Charles, un grand enfant.

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L'histoire courte de Charles, 30 ans, toujours un enfant.

Publié le : vendredi 4 janvier 2013
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Lorsque son réveil sonna ce matin-là, Charles se réveilla avec une mine réjouie.
Le jour qu'il avait attendu depuis près d'un an était enfin arrivé ! Il était si
heureux ! Avant de se lever, il parcourut sa chambre des yeux. Des dizaines de
jouets s'entassaient là : collection de train électriques, petites voitures, figurines
de supers héros... On pouvait dire que Charles ne manquait pas ! Il imaginait
tout de même les nouveaux jeux qu'il recevrait ce jour-là, et ne tenait plus en
place, tellement il était impatient. Alors, pour couper cette attente insoutenable,
il se leva rapidement et courut à la cuisine où sa mère l'attendait. Cette dernière
lui sourit et s'exclama :
« Joyeux anniversaire mon petit Charles ! »
Son fils sourit à son tour puis s'assit à sa place habituelle. Devant lui se tenait
deux gros paquets. Il se frotta alors les mains d'un air satisfait et déchira les
papiers cadeaux. Ses yeux brillèrent d'émerveillement devant les nouveaux
jouets que sa chère mère lui avait offerts : Un nouveau train électrique pour
combler sa collection et un imposant paquet de cartes de combat. Il leva les yeux
vers sa mère pour la remercier mais il remarqua qu'elle avait les larmes aux
yeux. Devant le regard interrogateur de son fils, elle s'excusa :
« Désolée mon petit Charles, mais tu sais, ça me fait quelque chose que ce soit
ton anniversaire aujourd'hui... Tu te rends compte ? 35 ans ?! T'es un grand
maintenant n'est-ce-pas ? »
Charles acquiesça en souriant, se leva et enlaça sa mère. Il courut enfin jusqu'à
sa chambre pour ranger ses nouvelles affaires. Il posa son train électrique et le
mit en marche. Il allait si vite ! Charles applaudit, les yeux émerveillés. Sa mère
était à l'encadrement de la porte. Elle sourit d'un air triste et annonça à son fils :
« Mon chéri, dépêche-toi de te préparer, on a un rendez-vous aujourd'hui !
Allez-viens ! »
Avec peine, elle le fit se lever puis lui enleva son pyjama. Elle lui sortit de
l'armoire un jean, un T-shirt et des sous-vêtements qu'elle lui tendit pour qu'il se
prépare. Il enfila ses habits mais mit son T-shirt à l'envers. Il s'esclaffa de sa
bêtise pendant que sa mère réparait les dégâts en souriant. Une fois cette tâche
effectuée, elle le prit par la main et le mena vers la salle de bain où elle l'aida à
faire sa toilette car là encore, Charles ne put se débrouiller seul. Sa mère, las, lui
nettoya le visage, lui lava les dents avec soin et lui brossa les cheveux. Elle lui
mit enfin ses chaussures et son blouson et ils purent se rendre à leur
rendez-vous.
Sur la route, Charles avait du mal à se concentrer sur ce que lui disait sa mère. Il
était absorbé par les vitrines de jouets sur la rue piétonne. Sa mère remarqua qu'il ne l'écoutait pas alors elle se tut. Elle se tut et se mit à penser à ce qu'aurait
été sa vie si son fils n'avait pas décidé, du jour au lendemain, à rester un enfant.
Car il n'avait pas été "comme ça" toute sa vie. Jusqu'à 15 ans, ce fut un enfant,
puis un adolescent, tout à fait normal, puis, après ce grand drame qui bouleversa
sa vie, il ne fut plus jamais le même. Petit à petit, il se mit à régresser, jusqu'à
obtenir l'âge mental d'un enfant de cinq ans. Et elle devait vivre avec ça, vivre
avec lui, vivre avec le regard des autres, regard impardonnable. Et elle s'en
voulait d'avoir laissé cette chose arriver. Plus elle approchait du lieu de leur
rendez-vous, plus elle voulait fuir, ne pas entendre la vérité. Elle voulait partir
loin, tout abandonner et partir. Seule. Elle fut interrompue par son grand fils qui
lui tirait la manche pour lui montrer la maison du docteur en lui disant :
«On fait la course, maman ? »
*
« Bonjour docteur fit la mère de Charles en serrant la main à un homme
élégamment habillé.
-Bonjour Madame. » répondit-il en faisant de même. Puis, en regardant Charles,
il ajouta : « Bonjour Charles, joyeux anniversaire ! »
Charles sourit à son médecin et s'assit sur le fauteuil situé devant l'imposant
bureau. Sa mère s'assit à côté de lui et le docteur de l'autre côté. Il fixa Charles
un moment, comme pour essayer de lire à travers ses yeux. Le "petit" garçon,
gêné, baissa les yeux. L'homme commença, en s'adressant à la maman :
« Bien, nous allons recommencer du début. Je vais essayer de lui faire revivre le
moment de la tragédie et ça...Euh... » Il hésita avant de reprendre : « Eh bien,
cette séance risque d'être très éprouvante pour lui. C'est pourquoi je vous prierai
de quitter la salle durant cette séance. Même, essayez d'aller faire un tour, il
risquerait de sentir votre présence à travers les murs, donc votre angoisse. Cela
va prendre quelques heures, essayez d'aller faire les boutiques ou quelque chose
que vous ne pouvez pas faire lorsque vous avez votre fils sur le dos. Profitez de
cette matinée et ne pensez plus à lui. »
La concernée hocha la tête avec un faible sourire avant de se tourner vers son
fils :
« Tu as entendu le docteur mon chéri, Maman va aller se promener pendant que
tu parles avec lui. C'est d'accord ? »
Son fils adopta un air renfrogné avant de secouer la tête. Il ne voulait pas se
séparer de sa "môman". Cette dernière, ne voulant pas se fâcher avec son fils,
essaya d'ouvrir la bouche pour le convaincre mais le docteur lui serra le bras en
secouant la tête :
« Non non, ça va aller, vous pouvez y aller. Revenez dans deux heures, nous
aurons terminé, n'est-ce-pas Charles ? »Charles suivit des yeux sa mère qui se rendait à la porte. Il ne bougeait pas,
semblant ne pas comprendre ce qui se passait. Sa mère esquissa un signe de la
main avant de refermer doucement la porte derrière elle. Charles se tourna
lentement vers le docteur, le fixa pendant quelques secondes avant d'hurler
"Mamaaaaaaaan" en tapant des pieds et en pleurant toutes les larmes de son
corps. Son psychiatre, décidant de ne céder à aucun caprice du "petit garçon" se
contenta de le regarder d'un air impassible jusqu'à ce qu'il se calme. Mais, le
grand enfant ne semblait pas être d'accord avec cette technique. Il voulait à tout
pris que le docteur fasse revenir sa maman. Il devenait de plus en plus rouge,
tant il était furieux, il frappait la table avec ses poings, il lançait les stylos de son
docteur, jetait les bibelots par terre. Mais toute cette agitation le fatigua
rapidement et il n'eut bientôt plus assez de souffle pour continuer à pleurer et à
faire le bazar. Alors brusquement, il se tut, et retourna s'assoir sur sa chaise,
comme si de rien n'était.
Son médecin lui sourit avant de lui dire : « Bien, maintenant que tu t'es bien
défoulé, on peut commencer. Veux-tu bien t'allonger s'il-te-plaît ? »
Il lui montra ensuite de la main un long canapé couleur prune où Charles avait
largement la place de s'étendre de tout son long. Il respecta donc les ordres du
docteur et se coucha.
« Parfait, maintenant tu vas fermer les yeux. Tu es très fatigué mon petit
Charles, tu dois te reposer. Aies confiance en moi, ne t'en fais pas. Voilà comme
ça, respire profondément, rends-toi au pays des rêves doucement. »
Charles essayait tant bien que mal de faire ce qu'on lui disait. Il était sur le point
de s'endormir lorsque le psychiatre reprit d'une voix douce :
« Reste dans cet état, ne t'agites pas mais j'aimerais que tu me racontes quelque
chose. J'aimerais que tu me dises encore une fois comment s'est passé ton
"accident" »
*
« J'avais 15 ans. Ma mère m'avait demandé d'aller à la boulangerie du village,
pour acheter, si je me souviens bien, une baguette et trois tartelettes à la
framboise. Je m'y rendais donc gaiement, en faisant tinter les pièces de monnaie
dans ma poche. Je n'avais pas souvent l'occasion d'avoir de l'argent. Nous
vivions plutôt modestement et mes parents ne pouvaient pas se permettre de me
laisser de l'argent régulièrement, mais je ne leur en voulais pas. Je comprenais
parfaitement notre situation et faisais tout mon possible pour les aider. De temps
en temps, je gardais des enfants ou je promenais les chiens des voisins, et
j'offrais mon revenu à mes parents. La plupart du temps, ils refusaient d'accepter
alors je me faufilai dans leur chambre et discrètement, sortait la boîte dans
laquelle ils conservaient toutes leurs économies pour y déposer ce que j'avais gagné. Je crois qu'ils étaient au courant de mon petit trafic, mais ils ne disaient
rien, se contentant de faire semblant de ne rien remarquer...
Bref, je m'égare. Je me rendais donc à la boulangerie et sur le chemin, je croisai
mon meilleur ami de l'époque. Je ne me rappelle plus de son nom mais son
image reste gravée dans ma mémoire. C'était un rouquin aux yeux verts, il était
assez petit et grassouillet mais séduisait toutes les filles grâce à son humour et à
sa personnalité hors du commun. Il avait toujours le mot pour rire, et aussi pour
réconforter. J'étais fier qu'il soit mon ami et j'avais beaucoup d'estime pour lui. Il
s'adressa donc à moi, me demandant quels exercices nous avions à faire pour le
lendemain. En effet, il me semble qu'il avait été absent la veille. Je lui répondis
et repartit en direction de la boulangerie.
Je dois insister sur le fait que c'était une matinée parfaitement normale. Jusque
là, rien n'était venu troubler ma petite vie paisible. Sauf que ce jour-là, je
n'atteins jamais la boulangerie. »
Charles laissa passer quelques secondes avant de reprendre. Secondes pendant
lesquelles son docteur se tourna sur sa chaise, encore interloqué par les propos
de son patient. Il n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps car Charles reprit
:
« "Charles !! Charles !!" Je m'arrêtai brusquement. Il me semblait que quelqu'un
m'appelait mais je ne savais pas d'où venait le cri. Je me tournai et me retournait
mais je n'aperçus personne qui aurait pu crier mon nom. Je m'apprêtais à repartir
quand j'entendis crier une nouvelle fois. C'était une voix d'homme et j'étais
absolument certain que c'était celle de mon père. Je me retournai une dernière
fois et je l'aperçus enfin. Il courait, pour me rattraper. Il était de l'autre côté de la
route et semblait être pressé de m'atteindre. Il était si pressé qu'il ne regarda pas
avant de traverser. Et l'énorme bus le percuta de plein fouet et l'envoya en l'air.
Son corps inerte atterrit à mes pieds. Une personne hurla, puis une autre et tout
se passa très vite. Des dizaines de personnes étaient maintenant regroupées
autour de mon père. Quelqu'un appela une ambulance, qui arriva presque
aussitôt et qui embarqua mon père. Puis les piétons repartirent chez eux,
surement pour raconter la fabuleuse histoire qu'ils venaient de vivre. Personne
ne fit attention à moi. Personne ne remarqua que j'étais le petit garçon de
l'homme qui allait mourir. Je crois que je suis resté plusieurs heures immobile
dans la rue, avant de décider de rentrer chez moi, sans baguette, ni tartelette.
Quand j'arrivai, ce n'était pas ma mère qui m'attendait, mais la voisine du dessus,
qui avait toujours été très proche de mes parents. Avant qu'elle prenne la parole, je lui dis "Je sais". Elle hocha la tête et me prit dans ses bras. Elle m'amena
ensuite dans mon lit, me donna un somnifère et éteint la lumière. Je m'endormis.
Quand je me réveillai le lendemain, ma mère était revenue. Elle était blanche et
semblait avoir pleuré toute la nuit. Elle n'eut pas besoin de me le dire, je savais
qu'il était mort. Il n'y eut pas d'enterrement. Ma mère ne m'en reparla jamais.
Comme s'il n'avait jamais existé. »
Charles s'interrompit enfin, ouvrit les yeux, se tourna vers son docteur et reprit
sa voix d'enfant pour lui dire :
« C'est bon, Monsieur le Docteur, elle peut revenir ma Maman ? »
Le médecin était abasourdi. C'était la première fois dans depuis le début de sa
carrière (il y avait de cela 30 ans, c'est pour dire !) qu'il voyait un cas comme
celui de Charles. Déjà, le fait de régresser d'âge mental n'était pas courant mais
en plus, il avait, pendant près d'une heure et demi, parlé de façon tout à fait
normale. Durant la séance, Charles avait été calme, il avait soigneusement décrit
son enfance et avait raconté le terrible drame sans éprouver le moindre
sentiment. Pas une seule fois, le médecin n'avait vu son patient essuyer une
larme ou étouffer un sanglot. C'était comme si cet accident avait été la chose la
plus banale du monde et qu'il ne se souciait pas plus de la mort de son père que
celle d'une personne de l'autre côté de la Terre. Le médecin respira
profondément et se remémora la suite de sa consultation.
Il avait respecté le souhait de Charles et avait rappelé sa mère. Il ne lui avait
donné aucun renseignement sur le déroulement de la séance car lui-même était
en état de choc et ne pouvait décrire quoi que ce soit. Il lui avait simplement
donné rendez-vous pour la semaine suivante, se contentant de hocher la tête à
chacune des questions de la mère inquiète. Durant cette courte entrevue entre
son docteur et sa mère, Charles avait recommencé de se comporter comme un
enfant, comme si rien ne s'était passé. Quand sa mère lui demanda ce qu'il avait
fait, il ne fit que hausser les épaules avec un sourire timide, prit alors sa mère par
la main et l'emmena vers la porte.
« Vraiment, cet homme est étrange... » Pensa le psychologue. Il se demanda
comment tout cela était possible. Voilà maintenant 3 heures qu'il ruminait dans
son bureau et sa secrétaire était partie depuis longtemps. Dehors il faisait nuit et
le psychologue commençait à songer qu'il était peut-être temps de rentrer. « Et
si, se dit-il enfin, alors qu'il avait commencé à enfiler sa veste... Et s'il faisait
exprès ? Et si tout n'était que mensonge ? Et si ce n'était qu'une grande
comédie ? » Il ne prit pas le temps de réfléchir plus longtemps, il jeta son
manteau par terre, se précipita vers sa chaise, décrocha le téléphone et composa le numéro. Le docteur était inquiet. Pendant la sonnerie, il regrettait son geste, il
était allé trop vite et aurait du réfléchir avant d'agir. Il s'apprêtait à raccrocher
lorsqu'une voix ensommeillée dit:
« Allo ? »
*
"Comment mon fils pourrait-il faire une chose pareille ?! C'est impossible, je n'y
crois pas. Le médecin doit surement se tromper..." Voilà les réflexions d'une
maman inquiète après un coup de fil avec le médecin de son fils. Elle avait déjà
été surprise lorsque le téléphone s'était mis à sonner à une heure pareille, au
beau milieu de la nuit. Elle avait été encore plus étonnée lorsqu'elle vit que
c'était le psychologue qui l'appelait. Mais sa consternation fut à son comble
lorsqu'elle entendu les propos du médecin. Tout d'abord, elle n'en crut pas ses
oreilles, et pensa avoir mal entendu. Elle lui demanda de répéter et l'étonnement
fit place à l'effarement. Comment pouvait-on imaginer une chose pareille ? C'est
affreux, absurde, illogique ! Puis, quand son interlocuteur eut fini de lui exposer
son hypothèse, plus que confirmée d'après lui, il lui expliqua ce qu'il comptait
faire. Elle refusa. Réaction typique d'une mère protectrice, qui se promettait de
ne pas fléchir. Mais le médecin lui fit très vite comprendre qu'elle n'avait pas le
choix, et que si elle ne faisait pas ce qu'il avait prévu, son fils resterait ainsi
jusqu'à la fin de ces jours... Du moins ceux de sa mère.
Quand celle-ci eut raccroché, après avoir, à contrecœur, accepté la proposition
de son médecin, elle décida de mettre le plan du médecin à exécution sur le
champ, afin de ne pas avoir de temps de réflexion car elle craignait changer
d’avis. Tout en commençant à préparer ses bagages en essayant de ne pas faire
de bruit, elle ne put s’empêcher de penser. De penser au futur, au pourquoi, au
comment. Tout ça devenait trop compliqué, trop difficile et cette pauvre femme
qui vieillissait et qui avait peur de ne plus être assez longtemps à la hauteur. Elle
ne mit que le strict nécessaire, il ne fallait pas que son absence passe pour une
fuite organisée. Il fallait que tout le monde croie à une mort, à une disparition
soudaine. En fait, il fallait juste que LUI, y croit. Elle s’habilla, ne prit ni son
manteau, ni ses clés, et quitta l’appartement.
*Tout en marchant dans les rues noires et désertes, elle n’arrivait pas à réaliser.
Elle l’avait laissé tout seul, dans ce grand appartement vide. Plusieurs fois, elle
avait pensé à retourner là-bas, pour le prendre dans ses bras et continuer la
routine avec son petit garçon. Mais c’est justement la pensée de cette routine qui
l’encourageait à continuer de marcher, toujours plus vite, plus loin, il ne fallait
pas qu’on la retrouve, du moins pas tout de suite. Le médecin avait été très clair:
‘’Disparaissez, pendant quelques jours, quelques semaines. Cachez-vous dans
un lieu ou personne ne vous retrouvera. Il faut que Charles pense que vous
l’avez abandonné, il lui faut un électrochoc qui lui permette de revenir à la
réalité.’’ Un électrochoc… Elle essayait alors d’imaginer la réaction de son fils
lorsqu’il se réveillera, lorsqu’il remarquera que la table du petit-déjeuner n’est
pas prête, que sa maman ne l’attend pas avec son tablier, que sa maman n’est
plus dans son lit, qu’elle n’est plus nulle part, qu’il est seul. Le médecin devrait
alors arriver, dans les heures qui suivent, pour prendre en charge le jeune
garçon. Il mettra peut-être la police au courant de cette affaire, ou peut-être pas.
Après tout, elle s’en fichait, tout ce qui comptait c’est que Charles se retrouve,
qu’il prenne conscience de qui il est vraiment. La vieille femme était fatiguée,
elle était tellement perdue dans ses pensées qu’elle n’avait pas remarqué qu’elle
était arrivée à son but : La maison où elle vivait lorsque son pauvre mari est
décédé. Cette vieille bâtisse lui rappelait tant de souvenirs qu’elle n’avait jamais
été capable de la vendre, voire même de la louer. Elle l’avait laissé vieillir en
même temps qu’elle, sans jamais revenir la voir pour l’entretenir. Et voilà
qu’elles se retrouvaient, comme deux vieilles copines. Avant de rentrer, elle fit
le tour de la maison, en tentant de se remémorer le jardin tel qu’il était à
l’époque, coloré et plein de senteur. Aujourd’hui il ressemblait à un petit terrain
vague boueux et remplit de rat. Elle s’arracha à cette malheureuse vision et
pénétra dans la maison. A l’intérieur, rien n’avait changé, les meubles avaient
leur aspect fort et imposant, et l’odeur de renfermé était toujours là. La
courageuse maman était exténuée alors elle se rendit à sa chambre et se coucha
dans le grand lit où elle mit un moment à s’endormir car l’odeur de l’oreiller lui
rappelait son cher mari.
*
La fuyarde fut une nouvelle fois réveillée par le téléphone. Cette fois-ci, elle ne
mit pas longtemps à répondre car elle en était sûre, cet appel était à propos de
son fils, il lui était arrivé quelque chose de grave et le plan n’avait pas
fonctionné. La voix affolée du médecin à l’appareil ne la rassura pas.« Madame, notre… Mon plan n’a pas vraiment pris la tournure que j’attendais.
En effet, votre fils est devenu complètement fou et cette expérience n’a fait que
de l’enfoncer plus profondément dans son mensonge. Il a besoin d’être auprès
de vous le plus vite possible. Où êtes-vous ?
-Je… » Hésita la femme interloquée. Elle inspira profondément et se reprit en
main, puis répondit : « Je vous rejoins tout de suite à l’appartement.
-Ce n’est pas possible Madame, vous n’avez plus d’appartement, votre fils… y a
mis le feu. »
Elle laissa tomber le téléphone, elle n’en croyait pas ses oreilles. Ce n’était pas
possible, son fils, son propre fils, mettre le feu à cet appartement. Ce bel
appartement qui avait signifié pour elle à l’époque un renouveau, le début d’une
nouvelle vie. Cet appartement était détruit. Même dans un moment de folie, ce
qu’avait fait son fils ne semblait pas pardonnable, elle avait l’impression qu’il
faisait tout pour faire de sa vie un enfer. Elle lui en voulait tellement, mais
s’obligea à reprendre le téléphone pour donner l’adresse de la maison au
médecin, c’était son fils après tout, elle ne pouvait pas le laisser seul et puis,
peut-être que le fait de revoir la maison le ramènera à la raison.
*
Le fait de retrouver sa maison n’avait pas provoqué la moindre réaction chez
Charles, du moins en apparence. Il avait juste été très heureux de retrouver sa
chère maman puis était allé se recoucher dans son ancienne chambre et sa mère
et le docteur ne mirent pas longtemps avant de l’entendre ronfler. Le psychiatre
avait en effet décidé de rester avec Charles et sa mère afin de contrôler les gestes
post-traumatiques du jeune garçon. La vieille femme avait été soulagée de cette
décision, elle ne voulait pas prendre le risque de rester seule avec son enfant
pour l’instant, pas après ce qu’il avait fait. Rassurée par la présence du médecin,
elle se rendormit encore, heureuse cette fois de s’enfuir au pays et d’échapper à
la réalité.
Mais cette fois encore, ce sommeil bien mérité fut de courte durée. Elle fut
réveillée par le docteur de son fils en personne, qui la secoua énergiquement :
« Réveillez-vous vite, Madame, réveillez-vous, il est arrivé quelque chose de
grave à votre fils ! »
En entendant ces mots, elle se leva précipitamment, enfila une robe de chambre,
et suivit l’homme en courant. Ils sortirent de la maison, se rendirent au
centre-ville, près de la route principale, et la vieille femme commença à s’attendre au pire. C’est alors qu’elle aperçut les camions de pompiers au milieu
de la route. Elle s’immobilisa. Son accompagnateur le remarqua, s’arrêta à son
tour et lui expliqua :
« Lorsque je me suis réveillée, Charles était déjà parti, je suis alors sorti pour le
chercher et je l’ai trouvé allongé au milieu de la route. Il a été percuté par une
voiture, ou un camion, il n’a pas su me dire mais il est très amoché et, d’après
moi, a peu de risque de s’en sortir. J’ai quand même pris la peine d’appeler les
secours avant de venir vous chercher mais s’il vous plaît, allez-lui parler, il
n’attend que vous pour s’en aller.
-Non non, refusa-t-elle, je ne veux pas le voir dans cet état, il va sans sortir, je le
retrouverai à l’hôpital.
-Non, cria-t-il, il ne s’en sortira pas. Il va mourir, je le sais. Car il s’est réveillé,
ça y est, il a retrouvé la raison. Allez-y, je vous en supplie mad… »
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que déjà son interlocutrice se précipitait
en direction du drame. Lorsqu’elle se jeta à genou auprès de son fils, ce dernier
lui sourit, lui tendit un sac qu’il avait à la main et qu’il avait refusé de donner
aux secours, et dit seulement une phrase :
« J’ai enfin réussi à te ramener ce que tu m’avais demandé maman, j’espère que
tu me pardonneras du retard. »
Il rit doucement, avant de fermer les yeux et de partir à tout jamais. Les yeux
gris de sa mère s’embuèrent de larmes et elle se retint d’hurler. Il ne pouvait pas
l’abandonner, il ne pouvait pas la laisser seule dans ce monde cruel et dénué de
sens sans lui. Elle était désespérée et profondément triste, elle ne pouvait
empêcher les larmes de couler sur son visage, puis de tomber sur torse de son
fils, sur lequel elle restait prostrée. Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas
s’arracher à lui, le laisser partir et pourtant il le fallait. C’est ce qu’essayaient de
lui faire comprendre les pompiers lorsqu’ils la tirèrent en arrière afin d’emporter
son fils loin d’elle, d’emmener son corps inerte, sans vie, loin des regards de ces
passants curieux dont la mort de son tendre enfant ne chamboulera pas la petite
routine. Finalement, cette pauvre mère que la vie n’avait pas épargnée se laissa
aller, et elle fit une chose qu’elle avait toujours eue envie de faire depuis ce jour
de printemps où son mari l’a abandonné. Elle cria, ou plutôt, elle hurla, de toute
la force de ses poumons, de toutes les forces qui lui restaient malgré son âge
avancé, elle hurla pendant de longues minutes, elle hurla si fort que des gens
sortaient de leur maison pour la regarder, mais elle s’en fichait, ça lui faisait
tellement de bien. Elle hurlait encore et encore, comme une louve hurle à la
lune, elle criait au monde la mort de son fils, de son mari, elle criait l’injustice dont la vie avait fait preuve. Avec le souffle qui lui restait et la force du
désespoir, elle hurla à la vie, elle lui demanda pourquoi elle ? Pourquoi la
fatalité s’était elle acharnée sur cette pauvre femme ? Pourquoi avait-elle du
perdre son mari ? Puis son fils ? Elle l’avait perdu deux fois, ce pauvre enfant.
Elle réalisa qu’il était perdu depuis longtemps déjà, qu’il n’avait été, pendant de
longues années, que le reflet d’une vie passée. Elle pensa que c’était mieux
comme ça, qu’il était heureux au moins maintenant, auprès de son père qu’il
avait cherché toute sa vie. Et c’est alors qu’elle s’arrêta de crier. Et le monde
autour d’elle s’arrêta de tourner. Et enfin, elle ressentit quelque chose qu’elle
n’avait pas ressentit depuis de longues années, quelque chose qui lui avait
tellement manqué. Elle ressentit du soulagement, elle était libérée, enfin.
Elle profita de ce moment tant attendu, puis se leva lentement, repoussa les
quelques personnes qui tentèrent de lui porter secours et rentra dans cette maison
qui n’avait jamais cessé d’être SA maison, celle qu’elle avait achetée avec son
mari, lorsqu’ils étaient jeunes et insouciants, lorsqu’ils ne savaient pas ce que la
vie leur réservait. Elle rentra, alla directement dans la chambre de son fils, pour
prendre une de ses peluches qui avait survécu à l’incendie de son appartement et
qui conservait l’odeur du disparu. Cette chose faite, elle se dirigea dans sa
propre chambre, qui, elle, avait l’odeur de son cher mari. Elle s’enferma et
s’allongea sur le lit. Ses larmes n’avaient pas cessé de couler. Elle posa la
peluche sur son ventre, et ouvrit enfin le sac que son fils lui avait confié avant de
mourir. En même temps, elle repensait à ses derniers mots, « j’ai enfin réussi à
te ramener ce que tu m’avais demandé maman » et elle ne pleura que davantage
lorsqu’elle comprit le sens de cette simple phrase en découvrant le contenu du
sac.
*
Quelques jours plus tard, ce fut le psychiatre, à cause de qui tout cela était
arrivé, qui retrouva le corps de la vielle femme. Il était venu prendre des ses
nouvelles, et l’avait découvert, allongée sur son lit, la tête sur l’oreiller, une
peluche dans une main, avec à côté d’elle un sac ouvert contenant trois
tartelettes à la framboise et une baguette de pain. Elle s’était laissé mourir,
comme elle avait toujours eu l’envie de le faire depuis la disparition de son mari,
mais elle se l’était toujours refusé, à cause de son fils. Mais, dès l’instant o*
celui-ci avait quitté ce monde, elle s’était senti libre, libre de tout faire, libre de
mourir, libre d’aller les retrouver. Et dans ses yeux gris que le médecin avait

Les commentaires (2)
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john-john

J'adore le début, j'aurais pris plus de temps pour décrire la vie de "l'enfant" avant de déclarer qu'il a 30 ans tellement c'est un concept intéressant, propre au roman et inadaptable au cinéma, donc très original. La fin est qd mm fort tragique cependant :p

mardi 20 mai 2014 - 20:07
TUBONG

TOUCHANT

mardi 22 octobre 2013 - 17:42

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