Les espaces intimes féminins dans la littérature maghrébine d'expression française

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Les profondes mutations suite au "Printemps arabe" nécessitent une étude du statut de la femme dans les sociétés maghrébines, tel qu'il se manifeste dans la production littéraire. Ces romancières oeuvrent non seulement à la réappropriation de la parole féminine, mais aussi à un redressement historique, puisque la part de la femme dans les mouvements et guerres de libération avait été occultée par les hégémonies installées dans ces pays au lendemain de la colonisation.
Publié le : samedi 15 novembre 2014
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EAN13 : 9782336361918
Nombre de pages : 370
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Les espaces intimes féminins Sous la direction de
dans La Littérature maghrébine d’expression française Robert Elbaz et Françoise Saquer-Sabin
Le choix de traiter des espaces intimes de la féminité dans la littérature
maghrébine de langue française s’est imposé au vu des changements
historiques de grande envergure qui se sont produits ces dernières années
au sein des sociétés maghrébines, et dans le monde arabe en général,
avec l’avènement de ce qu’on a coutume d’appeler maintenant « le printemps
arabe ». Ces profondes mutations nécessitent une étude du statut de la Les espaces intimes féminins
femme dans ces sociétés, tel qu’il se manifeste dans la production littéraire.
Ce volume se propose de faire le point sur le statut de la femme au Maghreb, dans La Littérature maghrébine
tel qu’il est métaphorisé dans le système littéraire ; certaines thématiques
reviennent comme un leitmotiv dans la majorité des essais, témoignant d’expression française
ainsi de leur centralité et de leur pertinence, chaque contribution apportant
un éclairage différent sur la question et œuvrant à une mise au point
susceptible d’élaborer une synthèse des modélisations diverses et plurielles
de la femme en tant que sujet et objet narratif, et donc discursif, de cette
même littérature.
Ce n’est pas pur hasard, mis à part les essais sur Ben Jelloun et Zaoui
et quelques références à d’autres écrivains-hommes de renom, comme
Dib, Feraoun, Boudjedra, si tout le volume manifeste, principalement,
les expressions variées de l’écriture féminine d’origine maghrébine, qui
connaît un grand essor ces dernières années, autant au Maghreb que
sur le territoire français. Ces romancières œuvrent, non seulement à
la réappropriation de la parole féminine, mais aussi à un redressement
historique, puisque la part de la femme dans les mouvements et guerres de
libération avait été occultée par les hégémonies installées dans ces pays au
lendemain de la colonisation.
Robert Elbaz est professeur à l’université de Haïfa, Israël.
Françoise Saquer-Sabin, agrégée d’hébreu, est professeur à l’université
Charles-de-Gaulle – Lille 3.
Illustration de couverture : Henri Matisse, Odalisque à la culotte rouge,
1921 © Succession H. Matisse.
Photo © Centre Pomidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat.
ISBN : 978-2-343-04102-5
37,50 e
Les espaces intimes féminins
Sous la direction de
dans La Littérature maghrébine
Robert Elbaz et Françoise Saquer-Sabin
d’expression française


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Les espaces intimes féminins
dans la littérature maghrébine
d’expression française
Collection Des idées et des femmes
dirigée par Guyonne Leduc
Ancienne élève de l’École Normale Supérieure (Sèvres)
Professeur à l’université Charles de Gaulle - Lille III
Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan,
gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la
littérature, de l’histoire des idées et des mentalités, à l’époque moderne et contemporaine.
Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes,
avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect).
Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce
qui n’exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.
Ouvrages parus récemment
Auer, Christian. Luttes et résistances des femmes écossaises 1838-1915. 2013. 237 pp.
Barret-Ducrocq, F., F. Binard et G. Leduc, dir. Comment l’égalité vient aux femmes. Politique, droits et
syndicalisme en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en France. Préface/ Entretien avec Claudie
Baudino. 2012. 253 pp.
Barrière, Jean-Paul et Philippe Guignet, dir. Les femmes au travail dans les villes en France et en
e e
Belgique du XVIII au XX siècle. 2009. 318 pp.
e e
Bazin, Claire et G. Leduc, dir. Littérature anglo-saxonne au féminin (XVIII -XX siècles). (Re)naissance
et horizons. Préf. Jean-Jacques Lecercle. 2012. 171 pp.
eBoulard, Claire. Presse et socialisation féminine en Angleterre au XVIII siècle: "Conversations à l’heure
du thé". 2000. 537 pp.
Dor, Juliette, Danielle Bajomée et Marie-Élisabeth Henneau. Femmes et livres. 2007. 329 pp.
Enderlein, Évelyne. Les Femmes en Russie soviétique 1945-1975. Perspectives 1975-1999. 1999. 213 pp.
Genevray, Françoise. George Sand et ses contemporains russes : Audience, échos, réécriture. 2000.
410 pp.
Gheeraert-Graffeuille, Claire. La Cuisine et le forum: Images et paroles de femmes pendant la révolution
anglaise (1640-1660). 2005. 467 pp.
Jamet-Moreau, Églantine. Le Curé est une femme. L’Ordination des femmes à la prêtrise dans l’Église
d’Angleterre. Préf. Emmanuel Le Roy Ladurie. 2012. 326 pp.
Jaminon, Martine et Émilie Faes, éds. Femmes de sciences belges: Onze vies d’enthousiasme. 2003.
97 pp.
e
Kerhervé, Alain. Une Épistolière anglaise du XVIII siècle: Mary Delany (1700-1788). 2004. 611 pp.
Leduc, G, dir. Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études sur les femmes.
Préf. Michelle Perrot. 2004. 355 pp.
Leduc, G., dir. Travestissement féminin et liberté(s). Préf. Christine Bard. 2006. 439 pp.
Leduc, G, dir. Réalité et représentations des Amazones. Préf. Sylvie Steinberg. 2008. 486 pp.
e
Leduc G. Réécritures anglaises au XVIII siècle de l’Égalité des deux sexes (1673) de François Poulain
de la Barre: du politique au polémique. 2010. 502 pp.
Leduc, G. dir. Les Rôles transfrontaliers joués par les femmes dans la construction de l’Europe. Préf.
Suzan van Dijk. 2012. 415 pp.
Leduc, G. et Michèle Vignaux, dir. Avant l’Europe, l’espace européen : Le Rôle des femmes. Préf.
Michèle Vignaux. 2013. 204 pp.
Lerousseau, Andrée, dir. Des femmes traductrices. Entre altérité et affirmation de soi. 2013. 167 pp.
Masséi-Chamayou, Marie-Laure. La Représentation de l’argent dans les œuvres de Jane Austen: l’être et
l’avoir. 2012. 416 pp.
Martin, Marie. Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps: Contribution à l’histoire de la Russie et de
l’Europe. 2004. 452 pp.
Moine, Fabienne. Poésie et identités féminines en Angleterre : Le Genre en jeu (1830-1900). 2010.
325 pp.
O’Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et G. Leduc, dir. Aphra Behn (1640-1689): Identity, Alterity,
Ambiguity. 2000. XX + 310 pp.
Verrier, Frédérique. Le Miroir des Amazones: Amazones, viragos et guerrières dans la littérature
e e
italienne des XV et XVI siècles. 2004. 256 pp.
4 Sous la direction de
ROBERT ELBAZ et FRANÇOISE SAQUER-SABIN






Les espaces intimes féminins
dans la littérature maghrébine
d’expression française





















DES MÊMES AUTEURS


Elbaz, Robert

Tahar Ben Jelloun ou L’Inassouvissement du désir narratif. Paris :
L’Harmattan, 1996. 118 pp.
Albert Cohen ou La Pléthore du discours narratif. Paris : Publisud, 2000.
110 pp.
Pour une littérature de l’impossible : Rachid Mimouni. Paris : Publisud,
2003. 143 pp.
Littérature et société chez Canetti. Paris : Publisud, 2007. 200 pp.
Elbaz, Robert et Martine Mathieu-Job, éds. Mouloud Feraoun ou
L’Émergence d’une littérature. Paris : Éditions Karthala, 2001. 256 pp.
Redouane, Najib, Robert Elbaz et Yvette Benayoun-Schmidt, éds. Autour
des écrivains maghrébins : Malika Mokeddem. Paris : L’Harmattan, 2003.
352 pp.

Saquer-Sabin, Françoise

eLe Personnage de l’Arabe palestinien dans la littérature hébraïque du XX
siècle. Paris : CNRS Éditions, 2002. 224 pp.
Dir. Les Littératures juives d’Europe centrale et orientale. Villeneuve
d’Ascq, revue Tsafon 39, 2000. 280 pp.
Dir. Les Littératures juives de langues française et américaine. Villeneuve
d’Ascq, revue Tsafon 41, 2001. 226 pp.
Dir. La Femme dans la littérature hébraïque moderne. Villeneuve d’Ascq,
revue Tsafon 43, 2002. 195 pp.
Boustani, Sobhi et Françoise Saquer-Sabin, éds. Nationalisme juif en
environnement arabe. Villeneuve d’Ascq : Édition Scientifique de l’U
Charles-de-Gaulle – Lille 3, « UL3 », 2005. 210 pp.
Itzhaki, Masha et Françoise Saquer-Sabin, éds. La Littérature israélienne
aujourd’hui : Miroir d’une société multiple. Paris, revue Yod n° 14, 2009.
369 pp.



6

SOMMAIRE


Remerciements ............................................................................................ 11

Introduction : « Espaces intimes de la féminité » ....................................... 15
Robert Elbaz (Haïfa), Françoise Saquer-Sabin (Lille3)


PREMIÈRE PARTIE
LANGAGES ET ORALITÉ


« De quelques silences intimes féminins dans la littérature maghrébine
d’expression française » ........................................................................... 39
Silvia Adler (Bar Ilan, Israël)

« Un Espace acoustique : l’écho d’une tradition orale » ............................... 53
Avital Vaknin (Jérusalem, Israël)

« Le Lieu sacré de la mémoire maternelle : la fable familiale chez Zahia
Rahmani » ................................................................................................ 69
Alison Rice (Notre Dame, États-Unis)

« Le Dévoilement comme espace d’un discours féministe dans Mes
Hommes, roman autobiographique de Malika Mokeddem » ................... 79
Faouzia Bendjelid (Oran, Algérie)

« L’Espace d’énonciation du secret dans l’œuvre de Maïssa Bey » ............. 93
Sabah Sellah (Académie de Créteil)

« Amin Zaoui : misogyne ou fervent défenseur de la femme ? Le sexe
romanesque comme enjeu discursif » .................................................... 111
Leïla Louise Hadouche-Dris (Oran, Algérie)


DEUXIÈME PARTIE
CORPS ET IDENTITÉ – LE CORPS EN QUESTION


« La Femme dans l’espace narratif maghrébin : corps ou personne ? » ..... 123
Ahmed Lanasri (Lille 3) « Espace, identité, altérité dans Zone cinglée de Kaoutar Harchi » ............ 133
Evelyne Bornier (Auburn, Alabama, États-Unis)

« À la recherche de la Kahina occultée dans Le Voile du silence
de Djura » ............................................................................................... 149
Matilde Mesavage (Rollings College, Floride, États-Unis)

« Topographie d’une identité désirante dans Confidences à Allah de Saphia
Azzedine » ......................................... 159
Patrick Saveau (Lugano, Suisse)

« Jeux de ruban d’Emna Belhaj Yahia ou l’univers féminin en
confrontation » ....................................................................................... 167
Rabia Redouane (Montclair, New Jersey, États-Unis)

« L’Intimité féminine chez Amin Zaoui » .................................................. 185
Jean-Christophe Delmeule (Lille 3)


TROISIÈME PARTIE
TOPOLOGIE DES ESPACES FÉMININS


« Les Héroïnes de Malika Mokeddem transgressent l’espace masculin » .. 197
Dalila Belkacem (Oran, Algérie)

« La Structuration de l’espace féminin dans Rêves de femme de Fatima
Mernissi : de l’espace vécu à l’espace rêvé » ........................................ 211
Bouchra Benbella (Fès, Maroc)

« Intime/Extime. La Complexité des oppositions spatiales dans La Couleur
dans les mains de Nora Hamdi » ........................................................... 219
Murielle Lucie Clément (Amsterdam, Pays-Bas)

« Assia Djebar : Femmes d’Alger dans leur appartement. Solitude et
incommunicabilité »............................................................................... 231
Maya Hauptman (Haïfa, Israël)

« Les Nuits de Strasbourg d’Assia Djebar : la ville et les espaces historiques
croisés » ................................................................................................. 245
Aparna Nayak (Long Beach, Californie, États-Unis)

« Représentations littéraires de l’espace intime chez Maïssa Bey et Leïla
Marouane » ............................................................................................ 257
Ana Soler (Saragosse, Espagne)
8 QUATRIÈME PARTIE
DYNAMIQUES SPATIALES


« Espace réel et imaginaire de l’identité juive-marocaine féminine chez
Sapho et Eliette Abécassis » .................................................................. 267
Safoi Babana-Hampton (Michigan, États-Unis)

« Le Statut de la femme dans Harrouda, L’Enfant de sable et La Nuit sacrée
de Tahar Ben jelloun » ........................................................................... 279
Ruth Amar (Haïfa, Israël)

« Le Regard double de La Retournée entre hier et aujourd’hui, entre Ebba et
Paris » .................................................................................................... 293
Anne Marie Miraglia (Waterloo, Canada)

« De l’espace et de l’identité dans Ni Fleurs, ni couronnes de Souad
Bahéchar : un roman d’apprentissage de la féminité » .......................... 315
Bernadette Rey Mimoso-Ruiz (Toulouse)


Bibliographie ............................................................................................. 325

Ont contribué à cet ouvrage ....... 337

Résumés des contributions ......... 343

Index nominum ............................ 359



9




Cet ouvrage est le produit d’une collaboration entre les universités de Lille 3
et de Haïfa autour du réseau thématique Les Espaces sexués piloté par l’axe
« Les Mondes méditerranéens » de l’Équipe CÉCILLE (EA 4074) de Lille 3.


REMERCIEMENTS


Guyonne Leduc (Lille 3), directrice de la collection « Des idées et des
femmes », pour sa rigueur, sa disponibilité, sa bienveillance.

Najib Redouane (California State University, Long Beach) pour son aide
précieuse dans le choix des contributeurs et son soutien amical.

Équipe d’Accueil CÉCILLE (Centre d’Études « Civilisations, Langues et
Lettres Étrangères ») (EA 4074). Université Charles-de-Gaulle – Lille 3.

Université de Haïfa (Israël) et les collègues des départements de Littérature
hébraïque et comparée et d’Histoire pour leur contribution et leur soutien.

Tous les collègues ayant contribué à ce volume pour leur gentillesse, leur
rapidité de réaction, leur sérieux et leurs compétences.











INTRODUCTION


« ESPACES INTIMES DE LA FÉMINITÉ »


Robert ELBAZ et Françoise SAQUER-SABIN

Université de Haïfa – Université Lille3


Le choix de traiter des espaces intimes de la féminité dans la littérature
maghrébine de langue française s’est imposé à nous au vu des changements
historiques de grande envergure qui ont eu lieu (et continuent d’avoir lieu)
ces dernières années au sein des sociétés maghrébines, et dans le monde
arabe en général, avec l’avènement de ce qu’on a coutume d’appeler
maintenant « le printemps arabe ». Ces profondes mutations nécessitent une
étude du statut de la femme dans ces sociétés, tel qu’il se manifeste dans la
production littéraire. Tout récemment encore, des femmes en Arabie
Saoudite ont transgressé des codes sociaux et juridiques ancestraux pour
avoir la liberté de conduire leur voiture. Ces changements continuent
d’affecter ces sociétés au point où toute la praxis sociale est en ébullition
incessante, car, si la femme a été, de tout temps, l’autre par rapport à qui se
définissait le sujet actant, le mâle, il en résulte que ces changements radicaux
ont un impact sur la conception de soi de ce même sujet. Il va sans dire que
nous vivons un moment de transition important dans l’Histoire de ces
sociétés, qui n’ont pas encore accédé à leur véritable émancipation.
Émancipation qui, nous en sommes convaincus, ne passera que par la
libération de la femme. Il n’en est pas moins question des retombées
sociohistoriques sur la praxis, dans sa totalité, des sociétés maghrébines, et arabes,
en général.
Ce volume arrive donc à temps, puisqu’il se propose de faire le point sur
le statut de la femme au Maghreb, tel qu’il est métaphorisé dans le système
littéraire ; et bien que certaines thématiques reviennent comme un leitmotiv
dans la majorité des essais, témoignant ainsi de leur centralité et de leur
pertinence, chaque contribution apporte un éclairage différent sur la
question, œuvrant à cette mise au point qui nous permettra d’élaborer une
synthèse des modélisations diverses et plurielles de la femme en tant que
sujet et objet narratif, et donc discursif, de cette même littérature. Et ce n’est
pas pur hasard, mis à part les essais sur Ben Jelloun et Zaoui et quelques
références à d’autres écrivains-hommes de renom, comme Dib, Feraoun,
Boudjedra, si tout le volume manifeste, principalement, les expressions
variées de l’écriture féminine d’origine maghrébine, qui connaît un grand
essor ces dernières années, autant au Maghreb que sur le territoire français. De plus en plus de femmes se sont mises à écrire, à prendre la parole pour
parler en leur propre nom, d’une part, d’où la dimension autobiographique
manifeste de cette littérature et, d’autre part, à parler au nom de toutes les
femmes qui n’ont pas encore pu assumer leur propre parole. Cet acte de
parole manifeste l’urgence indépassable d’une redéfinition des rôles joués
par la femme dans le milieu ambiant, mais aussi dans le contexte politique
de ces sociétés, et du partage des pouvoirs qui en découle. Par ailleurs, ces
écrivaines œuvrent, non seulement à la réappropriation de la parole
féminine, mais aussi à un redressement historique, puisque la part de la
femme dans les mouvements et guerres de libération avait été occultée par
les hégémonies installées dans ces pays au lendemain de la colonisation. Il
s’avère que la contribution des femmes à la libération de ces pays est aussi
importante, sinon plus nécessaire, que celle des hommes, puisqu’elles ont
veillé à la survie de l’infrastructure de ces sociétés pendant que les hommes
rejoignaient le maquis. Il leur est même souvent arrivé de prendre les armes
pour soutenir l’effort commun en vue de la libération de leur pays. Il sera
ainsi question des mutations multiples et variées que reproduit le discours
littéraire des dernières décennies, dans sa réflexion des espaces intimes de la
féminité maghrébine.
La femme maghrébine, s’avère-t-il, souffre doublement de son statut de
minoritaire à qui on a dérobé la parole. D’abord, en tant que sujet colonisé
durant les longues années de la colonisation française en Afrique du Nord,
puis au lendemain des indépendances de ces pays avec les séquelles de la
période coloniale. Le colonisé n’avait pas accès à son propre discours pour
raconter sa propre histoire ; c’était l’autre, le colonisateur, qui avait dérobé
cette parole et était, de ce fait, responsable de la mise en discours et, donc, de
l’écriture de cette Histoire du colonisé. En synchronie, pour la femme
maghrébine, un deuxième manque discursif est l’occultation de la parole
féminine qui, de tout temps, avait été et est encore, dans la quasi totalité de
ces sociétés, une victime assujettie au système paternaliste-phallocentrique.
Et ces deux silences (ressortissant au biographique et à l’historique) de la
femme maghrébine se fondent l’un dans l’autre, car ces deux carences de la
parole sont vécues comme un manque illocutoire global et sont
interchangeables : pour cette femme du Maghreb, une occultation discursive
relaye l’autre. Assujettie, au départ, au colonisateur, elle n’en demeure pas
moins assujettie au père et au mari, – à l’homme –, qui gèrent son corps et sa
parole, la parole de son corps et le corps de sa parole.
Ces écritures de la femme opèrent donc, en synchronie, une double
restitution de la parole, celle du colonisé et celle de la femme, celle de la
femme toujours colonisée. Par ailleurs, la mise à nu de ces deux carences
discursives contribuera, du moins nous l’espérons, à la restitution du
discours-corps-texte qui représente, pour la femme maghrébine, la levée de
l’interdit et son dépassement, mais aussi, dans l’écriture d’une nouvelle
Histoire du Maghreb assumée par l’ex-colonisé, la reconnaissance de
16 l’immense contribution de la femme aux mouvements et aux guerres
d’indépendance, comme nous venons de le souligner. C’est dans une optique
centripète, du dehors vers le dedans, que nous voudrions présenter les essais
de ce volume, afin de pouvoir considérer les espaces intimes de la femme
maghrébine suivant toutes leurs permutations, dans un premier temps et,
dans un deuxième temps, articuler de quelle manière la femme et ses espaces
intimes peuvent constituer des déclencheurs pour l’écriture ou même des
métaphores matricielles-organisationnelles autour desquelles se forme une
œuvre, tel est le cas pour un Zaoui, un Ben Jelloun et même une Assia
Djebar, par exemple.
Il semble évident, dès l’abord, que la notion d’espace, même lorsqu’il
s’agit des espaces géographiques, c’est-à-dire, architecturaux, physiques,
matériels, tels que la rue, la chambre, la terrasse, la cuisine, le hammam, le
café, que nous rencontrons souvent dans le roman maghrébin, se fond
toujours dans un vécu, dans toute sa complexité, car aucun espace n’est
jamais neutre, puisqu’il est toujours investi d’une présence humaine et, dans
notre cas, celle de la femme. Un espace est toujours un espace investi par des
idéologies, des relations de pouvoir, qui sont, par ailleurs, incorporées par
ceux ou celles qui l’investissent. A fortiori, lorsqu’il est question des espaces
internes, mentaux, tels que le fantasme et la fiction, mais aussi les espaces
corporels, le corps sous toutes ses dimensions, tels que le langage, la
sexualité, le vestimentaire, etc.
Dans une visée synthétique, Ahmed Lanasri dans son étude, « La Femme
dans l’espace narratif maghrébin : corps ou personne ? », relève les éléments
de base définissant le statut de la femme dans le roman maghrébin et,
principalement, dans les classiques de cette littérature : Choukri, Boudjedra,
Assia Djebar, Dib, Feraoun, Chraibi. Tous ces textes s’accordent à définir,
plus ou moins de la même manière, les paramètres des espaces intimes
féminins dans cette littérature. Le corps de la femme n’est jamais assumé par
le sujet qui l’habite, car il est travaillé incessamment par le mode
hégémonique masculin. Il est essentiellement déterminé par les fonctions
qu’on lui fait remplir malgré lui : la femme est, tour à tour, mère, fille, sœur,
ou parente, tante, grand-mère, etc. Et, quand il est défini par son sexe, le
corps devient alors un objet de jouissance ou une source de perturbation
sociale, voire le siège de l’impureté sociale car, fondamentalement, et telle
en est l’envergure discursive de ces sociétés, la femme est source de
corruption et de vice. Il en résulte que la femme, et tous ces écrivains
s’accordent à ce sujet, est réduite au silence et à la soumission, tandis que
l’homme incorpore « une parole souveraine et une autorité incontestée ».
La femme ne peut transcender la fonctionnalité de son corps dans le
discours hégémonique que lorsqu’elle accède au statut de grand-mère. Une
réflexion de Dib, rapportée par Lanasri, est à ce sujet illuminante : « Les
romanciers sont empêchés de donner aux femmes le rôle essentiel
puisqu’elles ne l’ont pas réellement, sauf la mère, mais c’est qu’alors celle-ci
17 a acquis une sorte de masculinité. » Par ailleurs, « l’actualité brûlante de
certains pays musulmans montre comment ce problème est à l’origine d’un
effondrement généralisé de toute une société et jusqu’à quelles extrémités les
hommes sont capables d’arriver pour maintenir la femme en tutelle ». D’où
l’urgence d’un travail en profondeur dans les sociétés maghrébines et arabes,
en général, et les femmes, nous nous devons de le souligner, en particulier
les écrivaines, se sont mises à assumer ce rôle de plus en plus, comme nous
le verrons plus bas.
C’est dans une conception dialectique de l’intime/extime, telle que l’a
relevée Murielle Lucie Clément dans son texte sur La Couleur dans les
mains de Nora Hamdi, que se profile une approche appropriée de
l’intériorisation spatiale : « Ce roman est avant tout celui de plusieurs
espaces divergents, entremêlés et générateurs d’émotions diverses pour la
protagoniste principale ». Ainsi, passe-t-elle en revue, tour à tour, l’espace
quotidien, l’espace ekphrasique (la protagoniste-narratrice exerçant l’activité
d’artiste peintre), l’espace identitaire, l’espace artistique, pour en arriver à
l’espace épiphanique. Tous ces espaces entremêlés permettent à l’héroïne
d’affirmer sa nouvelle identité, d’accéder à sa liberté en vadrouillant dans les
rues de Paris sur sa bicyclette et en assumant une activité créatrice propre
dans l’espace artistique. Cette errance dans les rues de Paris transgresse, de
toute évidence, les pratiques ancestrales de la société d’origine, dans laquelle
la femme était réduite aux espaces de la maison, de la chambre et de la
cuisine, alors que l’extérieur, la rue, le café et tout ce qui relève du monde
professionnel étaient le domaine exclusif de l’homme. Nora Hamdi
transparaît derrière son héroïne, elle-même artiste peintre (d’où la dimension
autobiographique essentielle de l’œuvre) qui défie tous les interdits pour
manifester, non seulement l’appropriation d’un lieu de travail, mais, dans ce
lieu « conquis », participer à l’expression d’un moi personnel-créateur, qui
se renouvelle sans cesse par son activité créatrice.
Pour dépasser son cloisonnement, la femme avait, en dernier recours,
accès au rêve et au fantasme. À ce propos, Bouchra Benbella consacre son
essai à « La Structuration de l’espace féminin dans Rêves de femmes de
Fatema Mernissi : de l’espace vécu à l’espace rêvé », roman encore une fois
autobiographique, qui traite de la vie des femmes dans un harem/riad dans le
Fès des années 1940. Benbella clarifie pour nous un terme essentiel dans le
phénomène de mise à l’écart de la femme maghrébine : hudud, qui réfère à la
notion de frontière. Et si « l’architecture de la maison familiale », nous
ditelle, « ne fait qu’entériner l’enfermement spatial de ses résidentes : tout obéit
à une symétrie étouffante, rappelant et cristallisant à l’infini du temps le
respect inexorable des hudud ». Benbella fait état, à l’appui du texte de
Mernissi, d’une nouvelle dichotomie des espaces dans un riad : c’est que les
femmes et les hommes n’ont pas accès aux mêmes pièces. Le
rez-dechaussée étant le salon des hommes, là où s’expriment leur action, leur
réflexion et leur virilité. Mais pour dépasser ces hudud, il reste aux femmes
18 les étages supérieurs, les cuisines et surtout la terrasse – espace de la rêverie,
par excellence, où elles peuvent se faire pousser des ailes et donner libre
cours à leurs « promenades assises », à leurs « fuites immobiles ».
Dans son essai sur Maïssa Bey, « L’Espace d’énonciation du secret »,
Sabah Sellah résume la division dehors-dedans des espaces physiques au
sein de la société maghrébine : « Le territoire féminin se délimite à la maison
et aux espaces de la cuisine et de la chambre. Tandis que celui de l’homme
se borne souvent au dehors ». Encore une fois, nous avons la confirmation
que, dans l’œuvre de Maïssa Bey, la femme est reléguée à la maison et les
espaces propices à son intimité demeurent la cuisine – qui perpétue
l’asservissement de la femme, puisque c’est dans cet espace que se fait
l’éducation des filles qui doivent prendre la relève et transmettre à leur tour
les coutumes du clan – et la chambre, lieu de l’intimité. Pourtant, la question
demeure : la femme peut-elle assumer une parole dans les limites de ces
espaces propices au secret. De toute évidence, cet acte ne peut aboutir ; ce
n’est pas un véritable acte d’énonciation, puisque l’énoncé est incapable de
transcender les murs de ces espaces. L’énonciation se fait donc en vase clos :
emmurée comme elle est, elle ne peut que coïncider avec elle-même, en
l’absence de toute transitivité. Ne reste, au bout du compte, que le recours à
l’écriture : « Acte d’insoumission par excellence, l’écriture est l’arme par
laquelle elle revendique le droit de vivre sa vie de femme ». Maïssa Bey,
elle-même, souligne la dimension transgressive essentielle de l’écriture dans
le contexte de la femme maghrébine :

Dans notre société, mais pas seulement dans la nôtre, l’acte d’écriture apparaît
essentiellement non pas comme un acte de création mais surtout comme un acte
délibéré de transgression, d’insubordination. Je veux bien entendu parler de
l’écriture au féminin [...] Rupture du silence imposé, désir de se défaire du
poids d’une identité elle aussi imposée par toutes sortes de contraintes morales
et religieuses [...] On pourrait dire qu’il y a double transgression : oser dire,
mais aussi, et cela est encore plus grave dans notre société, surtout pour une
femme, oser se dire, se dévoiler. (Maïssa Bey, À contre-silence 27-28)

Quant à Ana Soler, qui consacre son texte à Maïssa Bey et à Leïla
Marouane, elle souligne le fait que non seulement la femme maghrébine est
assujettie aux espaces vitaux qu’on a délimités pour elle, ce qui l’exclut d’un
espace proprement privé, mais que sa corporéité est, elle-même, soumise à
un contrôle et à une surveillance perpétuelle du clan. Le roman de Leïla
Marouane, La Jeune fille et la mère, « met en avant une famille abusive et
intrusive qui soumet régulièrement leur fille Djamila à des inspections
humiliantes du fond de son vagin ». Ainsi, son corps ne lui appartiendrait
pas, puisqu’il demeure le champ d’action exclusif de l’homme et de la tribu.
« La femme », nous dit Ana Soler, « ne peut disposer de son corps en toute
liberté et ne peut contrôler ni sa capacité d’enfanter ni ses pulsions sexuelles,
pliées aux désirs de l’époux ».
19 Ana Soler introduit un nouveau concept, celui « d’espaces
transactionnels » qui permettent à la femme d’exercer une intimité, quoique
strictement collective : le hammam tout comme la terrasse constituent des
espaces transactionnels, « propices à la conversation, à l’échange de secrets
et à la complicité sororale ». Elle souligne que finalement, « le voilement
sous toutes ses formes représente précisément un rempart permettant aux
femmes de jouir d’une certaine liberté de soi à l’extérieur du foyer ». Et ceci
est, évidemment, le produit d’un subterfuge, d’un renversement en quelque
sorte, par lequel la femme réinvestit l’un des carcans qu’on lui a imposés
pour se découvrir une intimité et un exercice de la jouissance du corps. Mais
peu de femmes le vivent comme tel, puisqu’il leur est imposé.
C’est à la question du voilage, sous toutes ses formes (hijab, khimar,
nguab, niqab), dans le roman, Jeux de rubans, publié en 2011, d’Emna
Belhaj Yahia, que Rabia Redouane consacre son étude. Il s’avère que, dans
la Tunisie d’aujourd’hui, se produirait un retour, de plus en plus marqué, à
des pratiques archaïques de voilage du corps de la femme, pratiques oubliées
depuis l’indépendance sous le régime de Bourguiba. Ce roman brosse le
portrait de trois générations de femmes qui ont dû se mesurer à la question
du voile. La première, celle de la mère de la protagoniste principale, qui
s’était débarrassée du voile au lendemain de l’indépendance, à l’âge de
trente-cinq ans, pour se réapproprier sa propre vie et accéder au travail et à
une vie libre. Frida, l’héroïne du roman, incarne la deuxième génération, qui
a grandi dans la nouvelle Tunisie après l’indépendance, comme femme
complètement émancipée et Chokrane, la fiancée de son fils, représente la
nouvelle génération de la Tunisie au lendemain du printemps arabe.
Ce sujet de grande actualité, dont on débat un peu partout, sur le territoire
français, mais aussi dans d’autres pays d’Europe confrontés au problème
dans le quotidien, constitue un véritable topos dans ce roman, dans lequel
s’organise une polyphonie autour de la question. Pour certaines, telle la
protagoniste principale du roman, le voile est un véritable carcan et son port
manifeste un retour à des pratiques archaïques, dépassées depuis bien
longtemps ; pour d’autres, il s’agit d’une autre forme de réappropriation de
leur intimité et de leur pudeur en tant que musulmanes modernes, pour
déjouer le regard des hommes et se protéger contre les agressions sexuelles.
« Dans Jeux de rubans », observe Rabia Redouane, « la confrontation de
deux générations ou encore de deux univers féminins sert de toile de fond
pour montrer que l’imposition de ce code vestimentaire risque de détruire les
acquis de liberté et d’émancipation de la femme, obtenus au fil du temps et
accélère l’imposition par le système patriarcal des rites, des traditions et des
pensées séculaires ».
Bernadette Rey Mimoso-Ruiz traite « De l’espace et de l’identité dans Ni
Fleurs ni couronnes de Souad Bahechar : un roman d’apprentissage de la
féminité ». Ce récit, encore une fois, tente de transgresser le modèle
dominant des espaces intimes féminins qui se résume au fait que « la femme
20 appartient traditionnellement à l’immobile ». La publication du roman à
Casablanca laisse espérer que des changements importants ont lieu dans la
société marocaine ; Mimoso-Ruiz souligne, par ailleurs, des initiatives
législatives ayant un impact décisif sur l’évolution du statut de la femme au
Maroc. Ce roman « donne à lire une héroïne errante, mise à l’écart de la
communauté, rejetée par le clan qui, en lui refusant une reconnaissance
sociale, lui accorde de facto une forme de liberté qui se confond avec un
retour à la vie sauvage ». Les permutations que va adopter le nom de
Chouhayra, l’héroïne, – hayra, sayra, dayra et bayra – connotent
l’indécision, le devenir, le retour et l’aléatoire et manifestent la liberté de la
protagoniste de disposer de sa vie comme bon lui semble. Cependant, Souad
Bahechar a choisi un mode de contestation plutôt pacifiste, car « bien
qu’étant éminemment un roman féminin, Ni Fleurs ni couronnes ne
revendique rien, ne proteste directement contre aucune inégalité ». Reste
l’espoir de lendemains meilleurs, si tant est que les femmes soient solidaires
et que la société dans sa totalité parachève cette évolution.
La contestation, dans toute sa virulence, sera assumée plutôt par les
écrivaines beurs de la première et surtout de la deuxième génération qui
voudraient se désister au plus vite des pratiques traditionnelles de la société
maghrébine. L’essai d’Évelyne M. Bornier, « Espace, identité, altérité dans
Zone cinglée de Kaoutar Harchi », résume la puissante transgression de ce
roman. D’après Évelyne Bornier, ce roman est fondateur et initie une
nouvelle pratique de l’écriture féminine, « dont la facture postmoderne force
à repenser l’espace, l’identité et la place de la femme dans la littérature
maghrébine d’expression française ». Ce roman-collage offre, à ce propos,
« une vision dantesque, choquante et sans fioritures de la ‘zone’ » ; des
derniers jours d’une banlieue en mode autodestructeur. » Chez Kaoutar
Harchi, il n’est plus question des thèmes de l’exil, de la marginalité et de la
misère sociale auxquels nous avait habitués le roman beur de la première
génération. Il est plutôt question « du bitume, du sang, des larmes. Du brut ».
Ainsi, les espaces sont redéfinis et le rôle prédominant est donné aux
femmes. C’est bien elles qui vont déterminer les paramètres de la praxis
sociale dans sa totalité, tandis que tous les rouages du patriarcat sont démolis
et que les femmes réinvestissent les espaces traditionnellement accaparés par
les hommes. Elles deviennent véritablement les maîtres de la Cité, tandis que
« [l]es hommes, eux, sont désormais relégués à l’espace intérieur autrefois
réservé aux femmes ». Un chaos indépassable s’ensuit, qui met tous les
espaces sens dessus dessous. Ce qui fait que la mémoire est perdue et qu’il
incombe aux femmes d’en établir une nouvelle. En bref, « la vision
subjective de la banlieue et des éléments annexes qui gravitent en son centre
et en sa périphérie est une forme de prise de pouvoir de la part de l’auteure.
On pourrait même dire que le texte de Kaoutar Harchi est un texte de la
réappropriation ».
21 L’étude de Matilde Mesavage, « À la recherche de la Kahina occultée
sous Le Voile du silence de Djura », traite du mariage forcé, pratique
ancestrale qui sévit toujours, sur le sol français, parmi les communautés
d’origine maghrébine. Ce roman de Djura est d’actualité puisque plus de
cinquante mille jeunes filles franco-maghrébines sont les victimes de cette
pratique résiduelle. Matilde Mesavage brosse le portrait de la minorité
résistante qui risque la mort, au sein des familles mêmes, pour ne pas se
soumettre à ce voile du silence : « il y en a d’autres qui déploient un courage
exceptionnel, fuyant leur pays, leur famille, la tyrannie des traditions
ossifiées afin de créer un espace vital, une identité autre que celle imposée
par la tribu patriarcale. Cette auto-émancipation passe nécessairement par la
libération du corps et du désir ». Et le modèle de résistance et
d’insoumission pour la narratrice de ce roman autobiographique est la
Kahina, cette reine guerrière d’origine berbère qui, selon la légende, avait
formé une armée de femmes pour combattre l’envahisseur arabe ; « Kahina
qui, comme moi, fut à sa naissance une source de profonde déception, parce
qu’elle était une fille [...] » (Le Voile du silence 20). La
protagonistenarratrice passe par plusieurs étapes, l’assimilation, la revendication des
origines, le métissage des éléments identitaires, pour arriver au bout du
compte à une identité unique mais hybride, composée, pour reprendre les
termes de Maalouf, « de tous les éléments qui l’on façonnée [...] je
revendique pleinement l’ensemble de mes appartenances » (Les Identités
meurtrières 8).
L’étude de Patrick Saveau, « Topographie d’une identité désirante dans
Confidences à Allah de Saphia Azzeddine », souligne la mise en essai de
trois déclinaisons spatiales ayant rapport avec les étapes biographiques et
identitaires de la protagoniste. Elle est tour à tour Jbara, jeune bergère dans
un milieu rural, Shéhérazade, prostituée dans un milieu urbain, et Khadija,
épouse d’un imam dans une petite ville. Et la sexualité de l’héroïne, ainsi
que son identité, s’expriment autrement selon les espaces physiques qu’elle
investit. Saveau établit ainsi une différentiation qualitative des espaces
urbains et ruraux :

L’identité autour de laquelle se construit le désir s’écrit de manière différente
suivant l’espace dans lequel évolue le personnage. La ruralité et l’urbanité
impriment différemment leurs marques sur les trois incarnations du
personnage principal de Confidences à Allah. Les espaces fréquentés par
Jbara, Shéhérazade ou Khadija sont sexualisés de manière différente suivant
qu’ils sont normés ou pas.

Mais ce qui prévaut à la fin du roman, c’est le modèle hétéronormatif,
étant donné que l’héroïne à accédé au statut d’épouse. Réinstallation donc du
modèle initial, malgré les nouvelles revendications du personnage principal
enrichi de ses expériences antécédentes.
22 « Le Lieu sacré de la mémoire maternelle : la fable familiale chez Zahia
Rahmani » d’Alison Rice traite des vicissitudes d’une famille de harkis
installée depuis 1967 sur le territoire français. Dans Moze de Zahia Rahmani,
il est plutôt question de la survie du patrimoine culturel et identitaire de la
famille, aliénée par son exil forcé en France. La mère, dans ce roman, est
chargée de cette transmission de la mémoire et, pour y accéder, elle se
cantonne dans son domicile qui devient l’espace intime exclusif dans lequel
peut s’exercer le transfert des valeurs ancestrales. Ici, à l’opposé des autres
récits qui se déploient dans les espaces du pays d’origine, le cantonnement
est voulu, car il s’adapte aux espaces du conte et de la fable, qui permettent
la sauvegarde de la mémoire ancestrale : « Pour ce faire, cette dernière doit
effectuer deux mouvements langagiers compliqués, le premier de l’oral à
l’écrit, et le deuxième du berbère au français. Ce sont deux mouvements que
la mère est incapable d’effectuer, car elle n’est ni lettrée ni francophone ».
Dans Moze, l’espace devient vecteur de transmission et l’intimité est celle de
la fable et du conte. Ainsi, permet-il la réappropriation par le biais d’une
langue que l’on ne parle plus, le tamazight, territoire d’une langue sacrée,
réservé à la mère, qui demeure passeur des valeurs d’origine.
Une thématique récurrente du roman maghrébin de langue française est
celle du retour, ce qui implique un réinvestissement, de la part du
protagoniste, des espaces d’origine, mais, cette fois-ci, avec le cumul des
expériences acquises dans le pays d’adoption, la France en l’occurrence.
C’est à cette problématique qu’Anne Marie Miraglia dédie son texte, « Le
Regard double de La Retournée entre hier et aujourd’hui entre Ebba et
Paris ». Le roman de Fawzia Zouari fournit une analyse très serrée du va et
vient de la conscience narratrice de la protagoniste entre le présent et le
passé, entre Ebba, où elle est née, et Paris où elle vit depuis une quinzaine
d’années. La Retournée, et ce vocable comporte de multiples connotations,
c’est avant tout celle qui retourne à son pays natal, mais elle est aussi
retournée, dans le sens de renversée, révolutionnée. Rym, la
protagonistenarratrice, « met en pratique ses connaissances de sa langue maternelle et
s’accorde à Ebba les mêmes libertés dont elle jouissait à Paris, notamment
les flâneries, les excursions, les déplacements, bref, elle s’adonne aux joies
du corps mobile, errant et s’épanouissant dans des espaces interdits aux
femmes ».
Paris et Ebba, constate Anne Marie Miraglia, ne sont pas moins que les
deux pôles fondateurs de l’hybridité culturelle de Rym. Mais ces polarités
spatiales avec les transferts culturels qui se font d’un espace à l’autre
montrent combien le retour demeure quasiment impossible et la
réintégration, vouée à l’échec. C’est pourquoi Moncef, ce fils du pays qui va
remplacer Bruno, le coopérant français qu’elle avait suivi à Paris quinze ans
auparavant, va devoir lui proposer d’autres espaces – le Canada, par
exemple, où un nouveau départ peut être considéré –, car, à Ebba, elle ne
peut qu’éveiller les craintes des citoyens et leur colère, étant donné que sa
23 seule présence dérange l’ordre social millénaire. Ayant adopté, à leurs yeux,
des comportements masculins, elle est maintenant considérée comme « la
Française », une étrangère. Ce type d’héroïne demeure toujours déchiré entre
le passé et le présent, et le retour au pays ne fait qu’aggraver cette situation
indépassable. En fait, ce genre de roman ne fait que jouer avec une
possibilité qui reste toujours irréalisable et l’héroïne demeure suspendue à
jamais.
Les espaces comme véhicules du processus d’écriture – et ceci est une
amplification de l’espace comme métaphore qui ne reflète pas seulement
l’expérience vécue de la protagoniste traduisant son enfermement et sa
révolte –, manifestent des structures organisationnelles du texte et
deviennent, en conséquence, les déclencheurs activant la machine narrative.
Telle est l’approche de Ruth Amar dans son essai sur les romans de Ben
Jelloun. Certes, des espaces physiques, réels, sont décrits dans les romans
étudiés, tels que les portes et tout ce qu’elles connotent, le hammam, la
chambre, la rue circulaire, le labyrinthe ; ils sont tous pluridimensionnels et
renvoient à des référents protéiformes. Mais ce qui prévaut chez Ben Jelloun
c’est l’organisation même du texte qui devient spatialisée ; les espaces
constituent de ce fait des métaphores organisationnelles, des structures
matricielles ; l’écriture elle-même s’organise autour des sept portes dont il
est question dans le texte, ces portes qui deviennent de plus en plus abstraites
vers la fin du récit. Par ailleurs, le corps de Harrouda lui-même se transforme
en un topos où de multiples sémiotisations se déploient :

C’est l’écriture même qui tourmente l’écrivain tout comme le corps de
Harrouda alimente les fantasmes des adolescents, dont le narrateur. L’acte
sexuel devient l’acte provocateur du langage, stimulateur des mots sur la
feuille. La femme et le processus de l’écriture deviennent étroitement liés.
Harrouda, la femme érotique, représente toutes les étapes de l’écriture et de la
parole, depuis le réveil du langage.

Le sexe de la femme, énonce l’écrivain, « les murs l’ont apprivoisé et le
ciel lui a fait une place. Sur l’effigie de ce sexe nous éjaculons des mots »
(Harrouda 13). Le sexe fantasmé de la femme devient donc le catalyseur de
la machine narrative.
Une contribution importante qui élargit pour nous la plurivocalité des
espaces est celle que développe Avital Vaknin dans son essai, « Un Espace
acoustique : l’écho d’une tradition orale ». Elle relève une dimension
essentielle dans le roman Les Hommes qui marchent de Malika Mokeddem,
notamment, les voix qui peuplent l’espace d’origine. Et si, en général, on a
tendance à réduire l’espace physique primordialement à la vision, il n’en
résulte pas moins que l’ouïe constitue un apport capital pour ce qui est des
significations que recèle une culture orale. Et dans ce roman il est
principalement question du passage de l’oralité à l’écriture. Zohra, la
grandmère de la protagoniste-narratrice, rêve justement de récupérer les légendes
24 tribales en voie de disparition par le biais de l’écriture et des livres que
pratique sa petite fille Leïla. La transmission reste malgré tout possible par la
voix de l’écriture. Pour Avital Vaknin :

Malika Mokeddem crée donc un genre de sonothèque narratif qui conserve
des fonds sonores divers afin d’introduire ses lecteurs-auditeurs dans l’espace
géographique et culturel de l’œuvre et de les inviter à écouter le
retentissement typique du désert, du ksar, des hommes bleus et des femmes,
sans oublier de faire retentir les sons de France Inter ou d’Edith Piaf.

Avital Vaknin procède à l’analyse des composantes de l’identité de
l’écrivain exilé, le sang, le sol et la langue en les filtrant à travers les
éléments sonores qui parsèment le texte, notamment les voix, les sons et les
langues. Une pratique qui combine ces trois composantes de base est le
youyou, domaine exclusif des femmes, la seule langue où elles peuvent
s’exprimer, puisque la parole leur a été dérobée et que le mutisme leur a été
imposé, les mots étant le domaine exclusif de l’ordre du mâle patriarcal. Et
les youyous, dans toute leur variété, constituent une prise de parole non pas
lexicale mais tonale. Selon son appellation berbère, le tzarl-rit reflète
justement le fonctionnement, très déterminant dans cet espace culturel, du
corps de la femme ; il n’est pas seulement un cri surgi du fond de la cage
thoracique, qui manifeste, selon les occasions, ou la joie ou la détresse. C’est
plutôt une performance vocale pleine de puissance. À la limite, c’est la mise
en scène de la libération de l’énergie qui sourd dans le corps de la femme.
Signe, par excellence, d’une présence non verbalisée. Les lèvres n’y sont
pour rien, ce qui fait que l’articulation des mots demeure impossible.
Le tzarl-rit s’accomplit exclusivement au niveau de la bouche, qui
restitue, en quelque sorte, ce langage verbal occulté de la femme, de façon
non-verbalisée. Car seules les femmes ont droit au tzarl-rit qui combine le
cri et le chant, et surtout le chant, ou plutôt le hululement de l’oiseau (de
l’animal), qui ne peut jamais rejoindre le verbe et exige la participation, en
tandem, de la langue et de la main. De la main pour cacher la bouche, d’une
part, mais aussi pour fournir une boîte sonore à la langue, car ce crichant est
strident. Ce langage combine le rythme, la voix et le corps : c’est le rythme
de la voix incorporée. Il est du côté de la pratique du silence ou des silences
qui, eux aussi, constituent un langage de remplacement, dans lequel les
femmes peuvent s’installer, en l’absence d’un langage vocalisé.
Il en résulte que, pour ce qui est de la langue de tous les jours, celle à
laquelle les femmes n’ont pas accès, elles trouvent, néanmoins, des stratégies
discursives pour la pratiquer, même si ce n’est pas au niveau de l’acte
locutoire lui-même. La chaîne communicationnelle se maintient même en
l’absence de la parole de l’un des deux locuteurs. Il peut y avoir de la parole,
un échange signifiant malgré l’absence de l’énonciation de l’un des
locuteurs. Et ce sont les silences qui incorporent cette parole. Ces stratégies
du silence sont au centre des préoccupations de Silvia Adler dans son étude
25 sur Tahar Ben Jelloun, « De quelques silences intimes féminins dans la
littérature maghrébine d’expression française ». Silvia Adler différencie le
silence imposé, un silence d’oppression et de contrôle subi par le faible
locuteur, d’un silence d’expression relevant du choix intentionnel du
locuteur, qui définit sa position comme sujet énonciateur et fait partie
intégrante de la chaîne communicationnelle.
Il s’avère, de façon récurrente dans les textes de Ben Jelloun, que le
silence est souvent polyvalent et ressortit à des modes d’expression féminins
pour dépasser l’occultation imposée de sa parole. C’est ainsi que, « dans une
situation de perte d’identité ou de dignité, le seul recours disponible est la
voix intérieure, qui est entièrement sous le contrôle de celui qui la possède et
qui ne peut pas être contredite par un entourage qui, quoi qu’il en soit, rejette
et dévalorise l’individu ». Ce cas s’applique bel et bien à la femme
maghrébine. Silvia Adler conclut en disant que ce type de silence constitue
une expression non vocalisée d’un cri interne, qui vient rédimer l’absence de
sa concrétisation comme parole.
Une voix romanesque marginale à l’intérieur de cette mouvance littéraire
féminine est celle du roman sépharade qui a, néanmoins, contribué, de façon
essentielle, à l’expression de la femme au Maghreb. L’indispensable étude
de Safoi Babana-Hampton, « Espaces réels et imaginaires de l’identité
juivemarocaine féminine chez Sapho et Éliette Abécassis », donne tout le crédit à
la contribution fondamentale de ces deux écrivaines sépharades. Car, sur
fond de préoccupations souvent répétées quant au statut de la femme, dans
les écrits des femmes maghrébines, s’ajoute, chez ces deux auteures, avec la
quête des origines, une sensibilité féminine consciente de l’envergure
transculturelle du monde contemporain. « Au cœur de cette réflexion
éthique », nous dit Babana-Hampton, « figure la question du télescopage
d’espaces, de temps, de cultures et de sensibilités poétiques différentes
[…] ».
Chez l’une comme chez l’autre, apparaissent mixage et hybridation des
cultures, un souci de faire transparaître des systèmes sémiotiques variés et
différents à l’intérieur de leur performance scripturale. Sapho et Éliette
Abécassis revendiquent un espace hétérogène où les signes sont en
mouvement perpétuel et ne se fixent que pour un bref instant, le temps de
leur dévidement instantané, avant de se doter d’une nouvelle identité. Leurs
textes relèvent d’un nomadisme primordial des signes :

Autrement dit, en plantant le décor de leurs histoires dans un univers nomade
et transculturel, leurs récits appellent à une reconnaissance de leur écriture
comme un acte performatif véhiculant pour l’essentiel leurs interprétations
singulières de leur existence et leur construction de visions du monde qui ne
s’assimilent pas aisément à des traditions ou à des schémas de pensée
préétablis.

26 L’étude de Maya Hauptman, « Femmes d’Alger dans leur appartement :
solitude et incommunicabilité », souligne l’importance de cet ouvrage
d’Assia Djebar, l’un des premiers à traiter, dans le détail, le statut de la
femme algérienne durant les années de guerre de libération. Dans une
perspective titrologique, le titre même de cette collection de nouvelles
constitue une synecdoque performative incorporant l’objet d’analyse de
l’ouvrage : notamment, l’espace carcéral que constitue l’appartement pour
les femmes d’Alger. Là encore, il est question de l’absence de
communication et de la solitude qui va avec. Pour ce qui est de l’écriture de
cette solitude, Hauptman relève, de même, les procédés rhétoriques dont
Assia Djebar se sert pour manifester la situation de la femme diminuée :
« De courtes phrases au rythme saccadé rendent compte d’une solitude
négative faite de silences et de peine », ou bien la répétition du vocable
« même » qui traduit « l’immobilité et la lourdeur, l’immuabilité des choses
et aussi du temps, la sensation de solitude et le chagrin profond des
personnages ».
D’autres pratiques sont mises en évidence, telles la répudiation et la
polygamie, qui sévissent dans ces sociétés et qui accentuent la situation
précaire de la femme, consciente de son déracinement et de son nomadisme,
puisqu’elle demeure toujours interchangeable. Une seule solution pour Assia
Djebar, relevée par Maya Hauptman, c’est de prendre la parole et peu
importe quelle en sera l’envergure : « Je ne vois pour les femmes arabes
qu’un seul moyen pour tout débloquer : parler, parler sans cesse d’hier et
d’aujourd’hui, parler entre nous, dans tous les gynécées, les traditionnels et
ceux des H.L.M. Parler entre nous et regarder. Regarder dehors, regarder
hors des murs et des prisons ! ». Ce n’est, d’ailleurs, que dans Les Nuits de
Strasbourg qu’une tentative de relever ce défi est opérée par Thelja qui
accapare sa propre parole dans un espace autre, celui de l’errance, en
contraste avec celui de ses origines.
Aparna Nayak traite « des espaces historiques croisés » dans le roman
d’Assia Djebar, Les Nuits de Strasbourg. Le concept qui dirige sa lecture est
celui de la mémoire multidirectionnelle, qui veut dire que l’on peut lire un
événement historique en rapport avec un autre. Les histoires s’entrecroisent
ainsi et, en effet, les événements s’illuminent mutuellement, car on peut
extraire plus de sens si on les met en rapport les uns avec les autres :

Unique en son genre, dans la trame de ce roman s’entrecroisent diverses
histoires : celle de la guerre d’Algérie avec celle de l’occupation allemande
lors de la Deuxième Guerre mondiale […] Nous soulignerons, dans ce texte,
les enchevêtrements historiques, temporels et culturels, pour démontrer le fait
que ce texte fonctionne comme le lieu d’imbrication polyvocale qui est, à la
fois, le lieu de revendications, de dénonciations, mais aussi celui de
négociations et de prises de position.

27 Aparna Nayak s’attarde aussi sur la rencontre des corps. Reste, donc, le
corps dans son ipséité, ce corps qu’on a enfoui, ce corps qu’on a dénudé de
sa jouissance, puisqu’on l’a limité à la reproduction. Mise à part cette
question de l’entrecroisement des événements historiques, ce roman est l’un
des rares romans maghrébins écrit par une femme, qui traite ouvertement du
corps et de sa jouissance. Quel type d’espace est ce Strasbourg, si tant est
qu’il soit le seul espace dans lequel la femme maghrébine, Thelja en
l’occurrence, peut accéder à son corps ?
À notre sens, Strasbourg est avant tout l’espace du mélange, du métissage
des voix. Strasbourg n’en demeure pas moins l’espace de l’errance et de
l’exil, bien que la tentation première du roman d’Assia Djebar soit la
résolution de l’aliénation de son héroïne dans le dialogue. Le dialogue des
corps et le dialogue des voix – ce qui revient au même. Mais ce dialogue ne
devient possible pour Thelja que dans son exil indéterminé et seulement pour
une période bien circonscrite, les neuf nuits qu’elle passe à Strasbourg en
compagnie de François. Et François lui-même, « cet étranger », comme le
définit Thelja, doit se soumettre à son errance fondamentale, car elle tient à
changer d’hôtel pour chacune de leurs neuf nuits communes. Ce n’est pas sur
la terre d’origine, mais dans le nomadisme que peut se constituer le dialogue
tant convoité. C’est que le patrimoine qu’on a essayé de reconstituer au
lendemain de l’indépendance réinscrit les mêmes inégalités séculières de la
société phallocentriste maghrébine. Les vieilles coutumes ne font que se
répéter et se consolider dans l’Algérie moderne, parmi tous les pays du
Maghreb. Ce qui fait que la quête de la femme maghrébine ne peut se
poursuivre que dans un espace autre, mais pas nécessairement celui du
colonisateur. D’où Strasbourg et non Paris. Mais un Strasbourg désertique,
un Strasbourg de la circulation et de l’errance.
Selon Assia Djebar, quatre modes d’expression, quatre langues sont
accessibles à la femme maghrébine dans son milieu culturel ambiant :

[…] le français pour l’écriture secrète, l’arabe pour nos soupirs vers Dieu
étouffés, le lybico-berbère quand nous imaginons retrouver les plus anciennes
de nos idoles mères. La quatrième langue, pour toutes, jeunes ou vieilles,
cloîtrées ou à demi émancipées, demeure celle du corps que le regard des
voisins, des cousins, prétend rendre sourd et aveugle, puisqu’ils ne peuvent
plus tout à fait l’incarcérer ; le corps qui, dans les transes, les danses ou les
vociférations, par accès d’espoir ou désespoir, s’insurge, cherche en
analphabète la destination, sur quel rivage, de son message d’amour.
(L’Amour, la fantasia 203)

Mais d’abord la retrouvaille du corps, du corps de l’écriture aussi, la
parole incorporée du signe, du signe romanesque. C’est dans l’intimité des
corps que le discours, ce discours occulté de la femme maghrébine, peut être
restitué et réassumé. Ces neuf nuits sont les nuits du corps, non pas le corps
assujetti, mais le corps libéré en quête incessante de son émancipation
28 indéfinie. Ce sont les nuits du corps qui se libère de ses lourdeurs
ancestrales. Le corps, pour la première fois, se désengage de ses définitions
premières imposées par la voix du père et de la maternité, pour accéder à sa
définition comme espace du désir pur, et non espace de la reproduction.
Dans Les Nuits de Strasbourg, il s’agit véritablement d’érotisme, de corps
qui parlent et qui se parlent.
La libération et la décharge libidinales de l’énergie primordiale du corps
ne pourront se réaliser que dans l’espace de l’érotisme, du corps purifié de
ses tares reproductrices imposées et assujettissantes. Mais, si le corps se doit
de se régénérer, c’est parce qu’il incorpore une parole irréductible. Corps et
parole coïncident l’un avec l’autre : « – L’amour dit-il amusé, serait donc
nos exercices de prononciation, de rythme, de phrasé […] » (225). Les mots
échangés ont, eux aussi, une existence matérielle (on l’a déjà vu chez Ben
Jelloun dans la scène du hammam, par exemple), non pas seulement comme
traces de la voix, mais véritablement comme entités corporelles tangibles,
capables d’affecter le fonctionnement du corps. Les mots sont quasiment des
organes qui agissent physiquement sur les corps, non pas seulement en tant
qu’entités sonores, mais comme signes incorporés au même titre que les
autres organes du corps : « Ces mots ruissellent sur son cou, lui recouvrent
la gorge, enveloppent son épaule qui se penche, ou la ligne de son dos
dressé, dans une gestuelle à peine amorcée » (269).
Nous ne pouvons assez souligner l’importance de ce roman pour le
développement de la littérature maghrébine et, surtout, pour ce qui est des
espaces intimes féminins. Le texte d’Assia Djebar est véritablement
fondateur quant aux espaces de l’intimité féminine, c’est là que, pour la
première fois, on essaye de se mesurer à cette problématique. Le récit de
Malika Mokeddem, Mes Hommes, viendra plus tard s’imbriquer sur celui-ci,
pour constituer une nouvelle pratique romanesque assumée par des
écrivains-femmes. Car c’est dans ce texte d’Assia Djebar que le corps de la
parole et la parole du corps se rencontrent, ou du moins tentent de se
rencontrer. Le lecteur averti aura sans doute remarqué que ce roman est
imprimé en deux typographies différentes, s’excluant l’une l’autre ; cela
pour manifester la différence fondamentale qui existe entre les deux espaces
en question, entre le jour et la nuit.
Dans le corps du texte, les neuf nuits de Strasbourg sont parlées en
caractères italiques. Ces dialogues de l’intimité nocturne sont différenciés du
discours diurne dans leur être matériel. S’organise alors, dans l’espace du
roman, un dialogue ou, plutôt, une dialectique entre les deux types
d’impression – le discours intime de la nuit, en italiques, et le discours public
du jour, en caractères romains. Les corps se rencontrent dans cet espace de
l’intimité transcrit en caractères italiques, pour manifester la différence avec
le discours du quotidien. Ce qui prime, au bout du compte, c’est l’espace de
l’intimité et des corps, puisque le roman se ferme sur cet espace-là. Il se
produit, d’ailleurs, au niveau de la narration, une fuite vers le dedans, une
29 course centripète de la conscience narratrice, du dehors vers le dedans. Le
monologue intérieur de la fin du roman est énoncé par une conscience
narratrice qui régresse vers la niche la plus reculée, la plus intime de son
être, puisqu’elle est aliénée du Strasbourg du grand jour, du Strasbourg
ensoleillé, dont elle s’enfuit et qu’elle évite sans cesse :

Où se tapit la langue dans tout cela ? Eh bien, elle se ferme la langue… La
langue clôt… ses paupières de batracienne lourde, elle serre ses lèvres trop
fines sur ses dents, elle retient sa respiration qui doit lui être mesurée toute
une vie […] Surtout comme j’aime le jus de la langue de cet homme ─ le
français donc ? ─ et sa saveur, sa limpide fluidité, sa ruche secrète, son
hydromel (mon hydromel arabe aussi que je ne peux encore lui livrer), ainsi
ces nourritures sonores, je les tirerai à moi, je les déglutirai, je deviendrai
animal femelle, mais ruminant pour les enfermer en moi après les avoir bues
de ses lèvres, pour les emporter liquéfiées dans mon corps, loin, loin de cette
ville […] (227)

Le vocable langue, donc, avec ses deux signifiés en symbiose. La langue
de la bouche et l’autre langue qu’elle incorpore, celle des signes. Mais l’une
ne va pas sans l’autre. Car le corps est lui-même marqué par les signes qu’il
incorpore et, précisément, ceux qui lui ont été imposés au cours des siècles.
Pour effacer leurs multiples traces, il faudrait que le corps assume son éros et
son désir, en effaçant ces derniers stigmates de son assujettissement. Il
faudrait qu’il se donne une nouvelle définition et cette nouvelle définition
dépendra du dialogue discursif qui accompagne celui des corps : « Or il
fallait que sa parole à elle jaillisse neuve, entre eux, entre leurs corps, contre
eux enchevêtrée à eux deux » (317).
Eros et discours ne peuvent donc se rencontrer que dans un espace
dialogique véritable où Thelja et François peuvent se rencontrer, dont chacun
pourra se réclamer. Mais quel sera le lendemain de ce dialogue ? Les mots
de cette nouvelle langue vont-ils les réunir ou les séparer ? Une alternative :
d’une part, l’accouplement des deux espaces, l’Alsace et l’Algérie, la
résonance ou la musique commune qui les rassemble, la possibilité de leur
symbiose et, d’autre part, l’échec du dialogue, étant donné le passé mémoriel
lourd que chacun de ces espaces incorpore. Les Nuits de Strasbourg d’Assia
Djebar reflète la tentation du dialogue, d’un dialogue décalé, puisqu’il s’agit
de l’Alsace. Thelja est celle qui va tenter de formuler la grammaire de ce
dialogue entre les deux langues en essayant d’unir les deux vocabulaires en
question. C’est au cours de la neuvième et dernière nuit de leurs rencontres
qu’elle tente de formuler les paramètres de ce nouveau langage hybride,
qu’elle nomme Alsagérie.

– Alsace, Algérie… Non plutôt Alsagérie ! – Alsagérie, en quelle langue ce
mot ? Dans la tienne, dans la mienne ? Redis ce mot dans le noir de notre
chambre, redis-le ! … épelle-le lentement, si lentement… comme si tu me
caressais avec. – Al za gé rie ! –Ce mot, il tangue ! – …Alors tu aurais dit, si
30 nous l’avions inventé – ni chez toi ni chez moi, ou dans les deux parlers à la
fois : ‘el za djé rie’… – Je dis le mot comme toi ; ou non ; pas tout à fait :
Alssa-gé-rie ! Et je traîne sur le s, je le double car j’entends une douceur… Ta
douceur ! – Et moi, une douleur. ‘Alza-gérie.’ Je le coupe ainsi en deux pour
arriver vite sur toi. – Toi, mon égérie ! Or il y a ce z juste avant. Le z dans
mon alphabet d’enfance n’est pourtant une trace de souffrance, non. Cette
consonne annonce la beauté et l’éclat : z comme ‘zina’. Zina, l’adjectif
signifie belle ; comme substantif, il désigne l’accouplement. Il y a donc un
couple dans ‘Alsagérie’. (Les Nuits de Strasbourg 273-74)

C’est dans le dialogue de ce nouveau langage de l’entre-deux que le
roman tente d’étaler les éléments constitutifs de son vocabulaire
symbiotique. Comme nous l’avons suggéré, c’est la première fois que l’on
tente de tracer les paramètres discursifs de l’Alsagérie. Mais, après avoir
considéré toutes les composantes significatives de ce vocable chargé de sens
multiples et irréductibles, nous débouchons sur l’expiration du vocable, sur
un ciel de brume, sur le désert. Et la question est de savoir si le désert peut
permettre l’aboutissement de ce nouveau langage. Si le désert est un espace
propice au dialogue, si c’est un espace d’épousailles et de retrouvailles avec
soi et avec l’autre.
D’autres questions se posent. Le roman entend-il diffuser ce nouveau
langage symbiotique ou simplement le différer. Cet espace dialogique
demeure-t-il un coup d’essai sans lendemain ? Il semblerait que ce soit le
cas, puisque le roman se termine sur un Strasbourg totalement surréel, sur
l’errance et le vide. Thelja n’accède à aucune transcendance à la fin. Son
nom signifie « neige », ce qui relève du poudroiement, de l’effritement, de
l’évanescence et de l’évanouissement. Thelja ne peut se retrouver que dans
le nomadisme de ses neuf nuits et le dialogue des corps ne dure que ce temps
bien limité. Suspension donc et inaboutissement du texte qui ne peut initier
aucun nouveau commencement. Une fois arrivée au plus haut point de la
tour du plus haut toit de l’Europe, elle se dit, et ce sont les derniers mots du
roman : « Je ne redescendrai pas : après la nuit et juste avant le jour, le vide
règne là-bas, debout, un cri dans le bleu immergé… ». (405)
Dans son étude, « Les Héroïnes de Malika Mokeddem transgressent
l’espace masculin », Dalila Belkacem relève l’importance des espaces dans
les romans de l’auteure, non seulement comme thème à part entière dans ses
écrits, mais aussi, et avant tout, comme structure organisationnelle de son
univers fictionnel. Car c’est là qu’évoluent ses protagonistes. C’est là
qu’elles se retrouvent pour se recueillir et pour réaliser leur quête
mémorielle. Et ces espaces, essentiellement de l’ouverture, contrastent avec
les espaces fermés qui ont été conçus pour la femme algérienne. D’où la
déclaration de Dalila Belkacem à même son titre ; en effet, les femmes dans
le roman de Malika Mokeddem se sont emparées d’espaces ouverts exclusifs
aux hommes. « Leila, Sultana, Dalila, Nora et les autres s’approprient des
31 espaces qui ne leur étaient pas destinés et, plus encore, des espaces qui ne
leur étaient pas permis, des espaces masculins interdits aux femmes. »
Le désert des premiers romans de Malika Mokeddem et la mer dans N’zid
coïncident l’un avec l’autre, car ces espaces qui organisent les paramètres de
son monde fictionnel connotent, pour toutes les protagonistes, l’errance et la
liberté qui va avec, dans la retrouvaille de soi : « Malika Mokeddem fait du
désert la grande métaphore de cette errance, il est à l’origine de la mouvance
de ses personnages ». La dune qui revient comme un leitmotiv dans les
romans du désert de la romancière, Malika Mokeddem en fait « un espace
féminin qui se situe au seuil de l’espace masculin ». En bref :

L’écrivaine nomadise ses personnages féminins et met leur errance au service
de la quête de leur identité algérienne et de leur affirmation en tant qu’êtres à
part entière. Et tout comme les différentes transgressions dans lesquelles
l’écrivaine inscrit ses protagonistes, les espaces agissent aussi comme des
éléments libérateurs et s’allient afin de permettre aux héroïnes d’accomplir
leur quête et de s’affirmer dans un monde où le masculin prime.

L’essai de Faouzia Benjelid, « Le Dévoilement comme espace d’un
discours féministe dans Mes Hommes, roman autobiographique de Malika
Mokeddem », constitue une addition importante à notre compréhension de la
tentative des écrivaines maghrébines de fonder un nouveau langage
ressortissant à la corporéité, à la récupération d’un langage du corps. Faouzia
Benjelid relève les deux dimensions essentielles de ce roman,
l’autobiographique et la corporelle. Et ces deux dimensions vont de pair, car
il est avant tout question du réinvestissement corporel par l’autobiographie.
À cet égard, toute l’œuvre de Malika Mokeddem est autobiographique, dans
le sens de la quête d’une écriture rédemptrice qui viserait à dépasser
l’absence et les manques du corps.
Le roman, Mes Hommes, est annoncé par tous les autres romans de
Malika Mokeddem : toutes ses protagonistes-narratrices sont dans une
errance perpétuelle, à la recherche d’un langage rédempteur qui viendrait
purifier le discours hégémonique masculin de ses scories. Et de là, la
concentration de la narratrice sur tout ce qui relève du corps dans sa
dimension la plus immédiate, la plus matérielle. Car la levée de l’interdit
doit forcément commencer par cette étape. Comme l’explique Faouzia
Benjelid :

L’écriture s’institue en acte d’énonciation dont l’intention discursive est de
dévoiler, de se dire sans aucune limite, au-delà de toute forme de censure ou
de soumission à un ordre qu’il soit moral, familial, tribal ou social. Le
discours de l’énonciatrice se fait transgressif, il se manifeste sous forme
d’une rupture irréversible avec les mentalités traditionnelles anti-femmes.

32 Le premier homme dans la vie d’une femme est le père ; c’est avant tout à
lui que s’adresse la narratrice, car il est la source de tous ses traumatismes.
Elle est orpheline sans l’être, puisque le père ne s’intéresse qu’à ses fils, les
filles étant des êtres en trop, vouées dès la naissance au rebut. Même la mère
ne peut connaître de rédemption que si elle enfante des fils. Et contre tous les
interdits qu’incorpore et symbolise le père, la narratrice procède à un
recensement détaillé des hommes qu’elle a connus et, en premier lieu, aux
rapports intimes qu’elle a entretenus avec eux. Car c’est par le corps que
l’interdit peut être levé, que la protagoniste va connaître la liberté. « La
notion de liberté », précise Faouzia Benjelid, « est intimement associée à une
autre valeur, celle de l’amour ; aussi, corps, amour, liberté composent-ils une
‘formation discursive’ ». Et si le corps de la femme est réduit à sa
fonctionnalité dans la société d’origine – la mère de la narratrice est réduite à
ses mains et à la reproduction –, la narratrice va le restituer à sa définition
première, celle de l’érotisme et de la jouissance.
Comme nous l’avons suggéré plus haut, l’écriture romanesque de Malika
Mokeddem préparait à ce roman, car c’est là, pour la première fois, que se
profile cette liberté tant recherchée par ses protagonistes. En quelque sorte,
apparaît pour la première fois, dans l’écriture de Malika Mokeddem, une
finalité : l’auto-émancipation et la libération du corps de tout ce qui
l’entravait auparavant. C’est que l’errance indéfinie de ses héroïnes, qui était
essentielle à leur être-dans-le-monde, cette quête indéterminée, qui les
poussait toujours vers de nouveaux horizons, trouve finalement un certain
aboutissement dans la coïncidence de soi avec soi à travers le processus
d’écriture. Au-delà des pérégrinations incessantes à travers les espaces
désertiques des ksours en ruines du désert algérien, que ce soit dans Les
Hommes qui marchent, La Nuit de la lézarde ou L’Interdite, et même à
travers les espaces des grands larges marins dans N’zid, reste le corps,
espace ultime que la protagoniste réintègre incessamment. Ce corps, qui se
révèle être en dernier lieu, l’ultime et unique havre de paix.
Globalement, l’œuvre de Malika Mokeddem articule cette dialectique de
l’impossible, propre à la littérature maghrébine de langue française dans sa
totalité, puisque tiraillée entre deux exigences fondamentalement opposées.
D’une part, le signifié paradisiaque, perdu pour toujours, mais repris avec
obsession par le discours narratif. Ce passé mémoriel que l’on essaie de
reprendre indéfiniment, mais au seuil duquel on échoue, sans jamais parvenir
à assouvir son désir narratif. Et, d’autre part, le signifiant, les formes
d’expression et de narration romanesques, qui ne peuvent que manquer à
cette quête indéterminée, puisqu’elles ont été conçues et produites dans
d’autres contextes culturels et civilisationnels, pour d’autres fins et d’autres
réalités. Dialectique de ces mondes fictionnels, qui sont érigés avec grande
peine, mais qui tombent en ruines (pareils à ces ksours, qui ne laissent
aucune trace de leur passé mémoriel une fois que les sables les ont
33 engloutis), sans jamais pouvoir se fixer une fois pour toutes dans une forme
narrative, fût-elle des plus ténues.
Le monde fictionnel de Malika Mokeddem aspire vers un néant qui
l’absorbe sans jamais pouvoir le déployer. Car le déploiement narratif se fait
par le biais de ce même processus de répétition obsessionnel, qui n’a de
cesse que de répéter, comme une litanie sans fin, dont les référents ont,
depuis longtemps, cessé d’exister, son manque et sa déchéance : « Il était
arrivé au monde de l’ultime », lit-on dans Le Siècle des sauterelles : « de la
plus absolue des fuites. Il était au seuil du désert, au seuil du tell, au seuil de
l’amour. Il était dans un ‘nulle part’ où il espérait une place » (137). Ce nulle
part, c’est l’espace dans lequel se retrouvent les protagonistes de Malika
Mokeddem, peut-être même qu’elles y aspirent, étant donné leur incapacité
de réaliser leur quête. Elles ne sont nulle part chez elles et leur retrouvaille,
si retrouvaille il y a, ne peut être possible que dans le mouvement. Soit elles
veulent échapper à un monde, soit elles veulent retourner à leur monde
originel. Mais ce retour s’avère toujours impossible, comme c’est le cas pour
les romans du retour, en général.
Les romans du désert de Malika Mokeddem déploient le crépuscule
d’une réalité sans lendemain. Et le roman aspirerait par son dénuement
primordial, puisque le référent est en retrait perpétuel, à ce statut du livre sur
rien. Le rien de ce monde évanoui. Peut-être s’agirait-il d’un certain degré
zéro de la littérature, de l’épurement du récit qui ne peut plus se faire,
puisque les référents sont en perpétuelle disparition. Et, si la transcendance
n’est plus possible, le texte n’aura qu’à montrer ce monde sans élaboration
aucune, de la manière la plus dénudée, souligner simplement son état d’être.
Le roman aspirerait donc à un langage du corps, à un langage indiciel, qui
coïnciderait avec lui-même. Et c’est précisément à ce stade particulier que
nous amène Les Hommes de Malika Mokeddem, à l’ipséité du corps pour
parer à la disparition inéluctable du patrimoine mémoriel.
Dans son étude, « Amin Zaoui : misogyne ou fervent défenseur de la
femme ? Le sexe romanesque comme enjeu discursif », Leïla Louise
Hadouche-Driss fait le constat de la particularité de l’écriture de Zaoui en
tant qu’écrivain postmoderne, qui transgresse tous les canons de la
bienséance scripturale romanesque, autant au niveau de la forme que du
contenu. Si Zaoui se défait des notions d’homogénéité et d’unité au niveau
de la forme, c’est bien au niveau des contenus que son écriture constitue une
mutation dans le contexte de la textualité maghrébine. Il s’avère que, chez
Zaoui, le sexe est partout, dans toute la crudité de son détail – non seulement
en tant qu’objet narratif pluriel dont la diversité parsème le texte de bout en
bout ; il y va même des perversités telles que l’inceste et la pédophilie, pour
ne pas parler de toute la dimension purement animale des pratiques
sexuelles : certaines de ses protagonistes pratiquent même le sexe avec des
animaux, du moins le sexe fantasmé tel que le conçoit le narrateur –, mais
toute la chaîne des signifiants en est elle-même saturée : « On ne compte
34 plus le nombre de fois où les mots verge, vulve, sexe, sperme, chatte,
orgasme, éjaculer, sucer ou lécher sont utilisés. La description des scènes
d’accouplement, et elles sont nombreuses, sont longues et très détaillées. Le
langage est cru, charnel et impudique [...] ».
La réponse à la question que pose Hadouche Driss, dans le titre même de
son étude, à savoir, si Zaoui est misogyne ou défenseur de la femme
maghrébine, est très élaborée dans l’essai de Jean-Christophe Delmeule,
« L’Intimité féminine chez Amin Zaoui ». Zaoui est, de toute évidence, le
premier écrivain-homme qui n’a pas hésité à pousser cette problématique à
son extrême limite. Car ce référent corporel absent, absent pendant des
siècles du discours hégémonique mâle, se met à prendre des dimensions
presque cosmiques dans l’œuvre de Zaoui. Non seulement il faut le montrer
pour ce qu’il est – et de là sa prépondérance sous une multiplicité de formes
à travers tout le texte ; on le répète de mille manières incessamment, le
nombre de signifiants est quasiment illimité pour ce même signifié –, il
faudrait même parfois le ramener au statut de son animalité première.
Chez Zaoui, les femmes se donnent parfois des animaux pour
partenaires ; c’est une manière pour elles d’échapper à l’emprise de
l’homme, donc à son animalité primordiale, pour le faire échapper à la prise
du discours phallocentrique, mais il faudrait aussi le dérober à la conscience
ancestrale qui l’a toujours défini. Dût-on, pour cette fin, lui ôter sa
dimension propre de référent réel. Le corps de la femme ne peut donc
constituer un référent neutre, ce qui explique l’abondance de stratégies
discursives pour pouvoir, de proche en proche, l’approximer. Car la femme
éventrée par le sexe d’un âne est du ressort du pur fantasme masculin. Et
Zaoui procède, par la même occasion, à la démystification du fantasme
masculin qui n’a fait que s’amplifier au cours des siècles, pour le vider de
tout pouvoir. Comme l’énonce Delmeule, la femme, on peut l’épouser, la
marier, consommer avec elle, l’assujettir, en rêver, et même l’échanger
comme commodité, etc., mais, au bout du compte, on ne peut véritablement
la posséder. Elle échappe à la prise du mâle. Car « Le fantasme masculin se
heurte aux parois de la distance sexuelle ». Elle demeure cette énigme contre
laquelle butte la conscience phallocentrique. Et c’est la transcription plurielle
de ce référent impossible, dans toute son ipséité, qui constitue l’essentiel de
l’œuvre zaouienne. La femme ou son sexe est une véritable structure
matricielle-organisationnelle à partir de laquelle se produit tout le texte de
Zaoui. Dans les mots de Delmeule : « Mais il y a surtout ce terrible résultat
d’une interrogation sur une altérité inaccessible ». Altérité inaccessible qui
va déclencher toute la machine narrative de Zaoui. Pas comme muse mais
comme corps.
Comment approcher alors cette altérité féminine, cet espace intime de la
femme ? « Il n’est plus concevable de parler une langue ordinaire pour
décrire et vivre le présent. Cela exige d’avoir recours à une autre langue plus
vénérable encore que la langue sacrée. La langue de la poésie ». Ainsi le
35 signifié féminin dépasse de loin tous les vocables dans lesquels on a essayé
de l’encadrer. Les mots devront donc accéder à un autre statut discursif pour
pouvoir en rendre compte et c’est là que le référent dépasse tout entendement
du quotidien et se met à acquérir une dimension métaphysique, la seule par
laquelle on pourrait éventuellement l’approcher :

Mon père, et comme chaque soir, rassembla les chefs des caravanes pour leur
expliquer les principes fondamentaux de cette nouvelle religion, religion du
Vagin créée autour de la vraie Pierre noire sacrée : ‘La vie est l’élément
essentiel sur la terre. Le Vagin est le centre de la vie. Le Vagin est le
producteur de la vie. Le Vagin est le producteur de la sédition. Le Vagin est
le producteur et l’essence du plaisir. Le Vagin est le moteur de toute musique.
Le Vagin est la source du Sang et du Son et du Saint. Que la Pierre noire
sainte bénisse le Vagin de toute femme : mère, fille, épouse, sœur, cousine.’
(Haras de femmes 94)

La qualité des articles présentés par nos collègues et la diversité des
approches développées autour d’une thématique commune, sorte de figure
imposée, contribuent, si tant est qu’il en soit besoin, à convaincre de la
centralité des littératures maghrébines de langue française dans le champ
littéraire francophone et dans l’institution littéraire française. Les études
fouillées et novatrices des chercheurs qui ont bien voulu répondre à notre
appel s’appuient sur des outils méthodologiques, souvent forgés en fonction
des besoins créés par la prolifération d’une écriture originale, en devenir. Il
est, par ailleurs, remarquable que l’éventail des auteurs choisis, sans être
pour autant exhaustif, soit aussi représentatif, à bien des égards, d’une
génération d’écrivains. Comme nous l’avons mentionné plus haut, la
prédominance des femmes écrivains dans le panorama littéraire ainsi dressé
reflète le dynamisme de la production littéraire des femmes maghrébines, en
même temps qu’elle confirme la qualité de leurs écritures diverses. Le fait
que l’on puisse mobiliser, autour de cette écriture, des universitaires aux
quatre coins du monde – de l’Europe aux États-Unis en passant par l’Afrique
du Nord et Israël – est le signe d’un domaine de recherche fertile et en
promesse de développement, susceptible de fédérer des projets d’envergure
au sein de la communauté universitaire, dans un esprit de dialogue et
d’échanges qui dépasse les espaces confinés, réels ou métaphoriques.
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