La vie se moque d'être aigre-douce

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La vie, qui se moque d'être aigre-douce, sait qu'elle sera vécue. Elle, qui s'en fout de sa saveur, sait qu'elle sera bue jusqu'à la lie. Qu'elle soit une acide réalité pour un horoscopiste déjanté, ou bien une résurrection tropicale pour une machine en Chine, qu'elle soit soudain saumâtre pour un vieux fou soignant sa déraison par la démence, la vie ne demande qu'à être savourée par les gourmands d'elle.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 25
EAN13 : 9782336358239
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Béatrice Ammera Mendo
LA VIE SE MOQUE D’ÊTRE AIGRE-DOUCE
La vie, qui se moque d’être aigre-douce, sait qu’elle sera vécue.
Elle, qui s’en fout de sa saveur, sait qu’elle sera bue jusqu’à la lie. LA VIE SE MOQUE Qu’elle soit une acide réalité pour un horoscopiste déjanté, ou bien
une résurrection tropicale pour une machine de Chine, qu’elle
soit soudain saumâtre pour un vieux fou soignant sa déraison D’ÊTRE
par la démence, ou encore routine brisée par les rêves indécents
d’un mari, qu’elle soit mort et vie encore trop imbriquées, AIGRE-DOUCEou enfn qu’elle soit folle et inspirée pour une qui s’arroge le privilège
de l’insanité, la vie ne demande qu’à être savourée par les
gourmands d’elle. Recueil de nouvelles
Faites la fne bouche devant le goût de votre vie, et vous
mourrez afamés de votre vie. Seule la mort doit se rassasier
de la vie, mais nous, jamais.
Née le 30 décembre 1973, diplômée en philologie romane
et en sciences sociales, Béatrice Ammera Mendo est
une fonctionnaire fantasque, qui afrme son goût pour le
vaudeville et le burlesque, parce que la vie est une pilule
douce-amère qui passe mieux ainsi.
ISBN : 978-2-343-03948-0
Lettres camerounaises
16 €
LA VIE SE MOQUE D’ÊTRE AIGRE-DOUCE Béatrice Ammera Mendo






La vie se moque
d’être aigre-douce

Lettres camerounaises
Collection dirigée par Gérard-Marie Messina


La collection Lettres camerounaises présente l’avantage du
positionnement international d’une parole autochtone
camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen
d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du
Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en
plus regardante.
Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des
richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire
propre, la collection Lettres camerounaises s’intéresse
particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en
matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses
multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que
la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente
la conception de la vision stratégique.


Déjà parus

Gabiel TAGNE, Cellule, 2014.
OPIC SAINT CAMILLE, Un cœur n’aime qu’une seule fois, 2014.
Rabiatou NJOYA, Les cloches du prédateur. Œuvres variées,
2014.
Emmanuel NDJERE, Une vie austère ou une galère ? Entre
tradition et modernité en Afrique, 2014.
Gabriel DEEH SEGALLO (coord.), L’Enfant Bamiléké et autres
nouvelles. Anthologie des écrivains Bamougoum, 2014.
ÉPINGLÉ, La poubelle ou Les mystères de la vie, 2014.
Moussa MBOUÉ, La démocratie de la Calmantie, 2014.
Paul BITOUK, Les mots de mon silence, 2014. La lune d’or, 2014.
Romuald Marie AVINA, Souffle des aurores, 2014.
Floréal Serge ADIÉMÉ, Miroir du monde, 2014.
Christiane OKANG DYEMMA, Éclats de soleil nocturne, 2014.
Béatrice Ammera Mendo



La vie se moque
d’être aigre-douce



Recueil de nouvelles

















































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03948-0
EAN : 9782343039480
QUAND LES CRAPAUDS
ENGUEULENT LES ÉTOILES
À nouveau village, nouveaux clients, foi de colporteur.
Bon, quand on vend de bonnes ou de mauvaises
nouvelles, le problème de la clientèle est très délicat. Quel
client aimerait être roi d’une mauvaise nouvelle ? Roi de
la déconfiture ? Le tout tient alors dans l’emballage de la
marchandise… Marchandise bien emballée, achetée,
déballée et plus jamais reprise… parce qu’on ne peut pas
reprendre une nouvelle, bonne ou mauvaise qu’on a jetée
dans les oreilles du client, et en même temps au vent, qui
est toujours là, indiscret, qui épie les vies des hommes.
À nouveau village, nouveaux clients, nouvelle
harangue du colporteur de nouvelles.
- Zorro Astre est mon nom ! Retenez-le !
Il se garda d’ajouter « spécialiste professionnel des
horoscopes essentiellement à but lucratif », comme il
l’avait jadis imprudemment et hâtivement professé, devant
un public peu averti, incrédule et près de ses sous ; ces
rustres habitants de Zoétélé.
Il aurait simplement dû dire : je vous vends des
nouvelles de votre vie, parce que je la vois comme vous ne
pouvez pas la voir, parce que vous ne pouvez pas vous
voir passer dans la rue depuis votre case. Vous devez donc
payer celui qui vous voit passer, et qui vous décrit sous
votre meilleur jour. Il faut bien récompenser celui qui vous
dit, comment vous serez beaux, les bons jours. Les bons
augures sont rares, constamment étouffés qu’ils sont par la
5 jalousie et la malveillance humaine, régulièrement
exagérés par toutes sortes de flatteries.
Il aurait dû dire : je vous vends donc les meilleures
nouvelles de votre vie, passée et future.
Il ne l’a pas dit, du moins aussi brièvement. Il a tiré des
plans sur la comète, promis mille lunes, mille monts et
mille merveilles, bâti des Espagne remplies de châteaux,
ouvert les portes de mille jardins d’Éden. Plus d’une fois,
ses promesses ont taquiné la myriade.
Alors, les clients ont sans doute surestimé la
marchandise présentée ainsi de manière trop savante, trop
grandiloquente. D’où le sentiment de la majorité de ne pas
en avoir eu pour ses sous. Chacun avait eu sa part de
promesses d’une vie meilleure, mais pas un seul début
prometteur de réalisation. Myriades de promesses qui
avaient accouché des myriades de souris. Montagnes qui
n’avaient accouché de rien, qui avaient avorté des futurs
mirobolants promis par Zorro Astre.
Là-bas, il connut donc les affres de la prédiction stérile.
Maladie qui ronge les horoscopistes (comme il s’était
proclamé) comme une peste, surtout s’ils n’ont pas
suffisamment différé la réalisation, leurs prédictions, et
que le temps les rattrape et établit leur forfaiture.
C’est au pied du mur de la réalisation qu’on juge la
promesse maçonnée par tout quidam qui se proclame
architecte de l’avenir des gens. Ce genre d’échafaudage ne
peut qu’être brinquebalant, tant sa fondation est faite de
supputations et autres légèretés.
Quand on prédit tout et n’importe quoi, il faut s’assurer
d’être hors de portée quand les prédictions seront réputées
irréalistes et irréalisables.
6 Il avait trop prédit, était resté trop longtemps parmi ses
clients. Il avait payé le prix de sa tromperie sur les
prédictions : un bannissement injuste selon lui, après des
prédictions non rémunérées, mais pourtant ouïes d’une
oreille complaisante et reconnaissante. Prédictions pour
singes payées en monnaie de singe. Les rustres habitants
de Zoétélé l’avaient écouté comme des singes et payé
comme des singes, en monnaie grimaçante et silencieuse
comme une infamante absence. Il les avait quittés banni et
sans le sou.
On ne lui avait rien donné, mais on ne lui avait rien pris
non plus. Il avait encore de la marchandise à vendre. Il
avait encore sa bouche, plus exactement son extraordinaire
bagout, pour propager sa science des augures et des
prodiges. C’est la bouche de l’homme qui l’enrichit ou
l’appauvrit, et sa bouche était la bouche des miracles.
Miracles qui naissaient dans sa bouche effectivement, puis
s’en allaient à l’assaut du monde crédule, en mots
ronflants, mais ô combien persuasifs.
Oui, les mots de sa bouche, comme jadis Jésus,
marchaient sur les eaux. Sur les eaux dormantes de la
crédulité. Donc peut-être pas comme Jésus… qu’à cela ne
tienne, il subjuguait bien quelques âmes… Bon, moins
bien que Jésus, mais ce n’était pas là un motif de jalousie.
Quand Jésus reviendrait, il verrait bien que certains
avaient essayé de faire comme lui, non pour l’égaler, mais
pour lui rendre hommage.
Ainsi donc, ce public nouveau aurait tout le temps de
découvrir ses performances quasi christiques, lui qui lisait
la vie des gens dans les étoiles, lui qui pouvait leur dire ce
qui était écrit pour eux dans les cieux, à titre onéreux,
parce que sa perspicacité avait un prix comme toute chose
exceptionnelle et efficace. À titre onéreux parce qu’il faut
7 bien manger pour vivre, vivre pour aider les gens à voir
clair dans leur passé, leur présent et leur futur.
Allez donc secourir votre prochain avec le ventre vide.
Ventre affamé n’a d’autre philosophie que la prosaïque
sustentation, et comme le dit l’adage, les oreilles sont
sourdes au développement de ce paradigme alimentaire
carencé.
Toute audace s’arrête devant un gargouillis intestinal de
protestation. Point de cœur au ventre dans un ventre creux.
Inutile de saluer le ventre creux, jamais il ne sera bon
entendeur.
Inutile de blâmer Zorro Astre, le ventre plein, il était
capable d’attirer à lui toutes sortes d’entendeurs, et autant
de payeurs potentiels. Il avait le don de faire venir à lui les
foules, quoiqu’il ne sache pas toujours les retenir.
Gober ou ne pas gober, là était le paradigme existentiel
des foules.
Heureusement, il avait marché plus vite que sa
réputation, qui en était encore à faire des gorges chaudes à
Zoétélé. Il lui fallait donc subjuguer quelques nouveaux
clients et vendre sa prodigieuse clairvoyance en terrain où
il était encore inconnu.
Une étoile planait sur le ciel de Meyila, grand village
récemment érigé en district et dépendant de
l’arrondissement de Zoétélé. Une étoile dont on n’avait
pas voulu à Zoétélé, qu’on eût rejetée comme jadis le
Messie… plus que le Messie, car il avait été rejeté par tout
un village de Judas. Une étoile qu’on avait spoliée de ses
gains légitimement attendus comme convenu, gains
inhérents à des prédictions qu’on avait jugées incongrues.
Ce qui n’avait en rien entaché sa brillance, parce que si la
bave des hommes atteignait la blancheur des étoiles, nous
8 aurions des océans visqueux au-dessus de nos têtes et non
la Voie lactée.
- Zorro Astre… C’est en quelle langue ça ? Ce n’est pas un
nom de chez nous en tout cas. Bekila, Bekombo, Oyono,
Akouafane, Obounou, voilà de vrais noms bien de chez nous !
Ou bien c’est ton nom de star ? demanda Nkonda, adepte de la
peopolisation villageoise.
Nkonda était l’ancien tambour-major de l’ancienne
maigre fanfare de Meyila. Fanfare qui avait
prématurément arrêté ses activités, faute d’instruments, de
musiciens, et de manifestations nécessitant la présence
d’une fanfare. On n’avait trouvé personne pour jouer à
l’unique trombone de la fanfare, les musiciens lui
préférant le tam-tam auquel ils jouaient magnifiquement.
Seulement, tous en étaient d’accord, la petite composition
musicale ne pouvait plus s’appeler fanfare dès qu’un tam-
tam s’en mêlait. Nkonda est donc à présent « l’aide de
camp » du chef du village.
- C’est pour le commerce, commenta Abessolo, effronté qui
voulait se faire plus perspicace que le liseur de vies des gens
dans les étoiles, en lisant la bave des crapauds qui était à sa
portée, et en négligeant de ce fait la blancheur éthérée des
étoiles, les yeux encrassés par sa lecture glutineuse.
Abessolo est « l’aide de camp » de Nkonda. Les
villageois l’appellent « l’aide de l’aide ». Ce qui ne
l’offusque outre mesure, il sait qu’un jour, il montera en
grade. Non seulement il sait lire, enfin… il ânonne comme
il peut des mots qu’il prétend ainsi lire, alors que Nkonda
ne sait pas lire du tout. De plus, ce dernier a la santé
fragile. Bon, il l’aide un peu à avoir la santé fragile, en lui
faisant ingérer régulièrement cette décoction censée
revigorer ses chairs faiblardes que Nkonda appelle
d’ailleurs pompeusement « le démarreur », et qui n’est
qu’un poison qui finira par le tuer lentement mais
9 sûrement. D’ailleurs, si Nkonda avait su lire, il aurait lu
sur la notice accolée au petit flacon qui contenait le
démarreur que jadis le contenant du funeste flacon était un
« composé arsénié ». Et où était parti cet arsenic ?
Tranquillement, à petites doses régulières, cet arsenic-là
aidait Nkonda à être un aide de camp malade, bientôt
mort.
Un jour, lui, Abessolo, sera l’aide de camp de chef du
village… puis il montera certainement en grade… foi de
flacon au composé arsénié.
- Zorro, parce que je suis le sauveur-vengeur-protecteur des
destinées humaines, j’enfourche les étoiles et je vole au secours
des destins contrariés, en les éclairant de lumière astrale, d’où :
Astre, qui est le nom savant donné aux étoiles. Les astres sont
les doigts de la main de Dieu. Parce que les voies du Seigneur
sont insondables, Il a créé les étoiles, pour que nous puissions y
lire ses desseins, les plans qu’Il a pour chacun de nous. Et moi,
je suis un spécialiste de cette lecture. Certains, subjugués par
mes prestations m’ont baptisé Zorro Supernova, surnom fort à
propos que je dois en effet aux habitants de Zoétélé. Par
modestie, pour vous, j’en suis revenu à Zorro Astre, vous, de
Meyila, vous aurez le temps de me porter au firmament, et de
me donner un nom rutilant, comme il vous conviendra.
Il se garda encore de révéler qu’il eut dû, à Zoétélé,
longuement, mais alors longuement, leur expliquer ce que
signifiait Supernova : une super étoile qui, ayant tellement
grandi, ayant atteint son maximum d’éclat et de puissance,
explosait, exaltée par sa prodigieuse énergie, explosait
pour mieux briller.
Pour après les convaincre, laborieusement, mais alors
laborieusement, de lui accoler le prestigieux surnom parce
qu’il aurait été présomptueux de le faire lui-même, avant
qu’un jaloux, insatisfait et incrédule de ce fait, porte
atteinte à la blancheur de son étoile.
10 Il découvrit ce jour que l’incrédulité découle souvent de
l’insatisfaction, tout comme la crédulité découle de cette
aspiration à la satisfaction éternelle que certains appellent
foi. Les incrédules sont jaloux, les crédules ont foi en leurs
illusions, en leur espérance.
Déguisez-vous en espérance échevelée et les crédules
seront vos moutons, ils se jetteront dans le gouffre
d’illusions que vous leur indiquerez. Les incrédules eux,
seront prompts à vous vêtir d’ignominie.
Un incrédule, donc éternel insatisfait et jaloux de ce
minable fait, un qui n’avait pas foi en lui, eut la
malencontreuse idée, vraiment farfelue, de l’appeler Zorro
Supernovice. Supernovice ! Y avait-il seulement une seule
étoile connue, dans toute la galaxie, qui s’appelait
Novice ? Eh ben non ! Nova, oui, Novice non ! Vraiment
farfelue comme idée ! Les personnes promptes à jalouser
et à bannir avaient des idées vraiment farfelues. Novice ?
Il ne l’avait jamais été !
Il avait la science infuse des étoiles. Après seulement, il
avait étoffé cet extraordinaire don, cette merveilleuse
disposition naturelle par des lectures spécialisées : « La
revue de l’astrologie » ; « Cosmogonia » ; « L’horoscopie
en vingt leçons » ; « Horoscopes et charlatans » ;
« L’astrologie est-elle vraiment une science ? »
« Horoscopes : qui y croit ? » « Centuries astrologiques » ;
« Ainsi parlait Zarathoustra », etc.
Il s’était aussi gavé d’objets cinématographiques qu’il
avait décrétés impressionnants et intelligents : « Les
aventures de Zorro, le vengeur masqué », « La guerre des
étoiles », « La planète des singes », « Nosferatu »,
« L’exorciste », « Le sixième sens », « L’amant de Lady
Chatterley », etc. Puis un jour, il s’était senti prêt à
affronter le monde, à éclairer les destinées humaines de sa
11 science étoilée… non, de sa science stellaire, précision
nécessaire pour ceux qui auraient voulu profiter de
l’épithète « étoilée » pour attribuer quelques fêlures à la
science de Zorro Astre.
L’expérience malheureuse de Zoétélé qui s’était soldée
par son bannissement de cette ville peuplée de traîtres,
dont Judas même serait jaloux, n’était pour lui que le
brouillon de la copie de sa Légende. Il allait tout mettre au
propre à Meyila, corriger ses erreurs et finaliser sa copie.
Ce grand village serait certainement le théâtre de quelques
magnifiques exploits qui inscriraient son nom, Zorro
Astre, en lettres de lumière dans le ciel. Sa gloire réalisée,
il s’en irait de ce monde, d’ailleurs il n’avait pas envie de
ressusciter comme Jésus, il n’en aurait pas besoin parce
que lui, il aurait accompli son travail. Il s’en irait
calmement, pour l’éternité, parce qu’il n’aurait même pas
besoin d’être présent le jour du jugement dernier, parce
que Jésus n’aurait pas besoin de le juger.
Point n’est besoin de juger la main qui a aidé à réaliser
les plans du Ciel.
Pour autant que le chemin de la gloire fût pavé
d’imbécilités décourageantes, Zorro Astre ne baissait pas
les yeux sur les imbéciles à ses pieds qui avaient la tête
aussi dure que les pavés de l’enfer.
Les pavés des imbéciles sont l’enfer des bonnes
intentions.
Il regardait au loin les étoiles qui l’imploraient de les
rejoindre. Oui, la gloire lui tendait les bras, et le tas
grouillant d’imbéciles était là, qu’il escaladerait aisément
pour rejoindre le firmament, son microcosme naturel.
- J’ai vu des vendeurs arriver à Meyila avec toutes sortes de
marchandises, mais je sens que celui-ci va nous dépasser, il
12 vend carrément les étoiles ! s’exclama Nkonda, extralucide
dilettante qui avait compris que Zorro Astre ferait bientôt partie
lui aussi des people de Meyila, mais qui buvait quand même en
toute ignorance son démarreur arsénié.
- Je vends les étoiles ? Je ne les vends pas, je les lis ! Je mets
leur langage à votre portée, c’est un vrai travail pour moi, et
tout travail mérite un salaire… Je vous vends ce que j’ai lu
dans les étoiles, pas les étoiles. Je vous assure que je
m’astreindrais à réaliser des bénéfices raisonnables. Pour vous,
je jouerai volontiers le prolétaire raisonnablement capitalisant,
parce que je vous ruinerais si je vous demandais de me
rémunérer à la hauteur de mes performances.
Audibert Mekinda, le chef de village, jugea opportun
de couper court cette publicité opiniâtre, donc subversive :
- Je ne sais pas si quelqu’un a compris quelque chose à tout
ça, mais moi, j’aime bien l’idée que les Camerounais luttent
contre la pauvreté en s’adonnant à des activités mercantiles.
- Heu… commerciales ! objecta Abessolo, lucidement porté
vers l’euphémisme.
- J’ai bien dit « mercantiles », qui vient de « marchandages » !
martela le chef du village qui puisait dans son dictionnaire
privé pour nourrir son français original. Tout cela, parce qu’il
obtint jadis, mais alors jadis, un certificat d’études du premier
cycle, celui-là qui lui avait ouvert les portes du collège, qu’il
n’avait pas franchies. Il ajouta :
- Commercial, c’est quand les échanges sont encore normaux,
quand, même si on ne gagne pas grand-chose, on ne perd pas
grand-chose. Mercantile, c’est le haut niveau du commerce,
c’est à ce niveau-là que les gens gagnent gros et que les autres
perdent gros, c’est le niveau du gouvernement, des
multinationales. À quoi sert le commerce, si ce n’est pas pour
gagner gros ? Hein ? Le commerce doit être mercantile, ou
rien !
- Où est alors le rapport avec « marchandages » ? demanda
Abessolo, apparemment pressé de démontrer à tous qu’il était
plus lucide que le chef.
13 - Où est ton problème ? coupa Nkonda, s’exposant sans le
savoir à une double ration arséniée. Tu crois que ton petit
certificat d’études primaires que tu as obtenu là c’est quoi ?
Les certificats se dépassent ! Le certificat du chef dépasse ton
certificat ! continua-t-il, entérinant ainsi la riposte arséniée qui
lui serait servie.
Toutefois, subodorant les limites de son dictionnaire
particulier et particularisant, le chef du village demanda
humblement à Zorro Astre de lui dire en français facile
quelle marchandise il vendait.
- Je vends des horoscopes, des productions horoscopiques, si
vous voulez.
- Copiés où ? demanda Nkonda, visionnaire confirmé qui
s’ignorait comme il ignorait l’empoisonnement dont il était
victime.
- Comment ça, copiés où ? Je les compose sur mesure ! Mes
horoscopes sont personnalisés ! Individuellement
personnalisés ! Typiques de chaque individu ! Individuels et
individualistes ! Individualisés ! répondit Zorro Astre, outré,
horriblement verbeux et ombrageusement redondant, comme
tout individu piqué dans son orgueil manipulateur.
Quelques villageois qui traînaient chez le chef
entreprirent de s’engouffrer sans ménagement dans la
conversation. Ils faisaient le pied de grue dans l’enceinte
de la chefferie, décidée d’en repartir le ventre plein de
bonne nourriture, parce que le chef était connu par-delà la
contrée pour ces agapes qu’il offrait tous les jours. Les
« banquets chefaillons » étaient le quotidien du jeune
district de Meyila.
Ces agapes étaient constituées de gibiers, légumes,
régimes de plantains, fruits, vin de palme, etc. Tous ces
vivres que le chef confisquait arbitrairement à d’infortunés
villageois sous des prétextes aussi fallacieux les uns que
les autres : l’inexistence de la fiche vétérinaire d’un
phacochère, ou du carnet de vaccination d’un pangolin
14

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