Pleurs dans la nuit

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Pleurs dans la nuit est l'histoire d'un instituteur qui perd son emploi à la suite d'un licenciement massif d'enseignants ayant répondu favorablement à l'appel de grève lancé par leur syndicat. Sa femme, également institutrice, n'observe pas la grève et demeure le seul pilier financier de la famille. Le couple idéal se dégrade rapidement au détriment de l'homme. Débute alors pour lui une nouvelle vie, pleine de rebondissements.
Publié le : vendredi 2 janvier 2015
Lecture(s) : 15
EAN13 : 9782336365473
Nombre de pages : 298
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Tiémoko Rémy SerméPLEURS DANS LA NUIT
Pleurs dans la nuit est l’histoire d’un instituteur qui perd
son emploi à la suite d’un licenciement massif
d’enseignants ayant répondu favorablement à l’appel de grève PLEURS
lancé par leur syndicat. Sa femme, également
institutrice, n’observe pas la grève et demeure le seul pilier
nancier de la famille. DANS LA NUIT
Le couple idéal que forme ces deux enseignants aux
yeux de tous se dégrade rapidement au détriment de
l’homme. Celui-ci devient fou lorsqu’en plus des
nombreuses humiliations qu’il subit de la part de sa conjointe, Roman
il découvre qu’elle a une liaison extraconjugale.
Débute alors pour lui une nouvelle vie, pleine de
rebondissements. Rejeté par sa femme, il erre pendant
longtemps dans les rues. Certaines nuits, on peut entendre
de loin ses pleurs venant de son abri nocturne habituel.
Il nit cependant par retrouver son équilibre mental
et un emploi mieux rémunéré. Le dilemme auquel il sera
confronté alors sera de faire le choix entre la jeune lle
qui l’aide à surmonter son état de folie, et sa femme qui
revient vers lui.
Tiémoko Rémy Sermé est ingénieur
zootechnicien, né à Abidjan en République de Côte
d’Ivoire. Cadre du ministère des Ressources
animales et halieutiques, il t successivement
des études à l’École des assistants et agents
techniques de l’élevage (EAATEN) de Niamey
au Niger, puis à l’Institut polytechnique
rural de formation et de recherche appliquée (IPR/IFRA) de
Katibougou au Mali. Tiémoko Rémy Sermé a produit plusieurs
œuvres dont la présente, a remporté le second prix lors des
e e16 et 17 éditions de la semaine nationale de la Culture (SNC).
Comme distinction honori que professionnelle, il est Chevalier
de l’Ordre national.
Illustration de couverture : OliBac (CC).
ISBN : 978-2-343-05196-3
24 €
L’Harmattan International, Burkina Faso
ENCRES-NOIRES_PF_SERME_PLEURS-DANS-LA-NUIT.indd 1 05/12/14 23:19
Tiémoko Rémy Sermé
PLEURS DANS LA NUIT







Pleurs
Dans la nuit


Encres Noires
Collection fondée par Maguy Albet et Emmanuelle Moysan

La littérature africaine est fortement vivante. Cette collection se
veut le reflet de cette créativité des Africains et diasporas.

Dernières parutions


N°378, Baba HAMA, Kalahaldi, 2014.
N°377, Faustin KEOUA-LETURMY, Coupe le lien !, 2014.
N°376, Joseph Bakhita SANOU, Il était une fois aux
Feuillantines, 2014.
N°375, Marie-Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tempête
sur la forêt. Tome III, 2014.
N°374, Aurore COSTA, Folie blanche et magie noire. Nika
l’Africaine, tome IV, 2014.
N°373, Kouka A. OUEDRAOGO, La tragédie de Guesyaoba,
2014.
N°372, Kanga Martin KOUASSI, La signature suicide, 2014.
N°371, Ayi HILLAH, L’Exotique, 2014.
N°370, Salif KOALA, Le cheval égaré, 2013.
N°369, Albert KAMBI-BITCHENE, Demain s’appelle Liberté,
2013
N°368, Diagne FALL, Mass et Saly. Chronique d’une relation
difficile, 2013.
N°367, Marcel NOUAGO NJEUKAM, La vierge de New-Bell,
2012.
N°366, Justine MINTSA, Larmes de Cendre, 2012.
N°365, Ralphanie MWANA KONGO, La boue de Saint-Pierre,
2013
N°364, Usmaan PARAYAA BALDE, Baasammba maa Nibe
nder koydol, 2012.
N°363, Stéphanie DONGMO DJUKA, Aujourd’hui, je suis mort,
2012.
N°362, Néto de AGOSTINI, Immortels souvenirs, 2012.

Tiémoko Rémy Sermé





Pleurs
Dans la nuit
Roman






























L’Harmattan International, Burkina Faso

















Ce livre a reçu le second prix littéraire au concours du GPNAL
e (Grand prix national des arts et des lettres) de la 16 édition de la
semaine nationale de la culture au Burkina Faso, qui s’est tenue
du 24 au 31 mars 2012 .




















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05196-3
EAN : 9782343051963

La sanction

« Patron. » Pas de réponse. Incroyable ! Pourquoi, assis
à peine à dix mètres d’eux, le patron ne répond-il pas à
leurs appels ?
Moumouni était assis sous un arbre et supervisait son
chantier de construction. Les ouvriers ne comprenaient pas
son mutisme et commençaient à s’énerver. C’était la
troisième fois qu’ils l’appelaient en moins de trente
minutes pour demander son avis sur la suite des travaux à
effectuer, mais à chaque fois il ne répondait pas. Et quand
ils s’avançaient juste devant lui pour l’amener à les
écouter, celui-ci semblait un peu nerveux.
Il était effectivement soucieux et ne cessait de se
répéter : « Et si c’était vrai, que deviendrais-je ? Si ces
1 révolutionnaires parvenaient à battre le STE-HD et à
maintenir la mesure de licenciement des enseignants
grévistes, que vais-je devenir, moi fils de paysan, seul
enfant de ma famille à avoir réussi à l’école ? »
Kopa Camara, Gary Traoré, Bill Tamini et Lary Zanga,
quatre jeunes officiers, venaient de s’emparer du pouvoir
2 au Hôron-Diamana et avaient proclamé la RDN dirigée

1 STE-HD : Syndicat des Travailleurs de l’Éducation du
HôronDiamana.
2 RDN : Révolution Démocratique Nationale
7
3par le CNP . Quelques mois après, le STE-HD partait en
grève. La réaction des dirigeants ne se fit pas attendre. Les
4CPR , une milice qui avait aussitôt vu le jour dès le
déclenchement de la révolution, avait eu pour mission de
relever les noms de tous les enseignants qui avaient
déserté leurs salles de classe dès le premier jour de grève
et les avaient remises aux autorités administratives. En ce
qui concerne la ville de Zood-Tenga, localité où
Moumouni exerçait son métier d’instituteur, ces noms
avaient été remis au préfet. Dans la nuit, la sanction était
tombée, implacable : « Tous les enseignants grévistes sont
licenciés. »
Tout le monde avait minimisé le problème. Sur les six
instituteurs de l’école de Zood-Tenga, trois, dont
Moumouni et une femme, avaient observé la grève. Quant
aux trois autres, deux hommes et une femme également,
ils avaient hésité le premier jour à les imiter avec tout le
risque d’être traités de lâches. Ils espéraient emboîter leurs
pas les jours suivants. La femme non gréviste était
l’épouse de Moumouni.
L’inquiétude soudaine de Moumouni était fondée sur le
fait que la veille dans la nuit, deuxième jour de cette
mesure, sa femme lui avait simplement dit : « Et si la
mesure était maintenue ? » Il l’avait rassurée en
minimisant le problème. Elle n’avait plus ajouté un seul
mot et ce silence avait été trop lourd à supporter. Il avait
ensuite essayé de dormir mais n’y était pas parvenu. Les
« et si…, et si… » se succédaient dans son esprit. Après
une nuit blanche, le doute finit par avoir raison de sa
sérénité. Quelque chose persistait à le convaincre qu’il
venait de commettre l’acte le plus grave de sa vie, qu’il

3 CNP : Comité National Populaire
4 CPR : Comité Populaire de la Révolution
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venait brusquement de basculer dans le clan des chômeurs.
Le nouvel univers où il venait de plonger lui semblait
irréel. Une foule de questions se pressaient dans sa tête
parmi lesquelles, comment achever cette maison qu’il était
en train de construire ?
Les jeudis et les week-ends, lorsqu’il était de repos, il
s’amusait sur le chantier à composer des poèmes. Ce matin
là, il avait emmené avec lui le nécessaire pour écrire afin
de se libérer de ses angoisses en occupant sa pensée par
ces écrits.
Brusquement il se leva car depuis plus de deux heures
qu’il était assis, il n’avait rien noté. Cela avait fini par
l’irriter. Il lança à l’endroit des ouvriers : « Ecoutez, je
rentre à la maison ; je reviendrai vous voir ce soir. »

Ce soir-là, le grand cabaret d’Augustine avait retrouvé
son ambiance habituelle. C’est ici que chaque soir la
plupart des fonctionnaires se retrouvaient pour causer
5autour d’une jarre de dolo . Tous les membres du groupe
de Moumouni, à savoir Paul, Seydou, Eugène,
Zacharia, Nassé, Jacques et Jean, étaient présents, à
l’exception de lui-même, et les débats étaient houleux
depuis un certain temps, actualité oblige.
— Je vous dis que ces gens là ne feront même pas un
an au pouvoir. Nous finirons par les pendre haut et court.
Cette déclaration fut suivie de grands éclats de rire. À
son tour Eugène prit la parole.
— Je suis d’accord avec ce que vient de dire Zacharia.
Leur seule chance est de revenir sur leur décision d’ici un
mois au plus tard. Au Hôron-Diamana, c’est le STE-HD

5 Dolo : bière de mil
9
qui fait et défait les gouvernements. Ces révolutionnaires
ne feront pas exception à la règle.
C’est à ce moment que Moumouni fit son entrée et
Seydou l’interpella.
— Par ici « Le King » (c’est ainsi qu’on le
surnommait). On se demandait si tu viendrais encore car tu
as au moins une heure de retard. Nous commencions à
nous demander si tu ne t’es pas laissé abattre par cette
déclaration de licenciement. En tout cas, nous sommes
contents de te compter parmi nous.
— Merci les amis, mon moral est haut, et même très
haut. Il faut plus que le CNP pour venir à bout des gens
comme nous ! Ce sont les petits esprits qui paniquent
facilement et qui se plient à d’autres petits esprits, mais
pas nous ! N’est-ce pas les gars ?
Une clameur s’éleva aussitôt à la suite de ces paroles et
on pouvait entendre les « Hourra ! » et des paroles telles
que « ça c’est parler », ou « Le King, nous te
reconnaissons bien là », etc.
Le dolo continua à couler, de même que la salive. Le
tout dura environ deux heures et ils se séparèrent.
Moumouni et Seydou, après avoir dit au revoir aux autres,
optèrent de poursuivre la conversation dans la buvette d’en
face. Une fois installés, Moumouni devint très sérieux. En
fait il n’avait rien perdu de sa lucidité pendant la causerie
au cabaret, car, bien qu’apparemment gai comme ses
camarades, il ne parvenait pas à boire. Ainsi il n’avait pas
pris « sa dose habituelle ».
— Tu sais, Seydou, je vais être franc avec toi. En
réalité je suis inquiet, et même très inquiet à cause de la
mesure de licenciement.
— Non ! Tu ne vas pas me dire ça ! Toi, Le King, tu
mouillerais pour si peu, et même avant les femmes ?
Tiens, ma femme est touchée comme toi, mais son moral
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n’est nullement affecté. Lorsque j’essaie de plaisanter pour
lui faire peur, elle me rit au nez. Non vraiment, si tu es
sérieux, je pense que tu ne devrais pas te faire du souci.
— Si, au contraire. C’est bien la preuve que je demeure
plus réaliste que ta femme. Depuis le premier jour de cette
mesure, je n’ai cessé d’analyser la situation. Au début je
n’ai pas cru du tout à son applicabilité. Mais quand le
doute s’est installé en moi, tout est parti vite. En effet, au
départ, j’étais convaincu que nous avons beaucoup de
chance d’être repris aussitôt. Mais au fur et à mesure que
les heures passaient, cette éventualité s’amenuisait et à
l’instant où je te parle, notre reprise comme notre
licenciement définitif me semblent avoir la même
probabilité de réalisation. Peut-être que demain et les jours
à venir, j’aurais perdu tout espoir !
— Écoute-moi bien, Moumouni, je vais te poser
quelques questions : quel est le gouvernement qui a résisté
à la pression des syndicats dans notre pays et surtout à
celle du STE-HD ? Tu sais aussi comme moi que les deux
derniers régimes étaient très forts. Ils symbolisaient la
toute-puissance des officiers supérieurs et ne laissaient
point entrevoir une chute aussi rapide comme nous
l’avions vue. Mais où sont-ils aujourd’hui ? Ecoute, ces
gens là, je leur donne au maximum deux ans au pouvoir
s’ils reviennent sur leur décision, autrement ils ne pourront
même pas tenir un an.
— Je suis partiellement d’accord avec toi. En effet, là
où je ne te suis pas, c’est que tu sembles ignorer que les
différents échecs des régimes passés servent d’expériences
pour les nouveaux dirigeants. Et le fait qu’ils aient pris
aussi rapidement une décision d’une telle importance
prouve justement qu’ils ne sont pas comme les autres. Du
reste je demeure convaincu qu’ils acceptent de jouer leur
vie dans ce bras de fer avec le STE-HD, et cela va
compliquer énormément les choses. De plus, c’est une
11
équipe de militaires, et pas n’importe lesquels ! Ce sont
des gens dont le courage et la témérité sont déjà connus.
Crois-tu pouvoir plaisanter avec un gars comme Kopa
Camara ?
Moumouni venait d’éclairer un peu plus son
compagnon sur la situation. À présent ce dernier se
demandait comment lui remonter le moral avant qu’ils ne
se séparent. Aussi répondit-il en ces termes :
— À bien réfléchir, je pense que tu n’as pas totalement
tort. Seulement voici, je ne comprends pas pourquoi tu te
fais tant de soucis, car dans le pire des cas, c’est-à-dire que
si le licenciement est maintenu, ta femme n’a pas observé
le mot d’ordre, et cette prudence de ne pas aller en grève
tous les deux est à votre honneur. Dans ce cas elle pourra
te soutenir jusqu’à votre reprise qui ne fait aucun doute, ou
jusqu’à ce que tu obtiennes un autre travail. De nos jours il
y a tellement de concours !
— Ce que tu dis est l’idéal. Mais je ne suis pas
convaincu que dans notre société, de façon générale, les
femmes acceptent se sacrifier pour soutenir un homme qui
ne représente plus rien à leurs yeux, surtout
financièrement parlant. Aussi ne puis-je te donner une
entière assurance en ce qui concerne également ma
femme.
— Mais quelle assurance veux-tu ? Ami et toi
constituez le couple idéal que tout le monde envie ici. Il
est visible que vous vous aimez profondément. Elle ne te
quitte presque jamais en dehors des heures de travail. Elle
est dévouée, sérieuse, soumise, attentive, bref presque
toutes les qualités qu’il faut à une femme pour faire le
bonheur d’un homme. Si tu oses avoir des doutes sur une
telle femme, tout le monde t’en voudra. Crois-moi, elle te
soutiendra, et peut-être même au-delà de ton espérance.
Moumouni lui dit :
12
— Tu sais, les femmes sont ce qu’elles sont depuis la
nuit des temps : imprévisibles. En tout cas ce n’est pas
Adam, l’ancêtre de tous les hommes, qui m’en dira le
contraire. Néanmoins, je conviens avec toi que, sauf cas de
force majeure, au point où ma femme et moi nous nous
aimons, je ne vois pas comment et pourquoi elle ne me
soutiendrait pas. C’est bien le seul point qui me réconforte
effectivement dans ma situation actuelle.
— Voilà qui est mieux. De mon côté je ferai tout ce qui
est à mon pouvoir pour soutenir ma femme. Et cependant,
tu sais bien que celle-ci ne mérite pas qu’on l’aide !
— Ne dis pas ça. Nous sommes tous d’accord qu’elle
t’a parfois rendu la vie difficile puisqu’à plusieurs reprises
elle a déclaré, même devant nous, qu’elle regrettait de
s’être mariée à toi parce qu’elle méritait plus. Mais il faut
savoir pardonner.
— Elle m’a maintes fois dit que le mariage n’était pas
une fin en soi, et qu’elle avait toujours la possibilité de
refaire sa vie. Il m’est arrivé déjà à trois reprises, de la
frapper. Mais cela n’a rien résolu.
— Bon ! Écoute, nous n’allons pas épuiser tous ces
sujets ce soir. On va arrêter ainsi, et quand l’occasion se
présentera, nous continuerons.
— Ok, Moumouni, à demain.






* * *


Les autorités administratives du département de
ZoodTenga avaient convoqué les responsables des CPR des
secteurs afin d’élire les membres du bureau de la ville.
Apparemment tous les intéressés étaient présents avant
l’heure fixée, à savoir 8 heures où la réunion commença
effectivement. « Puisque tout le monde est là, je pense
qu’on peut débuter la réunion ». C’est le préfet qui venait
de parler. Il poursuivit : « La révolution est exigence et
demande de partir vite dans tous les domaines afin de
gagner la bataille contre l’impérialisme. Mais avant de
commencer, il faut d’abord enterrer les ennemis du
6peuple. »
Le préfet lança aussitôt les slogans suivants auxquels
l’assemblée répondit en chœur.
— L’impérialisme,
— À bas !
— Le colonialisme,
— À bas !
— Le néocolonialisme,
— À bas !
— Tous les ennemis du peuple,
— À bas !
— Quand le peuple se met debout,

6 Expression qui signifie : lancer des slogans anti-impérialistes.
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— L’impérialisme tremble !
— Honneur,
— Au peuple !
— Gloire,
— Victoire,
— Au peuple !
— Pouvoir,
— Tout le pouvoir,
— Au peuple !
— La victoire pour la Patrie,
— Nous Vaincrons !
— Merci Camarades.

Après cela, la réunion commença. Les votes furent
rapides car les participants avaient déjà tout organisé, tout
planifié ; ainsi les responsables aux différents postes furent
proposés sans concurrent.
On passa ensuite au dernier point de la réunion : les
divers. Ce fut l’épineux problème des enseignants
grévistes qui était la quasi-préoccupation de tous. Aussi la
première question, posée d’ailleurs par un enseignant, s’y
rapporta-t-elle.
« Camarade Préfet, depuis près d’un mois que certains
enseignants ont été licenciés à la suite d’une grève, le sort
exact qui leur est réservé est-il connu à présent ? »
— Camarade, répondit le préfet, c’est un sujet tabou
que vous venez d’évoquer. Je n’ai rien à répondre à ce
propos, et dorénavant je souhaite que vous ne posiez plus
de questions se rapportant à ce sujet. C’est tout ce que je
peux vous dire pour le moment.
16
Un autre participant, un élément des CPR cette fois,
demanda :
— Camarade Préfet, les CPR auront-ils droit à un
salaire comme les fonctionnaires ?
— Pour le moment je ne puis vous le garantir. Mais ce
que j’ajouterai n’engage que moi : j’estime que tout travail
mérite salaire, et comme vous devez travailler pour les
autorités et les populations, je demeure convaincu qu’à
long terme vos efforts seront rémunérés.
Les débats se poursuivirent et avant midi, la rencontre
prit fin. Dans la cour du Centre Populaire des Sports et
Loisirs où venait de se tenir la réunion, les discussions
allaient bon train. Avant de se séparer, des groupuscules
s’étaient naturellement formés pour discuter de certaines
actualités et de quelques questions n’ayant pas reçu de
réponses satisfaisantes dans la salle. Dans l’ensemble les
gens étaient satisfaits.
Soudain une discussion s’anima dans l’un des groupes,
ce qui poussa les autres à se joindre à eux. Deux tendances
se dégageaient :
Les uns estimaient que la mesure contre les enseignants
était très sévère et antisociale. Les autorités auraient dû les
renvoyer pour quelques jours et retenir cela sur leurs
salaires. Elles devaient au moins leur accorder une chance
de se racheter. « L’erreur est humaine et les responsables
eux-mêmes peuvent se tromper. Ces nouveaux dirigeants
n’ont-ils jamais commis d’erreur dans leur carrière
professionnelle ? Ont-ils été pour autant aussi sévèrement
punis ? Autant ils ne sont pas des anges, autant ces
pauvres enseignants ne le sont pas » disaient-ils.
Les autres par contre trouvaient qu’il n’y avait pas
d’injustice parce que, disaient-ils, si apparemment la
décision de licenciement semblait exagérée, en réalité il ne
pouvait en être autrement si l’on se mettait un tant soit peu
17
à la place des autorités. Cette deuxième tendance soutenait
donc le fait que les autorités étaient contraintes de taper
fort à titre d’exemple afin de dissuader tous ceux qui
envisageraient d’emboîter le pas des grévistes. Autrement,
comment auraient-ils pu se maintenir un tant soit peu au
pouvoir, puis élaborer et exécuter sereinement un
programme d’action qui, du reste, n’a rien de
démagogique ? « Nous sommes tous d’avis qu’ils sont
déterminés à faire bouger le pays. Mais s’ils n’ont pas les
mains libres, comment seront-ils efficaces. De plus, qui de
nous peut affirmer qu’ils ne les reprendront plus jamais ?
Nous demeurons convaincus qu’on leur fera appel tôt ou
tard » soutenaient-ils.
La discussion s’anima pendant longtemps jusqu’au
moment où ils acceptèrent l’idée de ceux qui leur
rappelaient que personne ne pouvait changer cette
situation. Il fallait donc appliquer la règle du « wait and
see. »





* * *

À Yaba, village natal de Moumouni où vivent son père,
sa mère et tous ses autres parents, le facteur de la localité,
accompagné d’un écolier sur recommandation du directeur
de l’école, s’arrêta devant la classe du CE1. Le maître de
ladite classe sortit et prit avec lui une lettre adressée à
Belem Issa. « En effet il a un fils ici », répondit
l’enseignant au facteur qui venait de s’informer sur le
destinataire de la correspondance. De retour dans la salle,
il interpella un jeune garçon de dix ans.
— Ahmed, Belem Issa est-il bien ton père ?
— Oui, répondit le petit.
— Bon, tu lui remettras cette lettre.
Ce jour-là, les cours semblaient s’éterniser pour
Ahmed. Il était impatient d’apporter la lettre à son père.
À midi, bien qu’assis au fond, il était l’un des premiers
à franchir le seuil de la classe. Il fonça aussitôt à la
maison. Il courait vite, aussi vite qu’il le pouvait. Ses
pieds étaient si légers qu’il semblait flotter dans les airs.
En temps normal, il aurait senti un épuisement tel qu’il se
serait arrêté pour souffler. Mais aujourd’hui il ne sentait
rien. Il lui semblait avoir des ailes. Son père venait de
recevoir une lettre. Ceci était un grand événement car ce
n’est pas tous les jours qu’on en recevait ici. Une fois chez
lui, il lança, en franchissant la porte, « papa ; papa. »
C’est sa marâtre qui lui répondit.
— Qu’y a-t-il ? Que lui veux-tu ? Dans tous les cas il
est sorti.
— Où est-il parti ? J’ai une lettre pour lui.
19
— Il doit se trouver au cabaret de Sassé. Donne-moi la
lettre, je pourrai la lui remettre à son retour.

Mais déjà l’enfant était ressorti. Il avait juste eu le
temps d’entendre la première phrase. Quant à la suite, il ne
l’avait pas entendue, ou plutôt n’avait pas cherché à
l’entendre. Ses jambes le portèrent jusqu’au lieu indiqué,
où il le trouva en effet et se jeta dans ses bras en lui
tendant l’enveloppe comme un trophée. Auprès tout, tout
l’honneur de lui amener cette lettre lui revenait.
Le vieux Belem prit juste le temps de vider sa
calebasse, paya la « facture », puis saisit la main de son
enfant et sortit. Aussitôt la porte franchie, il lui dit :
« Ahmed, accompagne-moi chez Jean-Pierre, l’écrivain
public ; il nous lira la lettre ». Etonné, l’enfant lui
demanda.
— Mais papa, c’est mon grand frère Boubacar qui t’a
toujours lu tes correspondances ! Je suis sûr
qu’actuellement il est à la maison.
— Je sais, mais cette fois nous irons chez Jean-Pierre.
Ahmed ne comprenait pas l’attitude de son père et se
demandait pourquoi les grandes personnes étaient si
souvent bizarres et compliquées. Son père devinait bien
ses pensées mais ne lui en voulait pas. Il jugeait inutile de
lui expliquer les raisons de sa décision qui ne reposaient
que sur de l’irrationnel, parce qu’il savait que les enfants
ne pouvaient comprendre cela.
Très tôt ce matin-là, il avait eu le pressentiment que les
choses risqueraient de tourner mal au cours de la journée.
Habituellement au réveil, il n’adressait la parole à
personne avant de s’être nettoyé la bouche. Mais
aujourd’hui la femme de son voisin parti en Côte d’Ivoire
et qu’il convoitait depuis quelques mois, l’attendait à son
réveil. Dès qu’il l’aperçut, il perdit les pédales et lui dit de
20
l’attendre quelques minutes, le temps de faire une toilette.
L’idée que cette maladresse pourrait lui coûter cher l’avait
effleuré en début de journée, mais très vite il l’avait
refoulée. Mais à présent qu’il venait de recevoir une lettre,
quelque chose lui disait qu’une mauvaise nouvelle s’y
trouvait. Il essaya de se défaire de son angoisse, mais en
vain. C’est ainsi qu’ils arrivèrent chez Jean-Pierre et il
demanda au petit de l’attendre dehors.
— Bonjour Jean-Pierre, comment vas-tu ?
— Bien, et toi ?
— Bien, grâce à Dieu.
Après ces salutations d’usage, il lui remit la lettre et ils
s’assirent face à face. Jean-Pierre ouvrit l’enveloppe et
commença à lui traduire le contenu :
— C’est ton fils Moumouni qui t’écrit et voici ce qu’il
dit : « Bonjour Papa. Je t’écris cette note afin d’échanger
quelques nouvelles avec la famille. Je souhaite que ma
lettre vous trouve tous en bonne santé. Ici, du côté santé, il
n’y a pas de problème. Mais il n’en est pas de même en ce
qui concerne le travail. J’ai observé la grève des
enseignants et j’ai donc été frappé par la mesure de
licenciement collectif. Je suis vraiment découragé et je
souhaite que tu caches cette nouvelle à ma mère. Je te
demande de voir le marabout Abdoulaye pour qu’il fasse
tout le nécessaire afin qu’on me reprenne à mon travail.
Dis-lui que lorsqu’on me reprendra, je lui achèterai un
vélo. Cette promesse représente un crédit que je lui dois.
Je te quitte ainsi, et transmets mes salutations à toute la
famille ». C’est tout, termina Jean Pierre.






* * *

Tout le reste de la journée, le vieux Belem était resté
morose. Il n’avait soufflé mot à personne du contenu de la
lettre. Toute la famille se doutait bien que son humeur
était liée à cette lettre. Il réfléchissait depuis midi, et vers
le soir il avait pris une décision : après le dîner il porterait
l’information du licenciement de Moumouni à la
connaissance de toute la famille. Il avait de ce fait aussi
décidé de faire fi de la recommandation de celui-ci quant à
garder le secret vis-à-vis de sa mère. Comment pourrait-il
parler aux autres et la mettre à l’écart ? Elle comprendrait
qu’il s’agissait de son fils, et pourrait même imaginer qu’il
soit mort. De plus, il ne voyait pas comment les deux
autres femmes pourraient garder le secret. Il ne lui était
pas possible non plus de le garder tout seul, le fardeau
étant trop lourd à supporter par une seule personne.
D’ailleurs les nouvelles vont si vite dans le village ! Tous
finiraient bien un jour par apprendre que Moumouni faisait
partie des enseignants grévistes licenciés. Alors il
informerait tout le monde à 20 heures. Il fut donc demandé
à chacun d’attendre après le dîner.
Ainsi après avoir mangé, personne ne sortit. Quand il
prit place dans son long fauteuil de bois, les autres se
mirent autour de lui, en commençant par les femmes, puis
les enfants. Il prit ensuite la parole et dit : « Ce que j’ai à
vous dire est grave. Je sais que vous avez remarqué ma
mauvaise humeur au cours de cet après-midi. Vous êtes
sûrement tous au courant que j’ai reçu une lettre. Avant
d’aller au but, je voudrais d’abord vous dire que je suis
d’avis avec ceux qui disent que le monde ici bas n’est pas
23
pour les enfants et pour ceux qui leur ressemblent de cœur.
Les bons rencontrent très souvent des déboires dans leur
vie ; référons-nous à la fragilité du destin des hommes qui
luttent pour la cause et le bonheur de leurs semblables, car
l’histoire est jonchée de leurs cadavres. Pour revenir donc
à notre problème, il s’agit de notre fils Moumouni, si bon,
si gentil, travailleur, qui vient de... »
—... mourir, je le savais, je le savais, je le…
— Tais-toi Sanata. Qui te parle de mort. Ravale vite ces
malédictions. Ton fils est vivant, mais il vient de...
—... tomber gravement malade, ce qui est pareil sinon
on ne nous aurait pas prévenu.
La mère de Moumouni venait encore d’interrompre son
mari, ce qui acheva d’exaspérer ce dernier.
— Attention à toi hein ! Compris ? N’as-tu plus de
respect pour moi ? Où va donc ainsi notre société ? Mais
depuis quand les femmes ne respectent-elles plus leur
mari ? La prochaine fois que tu m’interrompras, tu vas
voir... Je disais donc que Moumouni vient de m’écrire,
non pour me dire que sa vie était menacée comme le pense
sa mère, mais pour m’informer qu’il avait perdu son
emploi. Il a observé la grève des enseignants et est frappé
par la mesure de licenciement comme certains d’ici.
Ces paroles furent suivies d’un long silence. Si la
famille était soulagée par le fait que leur fils était vivant et
en bonne santé, il n’en demeurait pas moins que la
situation était grave. Les conséquences qui,
inévitablement, en découleraient, n’étaient pas à prendre à
la légère. En effet Moumouni, étant le seul à avoir un
revenu régulier et substantiel, subvenait aux divers besoins
de la famille. Maintenant celle-ci ressemble à un arbre
amputé de sa racine principale. Comment pourra-t-elle
désormais supporter les caprices financiers de ce monde ?
Le vieux demanda ensuite :
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— Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ?
Siaka, le frère cadet de Moumouni, lui dit :
— Qu’y a-t-il à ajouter, sinon que nous remercions
Dieu que mon frère soit vivant ; cela aurait pu être pire.
Cette remarque fut approuvée de tous et la réunion prit
rapidement fin.






* * *

Ce matin à Zood-Tenga, avant même six heures,
Moumouni tournait en rond dans la maison, ne sachant
que décider : réveiller sa femme ou la laisser dormir.
Depuis quelques mois, le découragement avait
provoqué chez lui des insomnies. Lui qui était difficile à
réveiller le matin, ne trouvait plus le sommeil dès quatre
heures. Voici que c’est donc lui maintenant qui réveillait
sa femme. Mais depuis un certain temps elle se montrait
très nerveuse et le boudait dès qu’il la réveillait. Une fois
il avait jugé bon de la laisser continuer à dormir afin
qu’elle se lève à l’heure qui lui conviendrait. Ce fut
terrible dans la maison. Elle l’avait accablé de toutes
sortes d’injures et avait fini par conclure qu’elle devinait
aisément ses désirs cachés qui étaient ni plus ni moins de
la voir perdre également son travail. Mais, avait-elle
ajouté, il ne verrait jamais cela.
Ce matin encore, bien que convaincu que le résultat
serait le même, il opta quand même de la réveiller. Elle se
leva et aussitôt la même scène matinale, qu’il ne supportait
vraiment plus, reprit. La mauvaise humeur de Ami éclata
et pendant qu’elle se préparait à aller au travail, elle
boudait en lançant par-ci par-là des insultes du genre
imbécile, ce vaurien là,… et des menaces telles qu’on
verra ça, ça va chauffer en tout cas, etc.
Moumouni la supporta encore comme les autres jours.
Il avait, à maintes reprises, essayé de trouver une solution
à la situation par le dialogue. Au début elle avait accepté
de s’asseoir pour l’écouter, et en dépit des paroles douces
telles que « ayons toujours confiance en l’avenir », ou « je
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te comprends et ne t’en veux pas, mais tout ira bien, tu
verras », elle se levait à chaque fois sans avoir dit un seul
mot, demeurant entièrement de marbre.
Mais un jour qu’il lui demandait à nouveau de s’asseoir
pour l’écouter, elle explosa en lui lançant d’un air
dédaigneux : « Que veux-tu me dire que je n’ai pas déjà
entendu ? N’est-ce pas encore le même refrain ? Ecoute, je
suis fatiguée par tes histoires, garde les pour toi seul
désormais. » Et depuis ce jour, la situation demeura ainsi.
Lorsqu’elle partit, il demeura seul et commença à
tourner dans la maison comme un fauve en cage. Il ne
parvenait pas à trouver une solution. Il savait bien que le
chômage en était la cause. Il s’avérait donc impérieux de
retrouver son emploi, ou alors de décrocher un autre. Mais
dans l’un ou l’autre cas, aucune lueur d’espoir ne semblait
poindre à l’horizon.
Sa femme lui faisait de plus en plus peur et il se
demandait souvent si elle ne finirait pas par l’abandonner.
Mais à chaque fois que cette idée l’effleurait, il la refoulait
aussitôt se disant que c’était impossible. Et pourtant, au fil
des jours, cette éventualité se dessinait de plus en plus.
N’avait-il pas raison de l’envisager lorsque sa femme
ignorait complètement sa présence dans la maison ? A
présent il n’y avait pratiquement plus de conversation
entre eux. Elle ne supportait même plus sa présence.
Quant aux devoirs conjugaux, il y a belle lurette qu’il
n’avait pas bénéficié de ses faveurs. Plusieurs fois elle
avait dit que c’était à cause de Mariam, leur fille de quatre
ans, qu’elle continuait à préparer. Seulement il arrivait
qu’elle rentre à la maison avec de la viande grillée, des
gâteaux, des fruits et autres friandises, qu’elle mangeait
seule avec sa fille. Il comprenait bien que sa présence
n’était pas souhaitée. Il partait tout simplement s’asseoir à
la grande porte d’entrée. Au début il arrivait que la petite
Mariam dise : « Maman, pourquoi papa ne vient pas
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