouvrages y
font allusion, la prostitution demeure un sujet jugé non respectable
et que l’on n’aborde parfois que sur le plan du repos du soldat et de
la « rigolade ».
Est-ce également à de prudes scrupules que l’on doit l’oubli des
Amours exotiques. Scènes de la vie en Cochinchine de Pierre
Chateaugay (1890), amours bien décevantes pour celui qui y
chercherait un divertissement scabreux.
Et puis, il nous reste encore cet interdit de Malleret pour des
romans qui présentent la colonie une fois encore sous un mauvais
jour, mais surtout qui décrivent des expériences d’expatriation aux
colonies qui se soldent par un échec et une démission du héros
devant la difficulté de s’adapter aux efforts que demande la vie
coloniale.
Deux romans décrivent bien ce renoncement, d’abord Cerisette
de Marcel Desbois en 1927. Triste histoire de l’échec d’un jeune
artiste venu plein d’espoir de la métropole et qui va voir son œuvre
et ses efforts ruinés par la jalousie et la puissance d’une
administration maçonne dont il ne fait pas partie. Et surtout, ce
lamentable essai des jeunes mariés Miremont, dans La Fausse
Vocation d’Henry Bouquet, paru à Hanoï en 1929. Le choléra, les
typhons, tout se liguera pour les obliger à rentrer en France : « Sous
des dehors trop brillants, cette vie coloniale cache des réalités trop
pénibles. L’insalubrité du climat est toujours menaçante, mais il y a
autre chose contre laquelle je ne vois pas de lutte possible,
l’insurmontable ennui ». Non, il n’est pas possible de faire une
quelconque publicité à une œuvre aussi négative à l’égard de notre
belle Indochine ! C’est sans doute ce qu’a dû penser Louis Malleret
en refermant ce livre.
xxii Est-il nécessaire d’ajouter que le livre de Louis Malleret
demeure encore aujourd’hui la somme incontournable pour qui
s’intéresse à la littérature coloniale ? Les quelques oublis que nous
nous sommes attaché à retrouver, ne peuvent faire oublier la
richesse et l’intelligence de ce que l’on considère comme une
« bible ».
Et s’il on en veut encore une preuve, peut-on imaginer que
jamais un spécialiste contemporain de cette littérature n’a osé
poursuivre l’œuvre du maître et rédigé une suite, qui couvrirait les
années 1935 à 1954. La peur du ridicule d’une cruelle comparaison
a certainement découragé toutes les initiatives.

François Doré


Liste des auteurs et ouvrages cités dans cet article

Alem, Gilbert d’, L’Une des sept : roman annamite, Paris, Albin Michel,
1930
Bonnetain, Paul, L’Opium, Paris, G. Charpentier, 1886
Bouquet, Henry, La Fausse Vocation : roman indochinois, Hanoï, IDEO,
1929
Chateaugay, Pierre, Amours exotiques : scènes de la vie en Cochinchine,
Paris, Léopold Cerf, 1890
Cherbonnier, Jules, Madame Minh-Châu !, Paris, Jouve, 1929
Dassier, Pierre, Les Sept Fléaux du Tonkin. Mœurs européennes d’Hanoï,
Paris, Louis Theuveny, 1907
Desbois, Marcel, Cerisette : roman d’Indochine, Paris, Eugène Figuière,
1927
Fabre, Émile, Les Sauterelles : pièce en cinq actes, L’Illustration théâtrale,
30 décembre 1911
Farrère, Claude, Fumée d’opium, Paris, Société littéraire d’édition, 1904
–, –, Les Civilisés, Paris, Ollendorff, 1905
Hautemer, Gabriel, Petite Mousmé, Paris, Plon-Nourrit, 1907
Hervier, Paul-Louis, Tran-Van-Pham : l’homme aux dix jonques. Légendes
d’Annam, Arcachon, Georges Servant, 1923
Larrouy, Maurice, Leurs petites majestés, Paris, Éditions de France, 1926
Laumonier, Henri, À l’ombre des lataniers, Saïgon, C. Ardin, 1918
Malraux, André, La Voie royale, Paris, Bernard Grasset, 1930
Marabail, Paul, Le Secret du sphinx : roman colonial, Paris, Alphonse
Lemerre, 1908
Méry, Jacques, Capture (essai), Saïgon, Extrême-Asie, 1927
xxiii –, –, Cavernes, Paris, NRF/Gallimard, 1931
Monet, Paul, Les Jauniers : histoire vraie, Paris, NRF/Gallimard, 1930
Neuville, Jean-Jacques, Trois dans un typhon, Paris, Fasquelle, 1930
–, –, Minuit dans la jungle, Paris, Alphonse Lemerre, 1931
Orza de Reichenberg, Cap. de l’, Fables, contes et récits annamites,
Rouen, J. Girieud, 1908
Pettit, Charles, L’Homme qui perdit son âme : roman tonkinois, Paris,
Ernest Flammarion, 1924
Pourtier, Jean-Antoine, Mékong, Paris, Bernard Grasset, 1931
Schultz, Yvonne, Dans la griffe des jauniers, Paris, Plon, 1931
xxiv

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