Le Faiseur de Vent

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LE FAISEUR DE VENT Il était une fois un village au pied d’une colline, dans une plaine parcourue par les vents. Ce village était riant, ses habitants industrieux. Mais il leur arrivait de connaître la peur, qui est notre lot à chacun. Parfois, quand ils levaient les yeux vers la colline, il leur arrivait d’apercevoir, au sommet, une silhouette noire. C’était un homme mystérieux, qui vivait seul dans les montagnes. Il avait pour nom le Faiseur de Vent. Quand les villageois le voyaient, se promenant sur la crête, ils pouvaient être sûrs qu’avant que le jour ne se lève à nouveau, une tempête aurait éclaté. Ramish était un jeune villageois, qui vivait avec sa vieille mère, et prenait soin d’elle dans ses vieux jours, tout comme elle-même avait pris soin de lui à l’aube de sa vie. Ramish la voyait avec tristesse décliner, car elle était très vieille. Le Guérisseur du village essayait de le consoler : elle avait eu une vie bien remplie, elle avait vu naître ses enfants, et à leur tour ceux-ci avaient donné le jour à ses petits-enfants. Il fallait se résigner à la laisser partir. Mais Ramish s’était rebellé : comment pouvait-on penser une chose pareille ? C’était injuste ! Si le Guérisseur ne faisait pas bien son travail, et ne sauvait pas sa mère, il le regretterait ! Une nuit, alors que la fin de sa mère était proche, Ramish alla prendre l’air dans le village, après avoir passé une soirée à son chevet.
Publié le : samedi 23 février 2013
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LE FAISEUR DE VENT

Il était une fois un village au pied d’une colline, dans une plaine parcourue par les vents. Ce village
était riant, ses habitants industrieux. Mais il leur arrivait de connaître la peur, qui est notre lot à
chacun. Parfois, quand ils levaient les yeux vers la colline, il leur arrivait d’apercevoir, au sommet, une
silhouette noire. C’était un homme mystérieux, qui vivait seul dans les montagnes. Il avait pour nom le
Faiseur de Vent. Quand les villageois le voyaient, se promenant sur la crête, ils pouvaient être sûrs
qu’avant que le jour ne se lève à nouveau, une tempête aurait éclaté.
Ramish était un jeune villageois, qui vivait avec sa vieille mère, et prenait soin d’elle dans ses
vieux jours, tout comme elle-même avait pris soin de lui à l’aube de sa vie. Ramish la voyait avec
tristesse décliner, car elle était très vieille. Le Guérisseur du village essayait de le consoler : elle avait
eu une vie bien remplie, elle avait vu naître ses enfants, et à leur tour ceux-ci avaient donné le jour à
ses petits-enfants. Il fallait se résigner à la laisser partir. Mais Ramish s’était rebellé : comment
pouvait-on penser une chose pareille ? C’était injuste ! Si le Guérisseur ne faisait pas bien son travail,
et ne sauvait pas sa mère, il le regretterait !
Une nuit, alors que la fin de sa mère était proche, Ramish alla prendre l’air dans le village, après
avoir passé une soirée à son chevet. Il regarda autour de lui le village endormi, éclairé uniquement par
la lune. Ramish se sentait apaisé par la douceur de l’air.
Soudain, levant les yeux vers la colline, il l’aperçut. Le Faiseur de Vent. Sa silhouette noire se
détachait sur le ciel bleu sombre de la nuit. Ramish sentit son sang se figer. Sa mère avait une peur
atroce des coups de tonnerre…
Le jeune homme se lança à l’assaut de la colline. Sans réfléchir. Il ne voyait qu’une chose : le
Faiseur de Vent était de retour, et sa mère ne supportait pas l’orage. Peut-être sa dernière journée sur
Terre, et elle serait gâchée par cette peur atroce ? Ramish voulait qu’elle parte apaisée. Dans la
douceur de l’air. Pas sous une violente tempête. Sa rage le portait comme des ailes. Sans le moindre
bruit, il escalada la colline, et rejoignit le Faiseur de Vent. Il l’approcha par derrière. C’était une ombre
noire, avec un bâton de marcheur. Il était accompagné d’un chien. Sans hésiter, Ramish fonça sur lui,
et le poussa dans le vide. Le Faiseur de Vent fut précipité sans un mot vers la mort.
Ramish regarda un instant l’endroit où l’obscurité avait englouti le Faiseur de Vent, puis
redescendit au village. Le chien, lui, restait assis au bord du précipice, sans bouger. Ramish n’osa pas
l’approcher, et s’en fut.
La mère de Ramish ne mourut pas cette nuit-là. Le lendemain, les villageois se réjouirent. On avait
cru voir, la veille au soir, le Faiseur de Vent sur la colline, mais il n’y avait pas eu de tempête. Peut-
être avait-ce été une illusion. Ou peut-être était-il parti ?
Le beau temps se maintenait. Et pendant encore quelques jours, Ramish continua à voir sa mère
vivante, mais souffrir tant, qu’elle n’avait plus la force de se plaindre.
Le village commença à étouffer, sous la chaleur de plomb. Peu à peu, ses habitants commencèrent
à se poser des questions. Pourquoi l’orage n’éclatait-il pas ? On avait beau ne pas aimer ça, il en fallait
parfois, pour alléger l’atmosphère. Elle semblait si lourde à présent. Comme une chape dont on ne
pouvait se défaire, qui vous clouait au sol.
De son côté, le Guérisseur n’en croyait pas ses yeux. La mère de Ramish vivait. Mais dans quel
état ! Elle ne semblait même plus avoir conscience de son existence. Elle n’était que souffrance.
Le Guérisseur ne comprenait rien : elle aurait dû être rendue à la terre depuis longtemps. Qu’est-ce
qui l’empêchait donc de s’en aller ? Qu’est-ce qui la retenait ? Pris de soupçons, il se tourna vers
Ramish.
— Qu’as-tu donc fait, mauvais garçon ? Ta mère endure mille morts, mais elle ne meurt point. Tu
as dû offenser les Esprits, pour qu’ils la laissent ainsi souffrir au-delà de toute limite.
— Je te le jure, Guérisseur, je n’ai rien fait !
— Je ne te crois pas. Avoue donc.
— Rien ! rien ! rien !
— Ramish, pourquoi cacher ce que tu as fait ? Tu vois bien que ta mère souffre. Aide-moi à trouver
ce qui la retient ici.
— Je ne peux pas t’aider à la faire mourir, Guérisseur, c’est trop me demander !
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— Alors cela veut dire que tu t’aimes plus toi-même que tu ne l’aimes elle. Elle a fini son temps.
Elle a mérité sa mort. Mais toi, tu la retiens, parce que tu préfères l’avoir auprès de toi, pour prendre
soin de toi.
— Non, ce n’est pas vrai…
— Sors, mauvais fils !
Le Guérisseur était maintenant réellement en colère, et Ramish ne put rien faire d’autre que
d’obéir.
Hors de la maison, il vit une femme pleurer.
— Eh bien, la mère, que t’arrive-t-il ?
— C’est cette chaleur ! Elle est insupportable. Comment pouvons-nous vivre ainsi, avec une telle
atmosphère ? Nous avons fui le désert, avec mon mari, nous sommes venus nous installer dans cette
plaine, car elle était régulièrement arrosée de pluie. Mais voilà, l’orage ne veut plus éclater. Pourquoi
les gens d’ici se sont-ils tellement plaints du Faiseur de Vent ?
Les villageois étaient sortis en entendant les plaintes de la femme. Tous se récrièrent. Certes,
l’orage les terrifiait, mais ils savaient bien que la terre a parfois besoin d’être arrosée, et rien de tel
alors qu’une bonne pluie, qui rafraîchit l’air…
— Mais où donc est passé le Faiseur de Vent ? s’écria un vieil homme. Ah, celui-là ! Quand on
n’en a pas besoin, il sort promener son chien, et nous envoie des tempêtes à n’en plus finir ! Par
contre, il suffit qu’une canicule se déclenche pour qu’il soit parti en vacances !
— Il n’est pas parti, intervint un jeune garçon. Il ne serait pas parti en abandonnant son chien !
— Comment ? fit le Guérisseur, qui sortait de la maison de Ramish. Le chien du Faiseur de Vent ?
— Oui, Guérisseur. Je l’ai vu l’autre jour. Il reste assis sans rien dire, tout en haut, face au vide. Il
ne s’éloigne jamais d’un pouce. Il ne doit ni manger, ni boire. Il est maigre à faire peur. J’ai tenté de
lui proposer du pain, mais il n’a même pas fait attention à moi. Comme si je n’existais pas.
— Etrange, dit le Guérisseur. Voyez-vous, ajouta-t-il à l’intention de l’assemblée de villageois
autour de lui, le Faiseur de Vent est un enfant des Esprits. Il a été mis là pour entretenir notre air.
Notre air est doux, mais parfois, il s’alourdit. Il faut alors le purifier avec ces orages, que le Faiseur de
Vent appelle, les soirs où il se promène en haut de la colline.
— Mais pourquoi n’a-t-il pas appelé l’orage ? Si la chaleur continue à grimper, nous allons tous
mourir de chaud !
— Je ne comprends pas…
Soudain, le Guérisseur se tourna vers Ramish.
— C’est toi !
Ramish pâlit devant l’air sévère du Guérisseur.
— Toi ! Non content de retenir ta mère sur Terre, longtemps après que son temps soit écoulé, tu as
fait fuir notre Faiseur de Vent, celui qui contribuait pourtant à rendre cette plaine habitable, la seule
dans la région !
Ramish baissa la tête.
— Mais enfin, Ramish ! s’écria le vieil homme. Pourquoi as-tu fait cela ?
— Il sait que sa mère a peur des orages. Elle est terrifiée par le moindre coup de tonnerre. Alors
quand il a vu le Faiseur de Vent, l’autre jour…
— Qu’as-tu fait, Ramish ? Qu’as-tu donc fait ?
Ramish vit les regards de tous les villageois rassemblés autour de lui. Il avait peur, et il regrettait
maintenant. Mais que pouvait-il faire ? Le Faiseur de Vent n’était plus. Il comprit qu’il avait offensé
les Esprits, en supprimant un de leurs enfants. Eux le punissaient, en empêchant sa mère de terminer
tranquillement sa vie…
Il s’effondra en pleurant. Le Guérisseur le força à se relever.
— Cesse donc ces larmes, et sois un homme. Il ne faut pas regretter une faute commise, il faut la
réparer !
— Mais comment, Guérisseur ? L’autre nuit, alors que Mère était à l’agonie, je suis sorti, et j’ai vu
le Faiseur de Vent, là-haut sur la colline ! Je ne voulais pas que Mère décède dans un moment de
terreur. Je voulais adoucir la fin de ses jours. Alors je suis monté… Je l’ai vu, au sommet. Et… je l’ai
poussé dans le vide ! Il est trop tard, maintenant. Je ne puis défaire ce que j’ai fait !
— Tu es dans l’erreur. Un enfant des Esprits ne meurt pas aussi facilement. Ce garçon a vu le chien
du Faiseur de Vent. Il attend son maître, c’est pour cela qu’il ne veut pas bouger de là. Retrouve le
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Faiseur de Vent, et ramène-le au sommet de la colline. Alors il pourra appeler l’orage, et tout rentrera
dans l’ordre.
— Et Mère…
— …verra un terme à ses souffrances.
Ramish baissa la tête, et obéit. Il se rendit au pied de la colline. Il chercha longuement, mais sans
jamais rien trouver. Il se souvint du chien. Il était à l’endroit où le Faiseur de Vent était tombé. Près de
lui, le bâton de marcheur gisait, attendant lui aussi le retour de son propriétaire.
Ramish se rendit à cet endroit, et de là, descendit la colline. Elle était très escarpée, et plusieurs
fois, il faillit rouler sur des pierres, et se retrouver tout en bas.
Mais patiemment, il assura ses prises, sur des pierres acérées, ou des arbustes faméliques. Enfin, il
parvint à un gros buisson. Il vit une forme noire étendue dessus. C’était le Faiseur de Vent.
Heureusement, le buisson l’avait retenu.
Ramish se mit en devoir de le prendre sur ses épaules, pour le remonter au sommet de la colline. Il
regarda avec curiosité l’être qu’il tenait dans ses bras. Le Faiseur de Vent n’était qu’une ombre,
vaporeuse, qui semblait lui glisser entre les doigts. Enfin, il parvint à se saisir de cette ombre. Il
remonta la colline, avec plus de mal qu’il n’en avait eu pour la descendre, chargé comme il l’était de
cet être étrange.
Enfin, il le déposa au sommet de la colline, et attendit. Le chien s’approcha de son maître et le
renifla. Au bout de quelques minutes, le Faiseur de Vent se remit debout avec un peu d’hésitation. Il
tournait le dos à Ramish, qui se tenait courbé, face contre terre, terrifié de se trouver si près d’un des
Esprits. Mais le Faiseur de Vent reprit sa route, comme si Ramish n’avait jamais interrompu sa
promenade l’autre nuit. Le chien le suivit sans broncher. Au détour du chemin, juste avant de
disparaître à sa vue, le Faiseur de Vent se retourna et fit un léger signe de tête au jeune villageois. Puis
il continua sa marche.
Ramish resta là, hébété, pendant un temps qu’il n’aurait su compter. Enfin, l’orage éclata, le plus
puissant jamais connu de mémoire de villageois. Ramish sentit la pluie le tremper, le vent le fouetter,
mais rien ne pouvait le faire bouger. Quand enfin l’orage se calma, il secoua la tête, comme s’il se
réveillait d’une longue nuit de sommeil. Il se souvint qu’il devait rentrer au village. Mais il savait bien
ce qui l’y attendait. Aussi mit-il encore plus de temps à descendre la colline, qu’il n’en avait pris pour
la gravir, alors qu’il était chargé du Faiseur de Vent.
Il arriva au village, et vit les villageois assemblés. Devant sa maison, le Guérisseur se tenait.
Ramish le regarda droit dans les yeux, et le Guérisseur hocha la tête. L’inéluctable s’était produit.
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