L'Homme est-il un animal politique ?

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Le compartimentage disciplinaire hérité du XIXe siècle pousse à opposer les intentions esthétiques de la littérature au chemin vers la vérité que serait la philosophie. Cette opposition nie la possibilité d'une philosophie littéraire tant que, réduite à un dogme, elle n'est pas critiquée. Ce livre, plutôt que d'opposer la littérature et la philosophie, raconte ce qui les rapproche en prenant un thème qui leur est commun, celui de la misanthropie.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336363462
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Tayeb Ainseba
L’Homme est-il un animal politique ?
eLe compartimentage disciplinaire hérité du xix siècle, qui est
désormais le propre de notre culture, pousse souvent à opposer
les intentions esthétiques de la littérature au chemin vers la vérité
que serait la philosophie. Cette opposition nie la possibilité d’une
philosophie littéraire tant que, réduite à un dogme, elle n’est pas
critiquée. L’Homme
Ce livre, plutôt que d’opposer la littérature et la philosophie, raconte
ce qui les rapproche en prenant un thème qui leur est commun, celui
de la misanthropie. Mais puisqu’il s’agit de philosophie, cet ouvrage
ne s’arrête pas à la dénition traditionnelle de la misanthropie, telle est-il un
qu’on peut par exemple la trouver représentée sur scène, dans le
théâtre de la misanthropie. Le Timon de Shakespeare ou l’Alceste de
Molière n’ayant qu’un pouvoir politique restreint ne représentent pas
véritablement de danger pour l’humanité. Ce sont des misanthropes animal
passifs. Le théâtre ayant livré un concept de misanthropie incomplet
pousse à se tourner vers la littérature dystopique et la littérature
concentrationnaire, pour faire émerger des misanthropes qui auraient
les moyens de leur haine de l’humanité, des misanthropes actifs. politique
Tous les hommes appartiennent, sont, ont une culture ; la misanthropie
hait les hommes, la misanthropie hait la culture. Ce livre se veut une
auscultation de la misanthropie dans son versant misologique,
c’està-dire pensée en tant que haine de la Kultur (culture collective) et
haine de la Bildung (culture personnelle). ?
Physique de la misanthropie, entre littérature et philosophieDocteur en littérature comparée, Tayeb Ainseba est aussi diplômé en
philosophie et en F.L.E. (Français langue étrangère). Il a enseigné la
philosophie et la littérature dans le secondaire, notamment en Z.E.P.
(Zone d’éducation prioritaire). Il prépare une seconde thèse, en
sciences politiques, intitulée La littérature politique de la misologie.
iSBN : 978-2-343-04870-3
30 €
f
Tayeb Ainseba
L’Homme est-il un animal politique ?















































L’Homme est-il un animal
politique ?

Physique de la misanthropie, entre littérature et
philosophie




















Tayeb Ainseba






























L’Homme est-il un animal
politique ?

Physique de la misanthropie, entre littérature et
philosophie

























































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04870-3
EAN : 9782343048703













REMERCIEMENTS

Que soient ici remerciés M. F.
Monneyron qui a suivi ce projet pendant quatre
années, M. J. Thomas qui a été d’une aide précieuse et
de manière générale tous mes enseignants et étudiants
passés, présents, à venir.

















À Magalie et à Inès,



















« Il est évident que l'homme est un animal politique. »
Aristote, Politiques.
























« C’est que je crois étranger,
que les choses humaines sont lamentables et
déplorables et qu’il n’est aucune d’elles qui
ne soit périssable. Et c’est pourquoi je plains
les hommes et pleure sur eux. Je ne pense pas
que les choses présentes soient dignes
d’intérêt, mais je crains que les choses à venir
ne soient tout à fait déplorables, car je pense
aux conflagrations et au malheur de
l’univers. »
1Héraclite par Lucien de Samosate .



« Je ne croyais plus que
l’honneur de ma race méritât d’être ménagé. »
2J. Swift .



« - Ça ne peut pas être des
hommes, a dit un type avec la même lenteur.»
3R. Antelme .




1. Lucien, Philosophes à vendre cité dans J.-P. Dumont, Les Présocratiques, Paris,
Gallimard, 1988, p. 187.
2. J. Swift, Gulliver’s Travels (Les Voyages de Gulliver, 1721), trad. É. Pons, Paris,
Gallimard, 1976 (« Folio Classique »), p. 340.
3. R. Antelme, L’Espèce humaine, Paris, Gallimard, 1947 (Coll. « Tel »), p. 103.













PRÉSENTATION DU CORPUS.



Œuvres CLASSIFICATION Œuvres CLASSIFICATION
théâtrales GÉNÉRIQUE romanesques GÉNÉRIQUE
TRADITIONNELLE TRADITIONNELLE



Tragédie grecque ESCHYLE HUXLEY
Roman anglais Prométhée enchaîné Brave New
World dystopique




Comédie grecque de la Roman italien MÉNANDRE LEVI
Néa autobiographique Le Dyscolos Se questo è
un uomo



SHAKESPEARE Tragédie ANTELME Roman français
élisabéthaine autobiographique Timon of Athens L’Espèce
humaine



MOLIÈRE Tragicomédie ORWELL Roman anglais
française dystopique Le Misanthrope 1984
classique



GRIBOÏEDOV BRADBURY Roman américain
Du Malheur d’avoir Comédie russe Fahrenheit dystopique
de l’esprit 451



HOFMANNSTHAL Comédie allemande BORDAGE Roman français
L’Homme difficile Ceux qui uchronique
sauront




15
















































INTRODUCTION

Cette étude veut objectiver ce qui est d’abord un sentiment, chercher « la
4matière d’une idée », modéliser la figure du misanthrope, ses conditions de
possibilité, ses déterminismes à partir des textes littéraires afin,
éventuellement, d’en tirer toutes les conséquences logiques sur le plan de la
pratique misanthropique – et non sur le Devenir de la misanthropie même si
rien n’empêche de proposer des intuitions ou des hypothèses pour donner du
jeu à la théorie, l’évaluer. La forme de cette étude est à la fois inductive et
déductive ; inductive parce qu’elle part de textes particuliers pour fonder un
concept de misanthropie, déductive parce qu’elle part d’une définition
générale de la misanthropie pour étoffer son contenu, la particulariser à
travers l’expérience de la littérature.

QU’EST-CE QUE L’HOMME ?

La question « qu’est-ce que l’Homme ? » qui est selon Kant tout le
programme de la philosophie couve aussi celle de la littérature. La
misanthropie offre un point de vue original quant à la définition de
l’Homme ; elle a prétention à dire ce qu’il est, ce qu’il devrait être, ce qu’il
n’est pas - « Homo sum ; humani nihil a me alienum puto » [« Je suis un
homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m'est étranger », Térence,
L'Héautontimorouménos [Le Bourreau de soi-même], v. 77]. Le misanthrope
(actif ou passif) a un concept d’humanité à délivrer. L’humanité et la
misanthropie, dans la littérature, peuvent se penser par degré ; au bas de
l’échelle, un misanthrope passif et sanguin rage contre l’humanité en mots ;
en haut, le misanthrope actif cherche le degré zéro de l’humanité en acte.
À quoi reconnaît-on un Homme ? À son style. Mais encore à ce qu’il est
le fruit de plusieurs livres, et qu’il sache lire, écrire, compter n’importe pas ;
certains illettrés vivent sous le Code Civil sans l’avoir lu ou connaissent par
cœur une fable ou la fatiha car il leur aura suffit de l’entendre, de la
mémoriser et si avoir de la mémoire contribue grandement à l’intelligence, à
la philosophie, au banquet (la littérature est le banquet de la vie), savoir
mémoriser ne suffit pas à faire l’intelligence d’un Homme. Être éclairé, c’est
s’offrir la possibilité de changements de point de vue et de perspectives. La
lumière ne se jette pas dans une seule direction. Du livre lu au livre
5directement téléchargeable dans l’esprit , le livre est humain, la culture est
une célébration de l’Humanité, elle est le contenu suprême du concept
d’humanité et de citoyenneté. Est humain qui a besoin de miroir, est humain
ce qui se perd quand il n’a pas de miroir ; la Kultur (culture humaine) est le
miroir de l’Humanité. Qui veut briser l’humanité doit briser ce miroir,

4 . E. Zamiatine, Nous autres, note 20, op. cit., p. 114.
5. L’un des principes de l’univers de Matrix (Andy et Larry Wachowski, 1999).
17


l’abêtir sans quoi sa misanthropie sera seulement passive ; l’inculture, la
6« guerre d’anéantissement contre la culture » est dans la brisure entre
l’humanité et ses traditions, sa créativité (misanthropie active). La littérature
et la philosophie des peuples déterminent leur humanité et c’est dans ces
formes de culture que l’humanité donne vraiment (c’est-à-dire sans rien
attendre en retour) quand elle les enseigne. Enseigner la littérature et la
philosophie est don sans attente de contre-don, lire de la littérature ou de la
philosophie est réception sans possibilité de rendre/rembourser qui nous a
donné.

HISTOIRE-GÉOGRAPHIE.

La profonde ignorance dans laquelle nous sommes des époques qui nous
ont précédées nous empêche de vivre avec l’esprit et le cœur d’un courtisan
assistant en ce jour de juin 1666 à une pièce qui ne nous est pas d’abord
dédiée. Nous ne comprenons rien aux époques passées, parce qu’elles sont
passées ; leur langage, leurs mythes, leurs idéologies sont dépassées pour
nous et si nous ne pouvons vivre de corps l’expérience du passé, il nous reste
des témoignages, les écrivains sont pour nous - universitaires, lecteurs,
autodidactes - les martyrs, les témoins de l’humanité. Malheureusement pour
le chercheur en quête d’universalité, la misanthropie s’avère changeante à
travers le temps, et chaque pays n’a pas les siens publiés, d’abord parce que
la production philosophico-littéraire libre n’est point encouragée partout.
Mais que les misanthropes des quatre vents n’aient point été publiés ne
signifie pas qu’ils n’existent pas – nul n’est tenu de penser que nous
Humains sommes tous faits pour frayer en société. Le thème de la haine
ainsi que son Histoire en Occident semblent bien homogènes ; basiquement,
la haine est ce qui détruit, elle est puissance de chaos, tempête néantisante.
La géographie de la haine se dissémine partout où l’on trouve des Hommes
et des êtres vivants qui « cherchent l’agréable et fuient le nuisible », pas ce
qui est nuisible en soi nécessairement, ce que l’être selon sa conformation,
son histoire, l’histoire de sa sensibilité interprètent comme tel. La
misanthropie appartient plus aux sciences de la culture qu’aux sciences de la
nature. Il y a une histoire de la haine, il y a une histoire de la misanthropie
parce que même dans les sociétés dites holistes, comme l’Athènes antique où
la solitude et le rejet de la philia (entendue comme amour de la « patrie » et
des concitoyens, celle qui fait émettre un « non » par Socrate à Criton quand
7il propose au maître de s’évader de prison ) sont tenues comme une
aberration politique, une monstruosité sociologique et zoologique, naquirent

6. P. Jourde, « La guerre contre l’esprit » dans C’est la culture qu’on assassine,
Paris, Balland, 2011, p. 40.
7. Voir Platon, Phédon dans Œuvres Complètes par L. Brisson, Paris, Flammarion,
2008.
18


des Héraclite et des Timon et ils connurent les joies des grandes villes et les
vices des citadins. La misanthropie naît en ville, c’est ce que nous apprend
l’hypothèse philosophique, soit une sorte de conte, du bon sauvage qui lui,
sans être nécessairement philanthrope, s’abstient au moins d’être
misanthrope.
Le cadre géographique du corpus va de l’Athènes de Cnémon à la
Versailles uchronique de Pierre Bordage, du Paris royal de la monarchie de
droit divin d’Alceste à la London de l’Océania, de la London-Athènes de
Shakespeare à la Pologne philanthrope façon hitlérienne de Levi, de la
Vienne à l’esprit français du XIXe siècle à la London arrosée de soma de
l’auteur des Portes de la perception. Les grandes actions de la misanthropie
sont liées aux capitales du monde, c’est vrai pour la misanthropie passive et
pour la misanthropie active.


LA MISANTHROPIE AU THÉÂTRE.

La misanthropie a fait florès au théâtre, mais elle existe dans les mythes,
dans la tragédie grecque, dans les textes religieux, dans les romans, elle a
aussi forte notoriété en philosophie. La misanthropie s’est trouvée enfermée
au théâtre et par suite à l’Université, on en parle là beaucoup, moins à la
radio ou à la télévision - même en temps de crise économique planétaire et
de déclin de l’occident. Ce n’est pas un hasard de l’Histoire : au théâtre
immortel des classiques l’on peut parler un peu plus fort que dans le monde
qui change et qui va (vers sa destruction finale ?) et c’est la vocation de
l’Université, parasite sophistiqué, de reprendre pour elle, pour s’y greffer, les
penser, les analyser, les classer, les comparer, les faire dialoguer les œuvres
majeures des sociétés ainsi que leurs variations dans le temps. Un autre
argument explique les silences sur la misanthropie (une forme de silence
sinon de déni de l’Être) : la haine est un mot rendu tabou par les vapeurs
religieuses qui l’entourent ; elle est née sous satanique étoile,
hainedestruction, haine du seigneur des mouches, Belzébuth-Belzébul… Le nom
est à taire, l’Ennemi est celui qui ne doit pas être nommé – c’est pourquoi on
l’appelle Ennemi et non pas par son petit nom – Satan, Iblis, etc., il est l’un
des premiers experts en misanthropie active et toute misanthropie émane de
lui qui en est le père, ennemi de Dieu et des Hommes, ennemi de Dieu et
donc ennemi des Hommes. Diaboliquement, la misanthropie est une
méthode pour vaincre le monde ordonné de Dieu ; si elle ne dit pas son nom
8chez Huxley, Levi, Antelme, etc., le Diable ne donne pas toujours le sien , il
opère sous couvert d’anonymat.

8. « On ne compte plus Melkor parmi les Valar et son nom n’est pas prononcé sur la
Terre. » (J. R. R. Tolkien, The Silmarillion (Le Silmarillion), trad. P. Alien, Paris,
Christian Bourgeois, 1978 (Coll. « Pocket »), p. 26.)
19


L’on voit la misanthropie au théâtre, on applaudit Alceste le bilieux et
l’hématologie (la science de ce que véhicule le sang) du XVIIe siècle et sa
terminologie sont celles de Hippocrate et de Gallien. Si les Grecs regardent
d’un drôle d’œil le solitaire, le solitaire qui parle, versifie, crie sa haine des
Hommes et de leurs lois, c’est qu’ils savent qu’un tel Homme armé de
pouvoir(s) réduirait en cendre la Cité, nous pouvons dire aujourd’hui
9l’Humanité - le monde mondialisé est notre Athènes . Il ne faut pas non plus
oublier que haïr Athènes, c’est haïr la Déesse qui la baptisa. Paradoxalement,
la misanthropie a une voix au théâtre parce que le misanthrope ne veut ni se
montrer ni parler. Or par l’imagination du dramaturge, le misanthrope est
bien obligé d’être là où on le place, sur la scène, quelque part, dans le coin
d’où viennent des voix d’Hommes qu’il aimerait, bon sang, ne pas entendre.
Sur scène : il ne veut pas se montrer, on le voit ; il voudrait se taire, on le
contraint à parler ; il quitte Athènes et l’on vient lui en parler ; plus il
s’entête à vouloir la fuir, plus l’Humanité semble s’être liguée entière contre
lui ; en dernier recours, il ne lui reste plus qu’à maudire le ventre des villes,
les concentrations humaines. L’effet comique, comme toujours, est un peu
méchant : l’on se gausse de voir un être humain que l’on sait vouloir être
ailleurs, partout où il n’y a pas de ses congénères impromptus, ennuyants,
veules, fats, etc.. Comment la misanthropie s’écrit-elle quand, ayant bravé
un de ses premiers principes, à savoir se tenir éloignée du monde, elle décide
d’entrer en communication verbale et non verbale avec lui ? Le misanthrope
est le bouffon et le faire-valoir des sociétés qui aiment rire librement ; le
bouffon parce qu’il frise le fantastique à désirer s’extirper de l’étrange
nécessité qui nous a tous placés bon an, mal an en intel-ligence, situation de
commerces, les uns avec les autres, pour l’éternité, tant que l’Humanité dure,
- le faire-valoir parce qu’il est la preuve de ce que nous sommes en état de
dépendance, soudés les uns aux autres, irrémédiablement. Mais l’Humanité
n’est pas faite pour durer.


ANIMALISATION.

Quand il a affaire au genre homo, le misanthrope y va de ces noms
d’animaux, « cafards », « rats », « loups », ce bestiaire sera analysé plus
avant. À lire les romans du Nouveau Monde (Huxley), du nazisme (Levi,

9 . Sur la haine des lois propre au misanthrope, voir par exemple : « je [Nemo] ne
suis pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J’ai rompu avec la société tout
entière pour des raisons que moi seul j’ai le droit d’apprécier. Je n’obéis donc point
à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi. » J. Verne, Vingt
mille lieues sous les mers, Paris, Hetzel, 1966 (« Bibliothèque d’éducation et de
récréation »), p. 96.
20


Antelme), du totalitarisme total (Orwell), etc., la misanthropie n’est plus la
misanthropie tapageuse, enfantine, contradictoire, irrationnelle, passionnelle,
maladive que l’on voyait à la scène ; la misanthropie romanesque présente à
la lecture des misanthropes discrets mais actifs, calculateurs ayant placé leur
intérêt au centre de leur vie, immoraux et logiques en fonction de leur
système ; leur rationalité, leur mainmise sur la techné, sur l’industrie de la
10culture même forment dangers, Margitès psychopathe , les misanthropes de
romans ont résolu le destin humain. À la fin, Alceste s’en allait ; ici, dans le
roman, la misanthropie dynamique se montre d’une activité incessante, elle
est à ses fourneaux ; si elle est cachée, plane sa présence ; si elle sort de
l’ombre, du confus des représentations pour devenir une pensée miroir
claire, cette workaholic est toujours, sans frein mais avec raison,
monstrueuse par quelques aspects, plus monstrueuse que la misanthropie
passive. La misanthropie passive vogue au gré des passions, la misanthropie
active hait le hasard ; haïssant les x des inconnues, elle souhaite le « Y peut
11rien t’arriver » - « L’idéal, c’est clair, sera atteint lorsque rien n’arrivera
12plus ». Dans ce contexte, le soma (A. Huxley) ou le LPK (I. Levin) et
l’absence de livres servent à amoindrir l’humaine imprévisibilité. Alceste n’a
pas le pouvoir de vampirisation de Big Brother. Dans tous les cas (au théâtre
et dans le roman, chez les classiques comme dans la littérature dite
populaire), l’écriture romanesque de la misanthropie expose une écriture de
l’animalisation de l’Homme. La misanthropie n’est-elle pas la forme de
pensée et d’activité qui réduit l’Homme à l’état de bête, dans des clapiers
avec des épluchures ? Alceste n’a pas le bras long, une manière de
compenser est de bien parler et de parler haut, il n’a pas le pouvoir d’affamer
des populations, de les réduire par là à l’illettrisme, de les condamner à la
mort par un retournement d’ « humeur », il ne peut contrôler leur pullulation
par copulation. Timon n’a pas les clefs de la salle 101 orwellienne.
Tout texte littéraire sur la misanthropie est philosophique quand il avance
les causes qui ont conduit tel personnage à devenir misanthrope. De fait
chaque œuvre du corpus philosophe, intellectualise en plus de donner dans
l’image, le visuel, le sensitif, l’imaginaire. Il semble que dans le cas des
romans d’idées, la détermination « d’idées » l’emporte dans les oreilles de
notre siècle démocratique, égalitaire, jouisseur. Si les écrivains se mettent à
penser, que nous diront-ils encore de ce que n’a pas théorisé, thésaurisé la
philosophie de Horatio ? Il y a pourtant une esthétique de la misanthropie,
même dans un roman à idées qui revient sur le préjugé des démocraties,
celui de leur possible existence historique. Comment y aurait-il démocratie

10. « si Margitès savait beaucoup de choses, il savait mal tout ce qu’il savait. »
(Platon, Second Alcibiade (trad. L. Brisson) dans Œuvres complètes, op. cit., p. 56).
11. Sur la haine du hasard, voir ce thème récurent chez Zamiatine (Nous autres, note
2, op. cit.).
12. Ibid., p. 35.
21


là où l’on meurt de faim ? À chercher ses épluchures pour survivre, l’on n’a
guère de temps à consacrer à la culture de soi (Bildung), à la construction de
son esprit, au souci de l’âme, à la philanthropie qui commence par soi. Une
stratégie de la misanthropie active, inconnue de la misanthropie de salon,
consiste à passer à l’acte, à agir : à maintenir l’Homme à l’état de bœuf, et
l’Humanité à celui de bétail. Pour ce faire, les misanthropes de romans ont
divers techniques et outils, dont au premier chef le verbe, les mots qui
13sortent de l’Usine Musicale de Zamiatine , des machines hypnopédiques de
14Huxley, du télécran d’Orwell, du téléord ou d’UniOrd chez Levin ). Ils
maîtrisent le logos qu’ils veulent limiter et limité chez les masses, ce qui est
une manière de leur couper la langue, de les réduire à un stade pré-humain.


DU MAL.

La littérature de la misanthropie qui est aussi une philosophie est une
métaphysique qui a répondu à la question : le mal cessera-t-il un jour ? Le
mal peut-il avoir une fin chez les Hommes ? Le mal est conceptualisé,
c’està-dire qu’à travers les œuvres diverses l’on trouve trace de perspectives
communes, d’invariants au concept de misanthropie. Quelles perspectives ?
Celle du nombre. Les livres sur la misanthropie active sont écrits en langage
mathématique : le misanthrope de roman est actif et touche pour les blesser
ou les tuer en masse des membres nombreux de l’Humanité, le misanthrope
de théâtre fait pleurer les dames qui l’entourent, se bat avec qui vient à sa
rencontre mais son champ d’action est extrêmement restreint quand il s’agit
d’aller au-delà du « je hais » pour devenir un : « j’applique ma haine ». Ici se
recoupent les passions (les sentiments), la morale, la politique, le sentiment
du moi et la misanthropie romanesque a les moyens de sa passion. Le
pouvoir de la misanthropie dans le roman est d’amoindrir le potentiel
humain qui se cache en chaque être, et ce pouvoir lui échappe, la dépasse car
l’Humanité est essentiellement cultivée, héritière de la culture de ses pères et
à l’heure de la mort, par exemple, ses mythes lui sont chers. Levi se souvient
de Dante, il récite et apprend à certains de ses camarades de camp quelques
morceaux choisis de La Divine Comédie ; du côté d’Antelme, on chante
« Heureux qui comme Ulysse ». La culture est ce qui reste quand on n’a plus
rien, la culture est notre peau d’homme, ce qui reste de nous quand le
réfrigérateur est vide, quand la politique est le règne de l’intérêt particulier,
quand, arrivé à Auschwitz, un SS dépouille de ses biens l’Homme mis à nu,
la Bildung est ce qui demeure quand la vie biologique est seul luxe. C’est

13. Ibid., op. cit., p. 18.
14. I. Levin, This Perfect Day (Un Bonheur insoutenable), trad. F. Straschitz, Paris,
J’ai lu, 1970, p. 9 et p. 11.
22


ainsi que nous comprenons les mots de Galadriel : « Car ces choses vous
15sont données pour servir quand tout le reste fera défaut. »
Les auteurs du corpus sont des Hommes et pour l’être, leur univers
culturel, religieux, littéraires, philosophiques les ont imprégnés d’une
possibilité de la fin de l’humanité, possibilité qui est le lieu d’une sensation
esthétique, le soulagement d’être enfin débarrassé de toutes ces affaires
humaines qui nous pèsent à tous par quelques côtés. Notre univers culturel
permet de fantasmer la fin d’encombrants bipèdes. Robinson Crusoe est un
misanthrope de théâtre qui a réussi, il a gagné son île, il est seul là-bas et dès
qu’il croise un autre être humain, c’est pour en faire son factotum. Vivant là
où la société ne peut venir le chercher, « libre dans la plus rigoureuse
16acception du mot, hors d’atteinte », Nemo est un autre exemple de
misanthrope plus ou moins passif abouti. Si l’on s’en tient à Molière, l’on ne
peut pas saisir le schéma intégral de la misanthropie. Les misanthropes du
eXX , par la techné, ont un pouvoir infini sur les vies humaines, un pouvoir
tel que les pharaons et autres fous couronnés qui se prenaient pour des Dieux
n’en purent rêver.
Que peut-on gagner à confronter Ménandre-Cnémon et Jean-Bordage ?
Timon et Winston ? Alceste et les SS de Levi et d’Antelme ? Hans Bühl et
Huxley ? Un éclairage sur la question du mal mais le passage, la transition,
la comparaison du théâtre et du roman ne vont pas de soi ; et que dire du
nœud exposé non exhaustivement, plus haut entre littérature et philosophie !
Les programmes narratifs des auteurs divergent ; la précision, la
profondeur du style, les jeux de mots, les audaces prises avec le langage
commun, les « osons » brandis à la face de la pensée traditionnelle, des pères
et de l’Histoire de la Raison (l’Histoire des Livres) divergent chez chacun de
nos auteurs mais ce qui nous intéresse, au-delà des contingences
géographiques, c’est l’emploi commun qu’ils font des mots, de tournures de
phrases, de symboles, d’imaginaires, de représentations, d’idées. Notre
affaire sera ici le langage et l’idée misanthropes qui disent de l’humanité
qu’elle est le mal suprême : le mal est relationnel.


POLITIQUE DE LA MISANTHROPIE.

« Il [le misanthrope] est théâtral par tant d’aspects qu’on ne l’imagine pas
ailleurs que sur une scène. Il pose tant de questions que les plus grands
auteurs, Shakespeare, Molière et bien d’autres, n’ont pas rendu
17complètement compte de la profondeur de son personnage. » Les

15. Tolkien, The Lord of the Rings, (trad. F. Ledoux), Paris, Christian Bourgeois
Éditeur, 2002 (Coll. « Folio Junior »), p. 653.
16. J. Verne, Vingt mille lieues sous les mers, op. cit., p. 96.
17. É. Rallo-Ditche, Le Misanthrope dans l’imaginaire européen, op. cit., p. 11.
23


épaisseurs de la misanthropie non reconnues dans le théâtre de la
misanthropie pourront certainement émerger hors le théâtre, là où l’on a plus
le temps de dire les choses, de les signifier : dans le roman. Si le théâtre de la
misanthropie pèche, c’est – hormis dans le cas d’Eschyle – dans sa non
distinction entre misanthropie passive (extrémisme psychologique) et
misanthropie active (extrémisme politique). Les misanthropes mythiques,
religieux, fantastiques, les misanthropes d’État sont bien terrifiants à côté de
ceux que proposent le théâtre ; les Timon, Cnémon, Alceste, etc., les croiser,
c’est se gâcher une belle journée, cependant à bien les suivre, on n’est pas
18censé les trouver : ces asociaux songent à la montagne , au désert écarté,
aux lointains vides, aux terres sauvages où les voisins n’existent pas, les
misanthropes passifs ne sont franchement pas dangereux politiquement
parlant, à peine inquiétants ; isolés mentalement, ces éternels célibataires
rêvent de « se planquer », la société-adversité leur est une plaie comme ces
semblants de paranoïaque sont une plaie à eux-mêmes. Peut-on guérir de
soi ? La question - non neutre - demande à savoir si la misanthropie passive
est une maladie et si maladie il y a encore chez les misanthropes actifs.
En s’intéressant à la question médicale, la misanthropie est sortie du
théâtre : elle est toujours nécessairement politique, jeu d’au moins deux, à
bien y regarder, elle émane aussi des relations amoureuses, de
l’insatisfaction devant le monde et le cours de l’Histoire de l’Humanité, on la
trouve sous forme à peine voilée dans des rapports médicaux sur la
19psychologie des enfants , dans la misandrie, dans la misogynie dont elle est
une forme spécialisée ; les statistiques littéraires en font surtout une
détermination – un nœud – de la virilité : en littérature, en philosophie, au
cinéma, dans l’univers du jeu vidéo (dans lequel sont déjà apparues des
formes littéraires élaborées qui émeuvent, inspirent ou poussent à l’acte –
tels les bons romans), durant l’Histoire humaine, les misanthropes sont plus
mâles que femelles comme plus adultes qu’enfants. Et puisqu’il faut ici
éclairer le champ de l’étiologie de la misanthropie, j’étudierai la question de
la diététique misanthropique – rien n’est plus tangible dans le corpus que
cette matérialité de ce que les misanthropes mettent ou enlèvent de la
bouche. Alceste est bien nerveux, Hans Bühl ne ferait pas de mal à une
mouche, l’un et l’autre n’ont qu’un pouvoir politique moindre, ce qui paraît
clair dans le premier cas, moins dans l’autre qui occupe une place à la
chambre d’Autriche – mais on est obligé de le supplier pour qu’il y parle. Ne
20désirant même pas les charges d’État qu’Arsinoé vient lui proposer ,

18 . L.-F. Delisle de la Drévetière, Timon le misanthrope, comédie en trois actes
(représentée le 2 janvier 1722), Paris, Briasson, 1732, p. 7.
19. H. Buten, Burt (Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué), trad. J.-P. Carasso, Paris,
Éd. du Seuil, 1981, p. 61.
20. Molière, Le Misanthrope dans Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, 2010
(« Bibliothèque de la Pléiade »), p. 695.
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Alceste possède un pouvoir d’action politique extrêmement limité. Sortir la
misanthropie du théâtre, la ramener dans le champ politique semble avoir été
projeté par Beaumarchais :

« Figaro : (…) Mais, feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce
qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce
qu’on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir souvent pour
grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des
plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ;
jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des
traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la
pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique où
je meure !
Le Comte : Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !
Figaro : La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un
21peu germaines, en fasse qui voudra ! « J’aime mieux ma mie, ô gué ! »
22comme dit la chanson du bon roi. »

Une citation du Misanthrope de Molière après une définition de la
politique, voilà qui ouvre des voies. Que vient faire la chanson d’Alceste
après une harangue contre la politique ? Alceste chante pour prôner le logos
simple contre le poème plein d’affiquets d’Oronte. La politique du mal est
celle qui produit de belles phrases qui restent sans effet, des phrases
inauthentiques qui obéissent à une logique du brouillage, Orwell s’en
souviendra en son temps. Retenons que Figaro s’appuie sur la littérature
pour déterminer la politique de son époque.
Alceste n’a-t-il pas de pouvoir politique ? Qui n’en aura pas qui parle et
se fait écouter ? Toute personne qui parle et se fait écouter, pour inter-agir
avec son environnement social doit l’impacter par les mots - a minima -
qu’elle emploie – c’est la leçon platonicienne de laquelle découle tous les
totalitarismes, ce qui ne signifie pas que la leçon est mauvaise, soit
pédagogiquement inintéressante. Il n’en reste pas moins que le salon de
Célimène à côté des continents du monde d’Orwell ou des califats de
Bordage est socio-politiquement mince, la misanthropie active appelle plus
d’étendues.






21. Molière, Le Misanthrope, op. cit., p. 663-664.
22. Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, Paris, Larousse, 2006, (Coll. « Petits
classiques Larousse »), p. 151.
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PRÉLIMINAIRES LITTÉRAIRES

DES TITRES DU CORPUS.

Quelles attentes avons-nous en découvrant les titres d’un corpus ayant
trait à la misanthropie ? Deux titres exposent des noms : Prométhée enchaîné
(personnage mythique) et Timon d’Athènes (personnage historique) – deux
personnages éponymes. Trois titres mentionnent des caractères : Le Bourru,
Le Misanthrope, L’Homme difficile – trois personnages imaginaires qui
évoquent des travers ou des caractères moraux. Un titre vaut comme vérité
générale : Le Malheur d’avoir de l’esprit. Un titre est signe d’intertextualité :
23Brave New world (Le Meilleur des Mondes) , titre qui désigne un lieu, il
figure aussi une antiphrase. Deux titres ont à voir avec le concept
d’universalité : Si c’est un Homme et L’Espèce humaine (ces titres désignent
la condition humaine). Deux titres se veulent prémonitoires : 1984 (le titre
désigne une époque) et Ceux qui sauront. Enfin un titre renvoie à une
température : Fahrenheit 451 (le titre désigne la température à laquelle brûle
le papier).
Mais on peut encore diviser en catégories plus générales : six titres
théâtraux renvoient à des personnes, à de l’individuel quand six titres
romanesques font état de problèmes de masse, de destins collectifs. De cette
différenciation entre singulier et universel, le roman misanthropique serait
déjà plus philosophique que le théâtre portant le même thème.


REMARQUES SUR LES TITRES.

Cinq titres appellent une certaine culture de la part du lecteur : Prométhée
enchaîné, Timon d’Athènes, Le Meilleur des Mondes, 1984, Fahrenheit 451.
Certains titres appellent le nom d’auteur à cause de titres existant : le Timon
de Lucien n’est pas celui de Shakespeare, le Prométhée d’Eschyle n’est pas
le Prométhée de Percy Bysshe Shelley (1792-1822). Certains titres donnent
déjà des indications sur la dynamique de l’action et sont comme le signe
d’une impatience de dire : Prométhée enchaîné, Le Malheur d’avoir de
l’esprit, L’Homme difficile, Le Meilleur des Mondes, Si c’est un Homme,
Ceux qui sauront. Certains titres offrent un commentaire métatextuel sur la
moralité que leurs œuvres proposeront : Le Malheur d’avoir de l’esprit,
Ceux qui sauront. Cinq titres attirent le lecteur par leur aspect

23. « How many goodly créatures are there here ! / How beauteous mankind is ! O
brave New World ! / That has such people dans't ! » (W. Shakespeare, Tempest, V, 1
cité dans Huxley, Brave New World (Le Meilleur des mondes), trad. J. Castier, Plon,
1932, p. 5).
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philosophique : Le Malheur d’avoir de l’esprit, Le Meilleur des Mondes, Si
c’est un Homme, L’Espèce humaine, Ceux qui sauront.


GENRES ET ROMANS.

Le corpus est composé de nombreux genres, il englobe des ouvrages d’où
émane une « littérature de la misanthropie ». Rassembler des œuvres dans la
perspective d’une étude par thème pose le problème des genres, de leurs
spécificités au sein du monde littéraire mais aussi au sein du
problèmehorizon : la littérature est-elle philosophie ? Et de son pendant : la
philosophie est-elle littérature ? Peut-on, à partir d’œuvres traitant de la
misanthropie, trouver la norme qui saisit dans un même monde littérature et ? Étudier les romans de la misanthropie dans la perspective
d’une étude de littérature comparée ne revient pas à étudier ces romans pour
eux-mêmes, ou à étudier leur place dans la bibliographie des auteurs qui les
ont commis, ou encore à étudier la littérature d’une certaine époque, même
s’il est vrai que le corpus est concentré pour l’essentiel sur des romans du
XXe siècle.
Peu importe que de nouveaux romans sur la misanthropie soient demain
publiés, ce que nous espérons, à partir du corpus choisi, c’est en tirer les
grandes lignes, la structure, le squelette, les étapes obligées, bref des lois qui
s’appliquent en tout temps dès lors que l’on traite de la misanthropie ; ce
décryptage de codes disséminés tendant à l’universel est précisément un des
premiers travaux du philosophe et du littéraire. « Tendre à l’universel » et
non pas « être universel » parce que le théâtre de la misanthropie rappelle
par exemple que jusqu’à Hofmannsthal, tout lecteur et/ou théoricien ou
chercheur auraient pu être tentés d’inférer du caractère misanthrope une
facilité pour la nervosité, un penchant à tout casser, une violence inhérente,
or Hans Bühl est fort calme, doux comme un agneau. Tous les misanthropes
rencontrés ont beau avoir été agressifs, l’on n’en déduira pas pourtant que
tout misanthrope est énergiquement échauffé de nature.
Les romans de la misanthropie appartiennent au genre romanesque qui se
décline lui-même en espèces : « roman dystopique », « roman
autobiographique », « roman uchronique ». Rapprocher l’œuvre de Levi de
celle d’Orwell ou celle d’Antelme de celle de Bordage ne va pas de soi.
Primo, chaque œuvre est unique et si 1984 attire l’être du lecteur, l’affecte,
lui donne à penser, ce n’est pas nécessairement et simplement parce que
cette œuvre est un roman. Secundo, mettre sur le même plan des œuvres de
fiction et des œuvres relatant des faits qui se sont réellement produits serait
synonyme de folie, synonyme d’absence de jugement distinctif s’il ne
s’agissait pas de saisir les instants où ces œuvres se croisent, partagent,
communient. Cette manière d’étudier est d’autant plus complexe qu’elle
soulève des questions fortement chargées affectivement, celles de
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l’holocauste par exemple. Mais Levi ou Antelme, quand ils écrivent, se
réfèrent bien à un code, une façon de faire qui les précède dans le temps, à
savoir la forme-roman ; ils lui empruntent notamment l’art de parler en
dehors de la langue commune, la forme papier, l’étalement dans le temps de
péripéties successives, la cohérence interne que doit avoir ce type d’œuvre.
Toute œuvre, par la forme qu’elle revêt, entrerait donc de fait dans un genre
qu’il s’agirait de repérer ; malheureusement les choses ne sont pas si faciles
et il est aujourd’hui tout à fait certain que les grandes œuvres, pour toucher à
tous les genres, ne sont la propriété d’aucun genre en particulier. Difficile en
effet de ranger Le Misanthrope de Molière sans le moindre doute, sans
malaise dans le genre comédie. De cette impossibilité d’emboîter ceci dans
cela s’auto-engendre le grand œuvre, le chef d’œuvre qui résiste à toute
taxinomie. En portant au jour une œuvre qui puiserait dans l’ancien pour
créer du nouveau, l’auteur entrerait dans le cercle fermé de la grande
littérature, celle que l’on oppose à la littérature populaire. Cette appellation
de « littérature populaire » n’est pas sans équivoque, elle est le nom donné
par des théoriciens qui cherchent à séparer les œuvres classiques, celles qui
peuvent le devenir et celles que l’Histoire de la Littérature oubliera. Savoir
ce qui reste et ce qui s’en va est aujourd’hui l’affaire des universitaires, les
catégories de l’Homme du commun ne sont pas celles du théoricien de la
littérature, le lecteur lambda attend certainement que son imagination soit
sollicitée, que telle œuvre le transporte ailleurs ou lui donne une grille de
lecture de notre monde, encore plus ou moins consciemment espère-t-il
trouver des modèles à qui s’identifier et à travers lesquels il pourra faire
évoluer plus ou moins consciemment sa sensibilité, son intellect, sa
spiritualité. Ainsi qui est bien disposé trouvera même à puiser de la
philosophie dans les romans à l’eau de rose, même si tel auteur de la
collection Arlequin est moins un technicien du verbe que Balzac ou
Huysmans. Nous rejoignons ici Cathos-Molière : « En effet, il y a manière
de faire sentir aux auditeurs les beautés d’un ouvrage, et les choses ne valent
24que ce qu’on les fait valoir. » Comme le signale Lipovetsky, l’ère
post25moderne recherche le nouveau pour le nouveau . Chercher le nouveau en
littérature est-ce une marque de scientificité ou est-ce plutôt le signe que
l’esprit du temps, le Zeitgeist, a pénétré les théories des théoriciens de la
littérature ? L’appellation « littérature populaire » couve en son sein une
forme de mépris à caractère scientifique, certainement idéologique : une
œuvre sans pour autant jouer, combiner les mots comme nulle autre avant
elle, peut soulever des hordes de sentiments, faire se lever le soleil en pleine
nuit, transformer le lointain en prochain, créer des mondes, etc., toute chose
qui relève de l’esthétique mais que les théoriciens de la littérature, sous

24. Molière, Les Précieuses ridicules (1659) dans Œuvres complètes, t. 1, op. cit., p.
21.
25. G. Lipovetsky, L’Ère du vide, Paris, Gallimard, 1983, p. 115 à 117.
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