La Vallée des Magiciens

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Cette histoire médiévale représente une parabole philosophique, imprégnée clairement de l'esprit soufi, qui aborde de grands sujets moraux et sociaux : la quête de soi et du sens de la vie, la lutte intérieure entre le bien et le mal, l'antagonisme pouvoir-individu, la force toute-puissante et purifiante de l'amour. La Vallée des Magiciens y représente ce monde spirituel de justice, de bonté de miséricorde, d'amour et de bonheur auquel l'être humain aspire tout au long de sa vie, parfois sans même s'en rendre compte.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 16
EAN13 : 9782336357409
Nombre de pages : 202
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LA VALLée des M Agiciens Kamal Abdulla
c ette histoire médiévale représente une parabole philosophique,
imprégnée clairement de l’esprit souf, qui aborde de grands sujets
moraux et sociaux : la quête de soi et du sens de la vie, la lutte
intérieure entre le bien et le mal, l’antagonisme pouvoir-individu,
la force toute-puissante et purifante de l’amour. La Vallée des
Magiciens y représente ce monde spirituel de justice, de bonté, de
miséricorde, d’amour et de bonheur auquel l’être humain aspire tout La Va LLée au long de sa vie, parfois sans même s’en rendre compte.
c e roman, insolite comme toutes les autres œuvres de l’auteur, des Magiciens
nous plonge dans un monde magique, où, grâce au talent de l’écrivain,
s’estompent les frontières entre le réel et l’irréel, le passé et l’actuel.
La Vallée des Magiciens avec sa c olline invisible, Ag d erviche (le
Magicien Blanc) et s eyyah ainsi que l’esprit de Memmedgoulou
apparaissent aussi réels que la caravane et la ville fondant dans
la neige avec Karavanbachi (le chef caravanier), Hadjé Ibrahim,
Memmedgoulou de son vivant et le Chah.
La Vallée des Magiciens, paru initialement en Azerbaïdjan en
2006, est la troisième œuvre de l’écrivain azerbaïdjanais Kamal
Abdulla publiée en France.
Écrivain, linguiste, poète, dramaturge, critique littéraire,
recteur et professeur de l’université slave de Bakou,
académicien, docteur en philologie, Kamal Abdulla est
un des littéraires, chercheurs et personnalités publiques
les plus connus de l’Azerbaïdjan. Son roman-épopée Le
Manuscrit inachevé, traduit et publié dans plusieurs pays
d’Europe et d’Amérique et présenté il y a quelques années au Prix Nobel, lui
vaut la plus grande renommée littéraire et lui apporte une reconnaissance
internationale. En France, cette œuvre a été publiée par L’Harmattan en
2005 et en 2013.
Traduction de daniel Rottenberg
Illustration de couverture : caravane,
Sahara, Maroc © CC Bachmont
ISBN : 978-2-343-04353-1
19 € Lettres d’Azerbaïdjan
LETTRES_AZERBAIDJAN_ABDULLA_15_VALLEE-MAGICIENS_V2.indd 1 10/09/14 22:52:11
Kamal Abdulla
LA VALLée des M Agiciens








La Vallée des Magiciens



Lettres d’Azerbaïdjan

Cette collection rassemble des œuvres littéraires classiques
ou contemporaines traduites de l'azerbaïdjanais ou
directement rédigées en langue française.



Kamal Abdulla



La Vallée des Magiciens

Roman








Traduction de Daniel Rottenberg






























































du même auteur
chez le même éditeur



La Vallée des Magiciens, 2014.
Le Manuscrit inachevé (2e édition), 2013.
Parlons azerbaïdjanais (avec Michel Malherbe), 2008.
Le Manuscrit inachevé (1e édition), 2005.
























































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04353-1
EAN : 9782343043531













Chacun possède sa vallée des magiciens
et chacun, tout au long de sa vie,
se trouve à sa recherche,
parfois sans même s'en rendre compte.

Cette œuvre est dédiée à tous ceux qui sont en quête
de leur vallée des magiciens...


PRÉFACE


Rédiger la préface d’un ouvrage dont on est soi-même le
traducteur peut s’avérer un exercice périlleux, voire même
présomptueux. Cela implique en effet que le traducteur
considère son travail comme exact et fidèle à l’œuvre
originale. C'est toutefois avec plaisir que je me suis chargé de
cette tâche pour La Vallée des Magiciens, en menant ainsi
réellement à son terme la démarche entamée il y a déjà deux
ans, lorsque j’ai accepté l’honneur de traduire l’un des
ouvrages de Kamal Abdulla.

Observé à travers le prisme de mon parcours personnel,
Kamal Abdulla est un universitaire de renom, spécialiste en
philologie des langues turques et grand analyste de l'oeuvre
épique célèbre et emblématique du patrimoine littéraire turc,
Kitab-i Dede Korkut. Il est permis de penser que ce récit et
l’esprit de la littérature classique du monde turc en général
sont parmi les sources fondamentales dont s’inspire l’auteur
dans la composition de ses œuvres. Car en effet le champ
des compétences de Kamal Abdulla, depuis 2000 recteur de
l’Université slave de Bakou, ne se limite pas au seul domaine
scientifique et universitaire. Kamal bey, ainsi que l’on peut
l’appeler avec respect et sympathie, est également un écrivain
prolifique occupant une place importante dans la littérature
post-soviétique de l’Azerbaïdjan, l’une des 15 républiques de
feu l’URSS, devenue indépendante en 1991. Il est l’auteur de
pièces de théâtre et de romans parmi lesquels Le Manuscrit
inachevé a notamment rencontré un grand succès qui lui a
valu d’être traduit en plus de dix langues dont le français. En
France, c’est déjà l’Harmattan qui en fut l’éditeur en 2005 et
qui l’a réédité en 2013. Kamal bey est également co-auteur,
9 avec Michel Malherbe, de l’ouvrage Parlons azerbaïdjanais,
publié la première fois en 2008, par la même maison
d’édition. Comme j'étais initialement formé au turc de
Turquie, dont l’azerbaïdjanais est, il est vrai, relativement
proche – ce sont probablement les langues « turciques » qui
sont les plus proches –, j'ai souvent eu recours à ce livre dans
mon travail de traduction de cet autre roman de Kamal bey,
La Vallée des Magiciens. Postérieur au Manuscrit inachevé et
initialement demeuré quelque peu « dans l’ombre » du succès
remporté par cet ouvrage, ce récit illustre, lui aussi, la
connaissance intime et profonde que possède l’auteur de
l’esprit philosophique oriental et particulièrement de la
mystique soufie, grande inspiratrice de nombreuses œuvres,
poèmes, récits et autres mesnévis, de ce patrimoine prolifique
et encore, il faut le reconnaître, trop méconnu en Occident.

Les thèmes du roman sont ceux qui agitent l’être humain
depuis la nuit des temps : cette oscillation permanente entre
le réel et l’imaginaire ; l’espoir, dans bien des cultures, que la
cruauté de la vie terrestre peut être remplacée par un
réconfort dans l’au-delà ; le rêve d’un recours au surnaturel
pour comprendre, affronter et résoudre les tourments du
réel.

Mais il offre également une leçon morale : la vengeance,
inclination naturelle de tout individu meurtri et bafoué dans
sa propre chair, dans sa propre existence ou indirectement
dans son passé familial, n’apporte aucune réelle jouissance et
ne fait que répéter et propager le malheur en barrant
toujours plus la voie vers ce à quoi l’individu aspire
justement en permanence, la quête du bonheur. La
vengeance n’est pas la justice, elle n’est qu’une réaction
barbare en réponse à la barbarie. Sa vanité et sa totale
absence de fondement sont d’autant plus marquées
lorsqu’elle cherche à frapper les descendants de ceux dont
on voudrait se venger. Voilà une question qui ne cesse de se
10 poser tout au long de l’Histoire de l’humanité : peut-on tenir
des individus pour responsables des actes de ceux qui les ont
précédés ? La réponse que nous donne l’auteur dans son
ouvrage est claire.

Comme le titre du roman en donne d’emblée le ton, le récit
met en scène des personnages qui vont faire appel à la magie
afin de trouver la réponse aux questions douloureuses qui
leur interdisent le bonheur et trouver enfin le repos dans la
réalité de leur existence. Inutile, me semble-t-il, de donner ici
plus de détails sur la nature et l’identité des personnages ni
sur l’intrigue elle-même, au-delà de quelques indications
simples. Six, voire sept personnages essentiels animent le
récit.

Le héros au premier plan est le Chef caravanier,
Karvanbachi, accompagné de son fidèle adjoint, confident et
homme à tout faire, Hadjé Ibrahim, un eunuque admiratif de
son maître. Le Chah, monarque despotique d’un État se
situant quelque part en Orient dans le monde turc et à une
époque lointaine, est un autre des personnages principaux.
En réalité, il est question de deux Chahs, le fils et le père,
puisque le récit oscille en permanence entre le passé et le
présent, tout comme il le fait aussi entre le réel et le
surnaturel.

L’autre personnage « hiératique » de l’histoire est le bourreau
Memmedgoulou, serviteur dévoué du chah-père, tout
comme l’est d’ailleurs Karvanbachi du chah-fils.
Memmedgoulou représente à nos yeux le « pivot » de
l’intrigue, personnage ambigu, à la fois attachant et terrifiant,
cherchant vainement à se purifier, dans son zèle à accomplir
son office sanglant et la quasi-jouissance qu’il en éprouve,
des exactions dont il s’est montré coupable dans le passé. Il
est également au centre du récit, car il constitue en quelque
sorte le personnage emblématique de cette interpénétration
11 constante entre réel et surnaturel, l’un des principaux
ressorts dramatiques du roman. Car les deux autres
personnages de premier plan, Seyyah le Mage et son maître
spirituel Ag Derviche, habitant désormais l’au-delà, sont
bien eux-mêmes issus du réel.

La Vallée des magiciens nous transporte ainsi dans un récit très
vivant où interviennent tous les grands constituants
classiques de l’existence humaine : l’amour et la haine, la
guerre et la paix, la vengeance et le pardon, la quête du
bonheur et du repos de l’âme, d’une certaine « pureté », et de
la vérité, qui n’est souvent pas ce que l’on nous donne à
croire. Kamal Abdulla nous offre une histoire empreinte de
mysticisme et de spiritualité, sans occulter une sensualité
bien charnelle et réelle ; et c’est probablement l’un des
aspects qui en fait une œuvre fortement inspirée de soufisme
jusqu’au caractère universel de son message : l’individu, tout
à sa recherche de plaisir, de satisfactions, d’épanouissement
dans notre monde matériel et concret, doit-il pour autant
méconnaître son aspiration, en réalité si naturelle, à cette
part de rêve, d’idéal qui lui est tout aussi essentielle ; et
renoncer ainsi à cette quête de spiritualité, de transcendance
et finalement, bien sûr, à cette incessante quête de soi ? Cette
démarche, la seule qui puisse peut-être nous conduire à la
découverte de notre véritable richesse, n’est-elle pas le
chemin menant au vrai bonheur, autant qu’à la justice et au
bien ? C’est en nous posant ces questions que l’auteur nous
livre ici probablement une leçon d’humanisme.

Au passage, il n’omet pas d’évoquer les querelles, l’injustice
et l’arbitraire qui minent aussi parfois « l’establishment »
religieux. Certains pourront considérer ces thèmes comme
fort rebattus et convenus. La littérature d’Orient comme
d’Occident regorge certes de récits d’amour, de vengeance,
de violence, de despotisme et de clémence. Mais Kamal bey
anime ici ces thèmes essentiels en nous transportant dans
12 une histoire séduisante et touchante, au sein d’un décor
imprégné d’authenticité, même si l’époque n’en est pas
précisée, et dans un style parfois empreint de poésie. De
quoi tenir sans doute le lecteur, volontiers ému par endroits,
en haleine jusqu’au dénouement.

Daniel Rottenberg


S’il avait tendu la main, il les aurait touchées. Karvanbachi
admirait de nouveau le semis d’étoiles fantasques et lasses
juste au-dessus de lui. Après un moment il tourna la tête et
observa alors tout autour de la caravane où chacun avec ses
mulets, ses chameaux, ses chevaux, s’était ménagé un endroit
pour la nuit. La lourde respiration de la caravane s’enfonçait
dans le silence nocturne. Parfois, affalés ici et là et blottis l’un
contre l’autre sur le sol desséché, certains des chameaux
ruminaient, l’un ou l’autre des chevaux hennissait ; de
quelque part un peu plus au loin parvenait aux oreilles de
façon étrange ce qui devait être l’aboiement d’un chien ou le
hurlement d’un loup. Rien d’autre n’était susceptible de
rompre ce silence parfait. Çà et là, des feux crépitaient et, tel
le soleil épuisé de fatigue, se réduisaient en cendres ; les
chameaux avachis et tapis l’un contre l’autre demeuraient
immobiles comme autant de pierres couvertes de mousse ;
ainsi que les chevaux, les mulets… Ainsi passait la nuit et se
reposait là, à cet endroit, la caravane - une grande caravane
d’ailleurs… avec ses bêtes, ses domestiques, ses chameliers,
ses esclaves…

********

Le chemin parcouru avait été long et fatigant, on serait
bientôt au pays ; Karvanbachi le percevait rien que par la
couleur familière et lentement changeante de la terre durcie
par le gel. Ils seraient bientôt arrivés sur le sol du pays,
Inchallah, et la peur des brigands disparaîtrait. Mais pour
l’heure, fut-ce faiblement, cette peur se décomposant comme
15 un corps abandonné dans la steppe se faisait encore sentir.
Du coin de l’œil, il observa avec satisfaction et attention les
ombres allongées qui, depuis l’autre extrémité du
campement, s’approchaient en braillant : c’était les guetteurs.
Il les connaissait bien tous les trois, leur faisait confiance, il
n’y avait là rien à redire. Après les avoir éprouvés au pays de
mille et une manières il les avait acceptés dans sa propre
caravane.
Les guetteurs s’approchèrent sans montrer s’ils le
reconnaissaient ou non et l’homme à leur tête
conformément à la règle lui demanda le mot de passe de la
nuit. Tout en songeant en lui-même « Que ferais-tu si je ne le
savais pas ? » il répondit d’une voix forte : « Horizon
écarlate ». Les guetteurs passèrent leur chemin et se
fondirent dans l’obscurité de la nuit.
Chaque nuit avait son mot de passe ; tôt chaque matin le
plus fidèle des hommes de Karvanbachi, Hadjé Ibrahim
Agha, l’inventait et le diffusait aux voyageurs de la caravane ;
seuls ces derniers le connaissaient, tout autre qu’eux ne
possédait pas le mot de passe de la nuit ; c’est de cette façon
que la caravane s’employait à se protéger sur les trajets longs
et inquiétants. Il était très important de se préserver des
brigands, des voleurs et des pillards. Ce n’était pas une
plaisanterie ; la caravane était une belle femme couverte de
joyaux et le plus important était qu’elle serait tout d’abord
elle-même jetée aux pieds du souverain d’Orient, après quoi
ce qui serait à vendre serait apporté au bazar, et les biens
commandés, à leurs propriétaires...
Qui saurait combien de fois il avait déjà conduit une telle
caravane. Voyager aurait été doucement inscrit dans son
destin en légers caractères. À la maison, son épouse, son fils
unique, ses domestiques et servantes, grandissaient,
prenaient de l’âge, vieillissaient, mais lui ne changeait pas. On
aurait cru qu'une force étrange, un courant lui avait donné
sept vies et le maintenait en pleine forme.Il ne vieillissait, ni
ne s’affaiblissait aucunement. Il avait un objectif suprême,
16 un auguste secret, peut-être était-il ainsi pour cela avant tout,
ou non, peut-être pas ; il n’avait encore pu le comprendre.
Il ne voulut plus s’en soucier. Karvanbachi entra dans sa
tente. De quelque part, comme s’il émergeait du fond de
cette obscurité vide Hadjé Ibrahim Agha surgit et le suivit
prestement dans la tente. Hadjé avait la barbe rousse, et cette
rousseur semblait commencer à se discerner par instants.
« Cela doit faire un mois que l’eau n’a pas touché son
visage, » se dit Karvanbachi ; « si seulement nous parvenions
rapidement au bout de notre route, si nous retrouvions nos
vignes et nos vergers, sans quoi ces malheureux seront
éreintés… », songea-t-il avec tristesse ; il saisit une bougie
dans un coin, l’alluma avec un briquet et en fixa l’extrémité
sur un plateau.
Une lumière timide, inconstante parvint à l’intérieur de la
tente, des ombres s’y projetaient. Karvanbachi fixa d’un
regard attristé et plein d’interrogation le visage de Hadjé
Ibrahim Agha, comme pour demander « qu’y a-t-il, que
veux-tu ? »
Hadjé Ibrahim Agha sentit son cœur s’emballer :
- Me voici, mon Maître… Je ne peux trouver de repos.
Sous peu, dès que nous aurons franchi ce col en face, de
l’autre côté s’ouvrira la vallée…
- Je le sais bien, voudrais-tu m’apprendre le chemin ?
- Non, mon Maître, non ! Je sais que toi aussi tu es las
d'attendre. Cette affaire s’achèvera bientôt, Inchallah… J'ai
pensé que tu aurais peut-être besoin de moi que pourrais-je
faire pour toi ?! Voudrais-tu que je te masse les pieds ?…
- Non, Ibrahim Agha. Va toi aussi te reposer un peu.
Aujourd’hui nous nous sommes très fatigués. - Karvanbachi
plissa les yeux. – Qu’en penses-tu, toi ; se pourrait-il qu’ils
n’y soient pas dans cette vallée ?
- Non, mon Maître, c’est impossible. Ils sont toujours là.
Mais le nôtre, je ne sais pas. J’ai bon espoir, mais... Comment
le savoir ?... Ils sont d'habitude tout au long de la vallée.
17 C’est leur travail, si personne ne vient les chercher, ne leur
trouve quelque chose à faire…
- C’est pour bientôt… Par Allah, pourvu que celui qu’il
nous faut soit parmi eux.
- Il le sera, il le sera… Sois tranquille, ne te fais pas de
souci. Notre espoir est en ce Dieu unique, protecteur de
l’univers.
- Amen. Très bien, va, va. Je voudrais aussi dormir un
peu, si j’y parviens.
Ibrahim Agha se retira à reculons de la chaleur de la tente
et sortit dans le froid du désert. Le désert étincelait. Était-ce
la lumière de chacune des étoiles qui parvenait au sol ? En
tous cas il faisait clair partout comme en plein jour. Une voix
aiguë, déchirante, pleine de tristesse, plaintive, émanait du
fond de cette clarté. Hadjé Ibrahim Agha se retourna,
regarda autour de lui ; sur la droite près de la tente, le
chamelier Nazar Ali était couché, recroquevillé contre le
flanc du chameau nommé Houppé, affalé au sol ; Ibrahim
Agha se ménagea aussi un endroit sur l’autre flanc, prit une
pièce de kilim sur le dos du chameau, l’étendit par terre,
piétina le sol sec pour le ramollir et s’allongea dessus. Il se
tourna et se retourna, assouplit encore sa place, mais il
essaya beau, ses yeux ne purent trouver le sommeil.
Observant ainsi les étoiles capricieuses et lasses dans le ciel,
il demeura, pensif.

********

La vallée dont Ibrahim Agha avait parlé un peu plus tôt à
Karvanbachi, et dont il avait dit - « Nous y arriverons dans
peu de temps, après le passage de ce col, elle s’étend depuis
la base verdoyante de la Colline Invisible » - était dénommée
Vallée des Magiciens. En fait, elle partait, en descendant, du
pied de la colline dite Colline Invisible située au bout de la
Passe du Serpent. La vallée avait reçu ce nom, car partout
l’on croyait que de célèbres magiciens étaient venus de tous
18 les coins de la planète, de l’Orient jusqu’à l’Occident, afin de
s’y installer et d’en faire leur demeure. Pourquoi avaient-ils
choisi cet endroit ? Personne ne le savait. Quant aux
magiciens eux-mêmes, ils n’en disaient mot. Le long de la
vallée, on ne voyait que les magiciens ; seuls ou en petits
groupes, ils se retrouvaient et se promenaient ici et là, ou
parlaient en agitant les mains et les bras, ou encore restaient
immobiles et silencieux. La route passant par la vallée et
menant au pays était leur principale source de vie. Ils
comptaient sur les offrandes pour accomplissement de
voeux et les dons des passants. Cela leur suffisait pour vivre.
Parfois, l’un des passants emmenait un magicien pour
bénéficier de ses pouvoirs magiques ; il avait foi en leur
assistance exceptionnelle pour parvenir à ses fins. Puis, après
avoir accompli son sortilège, le magicien retournait chez lui,
dans la Vallée des Magiciens ; il ne pouvait souffler qu’une
fois parvenu au pied d’un rocher à moitié enfoncée dans le
sol, dont l’autre moitié affleurait, et que lui seul pouvait
remarquer. Mais il y avait une règle : chacun avait sa part de
ce qu’un seul avait gagné. Il était impossible pour le magicien
à son retour de ne pas partager avec les autres ; ce qu’ils
mangeaient et buvaient ne faisait qu’un ; leurs soucis et leurs
préoccupations ne faisaient qu’un ; leurs déplacements, leurs
conversations, leurs silences ne faisaient qu’un. Chaque
magicien pouvait se retirer durant la journée pour une ou
deux heures et demeurer totalement seul entre les rochers ou
derrière les taillis épars,hauts comme des arbres. On appelait
ce moment l’instant de solitude. Il s’agissait pour eux d’un
moment sacré, d'un espace où aucun des autres magiciens
n’oserait rentrer, c’était l’instant de l’interdit, l’instant tabou.
Pendant ce temps le magicien était seul à savoir ce qu’il
faisait ou ne faisait pas. Il se parlait à lui-même mais dans
une langue que personne ne connaissait ; il s’interrogeait et
répondait à ses propres questions, là encore dans un langage
inconnu de tous. Cependant, une fois, l’un des magiciens
avait révélé, dans un coup de colère, le secret de cet
19

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