Passer la frontière Nouvelles

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Une jeune fille derrière le rideau de fer, un jeune malien aux portes de l'Europe, d'étranges vacanciers en Inde, un petit cirque russe à la frontière polonaise, des émigrants en Israël, un retour à Babylone, une rencontre insolite dans une petite ville du Languedoc ou un transport vers l'autre monde... En réalité derrière la transposition, c'est une partie de son histoire que l'auteur nous livre : son exil au pays du souvenir, derrière les barbelés de la séparation et de l'incompréhension.
Publié le : samedi 8 novembre 2014
Lecture(s) : 14
EAN13 : 9782336359885
Nombre de pages : 134
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Une jeune fi lle derrière le rideau de fer, un jeune malien Constant Simonot
aux portes de l’Europe, d’étranges vacanciers en Inde,
un petit cirque russe à la frontière polonaise, des émigrants
en Israël, un retour à Babylone, une rencontre insolite dans
une petite ville du Languedoc ou un transport vers l’autre
monde, voilà ce que relatent, chacune à sa façon, ces huit
nouvelles imaginaires inspirées de faits réels.
Passer la frontière Mais pourquoi passer la frontière ? Pour échapper à
l’enfermement ou à la misère, pour mettre de la distance
avec soi-même, avec son passé, avec ses proches. Afi n de
Nouvellesvivre ou de survivre. Au risque de la déception, de la déchirure
ou de l’échec ! En réalité derrière la transposition, c’est une
partie de son histoire que l’auteur nous livre : son exil au
pays du souvenir, derrière les barbelés de la séparation et de
l’incompréhension.
Constant Simonot est né dans la région de Lure il y a déjà plus
de soixante ans. Retraité, il a toujours vécu en Franche-Comté et
partage actuellement son temps entre Besançon où il réside et
un village des Vosges Saônoises où il cultive son potager.
Les impliqués
ISBN : 978-2-343-04467-5
Éditeur14 €
Passer la frontière
Constant Simonot
Les impliqués
É di teu r





Passer la frontière


















Les impliqués Éditeur
Structure éditoriale récente et dynamique fondée par les
éditions L’Harmattan, cette maison a pour ambition de
proposer au public des ouvrages de tous horizons,
essentiellement dans les domaines des sciences humaines et
de la création littéraire.

Constant Simonot





Passer la frontière

*

Nouvelles






















Les impliqués Éditeur






























© Les impliqués Éditeur, 2014
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris

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ISBN : 978-2-343-04467-5
EAN : 9782343044675 La rencontre
C’était une chaude nuit de la fin juillet. Il y aura bientôt
trente ans déjà. Comme chaque année nous étions venus
en famille passer les vacances dans un petit pavillon d’une
station sans prétention du Languedoc : une maison rose
située sur le front de mer, à proximité immédiate de la
plage. Cette nuit-là, comme souvent en vacances je ne
dormais pas. A cause de la chaleur ! Et du vent qui venait
du pays cathare et qui m’énervait. A cause d’une mort
tragique quelques mois auparavant qui avait éteint dans la
famille la gaîté et les rires. A cause aussi des malheurs à
venir que je sentais peser sur nous. Et à cause de cette
fêlure qui se trouvait en moi depuis l’enfance et qui ne se
réparait pas. Au milieu de la nuit, n’y tenant plus, je
décidai de sortir faire une petite promenade. De marcher
un peu au bord de l’eau. Après avoir discrètement refermé
derrière moi le volet de bois de la porte-fenêtre qui donnait
sur la petite terrasse où nous prenions l’apéritif le soir en
compagnie de nos voisins, des amis dolois, je suis remonté
par la petite ruelle jusqu’au muret qui délimitait la zone
d’habitations de la plage. En le franchissant, sous le
dernier lampadaire, j’ai consulté ma montre : il était un
peu plus de deux heures. Et j’ai commencé à marcher sur
la plage, pieds-nus, sur la bande de sable hérissée de
cailloux coupants et parsemée de papiers gras, de mégots
et de détritus de toutes sortes que les estivants avaient
abandonnés. Le sable conservait encore un peu de la
chaleur du jour. Rapidement je suis entré dans l’obscurité
et j’ai marché en direction de la mer dont je percevais la
masse vivante, liquide et sombre à moins de cent
cinquante mètres. Derrière moi, dans son cocon de
5 lumière, la ville dormait paisiblement après la fête qui ne
s’arrêtait jamais avant minuit. Je suis descendu lentement,
m’enfonçant à chaque pas davantage dans le velours de la
nuit. Une sensation bizarre, un sentiment étrange
m’accompagnaient. Ce n’était pas déjà la peur, mais une
alarme s’était allumée quelque part dans ma conscience :
l’impression d’une présence, le sentiment d’une
imminence. J’ai fait quelques mètres encore et j’ai vu le
halo blanc qui trouait l’obscurité. Comme une amande de
lumière diaphane très ténue, très incertaine, sur le sable à
quelques mètres, au bord de l’eau. Et dans ce halo quatre
ou cinq personnes qui se mouvaient, qui s’agitaient et qui
tournaient autour d’un petit engin que je distinguais mal :
une sorte de navette de faible dimension sur laquelle
brillaient des petites lumières bleues et vertes.
J’imaginai tout d’abord qu’il s’agissait de pêcheurs qui
revenaient du large et qui curieusement auraient accosté
là alors que le petit port n’était qu’à environ deux
kilomètres. Je pensai que c’était ces gitans de la mer qu’on
voyait cette année-là chaque matin vers les dix heures
ramener à la simple force des bras, et avec le concours de
tous les baigneurs, les centaines de mètres de filets jetés la
veille et qui vendaient, là sur la plage, leur maigre récolte
de poissons. Avec à la manœuvre cette grosse femme,
âgée et laide, très burinée, aux seins énormes et nus qui
tombaient lamentablement sur son ventre dilaté. Mais je
sentais que cette hypothèse ne convenait pas. Intrigué, je
fis encore quelques pas et n’étais plus maintenant qu’à
environ vingt cinq mètres. Alors dans le halo de lumière
l’un de ces petits êtres a remarqué ma présence. Il a tourné
la tête et m’a regardé. Je me suis arrêté aussi, stupéfait et
paralysé. Ceux qui s’affairaient près de l’engin m’ont
regardé à leur tour ! Très brièvement ! Et tous alors se sont
mis à causer et à gesticuler. Entre eux, tous ensemble ! Et
je les entendais dans ma tête, dans ma pauvre tête, comme
6 une bande magnétique qui se déroulait à toute vitesse,
qu’on rembobinait et qui se à nouveau. Mais je
ne comprenais rien. Alors je sentis la douleur, la douleur
qui montait, le forceps de fer qui m’encerclait le crâne et
le bouillonnement du sang qui se précipitait dans mes
artères temporales. Il me sembla que l’un de ces
personnages qui ressemblaient à des enfants venait vers
moi. Ma vue se brouilla. Dans ma tête la douleur était
devenue insoutenable. Je m’évanouis !
Les vacances s’achevaient. Il ne nous restait plus que
quelques jours à passer ici, à profiter encore du soleil, à
faire des châteaux de sable avec les enfants, à jouer avec
eux dans les rouleaux quand en fin d’après-midi la mer
devenait houleuse et que l’orage qui ne crevait jamais se
préparait. Avec le jour qui tombait, dans la lassitude des
corps fatigués, gorgés de chaleur et de salinité, à la
perspective du retour dans notre petite ville de
FrancheComté, du travail que nous devions reprendre et de toutes
les choses médiocres et triviales qui nous attendaient, nous
sentions monter en nous une nostalgie qui se transformait
bientôt en une profonde tristesse. Un sentiment très fort
m’étreignait : le sentiment que nous étions passés si près
du bonheur, si près de la plénitude, si près d’une fusion
avec la matrice qui nous avait engendrés. Vénus et les
premières constellations montaient dans le ciel, la vie
coulait partout sur la terre, dans les airs et dans les eaux, et
vraisemblablement aussi dans les millions de mondes
qu’on devinait au-delà des limites de notre propre réalité.
Les derniers rayons du soleil, par-delà les montagnes
lointaines, venaient mourir sur la mer. Et dans le secret de
nos cœurs nous attendions la venue, nous espérions une
rencontre. Comme il y a soixante mille ans quand Homo
Sapiens reçut ce petit coup de pouce qui lui donna
l’avantage sur Néanderthal. Ou comme il y a trente mille
ans quand sur les parois de la grotte Chauvet, les premiers
7 artistes et les premiers chamanes furent initiés à l’art
pictural et à la communication avec les morts. Et plus près
de nous, comme il y a dix à douze mille ans seulement,
quand les ancêtres des Celtes et des Gaëls érigèrent de
grands alignements de pierres, que les premières
civilisations urbaines apparurent et que la domestication
du cheval, du chien et de toutes sortes de plantes et
d’animaux autorisa l’agriculture.
Dans cette perspective, pour les voir et pour les écouter,
les hommes avaient installé un peu partout à la surface de
la terre des observatoires, des lunettes avec de puissantes
lentilles, des radiotélescopes géants couplés à de puissants
ordinateurs qui enregistraient la pulsation des plus
lointains quasars. Ils avaient commencé à placer sur orbite
autour de la terre et de la lune des satellites pour les
détecter. Et ils venaient de lancer dans les profondeurs de
l’espace une fusée exploratrice qui contenait à leur
intention un message codé dans lequel la stupide race
terrienne qui depuis des dizaines de milliers d’années se
déchirait, s’entretuait, se faisait la guerre avec des
machines de mort de plus en plus sophistiquées leur disait
naïvement qui nous étions et où nous trouvions dans
1l’univers . Mais d’autres, les militaires en particulier, et
des services de renseignements qui officiellement
n’existaient pas, dans la plupart des grands états, se
préparaient à toute éventualité. Sur les hauteurs de la
Clape un grand dôme surplombait la mer et la tenait en
permanence sous une surveillance étroite, ainsi que l’Oeil
Doux qui était une sorte de nombril du monde. Quand on
1 La plaque de Pioneer est une plaque métallique embarquée à bord de
deux sondes spatiales lancées en 1972 et 1973, sur laquelle un
message pictural de l'humanité est gravé à destination d'éventuels
extraterrestres : un homme et une femme y sont représentés nus, ainsi
que plusieurs symboles fournissant des informations sur l'origine des
sondes.
8 venait de Narbonne, et qu’après avoir traversé les
vignobles et les pinèdes où chantaient les cigales, on
arrivait par des lacets compliqués au sommet du massif, on
ne pouvait manquer de le voir sur notre gauche, puissant et
ramassé comme une bête gigantesque qui attendait la nuit
pour commencer à vivre, à poursuivre les étoiles et les
aéronefs dans un ballet fantastique et secret. Puis on voyait
la mer, comme une récompense, ce toit tranquille où
marchaient des colombes. Alors on se précipitait à sa
rencontre. A l’arrière de la voiture les petites
applaudissaient et la Volvo rouge, comme un cheval qui
sent l’écurie, descendait précipitamment, traversait
Narbonne-Plage et parvenait bientôt à Saint-Pierre où se
trouvait notre maison. Mais dans quelques jours il faudrait
abandonner tout cela, refaire le chemin en sens inverse,
traverser à nouveau le massif de la Clape, laisser le dôme
sur notre droite, avec ses lourds secrets, puis fondre sur
l’autoroute qui nous ramènerait chez nous en moins de dix
heures. Et nous devrions continuer à vivre : reprendre le
travail, faire les courses, emmener les enfants à l’école ou
chez le docteur. Continuer à vivre sans avoir cette année
encore trouvé la clé de la grande énigme, continuer à vivre
sans savoir pourquoi !
Quand je repris mes esprits, j’étais de nouveau sur le
chemin qui longeait la plage, derrière le petit mur qui
séparait les habitations de la grande bande de sable rose
contre l’invasion duquel il les protégeait. A la limite de la
lumière et de l’obscurité comme sur une frontière
immatérielle, dans une zone de pavillons indépendants un
peu plus chics que les petites maisons jumelées du quartier
où je résidais. La tête me faisait toujours énormément
souffrir. Des pulsations lentes et régulières battaient mes
tempes. Le cercle de fer maintenait sa pression sur la
partie arrière de mon crâne, à la base de la nuque, à la
racine du cerveau et du bulbe rachidien. Et sur la partie
9 supérieure de la face, au fond des yeux, particulièrement
au fond de l’œil gauche, qu’une bête dévorait, qu’on
vrillait et qu’on arrachait. La douleur était encore
insupportable et j’allais devoir apprendre à m’y
familiariser puisqu’elle allait m’accompagner chaque
semaine et me pourrir la vie pendant plus de vingt ans
avant que la découverte d’une nouvelle molécule
parvienne à l’atténuer un peu.
Immédiatement je me suis souvenu d’eux. J’ai regardé
autour de moi. Tout était calme et paisible. Même les
chiens qui dormaient sous les vérandas et sur les terrasses
ne bronchaient pas. Je me tournai vers la mer qui
gémissait de son accouchement infini de vagues et qui se
retirait doucement vers le large et je regardai vers le sud, à
l’endroit de la rencontre. Je dus à nouveau sortir de la
lumière et rentrer un peu dans l’obscurité de la plage pour
mieux voir. Alors scrutant la nuit qui commençait à
s’effacer je vis à nouveau le petit falot et les ombres
mouvantes comme un théâtre chinois à près d’un
kilomètre du lieu où je me trouvais. La crainte me fit
revenir sur mes pas. Rapidement je me retrouvai dans la
cité illuminée et je parvins à l’entrée du camping devant
lequel il y avait une grande horloge. Elle indiquait quatre
heures vingt trois.
Puis pendant des heures j’ai parcouru la ville. En tous
sens, bien à l’abri au milieu des hommes qui dormaient ou
qui s’aimaient entre les draps, jusqu’à ce que le soleil se
lève enfin. Alors, du côté de Narbonne, à proximité du
port endormi, je suis redescendu sur la plage et je l’ai
remontée en direction de Saint Pierre jusqu’au petit
promontoire qui la coupait et s’avançait vers le large. A
cet endroit, la mer qui venait de se retirer avait laissé une
trace étrange, la trace d’un véhicule inconnu dont
l’empreinte de l’unique roue s’étendait nettement sur
quelques centaines de mètres et disparaissait aussi
10 mystérieusement qu’elle était apparue dans une longue
course rectiligne parsemée d’arabesques. Ce ne pouvait
être une moto puisqu’il n’y avait, même dans les courbes,
aucune trace d’une deuxième roue. Ce ne pouvait être non
plus la remorque d’une planche à voile qu’un surfeur
aurait amenée puisqu’il n’y avait pas la trace des pas de
l’homme qui l’aurait tirée. Je dus convenir que je n’étais
pas fou, que je n’avais pas rêvé. Alors je retirai mes
chaussures, et pieds-nus à nouveau, je mêlai mes pas à
l’empreinte des visiteurs venus d’un autre monde.
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