Proses françaises

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Pour composer cet ouvrage (...) : j'ai donné la priorité aux livres. Tous ont été lus, donc élus en fonction du plaisir qu'ils m'ont effectivement procuré. J'en ai retenu soixante : des romans, des nouvelles et des récits à caractère autobiographique (...). Pour chaque oeuvre, on trouvera un synopsis et un commentaire. On lira ensuite un "Portrait en pied" de l'auteur et un "Zoom sur le concept" qui permet de replacer les oeuvres dans une perspective générale.
Publié le : mercredi 8 octobre 2014
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EAN13 : 9782806107329
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Après un coup d’œil à la vitrine, vous avez poussé la porte de la Jean-Jacques DIDIER
librairie.
Vous désirez passer un moment agréable avec l’un de ces livres,
ce soir. Des idéologies, vous n’avez que faire. Vous êtes en quête
d’une histoire, et qui vous comble.
Pour composer cet ouvrage, j’ai suivi la même démarche que
vous : j’ai donné la priorité aux livres. Tous ont été lus, donc élus
en fonction du plaisir qu’ils m’ont effectivement procuré. J’en ai
retenu soixante : des romans, des nouvelles et des récits à caractère
autobiographique. Mon goût des marges et le dépit des écrivains,
eux-mêmes contraints par le succès à demeurer ad vitam les auteurs
d’un seul titre, m’ont convaincu de préférer régulièrement des œuvres
moins connues mais aussi accomplies. Pour chacune d’entre elles, on
trouvera un synopsis et un commentaire. On lira ensuite un « Portrait
en pied » de l’auteur et un « Zoom sur le concept » qui permet de
replacer les œuvres dans une perspective générale.
À mes critères personnels se sont mêlés ici ceux du public auquel je
edestine en priorité ce livre : les jeunes lecteurs du XXI siècle.
Qu’estce qui continue de pouvoir être lu avec appétit par un lecteur de
vingt ans, d’une littérature qu’il n’a pas vue naître?

Docteur en philologie romane, Jean-Jacques DIDIER est l’auteur, entre autres,
d’une Stylistique du mot d’esprit dans le Théâtre de Musset (Rodopi, 1992)
et de l’établissement de la Correspondance Marcel Arland–Jean Paulhain
(1936-1945) (Gallimard, 2000). Il enseigne la stylistique et la littérature française
à l’Institut libre Marie Haps (Haute École Léonard de Vinci, Bruxelles). Il a
par ailleurs publié fi ctions et poésies.
23 €
ISBN 2-87209-745-7
ISSN 0776-0884 9 782872 097456
Collection Pédasup 47 Collection Pédasup 47
PROSES
FRANÇAISES
D’une guerre
à une révolution (1945-1968)
60 romans, nouvelles, récits revisités
Jean-Jacques DIDIER PROSES FRANÇAISESÀ ma femme
À mes enfants
et à tous ceux qui naguère ont murmuré :
« Raconte-moi une histoire » et le murmurent encore,
je dédie ces soixante histoires et leur histoire.Invitation au voyageVous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et après
un coup d’œil jeté en biais sur la vitrine, de votre épaule droite vous
avez poussé la porte de la librairie.
Vous déambulez à présent entre les rangs de livres. Vous n’avez
pas d’envie précise ; vous désirez seulement passer un moment
agréable avec l’un d’entre eux, ce soir. Pour l’heure, vous caressez du
bout des doigts des couvertures, vous murmurez des titres, vous
restituez des visages à des noms, vous retournez des volumes, vous
allez jusqu’à entrouvrir celui-ci pour marauder ses premières lignes
comme on grappille deux grains de raisin sans passer à la caisse : « Je
vous offre une bicoque abandonnée et trois arbres rabougris dans un
champ, un soir de fin décembre » … « 3 janvier 1938. Tu es un ogre,
me disait parfois Rachel » … « Vous avez mis le pied gauche sur la
rainure de cuivre, et de votre épaule droite, vous essayez en vain de
pousser un peu plus le panneau coulissant » …
Des concepts, des écoles, des courants, des grands noms, bref,
des histoires de la littérature vous n’avez que faire. Vous êtes en quête
d’une histoire, et qui vous comble. Vous vous déciderez finalement pour
ce livre, par exemple, parce que le prière d’insérer vous parle de
chambre verrouillée ou d’Orient-Express, de crimes entre amants ou
d’exode familial, de sable ou de pavé, de coron, de corail, d’héritage
usurpé, de chemin spirituel, de suicide, d’épopée ou de confession sous
la lampe, de solidarité, de vice, de solitude, d’action, de violence, de
paix, d’amour, de malheur, de réséda ou de dégoût. Vous avez choisi.
Etrange alchimie que le choix d’un livre.
Huit jours ont passé. Vous êtes revenu, le nom de l’auteur aux
lèvres. Une seconde, une troisième œuvre : vous vous intéressez à lui
(un entretien à la télévision, un portrait dans le journal, une conférence).
Vous finirez peut-être par vouloir fixer l’horizon où son microcosme
trouve sa place.
*
Pour composer ce livre, j’ai suivi la même démarche que vous :
j’ai d’abord lu beaucoup, quel que fût le prestige ou l’incognito attaché
aux titres et aux auteurs. J’ai donné la priorité aux livres, car ce sont
eux qui « font » les auteurs … et les lecteurs. J’en ai retenu soixante :
des faciles et des difficiles, des minces et des épais, des traditionnels et
des avant-gardistes, des romans, des nouvelles et des récits à
caractère autobiographique. Pour chacun, vous trouverez un synopsis
un commentaire. Ensuite vient l’auteur : j’en donne un « Portrait enet
pied », avec repères biobibliographiques et synthèse de l’œuvre. Arrive
enfin le « Zoom sur le concept », lequel permet de replacer les œuvres10 Invitation au voyage
dans une perspective générale, avec définition et histoire du courant où
elles s’inscrivent.
On le voit, j’ai inversé la donne habituelle des manuels, qui
impose qu’on aille de l’école littéraire à l’auteur, et de l’auteur au texte,
ce dernier ravalé au rang de simple illustration.
*
À mes critères personnels de goût se sont mêlés ici ceux du
public auquel je destine en priorité ce livre : les jeunes lecteurs du XXIe
siècle. Qu’est-ce qui continue de pouvoir être lu avec appétit par un
lecteur de vingt ans, d’une littérature qu’il n’a pas vue naître ? Posant
que ce lecteur n’est pas un professionnel des lettres mais un amateur
(de amare, « aimer », tout de même !), je n’ai pas retenu comme
suffisants l’intérêt historique d’un texte ou la passion qu’il suscita pour
sa génération : certains phares s’éteignent qu’on aurait cru plus
durables. A titre de comparaison, qui lit encore Anatole France, Paul
Bourget ou Maurice Barrès, ténors du roman en 1910 ? Plus proches
de nous, les « romanciers-fleuves » de l’entre-deux-guerres Romain
Rolland, Roger Martin du Gard, Jules Romains ? Ce dernier pourtant a
publié son dernier ouvrage en 1966. Non que ces auteurs aient perdu
tout intérêt, mais il s’agit aujourd’hui d’un intérêt d’ordre – forçons la
note – archéologique. Leur vision du monde, leur écriture, les milieux
décrits, les relations amoureuses, familiales, sociales, les débats
intérieurs des héros ne sont plus les nôtres, et ils ne sont pas encore
assez anciens pour que nous puissions juger qui d’entre eux
ressuscitera un jour en sa qualité peu à peu révélée de classique.
Pour la période 1945-1968 qui nous occupe, beaucoup de noms,
lumineux naguère encore, ont gagné ou sont en passe de gagner
l’ombre provisoire ou définitive : Michel Leiris, Simone de Beauvoir,
Marcel Jouhandeau, Paul Léautaud, Henri Queffélec, François Mauriac,
Michel de Saint-Pierre, Gilbert Cesbron, André Maurois…Les sommes
autobiographiques des trois premiers cités, par exemple, paraissent à
présent de moindre poids qu’un seul volume de Sartre (Les mots) ou de
Simenon (Pedigree). On cite les premiers, on ne les oublie pas (encore)
dans les dictionnaires, mais on lit les autres.
Tous les livres choisis ont été lus, donc élus en fonction du plaisir
qu’ils m’ont effectivement procuré, non en fonction d’une réputation
dont je me serais senti obligé de répercuter l’écho. Convaincu de la
qualité des œuvres de Georges Auclair, Marcel Arland ou Nicolas
Bouvier, pourquoi les aurais-je laissées dans l’ombre ? A contrario, le
succès de Françoise Sagan ou de René Barjavel n’a pas suffi à me
convaincre. Je ne snobe pas pour autant les livres « grand public » .
Des auteurs retenus, on s’étonnera sans doute de ne pas trouver
nécessairement le titre phare. Mon choix procède en effet d’une
préférence personnelle, qui a peu à voir avec le destin critique ou public
d’un titre. Un balcon en forêt (Gracq) me convainc davantage que LeInvitation au voyage 11
rivage des Syrtes, pourtant prix Goncourt ; Le déluge (Le Clézio),
davantage que Le procès-verbal, pourtant prix Renaudot ; Pages
grecques (Déon), davantage que Un taxi mauve, mieux connu. Mon
goût des marges et – pourquoi ne pas y être attentif – le dépit des
écrivains eux-mêmes contraints par le succès à demeurer ad vitam,
pour Sarraute, par exemple, l’auteur de l’unique Planétarium, pour
Butor, celui de La modification, pour Frison-Roche, de Premier de
cordée, mon goût et leur dépit m’ont convaincu de préférer aux titres
précités des œuvres aussi accomplies : Martereau, L’emploi du temps
et Le rapt.
Enfin, puisque m’importe d’abord le texte, je n’ai pas hésité à
m’attarder en compagnie d’œuvres uniques, fruits esseulés d’une
saison d’homme requise par d’autres passions : Le monde du silence,
de l’océanographe Jacques-Yves Cousteau ou Tristes tropiques, de
l’anthropologue Claude Lévi-Strauss.
Conseil avant lecture
Si la plupart des livres étudiés ici ne poseront aucun problème à
leurs lecteurs de vingt ans, quelques-uns sont d’un abord plus ardu. Je
les ai conservés dans mon choix en raison de leurs qualités
exceptionnelles, et pour qu’on puisse en prendre connaissance, fût-ce
partiellement.
Pour les titres suivants, je recommande dès lors une « lecture
exploration » couvrant au moins un cinquième du volume :
• Michel Butor, L’emploi du temps
• Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre
• Julien Gracq, La presqu’île
• Jean-Marie Gustave Le Clézio, Le déluge
• Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques
• André Malraux, Antimémoires
• Claude Simon, Le vent
• Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien
• ML’œuvre au noirPremière partie
D’une guerre à une révolution194516 D’une guerre à une révolution
AA – L – LEES LIVRESS LIVRES
1 - Livre n° 1 : Elie Wiesel, La nuit, Minuit, 1958
Adolescent, Elie vit les années de guerre avec sa famille, dans une
petite ville de Hongrie. Les échos inquiétants de mesures visant les
communautés juives ne suffisent pas à alarmer suffisamment ce peuple
accoutumé à un certain fatalisme : son sort présent, pense-t-il, sera toujours
plus enviable que toute solution aventureuse.
Au printemps 1944, les fascistes prennent le pouvoir à Budapest et
accueillent l’envahisseur allemand. A Pâques, les chefs de la communauté juive
sont arrêtés ; « La course vers la mort avait commencé ». Bientôt, le ghetto,
puis la déportation. Elie est embarqué avec ses parents et ses sœurs à bord
d’un train à destination d’Auschwitz. « Un gradé S.S. vint à notre rencontre, une
matraque à la main. Il ordonna : - Hommes à gauche ! Femmes à droite !
Quatre mots dits tranquillement, indifféremment, sans émotion. Quatre mots
simples, brefs. C’est l’instant pourtant où je quittai ma mère. »
Malgré le destin à présent manifeste qui les attend, les détenus ne se
révoltent pas : « Ici, vous devez travailler. Sinon, vous irez droit à la
cheminée ». Les coups, la faim savamment entretenue, le travail forcené, la
terreur « plus forte que la faim » viennent à bout de la majorité d’entre eux.
Comment Dieu peut-il permettre que son peuple soit avili à ce point, se
demande Elie. Lors de la pendaison publique d’un enfant, il s’entend répondre
que Dieu est sous ses yeux, « Le voici – il est pendu ici, à cette potence… ».
L’avance des alliés provoque la migration forcée des prisonniers.
Laissés sans nourriture durant des jours, ceux-ci se battent parfois jusqu’à la
mort pour un quignon de pain. Malade, épuisé par les privations, matraqué
parce qu’il réclame de l’eau, le père d’Elie meurt en janvier 1945 à Buchenwald.
Trois mois plus tard, le camp est libéré par les Américains. « Un jour, je pus me
lever, après avoir rassemblé toutes mes forces. Je voulais me voir dans le
miroir […]. Du fond du miroir, un cadavre me contemplait. Son regard dans mes
yeux ne me quitte plus. »
2 - Livre n° 2 : Jean Dutourd,
Au Bon Beurre, Gallimard, 1952
Les Poissonard tiennent une crèmerie dans le XVIIe arrondissement de
Paris. Loin de les accabler, l’arrivée des Allemands va donner un coup de fouet
magistral à leur chiffre d’affaires.
Arrivistes, les Poissonard s’ingénient à prévenir puis à gérer au mieux de
leurs intérêts le régime de privation qui s’annonce. Razzias dans les
campagnes, marché noir, coupage du lait, exploitation éhontée de leur petite
employée, tous les moyens sont bons. Leur prospérité atteint la consécration
lors d’une brève entrevue avec le maréchal Pétain, à Vichy. Ils règnent
désormais sur leur quartier et ne se privent pas d’y prêcher la morale de
l’instant.1945 17
Ne pense cependant pas comme eux leur voisin Léon Lécuyer, un timide
idéaliste entré par hasard dans la Résistance. Courageux mais inefficace, Léon
incarne leur exact opposé. Lâches et malins, les Poissonard sentent à temps
tourner le vent de l’histoire. Ils retiennent sans risque dans leur cave un brave
soldat, client de leur négoce, rebaptisé in extremis «ennemi ». Les voilà riches
et adulés, leur fille unique épousera un député arriviste, et Léon, qui sera
devenu professeur, sera muté en Algérie pour s’être attiré leurs foudres.
3 - Livre n° 3 : Roger Nimier, Le hussard
bleu, Gallimard, 1950
C’est le récit, à plusieurs voix, des tribulations guerrières et amoureuses
de hussards français. 1945, leur régiment est entré en Allemagne ; les combats
promis se réduisent vite à des escarmouches avec des Allemands ou des
miliciens français.
Ordonnés en trois parties, les 43 chapitres donnent chacun la parole à
un personnage, avec ses occupations et son style propres. Dix protagonistes
mêlent leur voix : Saint-Anne, jeune hussard romantique et impertinent,
reconnaissable à sa belle veste bleue ; Sanders, athlétique et désenchanté ; De
Forjac, officier aristocratique et homosexuel ; le colonel de Fermendidier, dur,
autoritaire, très «vieille école » ; Los Anderos et Casse-Pompons, le
communiste et le fasciste, figures caricaturales des idéologies dominantes du
moment ; Florence, maîtresse du colonel, etc.
Le roman trouve bientôt son unité dans une aventure amoureuse. Sans
le savoir, Sanders et Saint-Anne aiment la même femme. Le roman se
terminera tragiquement par la mort de Saint-Anne tué, non par Sanders, mais
par un nazi hostile aux Français. Volontiers cyniques et portant beau leur
désabusement, ces personnages affichent le vide de leur génération, «cette
génération heureuse qui aura eu vingt ans pour la fin du monde civilisé »
(Sanders).
Malgré la multitude des voix et de leurs niveaux de langue (du discours
précieux de De Forjac aux façons ordurières du colonel), le roman trouve
encore son unité dans une écriture constamment allègre. Ces hommes et ces
femmes ont tous de l’esprit et une manière supérieure (quoique désabusée)
d’être au monde : « Ne jamais s’abandonner », proclame Saint-Anne, même en
amour ; le cœur ? « Ce muscle est trop creux pour se mêler aux véritables
douleurs de la vie », estime le délicat De Forjac. Leur amertume ne fait qu’un
avec la dégaine talentueuse de leurs paroles.
4 - Livre n° 4: Georges Auclair, Un amour
allemand, Gallimard, 1950, Prix Interallié.
C’est le récit par un militaire français, Pierre, de la relation amoureuse
qu’il lia en 1945 avec une jeune Allemande, Angelica. Celle-ci a adhéré au parti
nazi, mais a toujours ignoré l’existence des camps. Quand elle l’apprend, elle
sombre dans une crise morale et psychologique que viendra aggraver
l’arrestation de son frère : Hans a en effet dirigé un camp de concentration. Un
procès aura lieu au cours duquel Angelica est appelée à témoigner. Elle
voudrait défendre cet homme au nom de leur enfance commune. Elle finit
pourtant par accepter que Hans soit devenu quelqu’un d’autre, un être tout à fait
étranger au frère qu’elle a connu et aimé. Avec l’aide de Pierre, elle se détache18 D’une guerre à une révolution
de lui : c’est le prix à payer pour retrouver un semblant d’équilibre. Les deux
amants quittent l’Allemagne pour la France.
Les faits sont passés, mais le journal qu’a tenu Hans à la fin de la guerre
montre le cynisme et la cruauté persistante de ce personnage qui a tout misé
sur le national-socialisme. Il incarne la mort de Dieu, de l’Homme et de la
Société. Aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité il a substitué l’autorité,
l’inégalité et la haine. Selon son propre aveu, il est un « métaphysicien du
néant ».
Comment dès lors bâtir l’avenir sur un tel passé ? Angelica et Pierre se
sont reconnus à leur solitude. Pierre se sent étranger aux autres soldats qui
occupent l’Allemagne. Tous se conduisent en vainqueurs orgueilleux, snobs ou
médiocres, sans aucune pitié pour les « vaincus ». Pour Pierre, il faudrait
compréhension et entraide pour rebâtir un futur viable. Il faudrait oublier la
haine, tourner la page. « Je ne me suis jamais senti très à l’aise dans la colère,
et encore moins dans la haine », dit-il. Or ce message ne rencontre que
méfiance. Les Allemands eux-mêmes se méfient de ce comportement atypique.
Angelica, quant à elle, vit douloureusement l’humiliation de son pays. La défaite
signe la fin de grandes espérances ; elle dévoile les bases abjectes sur
lesquelles ces espérances avaient été bâties. Très fragilisée, Angelica n’est
plus qu’ « un nœud de souffrances muettes ». Cependant, elle conserve une
ferveur qui contraste avec l’attitude de ses compatriotes résignés et prêts à tous
les abaissements pour éviter les coups et tromper les « vainqueurs ».
Les deux jeunes gens essaieront dès lors de reconstruire à leur échelle,
à l’échelle de leur couple, cette fameuse entente des peuples qui semble
encore si lointaine - ce n’est évidemment pas un hasard s’il s’agit d’un Français
et d’une Allemande.
Le titre du roman est à la fois modeste (même un peu passe-partout) et
ouvert à une belle espérance : l’avenir se fera dans l’amour.
5 - Livre n° 5 : Robert Merle,
La mort est mon métier, Gallimard, 1952
Sept chapitres, sept dates pour retracer, dans ce roman à la première
personne, le destin de Rudolf Lang, commandant du camp d'extermination
d'Auschwitz.
- 1913 : le petit Rudolf Lang pâtit d'une éducation spartiate auprès de
son père. Ce dernier, fervent catholique, obsédé par le sentiment de la faute,
destine son fils à la prêtrise pour essuyer une infidélité conjugale tout à fait
accidentelle survenue quelques années auparavant. L'éducation de Rudolf est
donc d'une rigidité sans douceur ; l'enfant doit cacher ses faiblesses, faire
montre de force morale, placer sa vie sous l'œil sourcilleux du Père divin.
- 1916 : le père mort prématurément, Rudolf s'engage dans l'armée. Il a
à peine seize ans. Un capitaine de cavalerie poursuit son éducation avec la
même rigidité que le père, mais Dieu est remplacé par un autre principe : la
patrie ("Mon Eglise, c'est l'Allemagne"). Le sens du devoir, le respect
inconditionnel de l'autorité sont donc renforcés aux dépens du sens critique, et
la foi dans un concept abstrait remplace la confiance dans la relation humaine.
Lang s'endurcit l'âme au-delà de la normale, notamment en Turquie, à l'égard
des Arabes. En Allemagne, c'est l'antisémitisme qui est surtout prégnant, le juif
est saisi comme l'ennemi de la patrie, le bouc émissaire, celui par qui le
malheur – la capitulation, la crise économique, le chômage - arrive.
- 1918 : démobilisé, Lang renonce définitivement à la prêtrise, malgré
l'insistance du Dr Vogel, son tuteur. Engagé comme ouvrier dans une usine, il y1945 19
exerce son sens du devoir aux dépens d'un camarade d'atelier plus âgé à qui il
impose un rythme de travail trop soutenu. Il s'engage dans une unité de
volontaires, les Corps francs, pour se battre en Lettonie, puis contre les
Spartakistes (communistes allemands) et les Polonais de Haute-Silésie.
- 1922 : les corps francs une fois dissous, Lang devient manœuvre dans
la construction d'un pont. Il vit des crises d'angoisse, de solitude jusqu'à
l'hallucination. Il renie officiellement son catholicisme et s'engage dans les S.A.
(Section d'assaut) pour faire le coup de poing contre les communistes. Suite à
un meurtre, il est condamné à dix ans de prison.
- 1929 : ses dix ans sont ramenés à cinq pour bonne conduite. Il
travaille dans un haras en Poméranie. Son patron le charge de remettre en état
une exploitation agricole, ce qu'il accomplit avec brio. Son sens de l'obéissance
va jusqu'à se marier sur l'injonction de son patron. Il s'active dans le parti nazi ;
Himmler le charge bientôt de créer un escadron dans sa région. Il entre chez
les SS, chargés au départ de la protection rapprochée du führer, mais devenus
ensuite de véritables soldats d'élite présents dans les pays occupés et à la tête
des camps de concentration.
- 1934 : Lang est nommé à un poste administratif à la prison de Dachau.
Il a quatre enfants. Il grimpe rapidement dans la hiérarchie, jusqu'à occuper le
poste de commandant du camp d'Auschwitz, camp créé après l'invasion de la
Pologne. Himmler lui confie la tâche de mettre au point la "solution finale de la
question juive", en clair d'exterminer la population juive des territoires occupés.
Lang se documente sur les moyens mis en œuvre avant lui ; il met au point la
technique la plus efficace (massive, rapide et bon marché) : le gazage grâce au
Cyclon B dans des salles construites à cet effet. L'élimination des corps trouve
aussi sa solution dans la construction de fours crématoires. L'industrie de mort
fonctionne à plein de 1943 à la mi-45, engloutissant près d'un million et demi de
victimes.
- 1945 : l'Allemagne a capitulé. Lang est passé à la clandestinité. Il
apprend avec stupeur le suicide du "père" : il est scandalisé que Himmler ait
laissé ses troupes "orphelines". Ses angoisses reviennent. Il est bientôt arrêté.
Il est jugé et condamné à mort.
Le personnage qui a servi de modèle à Robert Merle s'appelle Rudolf
Höss ; ce dernier laissa des mémoires qui ont servi amplement au romancier
pour dessiner la silhouette de Lang. Autour du protagoniste gravitent sa famille
(parents, oncle, puis épouse et enfants), ses employeurs successifs, des
soldats sous les ordres de qui il servit, ceux qu'il commanda, jusqu'aux juges
qui le condamnèrent à mort. Sur un fond historique très documenté, Robert
Merle a imaginé les rencontres décisives, les dialogues, les ambiances propres
aux divers milieux fréquentés par Lang, que ce soit le rapport au père,
l'atmosphère de la caserne ou celle du camp.20 D’une guerre à une révolution
B – LE CLIMAT MORALB – LE CLIMAT MORAL
1 - Mort de l’Homme
Une phrase de Sartre illustre bien le climat en France passé le
bref moment d’enthousiasme de la Libération : « La guerre a pris fin
dans l’indifférence et dans l’angoisse […]. La paix n’a pas commencé. »
Retenons le mot d’angoisse, il caractérise bien les années de
l’immédiat après-guerre. Que découvre-t-on peu à peu ? Que la
cassure morale provoquée par le conflit est bien plus profonde qu’à la
fin de la Première Guerre mondiale. Très vite s’installe le climat de
« Guerre froide » entre les deux Grands, expression forte d’autant plus
parlante quand on la compare à celle de « Années folles » qui avait
qualifié l’ambiance de l’Europe occidentale au lendemain de 1918. Un
gouffre s’est ouvert de 1940 à 1945, qui n’est pas près de se refermer.
Des faits atroces, des événements inimaginables se sont produits ; leur
prise de conscience par les générations qui leur ont survécu et pour
celles à naître encore ne fait que commencer. Quels sont donc ces
faits, dont aujourd’hui même nous ne finissons pas d’épuiser le drame ?
La création des camps de concentration et d’extermination
1
allemands constitue la part la plus abominable d’un projet politique à
l’échelle d’une nation dite civilisée. Ce projet, le régime nazi en avait
jeté les bases dès son accession au pouvoir, en 1933. Il était fondé sur
la conviction qu’une race était supérieure aux autres, la race aryenne.
Dès lors, les autres peuples ne peuvent inscrire leur propre destin que
dans la soumission. « Alles in Ordnung » (« Tout dans l’ordre »)
exigeait, pour un Etat « propre », qu’existât des lieux de déjection, les
camps, ces « anus mundi » où le prisonnier n’est plus qu’un objet de
rebut, à éliminer au plus vite. Les Juifs, les homosexuels et les tsiganes
notamment composent la part maudite de l’humanité et doivent être
rayés du monde. Six millions de Juifs paieront le prix fort de cette
logique. Des hommes reviennent des camps, qui n’auront de cesse de
témoigner comme ce sera le cas des écrivains Elie Wiesel, Jean
Cayrol, David Rousset, Arthur Haulot, Michel del Castillo, Léon Leloir.
L’utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima (70 000 à
100 000 victimes « immédiates », sans compter les milliers d’autres
décédées de leurs blessures ou de l’effet des radiations) et Nagasaki
constitue le deuxième drame de cette guerre. Voilà un outil d’une
puissance formidable (formidare en latin : redouter, avoir peur) : rapide,

1
Au Japon, la « section 731 » procéda, comme en Allemagne, à des
expériences génétiques sur des prisonniers. Ceux-ci n’étaient plus considérés comme
des êtres humains. Les archives les désignent sous le nom de « matériaux », « objets
d’expérience », suivi d’un numéro.1945 21
propre, terriblement plus efficace que toute autre arme. Que ce soit les
Alliés qui l’aient utilisée ne supprime pas les questions fondamentales
qu’elle pose : Peut-on obtenir une victoire à ce prix ? En y recourant, le
« parti de la liberté » ne se ravalait-il pas au rang des tortionnaires qu’il
cherchait à vaincre ? La fin justifiera-t-elle toujours tous les moyens ?
Peut-on être vainqueur dans l’indignité lorsqu’on défend la démocratie ?
Ces interrogations se sont reposées sans cesse depuis, que ce soit à
propos des bombardements américains au Napalm au Vietnam ou de
l’utilisation d’armes chimiques par l’Irak pour soumettre les populations
kurdes de son territoire. Les armes technologiquement évoluées
comme le fut la bombe atomique posent aussi la question de l’éthique
scientifique : les savants peuvent-ils s’adonner à leurs recherches sans
être tourmentés par leur conscience ?
En conclusion, la première moitié du siècle avait proclamé la mort
de Dieu (Nietzsche, Freud, Gide) et la suprématie de l’Homme. Après
1945, il semble que la noble idée de l’Homme l’ait suivi dans la tombe.
« L’humanité a terriblement vieilli. Elle sort de ce nouveau bain de sang
avec une tête froide et qui ne rêve plus. Accroupie sur ses charniers, on
dirait qu’elle berce contre sa poitrine une petite fille morte – celle que
Péguy appelait la petite fille Espérance » (François Mauriac, Journal, 23
mars 1945).
2 - Divisions de la classe intellectuelle
Durant l’Occupation, les intellectuels français se sont rangés en
trois camps : les « blancs », les « noirs » et les « gris ». Les « blancs »
ont résisté à l’occupant nazi. Ils n’ont plus rien publié, protestant par
leur silence contre la censure et l’oppression. Clandestinement, ils ont
mis leur plume au service de la Résistance. Certains ont même pris les
armes. Les « noirs », mus par la conviction parfois sincère que
l’Allemagne nazie restaurerait la grandeur de l’Europe, ont tendu la
main à l’occupant. Ils ont puisé leur inspiration dans l’idéologie nazie,
voire dans les idées véhiculées par l’extrême droite française de
l’avantguerre. Leur « collaboration » ira jusqu’à l’antisémitisme le plus éruptif
et l’appel au meurtre. Enfin, les « Gris », les attentistes, restent surtout
préoccupés de ne pas se tromper sur l’identité du futur vainqueur.
Durant les deux premières années de guerre, ils cautionneront – même
inconsciemment – le régime nazi en publiant sous la botte, comme si
rien ne s’était passé. C’est bien cette normalisation-là qu’attendait
l’occupant.
Entre ces trois pôles, il existe des nuances. Ainsi, des écrivains
engagés comme Sartre et Beauvoir seront blâmés pour leur attitude
frileuse pendant la guerre. Sartre ne fit-il pas jouer Les mouches en
1943, et Simone de Beauvoir ne publia-t-elle pas son roman L’invitée la
même année ? « Pendant l’Occupation, dira Sartre, j’étais un écrivain22 D’une guerre à une révolution
qui résistait, et non pas un résistant qui écrivait. » Chacun appréciera
l’argument.
En 1945 vient le moment des règlements de compte. Les « gris »
s’en sortent sans problème. Les « blancs » se font naturellement juges
des « noirs » au sein du Comité National des Ecrivains (C.N.E.), au
cours d’une opération connue depuis sous le nom d’ « Epuration des
intellectuels ». Cependant, certains « blancs » sont portés sur le pardon
et l’oubli des offenses, au nom d’une France qui doit retrouver « toutes
ses voix, toute sa voix » (J. Paulhan). François Mauriac en fait partie.
D’autres « blancs », plus proches du Parti communiste, veulent faire
payer cher leurs compromissions aux anciens collaborateurs. Tel est le
cas de Louis Aragon, favorable aux sanctions. A la division entre
anciens Vichyssois et anciens résistants s’ajoute donc, au sein de
ceuxci, une fracture profonde entre les partisans du pardon et ceux du
châtiment.
C – BOULEVERSEMENT DUC – BOULEVERSEMENT DU
PAYSAGE LITTÉRAIREPAYSAGE LITTÉRAIRE
1 - Les morts et les réprouvés
La guerre a entraîné son pesant de morts : le romancier et
journaliste Paul Nizan (mort au front en 1940), le romancier et essayiste
Jean Prévost (résistant mort au combat en 1944), le romancier Antoine
de Saint-Exupéry (mort en mer en 1944), le poète surréaliste Robert
Desnos (mort en 1945 en déportation à Terezin (Tchécoslovaquie), et
dont le dernier poème dit : « Il me reste d’être ombre parmi les
ombres »), le poète Max Jacob (mort en 1945 au camp de Drancy), le
sinologue Henri Maspero (mort à Buchenwald en 1945).
D’autres grandes figures disparaissent de mort naturelle : le
romancier Romain Rolland (1944), le dramaturge Jean Giraudoux
(1944) et le poète et essayiste Paul Valéry (1945).
D’anciens collaborateurs de l’Allemagne nazie sont mis au ban
de la société par le C.N.E. Les tribunaux les condamnent à des peines
de prison, à la déchéance de leurs droits civils, voire à la peine de mort.
Louis-Ferdinand Céline fuit d’abord l’avance alliée, en Allemagne
puis au Danemark où il est finalement emprisonné. Les tribunaux
français le condamnent à l’indignité nationale et à la confiscation de ses
biens. Le romancier et historien du cinéma Robert Brasillach, auteur
d’écrits violemment antisémites, est condamné à mort et fusillé en

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