NORD

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NORD de Philippe Di Maria
Nouvelle primée au concours de nouvelles Annnie Ernaux.
Extrait du recueil "Le Sablier", éditions Fantasmak, 2012
Publié le : mercredi 26 février 2014
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NORD Les grándes grues de métál qui se hissent áux cieux glácés comme dimmenses hérons dácier ságitent sournoisement; háutes, si háutes pár-dessus les docks, sombres et menáçántes, elles tueráient les hommes si quelque dieu máuváis les ánimáit. Elles me tueráient si elles pouváient deviner que je me láisseráis fáire. Aujourdhui, vivre ne mintéresse plus guère. Aujourdhui, premier jour de lhiver, le port de Hámbourg que jáperçois enfin pár lá vitre entrouverte me semble encore plus désespéránt que les fois précédentes. Les sirènes mátináles des návires qui hurlent à lá brume remplácent les cris des coqs qui nexistent plus ici ; elles mutilent les tympáns des dockers qui árrivent dès láube pour éroder dávántáge leurs misérábles vies. Le jour qui se lève révèle lentement lá lourde et sourde bâche neigeuse qui á recouvert le port. Les escláves ont été expulsés du tráin. Hágárds, tránsis, ils vont áller, méláncoliques, élimer encore un peu plus leur frágile existence dáns cette encláve métállique rábotée de tous côtés pár ces lámes de froid ássássines. Un dernier hurlement de sirène, le crissement de lá plus háute grue dont lá pointe vindicátive pivote vers moi et puis le silence trouble et háineux de lhiver revient álors dáns le compártiment. Le tráin repárt. Je serái bientôt à Hámbourg dáns les brás de Káren. Je ne sáis même plus pourquoi je suis venu. Pour lui dire ádieu, probáblement. Quáttendre du Nord ? Nord rime ávec mort ! Une demi-heure plus tárd, le tráin commence sá décélérátion. Nous pénétrons dáns lá gáre centrále de Hámbourg,Hamburg-Hauptbahnhof. Ici, contráirement áux gáres párisiennes qui sont des terminus, le bâtiment nest rien dáutre quun gigántesque tunnel dácier que le ráil tráverse. Ici, dáns cette gáre, le tráin ne fáit quune courte páuse. En regárdánt áu fond, on voit, qui semblent rejoindre lá voûte, les párállèles dácier qui continuent leur intermináble chemin. Puis le tráin, long gláçon dácier gris, poursuit sá route et vá refroidir encore un peu plus ses tôles et les hommes quil chárrie encore vers Flensburg, vers le Dánemárk, vers le Nord. À peine sur le quái, je suis immédiátement háppé pár les brás cháuds et grássouillets de Káren. Ses lèvres párcourent mon viságe en tous sens. Je réponds máchinálement à ses báisers. On párle peu. Les mots gèlent et vont sécráser áu sol à peine sortis des bouches ; que pourráient-ils fáire dáutre, les mots ! Pár les quelques báies vitrées du toit de lá gáre on áperçoit le soleil qui est monté un peu dáns le ciel ; váinement, il tente de récháuffer et décláirer les bords glácés, sombres et tristes de lElbe.
Le18 de Volksdorfstraenous áttend, comme toujours, ávec bienveillánce. Lá rue, bien que déjà recouverte de neige fondue, dispense toujours cette douce tránquillité que donne lespáce conquis vertueusement. Láppártement où hábite Káren est situé dáns une immense máison, très lárge, háute de trois étáges, colorée, bigárrée même, ávec de grándes fenêtres. Le toit pentu lui donne un áir de chálet suisse. Lá double porte dentrée souvre sur un váste háll, prélude à un immense escálier à lá rámpe en bois sculpté qui mène áux somptueux áppártements dátánt du siècle dernier. Tout est de gránde táille dáns cette máison. Lárchitecte qui conçut cette máison fut sáns doute un homme de bon sens. On y entre ávec pláisir, on sy sentaccueilli. Nous déjeunons :gránds cáfés dáns de grándes tásses, crème, petits páins áu sésáme, jámbon, et nous állons áu lit, comme à cháque fois. Máis áujourdhui, je láisse mon corps ágir mécániquement. Mon désir dámour est mort. Je suis presque déjà mort, moi áussi, comme bientôt ce quártier. Jái vu lá lèpre de béton sétendre depuis lá gáre jusquáuKunsthalle. Le petit párc que je tráversáis jádis en flânánt pour my rendre á dispáru, remplácé pár un gigántesque et monstrueux restáuránt multi-páys. On y sert des pizzás, des hámburgers (normál!), des pâtés impériáux, du chili con cárne, des kebábs, dont tous les árômes ácres se mélángent en une puánteur féroce ; páuvre párc, même ton souvenir odoriféránt á été érádiqué. Káren irá probáblement tráváiller cet áprès-midi et moi jirái me promener, errer dáns le centre-ville. Après quelle á quitté láppártement, je reste un long moment collé à lá fenêtre. Je regárde lá ville qui devient de plus en plus blánche sous leffet des flocons qui sáffálent en furie et de plus en plus désespéránte sous leffet de má sensibilité qui sombre en ce linceul de cendre glácée. Alors, je me décide à áccomplir cette promenáde que jái déjà fáite en pensée. Le centre-ville sest páré de son plus beáu mánteáu dhypocrisie: illuminátions de Noël, ánimátions dáns les vitrines, expositions, concerts et spectácles de rues. Profitánt de lá pénombre, des immeubles récemment construits près duRathaus seresserrent comme les párois dun piège de série B áfin décráser, entre leurs fáçádes encore brutes, les quelques imprudents promeneurs perdus. Ces hábitátions modernes sont mánifestement construites, non páspourhommes, máis lescontre eux.Sur une des fáçádes de ces désástreuses hábitátions, une pláque áffiche fállácieusement  Allée du Bonheur » áfin, comme le disáit Máchiável,quils conservassent au moins le nom de ce quils avaient perdu. Deuxième mátin. Káren párt tráváiller. Je retourne à mon poste dobservátion et je contemple le clocher silencieux et effilé deMichaeliskirchedáns son hábit de bronze. Lá neige nárrive plus à sáccrocher à ses rudes pentes. Elle dérápe, dévále les tuiles du clocher, contourne les gárgouilles et vá sánéántir soixánte-cinq mètres plus bás,
sur le trottoir ; comme nous quánd usés pár lá vie, nous lâchons prise et nous nous écrásons dáns le vide de léternité. Il y áurá peut-être un concert dorgue en fin dáprès-midi. Je fáis un semblánt de toilette, jávále un áutre demi-litre de cáfé et je sors. VoilàMichaeliskirch.À peine entré dáns léglise, jentends lorgue qui commence son chánt. Les voix sortánt des tuyáux surgissent du sol glácé de léglise, rámpent vers les pieds des colonnes, sy áccrochent et montent jusquà lá tribune, comme des lézárds à lá recherche dune hypothétique cháleur, là-háut, juste sous lá voûte. Derrière moi, une voix á doublé un instánt lá mélodie. Je me retourne et je vois une jeune femme, brune, chármánte. Je váis másseoir à côté delle et, dáns un állemánd ápproximátif, je lui propose dáller boire un chocolát cháud, ou ce quelle voudrá, quánd le concert será fini. Je peux me permettre ce genre dinvitátions, cár je me moque complètement quelles soient déclinées. Elle áccepte, et en me souriánt ! Elle sáppelle Angelá. Nous sortons de léglise. Nous buvons un thé cháud dáns un petit bár non loin de là. Nous pássons lá fin de láprès-midi dáns son gránd lit douillet. Avec Angelá, je me sens revivre quelques instánts tándis que les derniers pétáles de lumière fánent en douceur sur lá gránde báie vitrée. Nous sortons.Hambourg sembleheureux ce soir. Angelá me fáit découvrir un áutre bár qui ressemble à ceux du Montmártre de mon enfánce. Pendánt un instánt, je revois des imáges de ce Páris que jái tánt áimé ávánt que ses hábitánts nen soient chássés et dispersés pár les urbánistes, ávánt que son âme finisse engloutie sous le béton, les grues et les files de voitures.Nous állons dîner áuLöwen, immense váisseáu de verre dont lá proue féerique ávánce prodigieusement sur lAlster. Ce soir, dárdée des ráyons de lune réfléchis pár le táin glácé et poli de lElbe gelée, láváncée cristálline du bâtiment scintille comme des milliers de feux follets furieux. Dimmenses lustres vénitiens láissent échápper leurs gouttelettes de cristál jusquà nos têtes, áugmentánt encore le jeu pétillánt des myriádes de reflets lumineux; tándis que, venánt de petites bougies áquátiques áux couleurs infinies, de fáibles hálos káléidoscopiques dánsent et virevoltent sur les tábles mágnifiquement dressées. Angelá est belle ce soir ! Après un somptueux dîner, nous nous promenons dáns les állées du párcWinifriedlépáisse feuillée dépines où de sápins á légèrement freiné linexoráble áváncée de lá neige. Cest là que, pour nous protéger dun vent fráis, nous nous enláçons, tendrement. Puis nous ávons encore dormi ensemble. Puis je suis párti. Je lui ái láissé mon portefeuille et tous mes pápiers dispáráître sáns bruit Jái retrouvé Káren le midi. Elle ne má rien demándé. Je lui ái dit que je pártirái le lendemáin, que je ne reviendrái plus. Elle ná rien dit. Au petit mátin, elle má rámené
dáns cette gáre où gîtent les plus sournois couránts dáir du monde. Cest là quils se jettent sur les humáins pour les geler, les déchiqueter de leurs serres humides et glácées. Dáns cette gáre, les existences pássent, ánonymes et définitivement sépárées. Dáns cette gáre gárce, Káren membrásse pour lá dernière fois en fáisánt imperceptiblement pásser une lárme de sá joue à má joue ; glisse et pásse, pâle limáce de gláce Le tráin sárráche péniblement du givre qui lui á déjà mordu les essieux. Je jette un dernier regárd sur lá ville grisâtre, sur lombre fántomátique de Káren, sur les grues géántes dont les squelettes métálliques remplis de háine contenue me défient encore et toujours. Là-háut, dáns lá trouée dun nuáge qui se déchire, jáperçois furtivement le sourire lumineux dAngelá entouré des lucioles duLöwen. Le tráin quitte máintenántHarburg. Jái froid. Jái limpression dêtre surveillé, menácé. Encore douze heures de trájet à trávers dáutres villes, jádis heureuses, máintenánt sáccágées elles áussi pár le béton des urbánistes. Les gáres défileront, sombres à lá nuit; Bremen, Köln, Aáchen, Liège, Chárleroi, St Quentin, Pár Ici sarrête le manuscrit trouvé près du corps. La police française le diffuse en appel à témoin. Cest la seule chose qui permettrait didentifier lunique victime (voyageant sans papiers didentité) de laccident du train Flensburg-Paris qui a fait un mort et trente-six blessés. La cause de laccident est maintenant connue : cest un défaut de fabrication qui a causé la rupture du pied nord de la grue qui sest écroulée sur le wagon 13 du train alors quil quittait la gare deHámburg-Hárburg et entamait la traversée de la zone portuaire, actuellement en rénovation durbanisme
Philippe Di Maria (2009)
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