Marcello le greffier

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Après la disparition de son chat et alter ego Marcello, le temps et l'espace sont comme abolis et, entre Montparnasse à la faune artistico-littéraire incertaine et l'interlope population d'une petite ville de banlieue où se déroulent de mystérieuses cérémonies, il ne reste plus au personnage d'Isidore que la dépouille d'un monde fantasmagorique et le constat d'une identité perdue.
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
Lecture(s) : 14
EAN13 : 9782336358918
Nombre de pages : 250
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Jean-François RodeMarcello le greffer
« Elle me demanda ensuite de la suivre jusqu’à la base du rocher. Il
était recouvert d’une belle mousse verte. Nous commençâmes alors à
l’escalader et Olivette m’aida en me tirant par un bras. Parvenus en
son faîte, Olivette s’assit en tailleur et il restait juste une place pour
m’accueillir. Je m’installai à sa gauche. Ses jambes ballaient dans le
vide. Soudain, Olivette retroussa sa blouse et posa son index sur un Marcello
endroit précis de sa cuisse. le — Regardez ! dit-elle avec gravité.
Je me penchai. J’étais ébloui par le galbe et la pâleur séraphique de ses greffier
jambes. J’aperçus une petite tache brune au sommet de la cuisse. Ce Romandevait être une trace de brûlure ou une envie.
— C’est une envie, dit Olivette.
Je contemplai la tache pendant plusieurs minutes.
— Vous pouvez la toucher, si vous voulez. Ça ne me gêne pas. »

Après la disparition de son chat et alter ego Marcello, le temps
et l’espace sont comme abolis et, entre Montparnasse à la faune
artistico-littéraire incertaine et l’interlope population d’une petite
ville de banlieue où se déroulent de mystérieuses cérémonies, il ne
reste plus au personnage d’Isidore que la dépouille d’un monde
fantasmagorique et le constat d’une identité perdue.
Jean-François Rode est né à Paris en 1947. Dans ce récit rédigé durant
les années 80 après la parution de son roman Les vies perpendiculaires
d’Isidore d’Arnica (publié sous le nom de plume de Jeferson d’Ocarina),
l’auteur de Longitude zéro et des Tourne-en-rond (L’Harmattan)
nous entraîne dans un univers où la folie et le rêve côtoient la réalité.
ISBN : 978-2-343-04201-5
21 €
Jean-François Rode
Marcello le greffer










Marcello le greffier





Jean-François Rode











Marcello le greffier
Roman










































































Du même auteur

Les Vies Perpendiculaires d’Isidore d’Arnica
(sous le pseudonyme anagrammatique de Jeferson d’Ocarina),
roman, Nouvelles Éditions Rupture, 1983

« Poèmes », revue Vagabondage n°72, 1988

Ichtyose, poésie, Éditions de l’Outrecuid, 1996

Á dire d’Elles, roman, Éditions de l’Outrecuid, 1997

Les Rôles d’Oléron, roman, Éditions de l’Outrecuid, 1998

L’Intruse (Fugue à trois voix), roman, L’Harmattan, 2005

Longitude Zéro, roman, L’Harmattan, 2008

Jardin d’Essonne, roman, L’Harmattan, 2010

Le Faiseur, roman, L’Harmattan, 2011

L’Enfant Projeté, roman, L’Harmattan, 2013

Les Tourne-en-rond, roman, L’Harmattan, 2013
















































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04201-5
EAN : 9782343042015
PERSONNAGES





Adelphe : pisciculteur
Aglaé : sœur d’Hortense Tournemou, mère
d’Aubin-Marie
Alfa : comédienne
Amélie : serveuse
Aubin-Marie : neveu des Tournemou
Bertrand : éducateur spécialisé
Citroënin : copain d’Isidore
De Flubion (Ignace) : motard, membre de la
bande à Lanchetouille
Des Scies (Joe) : peintre et ami d’Isidore
Dialyse : poétesse et sœur de Joe des Scies
Elas (Jean-Louis) : célèbre écrivain et dramaturge
Escerbo (madame) : concierge au domicile
parisien d’Isidore
Estelle : compagne d’Isidore
Gaston : feu le mari d’Aglaé
Grisely : sculpteur célèbre
Grospol : écrivain et ami d’Isidore
Henri : fils Tournemou
Hervé : époux Tournemou
Horace : fils Tournemou
Hortense : épouse Tournemou
Hubert : fils aîné Tournemou
Isidore : narrateur présumé
Jean-Justin (dit Le Jujin) : fils d’Isidore et d’Estelle
Julia : amie de Dialyse passionnée de peinture
La Folle (du quatrième) : voisine de l’appartement
d’Isidore Lajoncquaille : peintre croisé chez Joe des Scies
Lamichelle (Philippe) : directeur du centre culturel
d’Apreville
Laminoir (Roger) : ami de Joe des Scies
Lanchetouille : chef de bande
Loriot (le Père) : gardien du manoir d’Apreville
Maillechort (Odilon) : ami de Joe des Scies
Marcello : alter ego et chat d’Isidore
Maxime : ami musicien d’Isidore
Micheline : amie de Dialyse passionnée de
peinture
Mozaire : poupée et égérie de Grisely
Odette : petite amie de Bertrand
Olivette (la marquise) : fantasme d’Isidore
Quinqual : comédien amateur
Rameau : comédien amateur
Ramonette : comédienne
Rigolet : éditeur célèbre et ami d’Isidore
Roucyclette : sculpteur marionnettiste et ami de
Joe des Scies
Une institutrice aux cheveux roux





1


Ma montre indiquait la demie. Mais il me fallut réfléchir
un brin et observer la position du soleil dans le ciel pour
en conclure qu’il était bien la demie de six heures. Six
heures ! Ça devait se bousculer les gens, s’entasser dans
les gros autobus verts, s’écouler comme un sirop
poisseux, une drôle de confiture fumante et puante dans les
couloirs du métro. Au début, l’absence de la petite
aiguille m’avait un peu gêné pour la lecture de l’heure,
mais, à la longue, je m’y étais accoutumé. J’avais
cependant constaté que cela avait au moins le mérite de
m’apprendre à mieux connaître les saisons, à mieux
discerner le mouvement du soleil et de la lune.
C’était fin juillet. Un gros soleil blond, ébouriffé,
restait accroché haut encore entre deux ou trois nuages dont
le coton s’effilochait. Six heures quarante ! Que
fabriquaient donc Estelle et Jean-Justin ? Je savais qu’Estelle
me frôlerait le nez comme un fantôme et ne me saluerait
pas. La veille, nous nous étions encore chamaillés. Pour
des vétilles bien entendu, quelques queues de cerises !
Une éponge mal rincée, un rendez-vous raté, un
qualificatif malvenu... pour un rien ! Mais il est vrai aussi que le
rôle de secrétaire que je lui avais confié en plus de son
habituel emploi de documentaliste au ministère du tra-vail, l’avait rendue, au fil des ans, d’humeur plutôt
maussade et querelleuse. C’était peut-être à cause de ça !
Pour le moment Marcello était assis en boule sur mes
genoux. Je caressais méticuleusement son doux pelage.
Parfois, il se dressait brusquement sur ses quatre pattes et
faisait le viaduc, les oreilles ramassées en casquette, puis
sa pandiculation accomplie, il sautait gracieusement sur
le tapis. Je me levais alors à mon tour et m’approchais de
la fenêtre. Dans le lointain, derrière les toits des vieux
immeubles lézardés, se profilaient les grues levant leur
patte comme des danseuses. J’écartais légèrement le
rideau et consultais de nouveau ma montre. Aussitôt
Marcello émettait un faible grognement et me fusillait du
regard. Marcello était toujours un peu jaloux quand je
lisais le cadran de ma montre en jetant un coup d’œil
audehors au lieu de m’enquérir de l’heure en interrogeant
ses yeux à lui, ses yeux félins et savants. Surtout que cela
renseignait à la minute, voire à la seconde près.
À quarante-sept, je vins m’agenouiller près du chat et
lui confiai pour la centième fois que j’étais excédé par
cette attente du départ, que je ressentais ces instants
comme une épreuve insurmontable. C’était chaque
vendredi la même histoire ! On eût dit qu’ils le faisaient
exprès tous les deux !
C’est pourquoi j’attendais, tournais en rond, arrosais le
fatshedera lizei au feuillage étiolé (les plantes ici
manquaient considérablement de lumière), tentais de joindre
certains amis au téléphone, tirais un livre de ma
bibliothèque, le feuilletais un instant et puis j’allais pisser. Ça,
pour pisser, on peut dire, je pissais, n’arrêtais pas de
pisser ! Et au grand désespoir d’Estelle, j’urinais toujours
dans la cuvette du lavabo. Pourquoi n’urinais-je pas
comme tout le monde dans les waters ? Peut-être à cause
10 du miroir placé au-dessus du lavabo. Ainsi pouvais-je
m’examiner, me sourire, m’inspecter les poils du nez, me
caresser ou me lisser les tifs. Une fois posté devant la
glace, je m’extrayais du pantalon, me fixais droit dans les
yeux et ouvrais à fond le robinet d’eau froide pour
chasser les gouttes jaunes. Une dernière grimace et puis on se
sentait tout soulagé, ragaillardi et sûr de soi. Comme
c’était bon de pisser de la sorte ! Si je pissais autant,
c’était sans doute à cause de toutes ces bières que j’avais
éclusées pour patienter. Ah oui ! Un nombre
impressionnant ! Et à la vérité, c’était chaque jour que le bon Dieu ou
le diable faisait que j’attendais de cette manière. Avec la
bière, le téléphone, avec mes livres, mes pages d’écriture.
Je tâchais quelquefois d’estimer le temps qui devait
encore s’écouler jusqu’à l’heure du départ, calculant le
nombre de minutes qui me séparaient du divin instant où
enfin j’allais pouvoir fuir cet appartement et échapper
ainsi à l’infernale attente.
Mais le plus curieux et le plus effrayant c’est que
làbas aussi, à la campagne, je me mettais, après un jour ou
deux, à attendre, à me faire du souci. Soudain, je devenais
inquiet, nostalgique, ça me prenait d’un coup. J’étais
occupé à ratisser l’allée du jardin et je m’immobilisais. Je
posais mon outil et, comme prostré, je regardais le ciel.
Une larme solitaire serpentait sur ma joue. Et pourtant
non ! Je ne m’ennuyais pas à Strépigny. Il y avait du
travail pour restaurer la vieille bâtisse, agencer le jardin. Le
jardin avec son herbe, le potager avec ses plants de
tomates, les rosiers avec leurs gourmands, la terre avec ses
taupes et les taupes avec leurs taupinières... Et puis on
fréquentait des gens, on s’invitait les uns les autres. On
recevait les Champinet, les Delacure, les Sénardier. On
allumait pour l’occasion un feu de bois entre deux pier-
11 res. On y faisait griller des sardines ou des merguez et on
débouchait des bouteilles. De temps à autre, j’écrivais des
vers dans un carnet à spirale... Mais voilà, au beau milieu
de la journée, je cessais brusquement toute activité et
décidais de retourner à Paris. C’était irrémédiable ! J’en
discutais un moment avec Estelle pour savoir si on devait
partir avant ou bien après la sieste du Jujin, et le
problème réglé, je recommençais à boucler les valises, à
remplir quelques sacs, à essayer d’attraper Marcello qui
pourchassait des merles ou traquait une taupe.
Attendre ! Attendre ! C’était mon lot, aurait-on dit. Je
passais en somme le plus clair de mon temps à attendre
les choses. Je m’obstinais à caresser des rêves trop
compliqués sans doute, c’est pourquoi j’attendais ! C’était
comme si, à l’instar des cigarettes que j’avais fumées et
des bières que j’avais bues, mon existence s’était jusqu’ici
consumée, liquéfiée en une vaine attente. Je ne cessais
d’attendre et de m’attendre. Parfois, je m’attendais, caché
derrière un lampadaire ou le tronc d’un gros arbre,
m’embusquais dans le taillis d’un bois et me surprenais
en train d’attendre, me découvrant alors taciturne et tout
pusillanime. C’était, avec l’écriture et la boisson, ma
principale occupation. Cela semblait aussi me rassurer, de me
voir attendant, immobile comme une statue plantée dans
un square avec des enfants l’ignorant et jouant tout
autour d’elle. Ma vie était en quelque sorte comme une salle
des pas perdus.
Je soulevai Marcello, considérai le degré de dilatation
des pupilles, la teinte des iris, et j’appris qu’il était
cinquante-deux. C’était peut-être moins facile qu’avec la
montre et le soleil, mais ça faisait plaisir à Marcello.
Ensuite, je posai le chat sur le tapis. Cela faisait vraiment
très joli, très lumineux aussi, cette tache claire de poils
12 verts s’étalant sur la surface rouge et ocrée du tapis.
C’était un spectacle que je ne me lassais jamais d’admirer.
Je m’asseyais sur le divan, et ainsi pouvais-je contempler
à loisir la superbe composition. Parfois, je choisissais un
disque et Marcello, inspiré par l’accent pathétique d’un
nocturne de Gabriel Fauré, effectuait de légers bonds en
accord avec la musique. Les entrechats qui ponctuaient sa
pantomime étaient sans conteste ce qui m’émerveillait le
plus. Mais cela ne se produisait à vrai dire pas souvent, ni
longtemps, et il fallait qu’une entente tacite se fût
instaurée entre nous afin qu’il se produisît de tels événements.
Ça impliquait également que nous fussions seuls et
qu’aucun étranger ne vînt troubler ces instants d’extrême
communion.
Un certain remue-ménage retentit soudain dans la
cage d’escalier. Ça venait du rez-de-chaussée ou du
premier, une progression heurtée, maladroite, qui faisait
vibrer les murs du séjour jouxtant le palier. En même
temps, des éclats de voix s’éparpillèrent dans l’immeuble,
une espèce de conversation incompréhensible,
submergée par des coups résolument assénés contre le bois des
marches. Cela devint peu à peu plus net, plus précis, plus
significatif. Je reconnus bientôt le martèlement irrégulier
des petites galoches de Jean-Justin, le tintamarre
provoqué par le jouet mécanique qu’il tirait derrière lui à l’aide
d’une ficelle, les cris qu’il poussait par intermittence au
cours de son ascension désordonnée lorsqu’il apercevait
les divers numéros affichés à chaque étage, la montée
plus régulière et plus pesante d’Estelle, le tintement de
son cabas rempli de boîtes de conserve et de bouteilles
qui s’accrochaient entre les barreaux métalliques de la
rampe (ce vieux crotale concupiscent des immeubles
d’avant-guerre) et ses ordres lancés sur tous les tons à
13 l’adresse de son fils qui, apparemment, les ignorait.
Enfin, le tout vint s’écrouler contre la porte d’entrée.
Trébuchant alors contre le chat, renversant les valises,
enjambant les paquets, Estelle et Jean-Justin déboulèrent dans
le séjour puis se barricadèrent dans la cuisine.
Tandis que je caressai le chat à rebrousse-poil en
écoutant le divin grésillement des électrons, je pris une fois de
plus conscience que je m’étais remis à attendre quand il
n’y avait, pour le moment, plus aucune raison que
j’attendisse de la sorte. Je décidai alors de ne plus perdre
une minute et commençai à rassembler les bagages.
Une fois dans la cour, Marcello et moi nous heurtâmes
à la gardienne qui sortait de sa loge. C’était une grande et
forte femme ceinte d’un tablier à grosses fleurs rouges
imprimées et qui exhibait une magnifique mâchoire de
prognathe. Elle effrayait plutôt les locataires mais je ne la
redoutais point. Je m’entendais même assez bien avec
elle. J’étais bizarrement attiré par son charme de harpie,
sa voix grognonne de harengère, son cul valseur de
ménagère... Ce cul opulent et parfaitement organisé que je
pouvais quelquefois apercevoir dans l’escalier quand je
regagnais mon appartement du troisième... Ce cul perché
en haut des cuisses sous le court tablier fleuri, débordant,
blanc et montagneux, de la petite culotte de soie noire !
Cela se passait en général le mercredi et je ne ratais
jamais ce jeton-là. Placé en contrebas, je m’arrêtais un
moment et, sans cesser son balayage ou son cirage, la
bignole entamait joyeusement la conversation et cela durait
certaines fois de longues minutes. C’est qu’elle était bien
fichue, la gardienne ! Il n’y avait que son visage qui
s’avérait disgracieux. Un fort strabisme divergent lui
permettait d’observer plusieurs choses à la fois et c’est
pourquoi on disait d’elle qu’elle avait l’œil. Rien ne lui
14 échappait. Pas un mégot imprudemment jeté dans le hall,
pas une poubelle déposée avant l’heure autorisée, pas
une carpette battue à un balcon en plein après-midi... Elle
voyait tout, entendait tout, savait tout. Un vrai service de
renseignement si on était assez habile pour lui tirer les
vers du nez. Pour le moment, elle nous regardait tous les
deux.
— Alors Leuchat ! qu’elle lança.
— Je t’emmerde ! répliqua Marcello en détalant
jusqu’à la porte cochère.
— Vous lui avez fait peur, vous savez, lui dis-je.
— Toujours aussi poli votre chat, m’sieur Isidore !
— Il a son franc parler, c’est un gouttière.
— L’est drôlement élégant pour un gouttière, ajouta la
concierge. Moustaches noires, pelage vert... vous
avouerez, c’est pas commun !
— Mais ce n’est pas n’importe qui, rétorquai-je.
— Déposez donc votre fardeau ! glapit-elle de
nouveau. Vous avez bien deux secondes.
— Je regrette, nous filons à la campagne.
— Vous allez vous faire du mal, dit-elle encore, à
toujours vous presser comme ça !
Tout en prenant congé d’elle je ne manquai pas de
jeter un dernier coup d’œil au corps souverain de la
poissarde. Elle avait des seins ballonnés. Je les imaginais
pâles et mafflus comme des fesses de bébé, avec des aréoles
bien larges et des pointes acérées comme des lames de
canif... Faut dire qu’en règle générale, j’étais toujours
ému, émoustillé par la lourde valse des fortes poitrines.
Ma nature ! Ma mère y était peut-être pour quelque
chose. Après l’accouchement, je savais qu’on lui avait
bandé le buste, c’était la mode à cette époque. Il fallait à
tout prix empêcher le lait de venir. On avait découvert le
15 lait en poudre et la technique révolutionnaire du biberon.
C’était ça le progrès ! On voyait les négresses d’un gros
œil colonial balader leurs petits sacs flétris. Du coup
j’étais tombé malade de n’avoir pu téter tout mon soûl. Il
avait fallu me trouver une nourrice à nichons.
Sur le trottoir, je dus attendre un long moment. La
circulation était dense. Une grosse moto rouge chevauchée
par un grand diable en combinaison de cuir noir me frôla
et faillit me renverser. Et tandis que je profitai d’une
accalmie pour traverser, je me mis à songer avec amertume
qu’une fois de plus Marcello avait risqué sa vie en
franchissant seul la chaussée au lieu d’attendre sagement
qu’on voulût bien l’accompagner. Mais j’avais beau le
sermonner, rien n’y faisait. Et quelle catastrophe si
Marcello... Je tenais à Marcello tout autant qu’à la prunelle de
mes propres yeux, je tenais à ses yeux de chat, puisque
grâce à la magie de son regard, ils savaient m’inculquer
la notion d’un temps qui m’aidait à survivre. Marcello
était comme une sorte de double de moi-même et je
n’imaginais pas une seule seconde qu’il pût soudain
disparaître et me laisser seul ainsi comme une sorte de mort
vivant. Épisodiquement, je faisais au reste le même
cauchemar. Je ramassais Marcello coupé en deux sur une
petite route de campagne et ses yeux n’étaient plus que
deux montres au cadran sans aiguilles...

De l’autre côté de la rue, chez Duricard, le café-tabac
où j’avais coutume d’acheter mes gauloises, j’aperçus
Grisely accoudé au zinc devant un verre d’eau minérale.
Comme d’habitude, il mordillait un gros cigare. M’ayant
aperçu il régla sa consommation et me rejoignit. Grisely
construisait des clepsydres, des fontaines, des jouets
compliqués pour les grandes personnes et des alambics
16 en tous genres. Il avait son atelier en bas, dans la cour,
près de la loge de la gardienne.
— Tu déménages ? qu’il ricana derrière son gros
cigare. N’oublie pas pour lundi. Et je compte sur toi,
ajouta-t-il plus gravement.
Il s’éloigna et disparut comme un spectre bourru à
l’angle de la rue Losserand.
Après avoir chargé les bagages par le hayon arrière de
la camionnette, je retraversai la rue et pénétrai de
nouveau dans le hall de l’immeuble. Dans la cour, la
gardienne s’était pliée en levant la patte pour décoller d’une
main la bille ovale d’un chewing-gum coincée dans les
stries de la semelle de sa chaussure. Elle se tenait la
croupe en l’air. Dommage, je n’avais pas le temps de
m’attarder !
En haut, je trouvai Estelle occupée à fermer une
valise. Penchée comme l’avait été la gardienne quelques
instants plus tôt, elle appuyait de tout son poids sur le
couvercle et je pus ainsi contempler le charmant spectacle
de la robe d’Estelle qui se soulevait et virevoltait en
ondulant et découvrait ses belles cuisses rondes, pareilles à
de gros poissons moirés. Et à vrai dire, je ne songeais
qu’à caresser ces jambes-là, qu’à en pétrir de jour comme
de nuit la chair dodue et veloutée. Mais les genoux
quelquefois restaient soudés l’un à l’autre et c’était une chose
terriblement dramatique. La nuit, dessous les draps, je
parcourais les douces collines des jambes avec mes
lèvres, les descendais, les remontais, c’était comme deux
amies, avec leur rancune, avec leur tendresse et la
promesse aussi du don qu’elles pouvaient me faire quand
elles avaient décidé de se séparer et de s’écarter un
moment comme les lames d’une paire de ciseaux.
Seulement, j’éprouvais toujours l’envie d’étreindre ses jambes
17 à des instants qui semblaient ne point convenir à Estelle.
Mais c’est qu’un irrépressible désir me tenaillait en
permanence et tenait mes sens en alerte, oui, une pulsion
farouche comme une bête qui habitait en moi. Et un rien
semblait pouvoir réveiller la bête. Un rien comme cette
diablesse de gardienne, toujours à exhiber son corps de
matrone, à arborer ses attributs canailles, ses coquines
rondeurs ! Il était évident que la concierge n’était pas
étrangère à la genèse de ce fantasme.
— Où est donc passé Jean-Justin ?
— Je n’en sais rien, gronda Estelle.
Elle était agenouillée sur la bedaine de la valise et
sautillait comme une fillette.
Je visitai chaque pièce mais Jean-justin restait
introuvable.
— Il n’est pas là ! criai-je à Estelle.
— Cherchez ! Cherchez ! hurla-t-elle de plus en plus
courroucée. Il ne s’est tout de même pas envolé !
Et pourquoi ne se serait-il pas envolé ! Mais Estelle
n’avait jamais été mise au courant. Un mois plus tôt, le
Jujin avait enjambé le balcon et avait voleté un instant
puis s’était posé sur le rebord de la fenêtre de
l’appartement du dessus. La voisine hystérique du
quatrième me l’avait aussitôt ramené. Elle adorait les
oiseaux, elle avait le quotient intellectuel d’un rouge-gorge.
— Hou ! les zoizeaux ! gloussait-elle quand elle me
croisait.
Et cette fois-là aussi, elle s’était annoncée en imitant le
joyeux sifflement du traquet motteux.
— C’est à vous la bestiole, mon garçon ?
Heureusement que je vous l’ai rattrapé le joli colibri. Tuitt, tuitt ! Je
n’ai eu qu’à le cueillir ! s’était-elle épanchée.
18 Le Jujin commençait en effet à voleter de ses propres
ailes. Mais des ailes en vérité trop petites, des ailes aux
nervures aussi fines que des arêtes de poisson qui, et
Estelle et moi le savions désormais, ne se développeraient
plus guère et resteraient probablement atrophiées.
Longtemps, nous en avions été attristés puis, peu à peu, nous
nous étions résignés. C’était ainsi, on n’y pouvait rien.
Pour l’instant les fenêtres étaient fermées et
JeanJustin ne pouvait pas encore les ouvrir. Bien sûr, il savait
faire énormément de choses et on le disait doué. Par
exemple, il interprétait joliment au piano la fameuse
sonate d’Igor Chouhenlaye en fa dièse mineur et il était très
habile de ses mains. Mais il était quand même trop petit
pour atteindre la poignée actionnant la crémone des
fenêtres et il fallait donc exclure l’hypothèse de l’envol.
Finalement, je le découvris caché dans un havresac.
— Sors de là ! lui intimai-je. Tu vas froisser tes
ailettes !
Nous dévalâmes ensuite, dans un bruit épouvantable,
les escaliers des trois étages de l’immeuble et nous nous
installâmes dans la camionnette. La circulation était
intense. Le soleil déclinait. Il était bien la demie de sept
heures.










19






































2


Maintenant la nuit tombait. Les oiseaux avaient déserté
les grands arbres feuillus. Les bacamus s’étaient tus.
Pauvres cons ! Naïfs prophètes du néant ! Ah, eux
n’attendaient pas ! Le soir venu, ils se taisaient, me
laissaient, m’abandonnaient. Et lentement la nuit tombait,
tombait, tombait ! Des spectres allaient s’imposer, c’était
sûr. Si je restais assis là, le nez collé aux vitres, de
morbides et de sombres idées allaient m’assaillir. Je me versai
un verre de vin rouge. Il fallait désormais attendre la
nuit. Mais là, je connaissais la nature de cette attente. Et
cela m’effrayait, me glaçait, me paralysait. La transition
serait longue et pénible. On s’habituait tranquillement à
sa petite et monotone attente sous le soleil et il fallait
qu’arrivât ensuite ce diabolique accouchement de la nuit.
La nuit elle-même, passait encore, elle ne m’agaçait pas
plus que ça ! D’ailleurs, on ne savait plus qu’on attendait,
et cela ressemblait assez à la mort. Mais ce douloureux
chambardement, cet inquiétant passage, merde ! Ça me
devenait insupportable. Je regrettais quelquefois ces
moments passés naguère dans les bars à taper sur un
piano pour conjurer la nuit, pour nier son éclosion, son
approche furtive. Car maintenant, le soleil avait baissé sa
paupière, à la manière de ces vieilles qui, prudemment,
précautionneusement sur le soir — mais avec quelle sa-
21 gacité — tirent leurs volets ou leurs persiennes en restant
encore un instant derrière à s’habituer au noir, au
désespoir. Et j’imaginais une énorme paupière garnie de
gigantesques cils plantés longs, humides, jaunis par la
conjonctivite, se refermant inéluctablement sur le grain juteux de
la prunelle. Il me revenait fréquemment à l’esprit cette
horrible séquence de l’œil fracturé au rasoir dans Le Chien
Andalou de Buñuel. Non, vraiment, je ne savais plus très
bien les raisons pour lesquelles j’appréhendais le coucher
du soleil. Il n’y a pas si longtemps, j’observais encore,
allongé tout au bout du jardin, la lente pâmoison du jour
qui engendrait ses aquarelles ou parfois aussi,
l’enfantement de l’aube, lorsqu’il m’arrivait de me lever
tôt ou de me coucher tard. Mais pourquoi plus
maintenant ? Et je me sentais las, un peu découragé, vieilli
soudain. Mille ans, qu’il me semblait avoir ! Quel vieux
Mathusalem ! Dans ces conditions, la seule chose à faire était
encore d’aller s’enivrer quelque part. J’allai pouvoir
encore franchir la frontière en douce, tel un contrebandier.
Le téléphone sonna comme j’étais sur le point de
partir. Je décrochai et plaquai l’écouteur à mon oreille et
j’entendis l’inimitable voix de Grospol.
— Alors ? questionna Grospol. As-tu des nouvelles de
ton éditeur ?
— Ça ne devrait plus tarder, répondis-je.
— C’est bien, ronronna Grospol d’une voix sourde,
chantante comme une corde de violoncelle délicatement
caressée par l’archet.
J’allumai une cigarette. Les carreaux s’assombrissaient
en bleuissant. Marcello était venu s’asseoir près du
téléphone et ne perdait pas une miette de la conversation.
— Je suppose que toi, tu ne cherches toujours pas
d’éditeur !
22 — Ah ça non ! aboya Grospol dans l’appareil.
Et peu à peu il s’enflamma. Dès qu’on lui parlait de
son livre, Grospol devenait intraitable et sortait de ses
gonds. Grospol devait être, en outre, imbibé de blanc sec
car il avait à présent la voix qui dérapait, perdait sa
sonorité sépulcrale, mystérieuse, souterraine, pour devenir
plus stridente et plus vive. Il s’en fallait d’un rien pour
que la main qui activait l’archet se mît à s’exciter, à jouer
plus vigoureusement dans les aigus. C’est qu’il lampait
sacrément son godet, le Grospol ! Et il psalmodiait
derechef :
— Allez vous faire chatouiller la muqueuse avec votre
litté-à-rature ! Le roman n’existe plus ! Ni la nouvelle !
Rien du tout ! Un coup d’œil sur la psychanalyse, bordel
de Zeus ! Mais nous en reparlerons, conclut-il avant de
raccrocher. Je monte à Paris, attends-moi mardi
prochain !
Désiré Grospol vivait à Tarbes avec sa mère. Un gars
comme moi dans la littérature. Mais lui n’avait écrit
qu’un seul bouquin. Plus exactement, il était toujours en
train de l’écrire. Cela faisait presque vingt ans qu’il l’avait
commencé. Il souhaitait au demeurant n’en fabriquer
qu’un seul, sa grande idée ! Mais un gros, volumineux,
monolithique, à la mesure de sa personne ! Il visait
d’ailleurs le prix « Poids lourd » dont on parlait tant ces
temps-ci. Un prix destiné à récompenser l’auteur du plus
épais ouvrage. Et comme disait Grospol : « à l’instar du
loto, ça peut rapporter gros. » Grospol, on peut dire, il
travaillait consciencieusement à sa tumeur. Dès qu’il se
retrouvait assis quelque part, hop, il sortait son bic rouge,
un gros cahier d’écolier, puis se mettait à écrire. Dans le
train, le métro, l’autobus, les taxis, dans les squares, les
gares, les bistrots, dans les églises durant l’office, par-
23 tout... Il profitait de la station assise pour fignoler son
chef-d’œuvre. Il ne pouvait pas apercevoir un banc, une
chaise, un tabouret ou un divan sans se jeter dessus en
sortant son cahier. Car Grospol détestait la position
verticale. Il disait que cela l’épuisait. Ce n’était pas si étonnant
puisque Grospol pesait bien son quintal. Et avec ses
courtes jambes et toute cette graisse qui l’enrobait, il était
normal qu’il ressentît certains problèmes de pesanteur.
Aussi fréquentait-il assidûment les salles d’attente. Sans
avoir pris de rendez-vous, on le voyait traîner des heures
entières chez les dentistes ou les toubibs de son quartier.
Le plus frappant, c’est qu’il ne parvenait pas à travailler
chez lui. Il disait que sa mère l’espionnait. Ça le gênait. Et
puis à la maison, il préférait rester au lit. Hormis le fait
qu’il n’y pouvait écrire, il faisait tout dans son lit. Il
dormait et rêvait bien sûr dans son lit, il mangeait dans son
lit, il lisait dans son lit, téléphonait depuis son lit, et
parfois même, il pissait dans son lit. Il est vrai qu’avec son
poids, ce devait être un périlleux exercice que de
s’extraire ainsi du pageot ! Quels efforts ne devait-il pas
accomplir pour remuer et déplacer sa grosse constitution
immergée dans le douillet océan du matelas !
Grospol estimait donc pouvoir un jour prochain
remporter le fameux prix « Poids lourds » Il entendait
construire une cathédrale parfaitement trapue avec un
matériau léger, le tout flottant dans l’espace à l’exemple de sa
conscience. Un travail de titan ! Et ça risquait de
continuer longtemps si quelque événement imprévu
n’intervenait pas un jour ou l’autre pour mettre un terme
à l’incessant débit, à l’inquiétant délire ! Car ça n’en
finissait plus, ces ratiocinations et considérations sur l’alcool,
l’homosexualité et puis sa verte enfance. Il trouvait
toujours un détail salace à rajouter quand il avait le malheur
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