Max Jacob et la nomination

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L'originalité de cette étude critique réside dans la conjugaison d'un travail sur la genèse du texte et une approche onomastique. Un décodage subtil fait la lumière sur la modernité du Terrain Bouchaballe de Max Jacob, publié en 1923 et met en évidence la délectation de l'onomaturge pour le nom propre réel et fictif dans un système de nomination riche en potentialités esthétiques.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782336357744
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Marie-Claire Durand GuiziouMax Jacob et la nomination
avec la collaboration d’Hélène Henry
Un nouveau regard sur Le Terrain Bouchaballe, l’œuvre
romanesque qui a occupé Max Jacob pendant plus de
vingt ans, apporte un éclairage original dans la double
approche de la genèse et de l’onomastique littéraire. Le
lecteur-narrataire, invité à pénétrer gaillardement dans le Max Jacobmicrocosme polyphonique de Guichen, alias Quimper, va
s’imprégner des commérages et embrouillaminis de la ville
fctive. À l’ami Picasso, Jacob avait écrit le 14 septembre et la nomination
1918 : « […] mais la géographie, science de la fantaisie unie
à la rectitude a le droit à des renversements drôlatiques. »
Sujet à des volte-face cocasses, l’affaire du « terrain » à Jouissance créatrice autour du signe onomastique
Guichen va se lire à travers le prisme d’une nomination
dans Le Terrain Bouchaballeironique où toponymes et anthroponymes fctionnels opèrent
comme autant de signes porteurs de sens et susceptibles
d’enfreindre la linéarité du texte. Cette nomination n’en
laisse pas moins sourdre toute sa musique textuelle
et imprime son tempo à la société « bouchaballesque »
construite à l’aune d’un travestissement affectif, celui d’un
Max Jacob onomaturge.
Marie-Claire Durand Guiziou, née à Plonéour-Lanvern, a vécu
à Quimper puis en Espagne où elle a enseigné en tant que maître
de conférences à l’Université de Las Palmas de Gran Canaria
(ULPGC). Elle compte de nombreuses publications sur Le Terrain
Bouchaballe et fait partie du Comité scientifque de la revue Les
Cahiers Max Jacob.
Hélène Henry, née à Pont-l’Abbé, a vécu à Quimper et a enseigné
à Paris et à Orléans. Ses travaux sur Max Jacob et son œuvre
sont parmi les plus remarqués et cités depuis 1960. Le Terrain
Bouchaballe n’a jamais cessé de l’interpeler et elle y a consacré
de nombreuses études ayant fait l’objet de publications et de
conférences.
Max Jacob, photo prise en 1926 par Victor Moremans, aimablement cédée par la
Médiathèque des Ursulines de Quimper.
37 €
ISBN : 978-2-343-04196-4
Marie-Claire Durand Guiziou
Avec la collaboration
Max Jacob et la nomination
d’Hélène Henry





















Max Jacob et la nomination



Marie-Claire Durand Guiziou
Avec la collaboration d’Hélène Henry







Max Jacob et la nomination

Jouissance créatrice autour du signe onomastique
dans Le Terrain Bouchaballe


















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04196-4
EAN : 9782343041964




« Il est vrai que j’ai avec les
noms propres un rapport qui
m’est énigmatique, qui est de
l’ordre de la signifiance, du
désir, peut-être même de la
jouissance. La psychanalyse
s’est beaucoup occupée de ces
problèmes et l’on sait très bien
que le nom propre est, si je puis
dire, une avenue royale du sujet
et du désir. »
1Roland Barthes
INTRODUCTION
Un ouvrage sur la nomination dans l’œuvre poétique et romanesque de
Max Jacob (1976-1944) pourra paraître bien ambitieux mais l’indéniable
foisonnement des noms propres dans les textes jacobiens que nous avons
déjà partiellement dénombrés et fait connaître dans des publications
antérieures encourageait à préparer une étude consistante, allant au-delà
des quelques approches déjà réalisées et publiées sur le sujet. Dévoiler la
présence d’un système de nomination établi par l’auteur et l’analyser
sous l’angle d’une incontestable jouissance créatrice, qu’il nous
1appartient de dégager dans le champ de l’onomastique littéraire , tel est
notre propos. Si le jeu en vaut la chandelle, le défi doit être relevé.

1 Si nous retenons le mot “jouissance” mis en avant par Roland Barthes (1995 : 321),
il n’entre pas dans notre intention d’orienter cette étude vers le domaine de la
psychanalyse – qui aurait certes beaucoup à dire sur le sujet qui nous occupe – mais
pour appréhender l’œuvre de Max Jacob par le biais de l’onomastique littéraire. La
délectation de celui qui se « gargarise des mots » est en effet tangible dans son
rapport avec les noms propres, notamment les anthroponymes, qui le séduisent et
avec lesquels il entreprend de séduire son lecteur, son complice.
7 2Si cette étude ne peut embrasser l’œuvre jacobienne in extenso , au
moins pourrait-elle, dans les limites que nous nous sommes fixées,
discerner les enjeux onomastiques que recèle l’écriture de l’auteur, l’une
des figures intellectuelles les plus originales de la première moitié du
e 3XX siècle . En décidant de réduire le champ de notre analyse, il s’avérait
nécessaire de procéder à un choix. Nous l’avons fait en prenant appui sur
une œuvre en prose, Le Terrain Bouchaballe, le roman que nous tenons
4pour un référent privilégié dans la production littéraire de Max Jacob .
L’entrée dans ce roman, selon une approche onomastique, se justifie pour
servir notre propos : non seulement l’œuvre fourmille de noms propres,
mais les personnages et les lieux fictifs qu’on y dénombre se retrouvent
souvent projetés dans d’autres textes de l’auteur. Cette récurrence des
noms propres fictionnels, forgés ou empruntés, nous conduira d’ailleurs à
parler d’une circularité des noms de personnages (et de lieux) d’une
œuvre à l’autre pour mieux pénétrer l’imaginaire et la puissance créatrice
de l’onomaturge jacobien.
Il s’avérait nécessaire de proposer une approche génétique. En effet, le
recours à la genèse du roman Bouchaballe nous oriente dans les
processus de création qui ont favorisé le choix du matériau linguistique
pour en extraire toutes les potentialités.
À la question, est-il possible de mettre en valeur un travail d’écriture
fortement construit et pondéré en matière d’onomastique fictionnelle
chez Max Jacob, nous avons donc répondu affirmativement, de même
que nous soutenons le bien-fondé de l’interaction de deux approches
complémentaires – onomastique et genèse – développées parallèlement.
Ces deux éclairages permettent de mieux définir l’esthétique de la
nomination dans le texte fabulateur où l’auteur fait miroiter les noms
propres.

2 L’exhaustivité porterait préjudice à un travail qui fournit des exemples probants
mais pas nécessairement fourmillants. En effet, tous les textes ne possèdent pas la
même teneur « onomastique ».
3 Une influence qui ne se limite pas à l’Hexagone. Voir à ce sujet le dossier des
Cahiers Max Jacob n°10, « Traductions et critiques à l’étranger ».
4 L’édition que nous avons consultée dès nos premiers travaux sur le sujet et
entrepris bien avant 2012 est celle 1964, Coll. L’Imaginaire, Gallimard, Paris. La
parution en octobre 2012 de Max Jacob Œuvres chez Gallimard, Quarto, édition
établie, présentée et annotée par Antonio Rodriguez et qui rassemble les textes
majeurs de Max Jacob, nous invite à reprendre nos références à partir de cette
publication plus récente. Désormais O. suivi de la page pour toute œuvre autre que
Le Terrain Bouchaballe et p. suivi de la page pour toutes références à ce roman.
Pour éviter la répétition du titre complet Le Terrain Bouchaballe, nous avons
souvent opté pour une désignation écourtée tantôt sous Bouchaballe tantôt TB.
8 Nous abordons cette étude en faisant le point sur l’état de la question,
c’est-à-dire en mentionnant des travaux qui ont traité le sujet
partiellement et selon un prisme différent du nôtre. Jacob lui-même avait
souhaité que la lumière soit faite sur ses œuvres littéraires, et même si la
perspective onomastique n’a jamais été mentionnée dans ses propos, la
présence indéfectible de gloses sur des anthroponymes ou des noms de
lieux, relevées dans sa correspondance et ses textes, témoigne de la
présence d’un véritable métadiscours aux résonnances onomastiques
fortes. Ces éléments ont endigué le choix de notre sujet et devraient nous
autoriser à faire valoir la transcendance du traitement des noms propres
dans l’œuvre de l’auteur. Nous avons jugé utile d’évoquer également, en
guise d’entrée en matière, l’identité civile de Max Jacob avec ses
changements de patronymes ainsi que ses noms d’emprunt ou
pseudonymes, et de prendre en compte la figure romanesque de l’auteur
en tant que personnage de romans dans ses propres œuvres et chez
d’autres auteurs.
Un éclairage théorique sur la genèse du roman et le champ de
l’onomastique littéraire vient clore cette première partie.
Ce préambule nous conduit à établir le lien entre monde réel et monde
imaginaire, des mondes bien enchevêtrés chez Jacob, car ils se
confondent volontairement selon des déguisements joliment présentés.
Où se trouve la lisière entre le nom propre forgé et le nom emprunté ?
Quels processus de déconstruction, de modification, de contamination, de
reconstruction et d’adaptation sous-tendent le système de
nomination chez Max Jacob ? Quel décodage nous découvrira le nouveau
signifié sous l’habillage d’un signifiant remanié, lorsque l’auteur déploie
sa kyrielle de noms propres, patronymes, toponymes, hydronymes,
oronymes et odonymes ? Pour dévider le fil de ces nombreux labyrinthes
où l’auteur entraîne son lecteur et s’amuse à l’égarer, nous avons opté
pour nous accrocher à une balise sûre : l’œuvre phare de sa production
romanesque Le Terrain Bouchaballe. Un roman qui apparaît comme le
plus enrichissant dès lors qu’il nous invite à déceler, dans un seul et
même ouvrage, la teneur du matériau onomastique et l’originalité du
maniement de la plume du démiurge.
La seconde partie propose une analyse des noms propres fictionnels
pris individuellement dans le roman cité et met en évidence que les
anthroponymes, noms de lieux, de rivières, de collines, de rues font tous
l’objet d’un travail sur le signifiant. Le métatexte jacobien - c’est-à-dire
les propos de l’auteur, ses réflexions, ses commentaires (extraits de sa
correspondance, des préfaces de ses œuvres, etc.) s’avère
particulièrement éclairant dès lors qu’il fournit une kyrielle de
9 renseignements sur le travail d’écriture de l’auteur. Le détour par la
genèse du roman, après une minutieuse lecture du manuscrit et la prise en
compte des biffures et surcharges (concernant notamment les
anthroponymes fictionnels) permettra de comprendre les étapes du
programme scriptural de l’auteur. Le repérage d’avant-textes ainsi qu’une
incursion dans des lectures effectuées par l’auteur, qui ont pu constituer
des déclics dans le choix des appellatifs forgés ou remaniés, fait
également l’objet d’une analyse détaillée.
La troisième partie aborde les fondements complexes du système
onomastique jacobien et propose un type de classification qui met en
évidence la présence de séries patronymiques possédant en commun soit
une désinence vocalique, soit une morphologie consonantique, soit un
autre type de schéma plus hybride que nous décryptons. Cette technique
d’appariement ou « couplage » dévoile les liens possibles entre les
« modèles » (emprunt à plusieurs personnages réels avec mixage évident
pour créer l’être fictif) qui ont pu inspirer l’auteur. Toponymes,
hydronymes, odonymes, oronymes entrent également dans ce système
d’appariement. Enfin l’usage de plusieurs codes linguistiques dans la
pratique nominative (italien, breton, allemand…) ainsi que le choix des
surnoms, leur motivation indirecte, vient confirmer l’importance des jeux
d’analogies et d’associations dans la combinatoire du texte.
La quatrième partie est centrée sur les procédés d’écriture. Elle aborde
le champ d’exploration métaphorique (métaphore animale, végétale et
autres), découvre la présence d’un dispositif de la nomination s’appuyant
sur les différentes catégories sociales et de genre (masculin, féminin) et
s’attarde sur la distribution des noms propres dans le texte. Les recours
stylistiques et sémiotiques mis en place par l’auteur révèlent la présence
d’une indéniable poétique du nom propre dans le roman. En effet, une
musique textuelle va sourdre de certains anthroponymes cautionnant par
là même notre hypothèse de départ sur la jouissance créatrice des noms
propres chez Max Jacob. Un retour sur la circularité des noms
(essentiellement les anthroponymes) constitue une ouverture sur d’autres
œuvres jacobiennes qui, à l’instar du roman faisant l’objet de notre
analyse, sont susceptibles de révéler qu’elles reposent sur un système
onomastique similaire.
En conclusion, nous revenons sur nos hypothèses de départ, à savoir
que l’étude du roman Le Terrain Bouchaballe atteste de la présence d’un
programme de nomination qui s’inscrit dans une poétique du nom propre.
Un nom propre qui est le signe capable de se charger de sens en
s’associant à d’autres signes dans la chaîne signifiante du texte. Un signe
susceptible de libérer une musique dans le phrasé prosodique du texte,
10 d’y imprimer ses propres intonations, tout en laissant l’empreinte d’une
délectation scripturale. Cette jouissance, à peine dissimulée, l’auteur l’a
formulée dans Conseils à un jeune poète (O., 1704) dans une phrase
désormais célèbre : « Aimer les mots. Aimer un mot. Le répéter, s’en
gargariser. »
Les œuvres poétiques de l’auteur, ses textes en prose, son théâtre ainsi
que l’inestimable héritage épistolaire que l’auteur nous a légué, ont
suscité depuis presque un siècle un intérêt croissant de la part de la
critique et chez un public de plus en plus captivé par cet homme de lettres
qui fut ange pour certains et démon pour d’autres. Ses œuvres, tout
comme son parcours atypique d’écrivain et de « maître » (« maître »,
pour nombre de jeunes auteurs qui ont respecté le « maestro » dans la
epremière moitié du XX siècle) continuent de mobiliser chercheurs,
journalistes, cinéastes. Tous ont bien compris que la vie de l’écrivain, du
poète, du romancier, de l’artiste, du Juif, du Breton, du pénitent, du
chrétien, du mystique est indissociable de sa production littéraire et
artistique.
Si un grand nombre de travaux de qualité ont été consacrés à Max
Jacob contribuant ainsi à divulguer son œuvre ‒ essais, monographies,
biographies, éditions commentées de sa correspondance, mémoires,
thèses, études critiques, traductions, documentaires, programmes
radiophoniques ‒ l’auteur est toutefois resté inclassable (du moins
jusqu’à une époque récente) dans la nomenclature officielle établie dans
les manuels scolaires pour « situer » un auteur. À l’exception du Cornet à
dés dont certains poèmes apparaissent disséminés dans des recueils
anthologiques, les textes de Max Jacob n’ont toujours pas trouvé dans les
5livres de littérature la place qu’ils méritaient . C’est pourquoi on louera
l’engouement de plus en plus manifeste à l’endroit de l’auteur et son
œuvre qui se vérifie dans des travaux de recherches et de publications. En
6témoignent la revue de critique et de création Les Cahiers Max Jacob
qui a pris le relais des publications du Centre de Recherches Max Jacob
de l’Université de Saint-Étienne dirigées par René Plantier (1978-1991)

5 Max Jacob figurait certes déjà avec quelques poèmes dans l’incontournable
ouvrage de Lagarde et Michard de 1964 mais, contrairement à Apollinaire ou
d’autres poètes de l’époque dont les vers ont pu être mémorisés par tant d’écoliers,
la poésie et surtout la prose de Max Jacob est restée en attente de jours meilleurs.
6 Sous la direction d’Antonio Rodriguez et de Patricia Sustrac (URL :
http://www.cahiersmaxjacob.org/).
Par ailleurs, l’Association des Amis de Max Jacob, dirigée par Patricia Sustrac, met
à la disposition du lecteur le site http://www.max-jacob.com/association.html qui
contribue désormais à diffuser amplement l’œuvre jacobienne.
11 en 2006, en renouvelant la matière jacobienne autour d’un dossier, d’une
thématique enrichissante, avec une grande rigueur d’écriture. Avant
2012, le problème de la dispersion des œuvres de Max Jacob représentait
un écueil pour les chercheurs. Il convient donc de saluer la récente
publication Max Jacob Œuvres dans l’édition Quarto, Gallimard établie
et présentée par Antonio Rodriguez, et à laquelle nous avons fait allusion
plus haut, car elle vient combler une lacune importante en facilitant une
7lecture plus intégrale de l’œuvre de Max Jacob, sous un même volume .
En ce qui concerne notre sujet ‒ selon la double approche de
l’onomastique littéraire enrichie d’un travail sur la genèse du roman Le
Terrain Bouchaballe ‒ force est de reconnaître que la question n’a pas été
abordée dans toute son ampleur à ce jour. Même si quelques publications
dans des revues françaises et étrangères ont fait état de brèves réflexions
ponctuelles sur l’excentricité d’un nom propre, sur sa fantaisie graphique
et sonore, avançant quelques hypothèses sur les sources d’inspiration ou
d’emprunt, on ne retrace aucune étude qui dépasse les quelques pages
d’un article ou qui se soit attachée à regrouper ces remarques autour
d’une focalisation sur les noms propres. Exception faite toutefois des
nombreux travaux – sous forme de contributions écrites et de conférences
– qui portent la signature d’Hélène Henry et couvrent plusieurs décennies
(voir bibliographie). Hélène Henry a été parmi les premiers chercheurs à
se passionner pour l’œuvre jacobienne. Ses recherches, notamment sur Le
Terrain Bouchaballe (comédie et roman), constituent un outil précieux,
indispensable pour faire la lumière sur le système nominatoire jacobien
dont nous avons fait le sujet de cette étude avec son inestimable
collaboration. Sa profonde connaissance de la question a facilité le travail
8d’analyse des avant-textes qui nous ont permis de dégager les aspects
d’une nomination qui se présentait sinon cryptée du moins fortement
codifiée, et d’appréhender la genèse du roman de référence en retrouvant
les éléments à partir desquels Max Jacob a largement brassé sa matière
fictionnelle. Il serait également injuste de ne pas nommer René Plantier,

7 Au moment où nous mettons le point final à cette étude, la revue Europe nº 1019
de mars 2014, vient de consacrer 165 pages en hommage à Max Jacob, 70 ans après
sa mort. Comme le signale le coordinateur du numéro, Antonio Rodriguez, dans
« Max Jacob ou le dialogisme absolu », cette publication témoigne du regain
d’intérêt pour Max Jacob à qui cette même revue avait déjà consacré un numéro en
avril-mai 1958.
8 Notamment sa lecture critique de « Kemper-Cancan », une revue quimpéroise de
1910, peu connue, qui servira de passerelle pour Le Terrain Bouchaballe, et à
laquelle Max Jacob a contribué en tant que co-auteur.
12 9 10Jean de Palacio, Serge Gaubert, Antonio Rodriguez dont les
contributions ont fait bouger cette question onomastique.
Dans L’Univers poétique de Max Jacob (1976 : 219), René Plantier
consacre un chapitre aux noms de personnages et aux noms de lieux. Il en
signale la richesse notamment concernant le recueil Poèmes de Morven le
Gaélique, tout en faisant allusion aux possibilités de futures recherches
sur le sujet.
Jean de Palacio avait compris l’enjeu d’une étude du genre et
proposait déjà, en 1976, un index des noms de personnages romanesques
jacobiens, mettant ainsi dans les mains des chercheurs un instrument de
travail, un moyen de repérer tel héros dans les textes de Max Jacob. Sa
réflexion d’alors rejoint la nôtre : « Il y a aussi beaucoup à apprendre de
et sur l’onomastique jacobienne, tant il est vrai que le vieil adage de
Dante, nomina sunt consequentia rerum, trouve chez Max Jacob une
11curieuse consécration. Cet index devrait y aider ».
Nous avons, pour notre part, envisagé de dégager un travail ambitieux
qui, remontant à une genèse des noms propres, nous ferait découvrir par
quels moyens, quels processus de création, notre auteur procède au
glissement du monde réel au monde imaginaire. Cette incursion dans
l’appareil génétique du roman doit nous permettre de mieux cerner
l’imaginaire jacobien à travers le prisme de la nomination, un art qui
prend forme et s’affirme essentiellement dans la création des
anthroponymes de ses personnages fictifs, héros de son univers
romanesque et poétique.
La présente étude devrait ainsi remplir certaines lacunes existantes sur
la question et encourager de futures recherches, le sujet étant inépuisable.


9 On a pu apprécier à ce sujet l’analyse de Serge Gaubert « Le roman ou la Montre
en or (À propos de Filibuth ou la montre en or) » in CRMJ nº 7 (1985 : 149-150).
Gaubert s’intéresse au nom du personnage de Filibuth qui termine en -th comme
Belzébuth et commence par « Fili » (In nomine fili), la deuxième personne de la
Sainte Trinité. Filibuth serait, selon Gaubert « une sorte de Belzébuth, de Diable
retourné en un être proche et réconcilié ». Mais Jacob lui-même parlant de « Fils de
la Butte » aiguillerait vers une autre interprétation (allusion à l’époque de
Montmartre).
10 Voir A. Rodriguez, « La vie dans des romans à clés. Les figurations de Max Jacob
et la cohérence d’un genre », in Les Cahiers Max Jacob nº 8, p. 77-90.
11 Voir Max Jacob 2, Romanesques, sous la dir. de Jean de Palacio, La revue des
Lettres Modernes numéros 474-478 -1976 (6), p. 105 pour la citation et 106-114
pour l’index.



I
Métadiscours jacobien et aspects théoriques
12Les premiers travaux que nous avons entrepris sur le sujet nous
avaient déjà permis de déceler la présence d’un ancrage onomastique de
premier choix dans l’œuvre jacobienne. Revenir sur la question en
proposant une étude plus ample, plus fouillée, une herméneutique
reposant à la fois sur des bases sociologiques, génétiques, littéraires,
linguistiques, lexicologiques, onomastiques et sémiotiques était, nous
l’avons dit, nécessaire.
Dans une première considération, nous avons pu établir que Max
Jacob retient souvent, comme point de départ, des noms de personnes
ayant réellement existé dans la société, sans qu’il les ait nécessairement
fréquentées. Max Jacob était un homme public, connaissant une
multitude de personnes toutes classes sociales confondues. Comme le
rappelle René-Guy Cadou dans Le Miroir d’Orphée, (1976 :101-102) :
« Max connaissait tout le monde : les princes, les jockeys, les concierges,
les figurants, au théâtre de Nantes, les petites bonnes dégourdies de
Quimper, les sénateurs, les collégiens, les lords maires, les déménageurs.
Il les connaissait non pas de l’extérieur, mais du dedans, et davantage par
sympathie que par effraction. »
Ainsi, un nom sera tantôt retenu au cours d’une conversation (une ouïe
très fine toujours en éveil et une mémoire des noms à consonance
particulière ont favorisé un subtile travail d’écoute chez l’auteur), tantôt
ce sera un personnage livresque qui deviendra le sédiment de sa création,
ou encore les amis du romancier qui feront les frais d’une imitation.
Jacob s’est même parfois excusé auprès de ses amis de recourir à leur
nom ou à leurs initiales, comme ce fut le cas pour Michel Leiris à qui il
avoue en février 1923 : « J’ai utilisé quelques mots ou phrases de tes
lettres pour le caractère d’un jeune homme dans un roman que je fais [il

12 Voir bibliographie.
15 s’agit de L’Homme de chair et l’homme reflet], je te prie de
13m’excuser . »
Par ailleurs, les lectures (littéraires ou de la presse) fournissent
également à Max Jacob un matériau onomastique précieux qu’il ne va pas
14rejeter . N’écrit-il pas à Jean Cocteau, de « Saint-Benoît-les-Gouaches »,
le 3 février 1924 : « Je deviens très fort en littérature des autres. Je lis une
foule de choses, tout ce qui me tombe sous la main et j’achète même des
livres à Orléans ce qui ne m’était jamais arrivé. » ? Ou encore à Edmond
Jabès (lettre du 3 août 1936) : « Ma chambre est tapissée de livres que
j’ai apportés de Paris (…) J’ai de quoi lire jusqu’à la fin de mes jours. »
Mais déjà enfant, la lecture s’imposait, même dans le plus grand
inconfort – selon lui – comme il le confie à ce même correspondant :
J’ai lu tout Dickens, la nuit, à la lueur d’une bougie
plantée au fond d’un pot de chambre pour que les
parents ne voient pas la lumière. Ma mère serait venue
éteindre et prendre les allumettes, sans dire un mot.
Balzac : vers 19 ans, pendant les vacances en tenant une
vessie d’eau froide sur la tête d’un cousin malade. Tout
enfant : les contes d’Hoffmann (au lieu d’aller à la
promenade avec les camarades de collège). Achim
d’Arnim, aussi, étendu sur le balcon, sur un tapis... Ma
mère venait me donner des coups de pied ! Elle brûlait
les exemplaires qu’elle trouvait !
Dans Conseils à un jeune poète il affirmera : « […] Ce n’est pas avec
des livres qu’on fait des œuvres, bien sûr, mais dans les livres il est
question des hommes et des choses et cela se confronte […] ».
Le Docteur Robert Szigeti (1986 : 5-16), médecin juif et
correspondant de Jacob de 1937 à 1944, nous éclaire sur « le puits
insondable » des lectures religieuses de notre auteur rappelant que non
seulement il lit tout mais il approfondit tout, la Bible, la Kabbale, le
Zohar, Saint-Jean et son Apocalypse ainsi que les néoplatoniciens
d’Alexandrie. Plus tard, ce sera le Scandinave Swedenborg puis les

13 Voir Max Jacob, Correspondances, par François Garnier, Tome II, Saint-Benoît
1921-1924, éd. de Paris, 1955, p. 146.
14 Nous reviendrons sur l’importance de ses lectures et de ses auteurs préférés. Voir
aussi Hélène Henry « Max Jacob, l’homme aux mille et une lectures » in
L’Archange foudroyé, Musée des Beaux-Arts, Orléans, 1994, p. 34-40.
16 romantiques allemands et, dans les dernières années, Kierkegaard,
15l’auteur de prédilection de Paul Petit qui en avait réalisé la traduction .
16Comme le signale à juste titre Jean de Palacio , « Max Jacob
transpose ou masque ses emprunts de telle façon qu’ils deviennent
quasiment méconnaissables, rendant toujours fragiles les indices que l’on
serait tenté de relever. » Mais, dirons-nous, c’est bien le travail du
chercheur que de s’appliquer à repérer les moindres indices, si codés
soient-ils, et de les interpréter.
On ne peut manquer de rappeler que Max Jacob a été, pendant une
période de sa vie, une figure de proue de la bohème parisienne – celle de
Montmartre – où se concoctaient les œuvres artistiques et littéraires qui
eont fait date dans la première moitié du XX siècle sous le nom de
cubisme. Le fameux « Bateau-lavoir » – bâtisse en bois, lieu de
rencontres et d’échanges artistiques de toute la bohème avant-gardiste,
mais aussi logement de fortune pour Jacob et Picasso ainsi qu’atelier
pour ce dernier – est toujours associé au nom du peintre andalou,
pourtant, faut-il le rappeler, c’est bien Max Jacob qui en forgea
l’expression. Il nous la livre dans son poème « convalescence »
(L’Homme de cristal, 1967 : 84) : « Je rêve la Seine d’émeraude / et
parmi les bateaux-lavoirs / la tête éparse d’un apôtre /laurée de feu,
couleur d’ivoire ! ».
Nous avons cherché à savoir de quelle manière certains modèles
(personnages authentiques) ont pu jouer un rôle déclencheur au moment
où l’auteur entreprend de façonner le personnage fictif et lui donner vie
dans son roman. Nous reprenons donc cette ligne de recherche et
l’élargissons pour vérifier comment et pourquoi Max Jacob a jugé utile
de brasser des éléments caractéristiques provenant de ses modèles. Si le
brassage incorpore une diversité d’ingrédients – profession, lieux
fréquentés, traits de leur personnalité (gestes, mimique, expression
verbale, accent, travers, etc.) – c’est essentiellement sur leur appellatif
qu’il opère en habile chirurgien des mots, déplaçant une syllabe,
modifiant un phonème… autant de composantes qui donnent au signe
une nouvelle signification dans la hiérarchie du système de nomination
où il prend place.

15 Paul Petit, grand humaniste, sociologue, diplomate, traducteur et résistant
chrétien, exécuté en 1944 par les nazis. Il favorisera la publication de Morceaux
choisis de Max Jacob chez Gallimard en 1936.
16 Voir Jean de Palacio, « La Postérité du Gaspar de la nuit : De Baudelaire à Max
Jacob », in Max Jacob autour du poème en prose 1, La revue des Lettres Modernes
nº 336-339, 1973, p.163.
17 Partant de ce carnet des who’s who que vient indiscutablement
alimenter et étoffer le dossier génétique, nous avons choisi de croiser
les données et de retracer les emprunts possibles, les jeux d’érudition,
l’apport du matériau sociologique, tous associés à une nomination
composite, sans perdre de vue les limites de l’interpénétration des
patronymes, toponymes, hydronymes, oronymes et odonymes réels et
imaginaires qui constituent le macrocosme jacobien. Car, nous l’avons
dit, des personnages porteurs d’une même étiquette anthroponymique
circulent dans plusieurs œuvres. Or, le porteur est d’autant plus
complexe qu’il est le fruit d’une construction déjà chargée de sens
avant même d’entrer en scène puisqu’il véhicule l’héritage que lui
confère une construction fictionnelle antérieure.
Le roman Bouchaballe aurait pour antécédent la Comédie Le
Terrain Bouchaballe (sans que l’on soit totalement certain de cette
antériorité, les dates de conception de l’une et de l’autre n’étant pas
clairement définies, on pourrait même parler d’une simultanéité) qui
aurait fourni de nombreux personnages d’ailleurs transposés dans des
textes postérieurs. Cette comédie, ainsi que Matorel en Province
(1921) qui correspond à un « fragment d’un prologue enlevé par
l’auteur à son roman ‘Le Terrain Bouchaballe’ » comme l’indique son
17sous-titre, feraient donc office d’hypertexte puisque plusieurs noms
propres vont entrer dans des faisceaux de relations susceptibles
d’engendrer de nouvelles significations dont il faudra tenir compte.
L’auteur entreprend ainsi de faire circuler ses personnages d’une
œuvre à l’autre et se prête au jeu, non sans humour, au point de
s’introduire lui-même en tant qu’auteur dans cette mouvance
d’éléments fictifs, comme il a pu le faire dans « Poème » (Le Cornet à
dés, O., 357) : « Entrer dans ce paysage biblique ! mais c’est une
gravure sur bois […] Cela illustre Saint Matorel, roman de Max Jacob.
Mlle Léonie et moi nous nous y promenons… »
Dans le programme narratif de Bouchaballe, on vérifie qu’il existe
une véritable superposition de significations qui viennent se greffer sur le
nom propre – un signe qui, a priori, est vide de sens, selon les
18sémanticiens . C’est là que le nom propre jacobien exerce sa fonction
discursive, devient un objet narratif et fait l’objet d’une codification. En

17 Rappelons avec Gérard Genette (1982 : 16) que l’hypertexte est « tout texte dérivé
d’un texte antérieur par transformation simple… » et que « toutes les œuvres sont
hypertextuelles ».
18 Pour le sémanticien, le nom propre désigne mais ne signifie point.
18 un mot, il participe à la littéralité du roman dans une lecture du texte qui
ne peut être linéaire. Dans cette optique, nous partageons la vision du
personnage en tant que signe, définie par Philippe Hamon (1977 : 117) et
Vincent Jouve (2001 : 45), et qu’il intéresse d’analyser sur le modèle du
signe linguistique.
L’approche sémiotique permet de vérifier que ledit système de
nomination se précise dans le jeu des coréférences et cooccurrences, dans
la chaîne des signifiants et des signifiés à la croisée des courants
associatifs et analogiques formant des réseaux isotopiques. Un décodage
minutieux viendra mettre en valeur le rôle dynamiseur du matériau
onomastique et découvrir le double discours, les mots sous les mots qui
forcent la dramatisation du texte.
La convergence des différentes approches devrait donc faire ressortir
la pertinence, la fascination, le pouvoir d’incantation du nom propre dans
l’œuvre d’un auteur dont la délectation pour le mot, parole écrite ou
verbale est une constante. On verra à quel point les noms propres vont
trouver une place substantielle dans cet ordre scriptural où l’auteur
« goûte » le nom. « Sans cesser de goûter le nom de Jésus », dira-t-il dans
« Le Christ à Montparnasse » (La Défense de Tartufe, O., 493).
De toute évidence, Max Jacob s’est intéressé aux noms, et même au
sien. Il a souvent épilogué sur la justesse d’un anthroponyme, savourant
en connaisseur la coloration des sonorités, les combinaisons graphiques
et le choix des mots dont il sait se gargariser, un détail qui justifie à lui
19seul la considération d’une étude sur le sujet . Ce sont ces commentaires
qui cautionnent aussi en grande partie l’orientation de cette étude, car non
seulement la matière onomastique est largement présente dans l’œuvre de
20Max Jacob, mais elle entérine une véritable jouissance , une esthétique
du nom propre.

19 Pour la plupart, les romanciers (Hugo, Balzac, Flaubert, Stendhal, Proust…) se
sont intéressés aux noms qu’ils souhaitaient attribuer à leurs personnages. On sait
que Jules Romains (dont Jacob appréciait l’œuvre littéraire) avait un outil
indispensable pour construire la fresque romanesque Les Hommes de bonne volonté
qu’il publiera de 1932 à 1946. Cet outil était un cahier qu’il avait intitulé
« Onomastique ». Quant à l’écrivain américain Henry James (1843-1916), il notait
systématiquement tous les noms propres qu’il entendait ou lisait dans un carnet.
(Source : Dossier Le Figaro jeudi 24 août 1995, p. 3).
20 Comme le signale la psychanalyste Colette Soler qui aborde la question de
l’identité et ses rapports avec le nom et la nomination : « Certains sujets parviennent
à se renommer par leurs œuvres. Mais qu’est-ce qu’une œuvre sinon le produit du
nouage entre un désir et un mode de jouissance, aussi bien que les faits et méfaits
19 La correspondance de l’auteur fournit des éléments probants
concernant sa sensibilité, son émotion devant la beauté d’un certain nom
propre. C’est le son qui l’accroche en première instance, le sens n’étant
souvent que secondaire. Dans une lettre au poète et ami André Salmon
datée d’octobre 1921, il écrit en P.S. : « Je reçois des vers assez beaux
d’Antonin Artaud. Il a un joli nom. » Les deux initiales A du poète ont-
elles sonné à l’oreille de Max Jacob, ou est-ce l’alternance des voyelles
a-o-o /a-a, dont on retrouve l’écho dans « Il a un joli nom » qu’il a
aimée? Ou peut-être est-ce l’allitération des nasales, le jeu typographique
des lettres inversées -n et -u, ou encore la résonance du son [o]
(graphèmes o et au) dans Antonin Artaud qui charment Max Jacob ? On
ne saurait le dire, mais le nom le sollicite et lui plaît au point d’éprouver
le besoin de le communiquer à son correspondant, simplement mais
fermement en deux mots : « joli nom ». Une expression qu’il reprendra à
propos d’un nom commun, toujours dans une correspondance à André
Salmon (2009 : 234) à propos d’une méchante otite qui lui fait mal :
« Otite … joli nom pour une fleur ou une pierre précieuse ? ».
Jacob appréciera également le nom de son ami Louis Émié qu’il
associe (par homophonie) au verbe aimer, conjugué au subjonctif. C’est
encore à Salmon (2009 : 237) qu’il en fera le commentaire dans une lettre
postée de Saint-Benoît et datée du 7 juin 1941, alors qu’Émié venait de
lui adresser un poème : « J’aime beaucoup le long poème de Louis Émié
(son nom est un subjonctif) ». La paronomase est le ressort qui favorise
les rapprochements et, chez Jacob, ce type d’associations est quasiment
automatique. Le besoin de commenter cet élan qui l’emporte dans le
plaisir des associations entre noms propres et noms communs (voire des
verbes) apparaît comme inhérent à l’écriture jacobienne.
N’a-t-il pas déclaré dans Le Roi de Béotie (O., 925), « Le héros doit
être exotique : un nom peut contenir tant de poésie (…) Mon héros
s’appellera Schwevischenbund »? Il existe incontestablement une
recherche volontairement affichée d’étrangeté, d’excentricité, de
sonorités concernant le choix du nom propre fictionnel (et pas seulement)
chez l’auteur. Un choix qui n’est nullement anodin. Schwevischenbund,
c’est Max Jacob ou un double dans son propre texte (on apprend que ledit
Schwevischenbund en habit noir qui se rend à l’Opéra est le Boche

des sujets ? », Mensuel 28, nov. 2007. L’article complet est disponible sur
http://www.champlacanien.france.net/.
20 21Schwevischenbund) . Graphisme et sonorités de ce patronyme ne
22peuvent laisser le lecteur indifférent .
Par ailleurs, dans la correspondance à Marcel Béalu, on ne peut
manquer d’être frappé par cette lettre que Max Jacob adresse à son ami le
4 octobre 1940, où il se présente comme un juif allemand :
Que dirai-je de moi après ces coups ? Max Jacob
citoyen allemand, juif allemand … Ne viens pas, c’est
moi qui vais venir… Voici pourquoi : tu sais ou tu ne
sais pas que les gens qui ont eu un grand-père aryen
doivent se présenter à leur sous-préfecture…
Or, Max est bien « ascendant » Juif et « allemand ». Son grand-père
paternel, Samuel Alexandre, père de Lazare Alexandre, lui-même
23 24géniteur de Max Jacob est né à Neunkirchen dans la Sarre , en 1811 .

21 On peut se demander si par un tour de force anagrammatique, Max Jacob a peut-
être aussi voulu encoder le titre de l’ouvrage de son admiré Rainer M. Rilke, Das
Stundenbuch (le Livre d’heures) publié en 1905, dans ce patronyme fictionnel à
consonance allemande qu’il fait sien. On constate en effet que tous les graphèmes de
Stundenbuch sont contenus dans Schwevischenbund, à l’exception du t. Cependant
le mot (le nom du personnage) n’est pas allemand. On aurait pu voir le mot
« schwedisch » qui signifie « suédois » (en allemand) dans ce nom propre si au lieu
du v, l’auteur avait introduit un d, mais il ne l’a pas fait. Néanmoins l’allusion au
livre d’heures de Rilke qui représente un tournant mystique chez le poète, nous
paraît plausible. Jacob connaissait bien la langue allemande apprise au Lycée de
Quimper. Mais, le nom de Schwevischenbund reste somme toute, un nom rare,
étrange ou exotique comme l’indique le narrateur.
22 Voir Jean de Palacio : « un brelan de communiés : Max Jacob entre Verlaine et
Rilke », (CMJC n°10, automne 2010, p. 94), qui souligne le lien avec la poésie de
Rilke et reproduit une lettre où Max Jacob, enthousiaste, se dit prêt à apprendre par
cœur un poème du Studenbuch que lui a fait parvenir Alain Messiaen. Rainer Maria
Rilke a bel et bien inspiré Max Jacob qui aurait relu le poète allemand en 1937, à
Saint-Benoît.
23 Ouvrons une brève parenthèse pour signaler un détail qui peut sembler anodin
mais qui fait partie des coïncidences dans le destin des personnes. Parmi les aïeux de
eMax Jacob, on remonte à Sübkind Alexandre (XVIII s.), originaire de la petite ville
d’Offenbach. Or, on sait à quel point Max Jacob et sa mère ont pu apprécier la
musique de Jacques Offenbach, le compositeur allemand naturalisé français qui,
bien que né à Cologne, vécut une partie de sa vie dans le village d’Offenbach. Cette
interaction entre toponyme et patronyme reste une constante dans l’esprit de Max
Jacob qui l’utilisera amplement dans sa création romanesque.
24 Voir la biographie détaillée et commentée de Max Jacob dans « Max Jacob, Vie et
œuvre, 1976-1944 », par Antonio Rodriguez et Patricia Sustrac, in Œuvres, op. cit.,
p. 27-105.
21 Max Jacob a souvent brouillé les pistes concernant les dates et les
lieux de naissance, magnifiant au besoin ses ascendances pour mieux « se
situer » généalogiquement. Au sujet de sa propre date de naissance, Max
Jacob se plaisait à changer le jour exact de sa venue au monde. Elle aura
lieu le 12 juillet 1876, mais l’auteur prétendra être né le 11, date de
25naissance qu’il donnera d’ailleurs à son double Victor Matorel , (après
sa propre conversion). Rappelons, d’autre part, que le patronyme
Alexandre est un nom de famille passe-partout qui servait aux Juifs
démunis, à l’époque, d’état civil.
Dans la création de ce « Boche » nommé Schwevischenbund que
l’auteur projette dans Le Roi de Béotie, nous présumons donc un clin
d’œil de l’auteur, d’autant plus malicieux que son lecteur, interpellé par
la forme du mot, achoppera sur sa composition morphologique. Celle-ci,
fort éloignée de la formation des mots en langue française – un
regroupement de 4 consonnes initiales ne peut exister en français, pas
plus que les finales syllabiques en -enbund- – répond bien à une structure
grammaticale germanique du moins dans ses échos sonores.
Schwevischenbund, dont il faut malgré tout signaler la fausse consonance
allemande, devient dès lors un nom caractérisant car porteur de sèmes (ne
serait-ce que par le signifiant -bund) et édifie le nom propre par rapport à
une appartenance linguistique et culturelle germanique. Jacob tient-il à
26rappeler son ascendance étrangère en construisant ce double fictionnel ?
Dans sa correspondance à Béalu, lorsqu’il commente ses lectures, il
convoque en premier lieu les auteurs allemands revenant toujours à Heine
27mais aussi à Hoffmann, Hölderlin et Rilke : « La littérature moderne a
son origine dans Henri Heine. Il a inspiré Laforgue, Apollinaire, Salmon
et d’autres… ».
Ce qui est incontestable, c’est le goût, le plaisir que prend l’auteur à
combiner les sonorités et les graphies qu’il déplace et réordonne toujours
à la recherche d’effets humoristiques, voire poétiques qui vont entraîner
l’amendement du sens. Son ballet de sons et de lettres va ainsi donner
forme à des anthroponymes où se forgent de nouvelles lexies aux effets

25 « Moi, Matorel (…) J’ajoute encore que je suis né à Paris, rue Sedaine, le 11
juillet 1876, et non le 11 juillet 1878, comme je l’ai dit à Léonie pour me rajeunir »,
(Saint Matorel, O., 194).
Rappelons que Saint Matorel a été écrit et publié pour la première fois en 1911 après
sa vision du Christ de 1909.
26 Voir Sustrac Patricia, « Les impossibles sociabilités de Max Jacob » in Catherine
Fhima (dir.) L’existence juive au début du siècle, Cahiers Jean-Richard Bloch,
Société des Études Jean-Richard Bloch, nº 17, 2011, p. 121-143.
27 Cité par de Palacio, Jean, op. cit., p. 93.
22 souvent cocasses, voire poétiques dans leur collusion. Toujours un brin
provocateur, Jacob excelle dans l’art de façonner, modeler le matériau
linguistique transformant, si l’occasion est propice (et si elle ne l’est pas,
il la provoque), les noms communs en noms propres. C’est un art dans
lequel il a toujours brillé, toutes ses œuvres en témoignent (poèmes,
nouvelles, théâtre, correspondance, contes et autres). En guise d’exemple,
on relira un extrait du poème « Périgal-Nohor », publié dans Le
28Laboratoire central (O., 591) :
Madame Adamensaur
Couleur de hareng-saur
Madame Mirabeau, Madame Mirabelle
Nabuchodonosaure, mère du roi, disait-elle.
Dans ce poème aux allures de refrain, Jacob prend un plaisir évident à
distribuer les sonorités, à accorder rimes, assonances, allitérations, à
forcer le rythme dans l’écho des répétitions, quitte à modifier
l’orthographe de certains noms propres (Cf. Nabuchodonosor). Il parvient
29ainsi, en recourant à la paronomase , à enchevêtrer noms propres et
noms communs et favoriser la consonance entre le patronyme et hareng-
saur, image dépréciative s’il en est, ce qui lui permet de faire
transparaître, sous un apparent verbiage, le portrait ridiculisé de Madame
Adamensaur auquel il faudra ajouter celui de Madame Mirabeau /
30Mirabelle .

28 Méditer sur l’origine de ce titre énigmatique de Périgal-Nohor nous conduirait
probablement à le rapprocher du nom d’une prestigieuse marque de crayons « Koh-
I-Noor » vendus dans les magasins d’articles de peinture. Les propos d’André
Salmon (1928 : 39) viendraient corroborer cette hypothèse. L’ami Salmon rapportait
en effet que lors du séjour de Max Jacob à l’Hôpital Lariboisière, en janvier 1920,
c’est à qui lui offrirait les meilleurs crayons dans l’espoir de recevoir en retour une
belle gouache de Jacob dès qu’il serait rétabli.
29 Faut-il lire un ironique « Adam en sort » sous le voile transparent de
l’homophonie ?
30 Le décodage de l’allusion à Mirabeau, Mirabelle passe par la lecture de
Bouchaballe. Il vise notamment le personnage de Curot, chef de bureau à la mairie
de Guichen, en s’inspirant d’un modèle réel, M. Rabot, nommé secrétaire général à
la mairie de Quimper le 11 mars 1903. Tout dévoué à la cause républicaine, Rabot,
dont les excès du dévouement à l’égard des partisans et électeurs (républicains) de
l’équipe municipale du maire Théodore Le Hars étaient connus, aurait fait l’objet de
plaisanteries notamment à partir de son patronyme. La paronomase aidant, « l’ami
Rabot » se transformait aussi par un jeu de mots en Mirabeau. Le quolibet, transposé
à l’épouse, aurait donné « l’amie Rabelle » puis dégénéré en « la mirabelle ». Jacob,
très friand de ce type d’anecdotes où affleure le calembour a donc repris ce jeu de
mots plaisants - Mme Mirabeau /Mme Mirabelle - dans le poème « Périgal-Nohor »
23 Le nom des amis ainsi que des proches constitue des éléments de ce
matériau brut qui pouvait donner lieu à des mascarades patronymiques.
Le nom de Sacha Guitry sera lui aussi transformé en « Sache… ô…
Guitry…que…que… » (Saint Matorel), tandis que dans « L’entrepôt
Voltaire » (Le Roi de Béotie) le cousin Gompel prend corps sous le nom
de Pompe.
Mais peut-on évoquer l’importance du nom dans l’œuvre jacobienne
sans s’attarder sur le Nom avec un N majuscule ? Celui-ci fait l’objet
d’une nouvelle intitulée Le Nom qui apparaît dans la revue trimestrielle
dirigée par Marcel Béalu et René Rougerie (Réalités secrètes XV-XVI, 11
pages non numérotées) et dont le texte (71 pages) avait été publié
auparavant, en 1926, à Liège (édition, À la Lampe d’Aladin). Mais cette
nouvelle est peu éclairante du point de vue de la création onomastique
jacobienne si ce n’est qu’on y retrouve le procédé de construction
anthroponymique par expansion comme pour nommer Amélie-la-Rouge
et Amélie-des-Tournelles et celui du changement de nom d’une riche
héritière d’origine péruvienne, la noble Saskia de Morfeuil (Saskia
comme le nom de sa jument) pour un nom plus chrétien, Marie des
Anges.
Disons-le, c’est sur Le NOM par excellence que nous devons nous
attarder. Ce « Nom » qui s’écrit avec la lettre capitale est déjà porteur de
sens au-delà de sa signification de nom commun qui désigne quelque
chose ou quelqu’un. Pour Jacob, le Nom c’est bien sûr évoquer Jésus
sans prononcer son nom ou celui de Dieu. Pour lui le NOM est chargé de
« puissance ». Avec Le NOM, on sort du profane pour entrer dans le
sacré. On peut s’en convaincre en lisant les propres explications de Jacob
dans la correspondance avec Paulhan, (2005 : 265) :
Le type religieux de la puissance des mots est le NOM
de Jésus, nom devant lequel tous les autres noms
s’effacent (est-il dit quelque part). Le NOM de Jésus a
sa fête à lui, c’est le 14 janvier. Le NOM de Jésus a son
tmois comme S Joseph a son mois, le Sacré Cœur, son
mois etc. Enfin nous lisons ou récitons tous les matins
les litanies du Saint Nom. Au hasard de mes lectures
pieuses j’ai récolté des citations qui montrent la
puissance du Nom du Seigneur et en songeant que ces
citations peuvent être utiles.

ce que nous interprétons aussi comme une volonté de perpétuer la raillerie par une
continuité onomastique d’une œuvre à l’autre.
24 Toujours à propos du NOM, il nous faut signaler également, dans
l’œuvre poétique, plusieurs allusions à des nominations fortes telles que
« Douleur » ou « Ahasvérus » que l’auteur substitue à son propre nom.
Ces exemples illustrent bien la pratique jacobienne consistant à reléguer
ou effacer le nom de Jacob derrière des noms plus connotés ou chargés
d’un sens historique et religieux. On peut y voir le signe d’un rêve
identitaire tourmenté, tel qu’il apparaît dans « Ballade de la Campagne-
Exil » (in Derniers poèmes en vers et en prose, O., 1547): « Ils
connaissent mieux le nom des gibiers que le mien car mon nom est
Douleur » (O., 1547) ou dans « La vraie jeunesse » : « Ahasvérus, mon
31nom ! » (Ibid. p. 1549).
32Enfin, concernant la poéticité du Nom, Théo Briant rapporte dans le
courrier de la revue bretonne Le Goéland, feuille de poésie et d’art nº 95
(1950), les propos de Jacob sur l’importance de la prononciation des
lettres et du ton lorsqu’il parle du Nom (de Dieu) : « Quant à la
prononciation musicale des lettres, elle était l’une des prescriptions les
plus importantes du cérémonial des temples, où le célébrant devait être
obligatoirement ‘juste de ton’ pour se faire entendre du ciel. ».
La question onomastique est déjà à l’œuvre dans les premiers textes
(contes et autres) où l’on relève un choix de toponymes donnant lieu à
erdes patronymes. Dans Histoire du roi Kaboul 1 et du marmiton
Gauwain (publié en 1904), l’auteur emprunte le nom de Kaboul, qui
figure sur la mappemonde, pour le convertir en patronyme royal. Il forge
aussi des noms de pays fantaisistes à la coloration sonore comme
Balibrige et Bouloulabasse qui mettent en éveil l’oreille enfantine (et
adulte !).
Dans Le Siège de Jérusalem. Grande tentation céleste de Frère
Matorel (publié en 1914 avec illustrations de Picasso chez Kahnweiler,
on retrouve ce goût pour les noms de lieux faisant office de nomination
anthroponymique comme le roi de Pergame ou le roi de Carthagène,
historiquement connotés. L’Homme de chair et l’homme reflet (1924)
ainsi que plusieurs autres textes emprunteront le toponyme attesté de
Vallangoujard (dans la commune du Val d’Oise) pour le convertir en
patronyme sous la variante Ballan Goujart. Et la liste est longue
(Treffiagat dans Bouchaballe, Bréhat dans Cinématoma, (1929), etc.).
Dans Derniers poèmes en vers et en prose O., 1556) on lit, dans une

31 Signalons que « Ahasvérus » est le nom du « Juif Errant » que citent nombre de
poètes et écrivains (Schiller, Goethe, Eugène Sue, Jean Richepin…).
32 Le Directeur de Le Goéland intitule les trois pages « Pages ésotériques de Max
Jacob » qu’il commente en citant des lettres de Jacob dont l’extrait cité.
25 poésie sans titre, « Ma plèbe est à Pleyben », un vers qui met en place
une attraction paronymique pour rattacher le nom d’un toponyme
finistérien au nom commun plèbe dont l’adjectif plébéien, in
absentia dans le texte, serait un signifiant encore plus proche du nom
propre, si l’on se positionne au niveau des sonorités. Dans la dernière
partie de cette étude consacrée aux procédés d’écriture, on vérifie que
l’auteur se sert de bien d’autres outils linguistiques et sémiotiques pour
remanier les toponymes réels en vue de forger des anthroponymes
fictionnels mais aussi des noms de lieux.
Enfin nous reviendrons sur deux derniers exemples extraits de la
correspondance de Jacob qui témoignent de l’engouement du romancier-
conteur-poète pour les noms propres. L’adresse de René Guy Cadou,
dans une lettre du 13 octobre 1943, envoyée à Marcel Béalu, suscite chez
Jacob une authentique délectation qu’il exprime hyperboliquement :
« Instituteur à la colonie de l’Aulnaie-Bruneau en Basse Goulaine (Loire
33Inférieure) : tu ne trouves pas que cette adresse est grandiose ? ». Le
poète a sans doute été transporté d’émotion en vérifiant dans cette
élégante adresse la présence de sons vocaliques récurrents enrobés dans
les graphies au- aie- au- aie- oie, la résonnance d’échos en -eur au début
et à la fin de l’adresse (instituTEUR/ infériEUR), ou encore des
allitérations en [l] [b] [n] et des permutations graphiques comme on peut
l’observer en mettant en regard Au LNAIE et Gou LAINE.
Sa sensibilité aux rimes internes, dans cet agencement fortuit, se
double probablement ici d’une émotion suscitée par la rêverie bucolique
associée aux aulnes bordant la Loire, et on peut penser que l’adresse de
Cadou remémorait chez Jacob des souvenirs associés à son adresse
quimpéroise de jadis et à l’image de « ses chers » marronniers bordant
l’Odet. Cet exemple, parmi tant d’autres, confirme le goût de Jacob pour
la coloration phonique et le tracé graphique où miroite le nom propre de
tout son éclat. « Les mots sont la palette de l’écrivain et ils ont la même
magie que les couleurs ; nous sommes comme des marchands de mots »,
écrivait-il un jour, précisément à René Guy Cadou (1956 : 30).
Un dernier exemple sur le métadiscours jacobien viendra clore cette
série d’exemples sur la capacité irradiante du nom propre, un signe fort,
transmetteur d’émotion sinon de sens dans le discours. Il est également

33 Pour plus de détails, lire les réflexions et problèmes autour d’une étude sur la
topographie de Guichen-Quimper par Hélène Henry dans « Surprise d’une
topographie jacobienne à propos de Bouchaballe », in CRMJ nº 3, Publications de
l’Université de Saint-Étienne, 1980-1981, note 1, « L’amour, des belles adresses
chez Max Jacob », p. 20.
26 extrait de la correspondance recueillie par Marcoux, A. et Gompel-
Netter, D., 1989 : 345) dans Les Propos et les jours. Il s’agit d’une lettre
du 26 juillet 1931 que Max Jacob adresse à Léon Merle de Beaufort
lequel est très affligé de se prénommer Léon. Notre auteur saura le
34consoler avec des arguments de poids :
[…] ne trouve pas que le nom ou le prénom de Léon soit
inavouable, puisqu’il évoque le roi des animaux. Les
prénoms valent par les associations d’idées; on
retrouverait les origines des réputations maudites dans
quelque vaudeville lointain et le ridicule se transmet
d’une génération à l’autre. Celui d’Eugène vient
certainement d’une opérette/d’un opéra bouffe en trois
actes de Ferrier et Carré, Joséphine vendue par ses
sœurs, où on trouve le refrain suivant :
Ugène, Ugène
Tu m’ fais languir
Où ya d’la gêne
Ya pas d’ plaisir
Cette opérette ne date que de 1880. Dans les romans des
époques précédentes, un héros s’appelait volontairement
Eugène. Il y a un Léon dans Madame Bovary, si mes
souvenirs sont exacts, qui est un assez ridicule amant.
Peut-être que vos craintes au sujet de votre prénom
viennent de Flaubert, sans que nous nous en doutions.
Edgar fait sourire à cause d’une pièce de Labiche Edgar
et sa bonne. Victor était ridicule avant la gloire de
Victor Hugo, à cause d’un drame noir de je ne sais qui
Victor ou l’enfant de la forêt.
La mauvaise renommée de Joseph est venu (sic) avec
l’anticléricalisme. Il y a des noms qui sont affectés
parce que trop près du latin ou du grec ou étrangers
comme Onésime, Wenceslas, Edwige – parce que trop
près des livres comme Lubin ou Léandre. Il existe
beaucoup de noms du genre de ces derniers dans les
campagnes.
[…] Je ne vous appellerai pas Léon, puisque ce noble
prénom ne vous plaît pas…
On conviendra que ce métadiscours cautionne vivement ces constantes
sur la nomination qui relèvent d’une esthétique du nom propre chez Max

34 Nous verrons plus loin que le prénom Léon est aussi associé, dans la mémoire
affective de Jacob, à son grand-père.
27 Jacob selon une écoute des mots qui chatouille l’oreille et une capacité
d’associer et de provoquer instantanément une interaction des noms
propres et des noms communs, les uns ne pouvant signifier sans les
autres.
Une identité singulière
Une brève incursion dans la biographie de l’auteur et quelques
réflexions au sujet de la question patronymique ayant peut-être exercé
une influence sur l’auteur ne pouvaient être éludées dans ce cadre de
cette étude. Le hasard a voulu que, chez Max Jacob (1876-1944),
l’opération onomastique commence en dehors de la fiction. Mais le
hasard existe-t-il ?
Max Jacob est né sous le nom de Max Jacob Alexandre le 12 juillet
1876 à Quimper, d’une famille juive. Rappelons que des siècles durant
les Juifs ne portaient pas de noms de famille et qu’ils étaient identifiés
par un prénom suivi de l’extension « fils de M. (prénom du père ou d’un
eaïeul) ». En France, c’est à partir du XVIII siècle que la loi a exigé l’acte
d’état civil de tout citoyen comportant nom et prénom.
Le 21 juin 1888, par jugement du Tribunal de Tours, la famille
Alexandre change officiellement de nom pour un motif essentiellement
commercial. Cette question avait été évoquée depuis longtemps avec les
cousins installés à Lorient et à Brest (Lazare et Prudence Jacob étant
cousins par un grand-père de Prudence), suite à des tracasseries et des
soucis administratifs. Lors de la naissance de Max Jacob en 1876,
anticipant d’une certaine manière la confirmation officielle du
changement patronymique, les parents donnent le deuxième prénom de
Jacob à leur fils (Jacob qui est aussi le patronyme de la mère) de sorte
que, par le truchement de ce double prénom, le second – qui est aussi un
matronyme – peut faire office de patronyme. Cette singularité affectera
uniquement l’enfant Max Jacob et non ses frères et sœurs. Max Jacob va
ainsi porter le nom de famille de sa mère devenu officiellement son
35patronyme, douze ans plus tard . Comme le signale Yannick Pelletier
(2004 : 29) :
Jacob certes fait déjà partie du patronyme familial. Le
nom de Jacob est bien sûr porté par les Juifs mais il est
aussi attesté en « Basse-Bretagne qui a adopté beaucoup
de noms bibliques » au point que, précise le linguiste
Gwennolé Le Menn, Jacob latinisé en Jacobus n’est pas

35 Voir « Max Jacob, Vie et œuvre, 1976-1944 », in Œuvres, op. cit., p. 29-32.
28 étranger à la formation des patronymes bretons Jégu,
Jegoux…
Pelletier précise à juste titre que Jacob est un nom confluent à l’instar
du nom de sa ville natale et retranscrit un fragment d’une lettre de Max
Jacob à Louis Dumoulin, du 14 novembre 1940 :
Un grand nombre de prénoms et de noms bibliques des
paysans bretons fait présumer qu’il y a eu jadis des Juifs
réfugiés en Bretagne et qui se sont assimilés jusqu’à
36prendre le costume breton .
Le nom de Jacob aurait également été transmis par la tradition du
théâtre local breton qui, à l’instar des « Mystères » ou « Vie des Saints »,
donnait parfois en surnom à l’acteur le nom ou le prénom de son
personnage (David, Jacob, Salaün, Salomon).
Par ailleurs, on connaît ces propos recueillis par Pierre Albert-Birot
qui les rapporte dans le liminaire de 1967 à la nouvelle édition de
L’Homme de cristal, chez Gallimard, toujours à propos du nom de Max
Jacob :
« Attention, Max n’est pas exactement mon prénom,
37c’est une particule . » Je n’ai jamais très nettement
compris ce que Max Jacob entendait dire par cette
boutade ; ce qui est certain, c’est que Max prénom était
devenu son nom. On ne parlait que de Max.
En somme, faut-il le dire, Jacob naît bel et bien sous le signe d’une
ambiguïté onomastique qui a peut-être donné à notre auteur le goût de la
malléabilité nominative dont il fera usage dans la vie comme dans la
fiction.
Par l’usage du pseudonyme, Jacob entreprendra de masquer sa
filiation patronymique ou de chercher une nouvelle identité pour signer
des articles en tant que critique d’art, entre autres, ce qui est somme toute
assez courant. Le choix de ses noms de plume est moins banal. Dans un
premier temps, il a souhaité garder son ascendance juive parfaitement
reconnaissable dans le nom de Léon David, nom de son grand-père
maternel qu’il empruntera pour signer ses articles critiques, de décembre
1898 à janvier 1900, au Moniteur des Arts (aujourd’hui Revue d’Art). Le
nom de Morven le Gaélique sera également retenu comme

36 Ibid.
37 Le mot « particule » fait sens dans le système onomastique jacobien comme on va
pouvoir le démontrer.
29 pseudonyme dans Les premiers poèmes de Morven le Gaélique publié en
1927. Morven, qui signifie « jeune fille » en gaélique, comme
38l’expliquera l’auteur à Julien Lanoë . L’ambiguïté est servie.
À propos du grand-père maternel Léon David, nous ne pouvons
manquer de reproduire un extrait de cette sensibilité jacobienne toute
empreinte des noms de ces ancêtres dont il perpétue la présence dans son
imaginaire en les inscrivant dans l’écorce des arbres – « ses arbres », si
emblématiques – de son Quimper natal, dans Le Cornet à dés (O., 424) :
Douloureux appel final aux fantômes inspirateurs du
passé
Je suis né près d’un hippodrome où j’ai vu courir des
chevaux sous des arbres. Oh ! mes arbres ! oh ! mes ux ! car tout cela était pour moi. Je suis né près
d’un hippodrome ! mon enfance a tracé mon nom dans
l’écorce des châtaigniers et des hêtres ! hélas ! mes
arbres ne sont plus que les plumes blanches de l’oiseau
qui crie : « Léon ! Léon ! » Oh ! souvenirs diffus des
châtaigniers somptueux où j’inscrivis, enfant, le nom de
mon grand-père ! Diffus souvenirs des courses !
jockeys ! ce ne sont plus que pauvres jouets tels qu’on
les verrait de loin ! les chevaux n’ont plus la noblesse et
mes jockeys sont casqués de noir. Allons, tournez !
tournez ! vieilles pensées emprisonnées qui ne
prendront jamais l’essor ! le symbole qui vous sied n’est
pas le galop élastique des jockeys dans la verdure, mais
quelque poussiéreux bas-relief qui cacherait à ma
douleur des châtaigniers d’automne où le nom de mon
39grand-père est écrit .
Nul ne doute que l’identité jacobienne est difficile à cerner, d’autant
plus que l’auteur se prête au jeu des masques derrière lesquels il cache
plusieurs portraits, plusieurs attitudes, dont celles qu’il adopte face à la
question de la religion chrétienne comme on l’observe dans son immense
correspondance et dans la plupart de ses œuvres en prose et poétiques.

38 Les Poèmes de Morven le Gaélique sont tout d’abord publiés le 25 juin 1927 à
Nantes dans La Ligne de cœur, revue crée par Julien Delanoë. Dans sa préface aux
Poèmes de Morven le Gaélique (1953:10) Julien Lanoë rapporte que Jacob lui avait
écrit : « Savez-vous ce que signifie ce pseudonyme ? ‘Morven’ : la jeune fille. ‘Le
Gaëlique’ : la langue écossaise. La jeune fille dont la distinction est de parler
écossais. C’est assez curieux ! comme disent les professeurs. »
39 On ne manquera pas de s’étonner au sujet du nom du grand-père Léon dans le
poème, sachant que l’aïeul de Quimper que Max Jacob a connu enfant (jusqu’à ses
treize ans) s’appelait Samuel !
30 Dans Derniers Poèmes en vers et en prose (O., 1600), c’est son vrai nom
qu’il se plaît à reproduire dans le poème « Au Paradis » : « […] puis
Gertrude se recula : Ah ! ça ! qui donc êtes-vous ? - Max
Jacob ! Plusieurs fois je répétais très haut mon nom. » S’agit-il pour
l’auteur de s’imprégner de cette identité qui est la sienne pour s’assurer
qu’il existe réellement par le nom, par un état civil officialisé ? S’agit-il
de savourer les sonorités de ses noms et prénoms qui font voguer son
imaginaire toujours prêt à fournir des associations fantaisistes et
poétiques ? S’agit-il, comme le formule Pennanéac’h, dans « Les
masques de Max » (CMJ, 2000 : 42), de « déchiffrer la complexité de son
être » ?
Jacob a beaucoup parlé de son nom dans ses écrits. Un nom qu’il
associe tantôt à un animal, comme ce serpent maléfique qui le poursuit en
songe et s’empare de ses initiales dans « Nocturne » (Le Laboratoire
central, O.,565) : « Les serpents endormis faisaient mes initiales », et
tantôt à une abstraction, un sentiment qui exprime le plus souvent la
souffrance, comme dans « Ballade de la campagne-exil » (op. cit.) : « Les
paysans m’appellent par mon nom sur les routes, comme ils
reconnaissent une alouette d’une grive, mais ils connaissent mieux les
noms des gibiers que le mien car mon nom est Douleur. »
Après la révélation du Christ, le 28 octobre 1909, une révélation qui se
répète le 17 décembre de la même année, Jacob se convertit au
catholicisme. Cette année-là, le baptême lui est refusé par les prêtres de
Saint-Jean-l’Évangéliste. Il recevra le sacrement du baptême à l’âge de
40 ans, le 18 février 1915. Un moment de bonheur qu’il avait attendu
avec impatience et qui sera obscurci par la réaction de la famille Jacob
opposée à cette conversion. Jacob se justifiera auprès de son cousin
l’écrivain Jean Richard Bloch (né en 1884) en disant qu’il n’avait pas de
religion (allusion à sa condition de juif laïc) et que désormais il en prenait
une : la religion catholique. Il ne voulait en aucun cas passer pour un
renégat ni aux yeux de sa famille, ni aux yeux de ses amis. Cette situation
le tirailla pendant longtemps.
Le choix du prénom ne fut pas quelconque. C’est son ami le peintre
espagnol Pablo Picasso, catholique non pratiquant, né en 1881, qui
acceptera d’être son parrain. Pablo Picasso, dont le nom complet ne
comporte pas moins de huit prénoms : Pablo Diego José Santiago
Francisco de Paula Juan Nepomuceno María de los Remedios Cipriano
de la Santísima Trinidad Ruiz Picasso. Ruiz et Picasso étant
respectivement le nom du père et de la mère comme l’impose l’état civil
espagnol. Quelle coïncidence : Picasso, le peintre parrain, choisira de
percer sous le matronyme de Picasso, Max Jacob, lui aussi, avait pris –
31 ou plutôt reçu – le nom de sa mère comme patronyme officiel et
définitif ! Ce choix du matronyme n’est pas exclusif des deux amis, de
grandes personnalités du monde des lettres, des arts, de la politique ayant
également choisi d’abandonner le nom paternel pour arborer celui de leur
mère. Parmi ces hommes illustres on peut citer Mendelssohn, Charlie
Chaplin, Charles Dickens, Jean-Sébastien Bach, George Washington…
Des sept prénoms qui identifient Picasso, c’est celui de Cyprien qui
sera retenu pour le baptême de Max Jacob en 1915. Le filleul
s’appliquera dorénavant (mais pendant quelques années seulement) à
signer ses lettres du nom de Cyprien avec une fierté mal dissimulée,
surtout celles adressées au parrain. Tantôt Cyprien sera suivi du nom de
Max Jacob, tantôt c’est la seule initiale C. qui précèdera la signature Max
Jacob. Il appréciera particulièrement ce nouveau nom qu’il va prendre
40plaisir à gloser parfois et qui « officialise » en quelque sorte une
41nouvelle étape de sa vie . Le nom choisi par Pablo Picasso pour son
filleul était Fiacre, mais Cyprien sera finalement le prénom retenu. Jacob
reviendra toutefois à Max, son prénom d’origine, vers 1917. On précisera
à titre anecdotique (ou pas) que seuls deux évêques avaient jadis pris le
nom de Cyprien : l’évêque de Carthage et l’évêque d’Antioche. Or, ils
étaient connus pour avoir eu un passé de débauche. Cyprien, c’est aussi
eun personnage du dramaturge espagnol du XVII s., Calderón de la
Barca, dans Le Magicien prodigieux, une pièce à caractère
hagiographique dans laquelle Cyprien vend son âme au diable pour
l’amour de la chrétienne Justine et meurt finalement en martyr. Max
Jacob l’a écrit dans sa correspondance, il appréciait beaucoup Calderón
de la Barca. Ces détails (anecdotiques) expliqueraient-ils le choix du
prénom retenu par Max Jacob ? Cette brève digression sur le prénom
chrétien de Jacob nous ramène au manuscrit du TB qui portera
précisément la signature de Cyprien Max Jacob, alors que dans une
œuvre antérieure, Les Alliés sont en Arménie (1916), Cyprien ne
paraissait que sous l’initiale C., à côté de Max Jacob.



40 Voir M.- Cl. Durand Guiziou (2008 : 29), in « Max Jacob et l’Espagne », CMJ
nº7, note 43.
41 Dans Lettres à Marcel Jouhandeau (1979 : 316), Jacob s’adresse à Élise
Toulemon, future Madame Jouhandeau, début octobre 1928, alors qu’il loge 55 rue
de Nollet, et rappelle en Post-Scriptum, avec une certaine suffisance : « Je m’appelle
aussi Cyprien. »
32 Max Jacob personnage dans ses propres textes et ailleurs
Il existe, chez Max Jacob, un besoin réel de recourir à
l’autoreprésentation et à une mise en scène de soi. Selon les
circonstances, il pouvait mettre un point d’honneur à se vêtir avec une
élégance et un raffinement très étudiés, projetant l’image du dandy
charmeur sinon séduisant lorsque l’occasion se présentait (invitations,
réceptions, dîners, théâtre, opéra) et ce, malgré une bourse trop souvent
dégarnie. Il est vrai que le père Jacob lui faisait parvenir de temps à autre
un costume fait sur mesure à l’atelier de la boutique de Quimper.
Lorsqu’il partait retrouver son ami Pierre Colle à Tréboul en Bretagne,
Jacob affichait tantôt une élégance remarquable, tantôt une tenue de
42dandy ou de sport. Mais on connaît aussi la tendance du poète à se
laisser aller parfois dans une tenue défraîchie et peu soignée lorsqu’il
43vivait rue Ravignan . Ces deux extrêmes sont représentatifs du caractère
caméléonesque du poète (lui-même s’attribuait ce caractère versatile) qui
donnait des portraits changeants, voire antagonistes de sa personne. Il
aimait par ailleurs jouer le rôle d’un personnage, enlevant son masque ou
l’ajustant, dans un double jeu où il excellait, tant dans la vie que dans ses
44propres œuvres .
Ce souci de changer de tenue va de pair avec ses comportements
imprévisibles, saugrenus parfois, clownesques souvent – car il aime
45singer – voire ridicules à l’occasion. « Le clown à l’autel » ne sera-t-il
pas l’un des 13 titres que Max Jacob avait choisis avant d’opter pour Les
Pénitents en maillots roses (1925). Ce sont là ses multiples facettes. Une

42 Le portrait de Max Jacob peint par Christopher Wood en 1929 (le tableau se
trouve au musée des Beaux-Arts à Quimper) découvre certains signes de dandysme,
avec des éléments marins : la casquette, le fichu…
43 Dans le liminaire à L’Homme de cristal (op. cit.), Pierre Albert-Birot commente
que Jacob « se rendait volontiers en pantoufles et revêtu ou emmitouflé dans un
châle breton ou autre costume des plus imprévus. » Lorsqu’on lit cette anecdote, on
pense à l’ambiguïté, déjà soulignée plus haut, de choisir le pseudonyme féminin
Morven.
44 Dans l’article fort éclairant du professeur Georges Pennaméac’h sur « Les
masques de Max » in CMJ, op. cit. p. 46), Pennaméac’h attire l’attention sur
l’allusion à la dualité platonicienne reprise par Jacob lorsqu’il parle de son
« double », et qu’il est à la recherche de son « vrai double ». Pennaméach’h cite
alors un extrait de Les Œuvres burlesques et mystiques de Frère Matorel (Saint
Matorel, 1936 : 257). (Voir O., 296) : « O Marguerite, aidez-moi à connaître mon
double : toi ! le vrai ! pas l’autre, hélas ! »
45 Relisons à ce propos un exemple du flux verbal de Jacob écrit en marge d’une
lettre à Marcel Jouhandeau (op. cit., p. 257) où l’aboutissement est un prénom de
saint : « Saint gère homme /singe air homme / « singer » home /Saint Jérôme ».
33 manière d’être et de faire qui se transpose dans les appellatifs choisis
pour parler de lui en tant que personnage dans ses propres textes.
Dans les autoportraits qu’il nous a livrés – ses doubles le plus souvent
(nous ne faisons évidemment pas allusion aux œuvres picturales mais
littéraires) – l’auteur s’habille tour à tour en saint homme, Victor Matorel
46(Saint Matorel) , ou se dépouille pour découvrir en lui l’infâme pêcheur
ou le Tartufe faisant son acte de contrition (La Défense de Tartufe, O.,
491). Parfois, il s’amuse à crypter son nom – le jeu sur le signifiant est
alors évident – et on le retrouve sous les traits d’Odon Cygne Dur, (voire
sous ceux de Mme Lafleur qui habite rue Gabrielle) dans Filibuth et la
montre en or, publié en 1922. Odon était un abbé de Saint-Benoît.
Parlera-t-on de prémonition ? Mais Jacob ne savait pas encore à cette
date qu’il terminerait ses jours à Saint-Benoît, ce qui ne l’empêchait pas
de connaître l’histoire de l’abbaye et de ses prêtres. Quant à Cygne faut-il
47songer à Claudel et son personnage de Sygne de Coûtfontaine ? Ou y
voir un clin d’œil littéraire à Mallarmé (Cf. le poème « Le vierge, le
vivace et le bel aujourd’hui») ou encore à une allusion à Wagner (Cf.
Lohengrin, le chevalier au cygne ou Louis II de Bavière) ?
Difficile de leurrer le lecteur, tant la personnalité jacobienne affleure
et s’impose. Le summum de cette autoreprésentation nous le trouvons
dans plusieurs textes où l’auteur est lui-même son propre personnage,
notamment dans « Poème », (Le Cornet à dés, O., 360) ou dans « Nuits
d’hôpital et l’aurore » (Le Roi de Béotie, O., 917) où l’on peut lire:
« Mon cher Pierre, / Ta lettre m’a fait pleurer. Un peu d’anémie (…) je
les connais les causes des haines ! et si je n’étais pas Max Jacob, que
j’aurais de joie à être Brieux. »
Plusieurs textes ou histoires racontées sur le mode de la fiction dans
Le Roi de Béotie sont d’inspiration autobiographique ou plutôt
autofictionnelle. Celle que nous venons de citer l’est tout
particulièrement puisque Jacob recrée sous une forme romanesque sa
malheureuse expérience de patient chez « Mme de Lariboisière »
appellatif qu’il avait donné à l’Hôpital Lariboisière (qui porte le nom
d’un officier napoléonien) après un accident survenu un soir de 1919
alors qu’il se rendait à l’Opéra, pour applaudir Le Tricorne de Manuel de
Falla. Les décors étaient signés Picasso. Fidèle à sa pratique de mixage,

46 « Chacun marche ici-bas, précède son double, peu semblable à l’original. » (Les
Œuvres burlesques, O., 296).
47 Héroïne d’un drame mystique L’Otage, publié en 1911, où il est question de
cachette provisoire… du Saint Père, persécuté par l’empereur [il s’agit de Napoléon
er1 ], dans une abbaye cistercienne.
34 Jacob saisit le nom de Lariboisière et le confond très volontiers avec celui
de Larivaudière, personnage de l’opérette de Charles Lecoq, dans La fille
de Mme Angot chef-d’œuvre créé à Paris en 1873.
Il faut dire que de nombreuses allusions et pastiches d’opéras-bouffe
reviennent souvent sous la plume de Max Jacob, notamment ceux
d’Offenbach (livrets signés Henri Melhac et Ludovic Halévy) dont La
Vie Parisienne, très en vogue à l’époque. Nombreux sont les clins d’œil
glissés à Offenbach dans les textes de Max Jacob. Rappelons que Le Roi
de Béotie empruntera son titre aux couplets du roi de Béotie qui
appartiennent à « Orphée aux enfers » d’Offenbach. Dans Le Terrain
Bouchaballe, Jacob mettra l’expression « c’est la vie parisienne » (p.
1275), dans la bouche du maire Lecourbe qui s’adresse à son neveu dans
un contexte qui ne concerne pas Offenbach.
Dans Le Phanérogame (1996 :141) un personnage nommé M.
Psittacus cite une série de noms d’illustres personnes du monde des
lettres et des sciences, dans laquelle figure le nom de Max Jacob. La
réplique de M. Psittacus vient à la suite de l’allocution de M.
Tropgrandglaïeul (un anthroponyme cocasse, sans doute encore un clin
48d’œil à l’auteur de Un Coup de dés jamais n’abolira pas le hasard ).
L’ironie veut que ces grands hommes soient énumérés pêle-mêle (sans
ordre chronologique, ni domaine) par Psittacus, dans une liste où Max
Jacob a sa place (de même qu’Apollinaire d’ailleurs). Mélange de réel et
d’imaginaire qui offre l’occasion à notre auteur de figurer dans le
panthéon des « grands » :
Comme Byron, Socrate, Campanella, Voltaire, Caton,
Mme de Staël, Le Tasse, Hypathie, Thraséas, Arria,
Saint Étienne, Ramus, Jordano Bruno, Max Jacob,
Diagoras de Mélos, Vanini, Michel Servet, Symphorose,
Rousseau, Galilée, Aristote, Nicolas Antoine, Basile,
Guillaume Apollinaire, Victor, Gorgonille, Dorothée,
Arnauld de Brescia, Jacques le Mineur, Descartes,
Thermilla et moi.
Filibuth ou la montre en or est également très riche en
autoreprésentations. Plusieurs mises en scènes profilent un personnage
romanesque tantôt sous le nom de Max Jacob (comme lorsqu’il apparaît

48 On trouve en effet l’image du « trop grand glaïeul » dans la dernière strophe du
poème « Prose pour des Esseintes » figurant dans le recueil Poésies de Mallarmé,
publié en 1887 (Gallimard, NRF, Paris, 1992) : « Avant qu’un sépulcre ne rie/Sous
aucun climat, son aïeul, /De porter ce nom : Pulchérie ! /Cadré par le trop grand
glaïeul. »
35 en tant que destinataire d’une lettre et qu’il se situe à Hyères dans le Var),
tantôt sous le nom de Monsieur l’auteur, ou l’auteur. Une feinte
autobiographique qui participe de la trame romanesque et se conjugue
avec un personnage fruit de son imaginaire, Odon-Cygne-Dur, son
double. L’autoreprésentation est également perçue dans des indices du
vécu de Jacob relayé par le nom d’une rue, d’une place, d’une rivière.
Dans Filibuth, ce sera la rue Gabrielle (rue montmartroise où Max Jacob
a vécu plusieurs années avec les amis du Bateau-Lavoir), tandis que Le
Cornet à dés et Le Laboratoire Central recréeront la rue Ravignan. Sur
ce point la liste serait longue car Jacob ne cesse d’introduire des éléments
du réel – qui lui appartiennent en propre – dans le tissu romanesque pour
jouer le jeu de la crédibilité.
Le bestiaire jacobien, au demeurant très fourni, participe également de
la représentation de soi de l’auteur. Max Jacob trouve en effet chez
l’animal un modèle idéal qui lui sert à brosser des portraits, fussent-ils les
siens. Écoutons ce que rapporte Louis Émié (1954 : 35) à ce propos :
« Max Jacob m’avait confié un jour, que, pour peindre certains de ses
personnages, pour rendre plus frappante leur ressemblance, il prenait
pour modèle des animaux, parce que l’animal préfigure l’homme ».
Comme nous l’avons évoqué plus haut, dans « Bourlinguer » (Derniers
poèmes, O., 1539), Jacob se présente tour à tour sous la forme animale :
coq, lion, loup, paon, pie, crabe, crapaud, caméléon, et lézard.
C’est encore dans Derniers poèmes en vers et en prose (O., 1583) que
nous trouvons l’exemple de ce plaisir de la rime et de la musique des
noms propres, dans un texte intitulé « Quelques décisions du monde où
l’on s’amuse ». L’auteur introduit son propre nom dans un jeu de passe-
passe en déclinant les sept jours de la semaine qui donnent lieu à une
énumération de dix prénoms (trois féminins et sept masculins) pour le
plaisir de la rime : Mélanie, Suzanne, Marcel, Anne-Marie, Jules,
Maurice, Louis, Alfred, Auguste et Max (Jacob). La diversion de cet
apparent badinage s’annonce dès le premier vers : « Lundi : ‘On s’est
amusé hier chez Mélanie…’ » Puis l’écho du verbe « s’est amusé »
résonne par trois fois et s’affirme par une réitération forte : « répétons-le
souvent pour nous en persuader. »
Mais l’autoreprésentation c’est aussi la présence intrusive de l’auteur
fictif (son narrateur) qui parle à la première personne dans le texte en
apportant sa dose d’humour et d’autodérision. Nous relevons plusieurs
aspects de ces digressions discursives dans TB, notamment lorsque
l’auteur-narrateur donne son avis au même titre que les autres
personnages, et prend parti :
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