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Je m’appelle Marc Lenoir. Dans l’ascenseur, ce matin du vendredi 13 janvier 2012, je me sens tout petit. Moi je vais au second, eux, les deux gravures de mode, ils vont au seizième étage. Le seizième, c’est probablement l'arrondissement de Paris où ils vivent également. Je les imagine, l'un au volant d'une décapotable rouge « m'as-tu-vu » et l'autre promenant une belle grande blonde platine. Votre humble serviteur habite le vingtième. C’est plus « vivant » comme quartier, un peu trop même par moments. J’ai assez peu dormi cette nuit à cause de deux espagnols, saouls comme des polonais, qui ont hurlé toute la nuit leur amour aux prostituées de ma rue. Malheureusement pour moi, le poseur de carreaux qui installe le double vitrage dans toute la ville s'est arrêté au dixhuitième arrondissement. Ah ! Je suis arrivé. Je suis pigiste pour le Parisien. Mon boulot consiste, entre autres tâches de rédaction et de correction, à écrire des articles sur le nombre de tonnes de déjections canines que peuvent accueillir les trottoirs parisiens ou sur la quantité de peinture nécessaire pour rafraîchir la tour Eiffel. Ma rubrique s’appelle « En chiffre capital », vous saisissez le jeu de mot ? Une grande journée s’annonce. Je dois écrire sur le nombre de poules qui sont élevées dans Paris intra-muros. - Tiens Marc, ton dossier volaille pour ce matin. - Merci Sylvie. Sylvie est le seul point positif de ce boulot.
Publié le : lundi 20 juillet 2015
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Je m’appelle Marc Lenoir. Dans l’ascenseur, ce matin du vendredi 13 janvier 2012, je me sens tout petit. Moi je vais au second, eux, les deux gravures de mode, ils vont au seizième étage. Le seizième, c’est probablement l'arrondissement de Paris où ils vivent également. Je les imagine, l'un au volant d'une décapotable rouge « m'as-tu-vu » et l'autre promenant une belle grande blonde platine. Votre humble serviteur habite le vingtième. C’est plus « vivant » comme quartier, un peu trop même par moments. J’ai assez peu dormi cette nuit à cause de deux espagnols, saouls comme des polonais, qui ont hurlé toute la nuit leur amour aux prostituées de ma rue. Malheureusement pour moi, le poseur de carreaux qui installe le double vitrage dans toute la ville s'est arrêté au dix-huitième arrondissement. Ah ! Je suis arrivé. Je suis pigiste pour le Parisien. Mon boulot consiste, entre autres tâches de rédaction et de correction, à écrire des articles sur le nombre de tonnes de déjections canines que peuvent accueillir les trottoirs parisiens ou sur la quantité de peinture nécessaire pour rafraîchir la tour Eiffel. Ma rubrique s’appelle « En chiffre capital », vous saisissez le jeu de mot ? Une grande journée s’annonce. Je dois écrire sur le nombre de poules qui sont élevées dans Paris intra-muros. - Tiens Marc, ton dossier volaille pour ce matin. - Merci Sylvie. Sylvie est le seul point positif de ce boulot. Elle est standardiste, vaguemestre, préposée à la photocopieuse et au café mais elle est surtout la plus belle fille de l’étage. Elles ne sont que deux mais du coup c’est une chance qu’il y en ait une de charmante. Statistiquement, nous sommes largement au-dessus de la moyenne nationale. Désolé de parler encore de chiffres mais d’après mon propre sondage, seule une fille sur quatre est jolie. En tous cas seulement une fille sur quatre avec lesquelles j’ai couché était jolie. La fille la plus moche de l’étage, sans qu’il soit avéré qu’il y ait un rapport entre ces deux caractéristiques de sa personne, est aussi la plus intelligente. Elle se prénomme Joséphine et dirige ce service. Elle a un physique ironique ou héronesque, si ce terme signifie avoir l'allure d'un héron. Elle a de trop grandes jambes, le buste court et surtout très plat et une tête anguleuse coiffée de cheveux raides. Joséphine appelle notre service : l'usine à rubriques. C'est un open-space ! Nous sommes à la mode. L'open-space est au bureau classique ce que le loft est au F3. Nous pouvons tous nous voir, nous pourrions même nous parler sauf que nous n'avons rien à nous dire. Mon bureau offre une vue imprenable sur la plus belle paire de seins de l’étage. Je cherche l’inspiration en laissant mes yeux se poser au hasard mais le plus souvent ils se posent sur le décolleté de Sylvie. J’aimerais lui parler ou peut-être lui écrire. Je suis plus à l’aise à l’écrit mais c’est tellement vieux jeu de faire la cour avec des mots doux. Il faudrait inventer un appareil pour connaître sa cote de séduction auprès d’une femme avant de l’aborder. Dans l'attente de cette innovation, il me faudrait une stratégie originale pour vaincre ma timidité. Enfin, la pause de midi. Sylvie se lève de sa chaise, prend son manteau et se dirige vers l’ascenseur. Le hasard faisant toujours bien les choses, je me lève en même temps. L’ascenseur s’ouvre mais il n’est pas vide. J’ai comptabilisé des poules toute la matinée et quand arrive l’heure du déjeuner, je suis à nouveau entouré par les coqs du seizième. Impossible de parler à Sylvie. Arrivé au rez-de-chaussée, terminus, tout le monde descend. Non, Sylvie n'est pas sortie. Elle va probablement au parking. Je me retrouve dans le hall en masculine compagnie. En bon journaliste, je décide de profiter de la situation pour me lancer dans l’investigation. Par curiosité, je ne mangerai pas de burger à midi, je vais suivre ces deux volailles label rouge dans un resto hors de prix. Sur le trajet, j’essaie de deviner ce que chacun d’eux va commander à déjeuner. Nous arrivons au Tokyo. J’étais loin du compte, j’avais exclu la choucroute et les moules frites mais je n’avais pas pensé aux sushis. Je n’ai jamais mangé japonais et je ne suis pas emballé. La décoration du restaurant m'agresse. Je n’aime pas que l’on me force la main, surtout côté émotion. Chaque élément de décoration zen me crispe et me rend nerveux. Je m’installe à la table à côté des deux coqs. Un serveur s’approche de leur table, une serveuse le coupe dans son élan, juste à mon niveau. - Tu peux me laisser cette table Stéphane ?
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- Si tu veux, je m’en fous moi. Tant qu’on me sert, moi aussi je m’en fous. Quoique... Cette serveuse est une belle petite asiatique alors que Stéphane est moins exotique. Il se rabat du coup sur moi. - Bonjour monsieur, vous avez choisi ? - Je vais prendre l’entrée quatre et le plat numéro onze. - Très bon choix monsieur. Et comme boisson ? - De l’eau ça ira. - Très bien. Puis-je vous offrir un apéritif maison ? - Volontiers. - Avec ou sans alcool ? J’ai choisi mon repas en fonction de ma date de naissance, le 4 novembre mais je préfère limiter les risques côté boisson. - Sans alcool, merci. - Je vous apporte cela. L’épreuve de la commande étant terminée, je peux reprendre mon observation des mâles dominants en milieu naturel. Je suis surpris d'entendre une banale conversation culinaire aussi vite dévier de son sujet. Après une immense respiration à faire exploser sa jolie petite poitrine, la serveuse arbore son plus large sourire et dit un peu nerveusement : - Bonjour messieurs, qu’est ce qui vous ferait plaisir ? - Voulez vous parler cuisine ou de tout autre chose ? - Commençons par la commande et nous verrons ensuite. - Je vais prendre l’assortiment de Sashimi. - Et pour moi ce sera un Yakitori, dit le deuxième homme en stoppant à peine trois secondes de déshabiller du regard le japon tout entier. La jeune serveuse récupère leurs menus, elle se pince les lèvres comme une ingénue. - Très bien, je vous apporte deux apéritifs maison au Saké ? - Avec plaisir, répond monsieur Sashimi. - Mais ce qui serait encore plus plaisant, dit monsieur Yakitori, c'est que vous acceptiez de venir prendre un verre avec nous plus tard. - Je termine le service ce soir à vingt trois heures. Quelle claque ! Je suis peut-être le seul homme à avoir besoin d’une machine révolutionnaire pour être capable d’exprimer mon désir à une femme. Je me demande : Pourquoi cette poule est-elle attirée par ces coqs ? Faut-il être aussi prétentieux et sûr de soi pour avoir du succès ? Mon entrée est là devant moi, prête à me mordre semble t-il. J’avale mon apéritif cul sec pour me donner du courage. J’aurais dû prendre l’option Saké. La première bouchée est étonnamment bonne. Je suis peut-être tout simplement trop craintif. Le deuxième plat également m’a plu. Cette expérience gustative inattendue me motive à prendre un virage dans ma vie. Ne plus avoir peur de me tromper ou d’échouer. Tenter ma chance, guetter la bonne surprise. Je prends à mon tour une grande inspiration et levant légèrement le bras, j'appelle avec aplomb : - Mademoiselle ! Je vais me laisser tenter par un dessert. Sans même tourner la tête pour me répondre, elle marmonne : - Je vous envoie votre serveur. Stéphane revient devant moi nonchalamment. - Souhaitez-vous autre chose ? - Non merci, l’addition s’il vous plaît. Quel con je fais, c’est encore plus ridicule de me dégonfler maintenant. Trop tard, c’est sorti comme ça. Vite que je paye et que je parte d’ici, je dois avoir la même tête qu’à huit ans lorsque je boudais dans un coin de la cour d’école. Sur le chemin du retour je me remémore Amandine, la nouvelle de la classe de CM2. Je revois son petit visage rond, ses longs cheveux blonds et j’ai l’impression d’avoir encore mal au tibia. Il faut
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dire qu’au nom de cette stupide expression sur l’amour et le châtiment, elle m’a roué de coup de pied pendant toute la fin de la primaire. Je regrette d’avoir eu tous ces bleus pour rien, même pas un petit bisou de consolation.
De retour au bureau, je suis bien décidé à passer à l'offensive. Je vais dire à Sylvie que je souhaite inviter sa poitrine à dîner. Il est vrai que j'ai un peu de mal à la regarder dans les yeux quand je lui parle. Je m'approche de son bureau en me concentrant sur mon angle de vue mais, coup du sort, c’est l’après midi réunion dans le bureau du big boss du journal, à l’étage d’au dessus. Joséphine extrait Sylvie de son siège et l'emporte comme s’il s’agissait de son sac à main. Elles prennent l’escalier pour s’élever un peu. Je me retrouve seul avec Romain des faits divers et Jean de la rubrique nécrologique. Je ne vais pas voir ma belle de l’après-midi et en plus je dois répondre au téléphone à sa place. En fin de journée, le hasard me sauve et nous nous retrouvons seuls dans l’ascenseur. Je n'ai pas beaucoup de temps alors je me précipite. Je m’approche d’elle et pose ma main droite sur sa hanche gauche. - Tu me plais Sylvie. Et alors que j’allais l’embrasser pour lui éviter d'avoir à me répondre, sa main droite me fait brutalement reculer en me giflant avec une force et une détermination que je ne suis pas prêt d’oublier. Les portes s’ouvrent et elle sort furieuse. Je reste dans un coin de l’ascenseur comme un boxeur dans les cordes après un bon uppercut. Le coup a été si violent que j’ai maintenant des visions. Une personne pleine de charme et de douceur apparaît dans la lumière du hall de l’immeuble. Une brune splendide vient vers moi. L’instant d’après les portes de l’ascenseur se referment et elle est près de moi. Ses grands yeux verts me regarde et sa douce voix me dit : - Ça va monsieur ? Vous avez l’air groggy. - La vie est surprenante, troublante même et là, je suis troublé. Un large sourire illumine son visage. Elle me demande : - A quel étage allez-vous ? - Comme vous, pourquoi pas ? - Alors en route pour le seizième étage. Je viens pour passer un entretien d’embauche à l’agence de publicité NEOCOM. - Ah... le seizième. - Vous le dites comme si cet étage était hanté. - Non, je pensais juste aux quatorze étages qui vont nous séparer. - Vous travaillez donc au second, au journal le Parisien, c’est ça ? - Oui, je suis pigiste. - A vous entendre vous semblez trouver ce métier honteux. - Ce n’est pas aussi glamour que de travailler dans la pub. - Je ne sais pas. En tous cas la pub, sous ses airs d’importance, est plutôt futile. - Et savoir combien de poules sont élevées dans Paris intra-muros vous trouvez ça essentiel ? - Pourquoi, c'est le sujet de votre dernier article ? - Oui. J’écris la très instructive rubrique « En chiffre capitale ». - Demain j’achèterai le journal rien que pour la lire ! Elle me sourit, je lui souris, l’ascenseur s'arrête. - Voilà, vous êtes arrivée. Je suis sûr qu’ils vont vous embaucher. En tous cas, à leur place, je n’hésiterais pas une seconde. Elle rit. - Merci. Contente de vous avoir rencontré. A bientôt j’espère. Elle sort et je lance : - Comment vous appelez-vous ?
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Je n’ai pas entendu sa réponse, les portes de l’ascenseur ont mis un terme brutal à notre conversation. Je n’ai pas appuyé sur le bouton du rez-de-chaussée. Je n’avais plus envie de sortir de ma boîte aux merveilles. Je voulais rester là jusqu’à ce que l’on partage un autre trajet. Après trois allers-retours entre le quatrième, le huitième et le douzième, j’ai fini par descendre et rentrer chez moi. Durant le trajet, je repense à la gifle que m’a donnée Sylvie, j’envoie le menton à gauche, puis à droite, j’ai encore mal à la mâchoire. Je me demande quelle gueule elle va me tirer demain. Je vais peut être postuler comme réparateur d’ascenseur, ainsi je verrai moins Sylvie et j’aurai en revanche de nombreuses occasions de croiser ma belle publicitaire du seizième étage. - Pardon, j’aimerais descendre. Je m’excuse et me pousse pour laisser descendre le jeune homme qui vient de m’interpeller. Je réalise que je suis dans un bus, qu’il y a beaucoup de monde et que j’ai la pire des places, debout devant la porte centrale. - Est-ce qu’elle a été embauchée ? - Comment, monsieur ? me demande mon voisin de gauche, agrippé à la même barre. - Rien, je pense à voix haute. Le bus s’arrête, la porte s’ouvre dans mon dos, je descends d’un bond. Je ne suis pas au bon arrêt, je vais finir à pied. Je suis complètement paniqué à l’idée que je ne reverrais pas cette superbe fille si son entretien a échoué. Lundi 16 janvier, 6H45, le réveil sonne enfin. Je viens de passer le plus long week-end de mon existence. Je bois mon café en vitesse, cours sous la douche, enfile ma plus belle chemise, la bleu ciel comme mes yeux, dixit ma maman et je pars pour le bureau. J’arrive deux bus plus tard dans le hall de l’immeuble, il est 7H47. Je ne vois pas son tailleur ni ne sens son parfum. Je pose mon regard sur chaque personne, cherchant tout excité à voir son visage. Je suis comme le jeune amoureux qui attend sa belle sur le quai d'une gare, avec son sourire impossible à décrocher du visage, avec ses battements de cœur incontrôlables à l'arrivée du train et sa tête qui ne sait plus où en donner à la descente des voyageurs. 7H52, je reprends mes esprits. Elle ne commence peut être pas à la même heure que moi. Elle n'a peut-être pas été engagée ou elle ne commencera que lundi prochain. Je me sens idiot de m'être emporté comme cela. J’étais pressé d’arriver ; quasiment sûr que je la retrouverai m’attendant devant l’ascenseur et finalement je monte au journal par l’escalier. J’essaie maintenant de retarder mon face à face avec Sylvie. Malgré tous mes efforts j’arrive quand même bien avant l’heure du repas au deuxième étage. 8H02, j’ouvre la porte, Joséphine est à 5 mètres, elle se tourne vers moi avec une tête encore plus antipathique que d’habitude. - Vous êtes en retard Lenoir. - Je vous prie de m'excuser, madame la directrice. Je glisse vers mon bureau, la tête baissée, en espérant que cette posture me rende invisible. Une fois assis, le menton toujours contre ma poitrine, je lève les yeux pour voir Sylvie. Elle regarde froidement son clavier. Son décolleté a disparu au profit d’un affreux col roulé.
8H42, soulagé que l’enquête du jour soit sur le terrain, je quitte le bureau. Le sujet de ma rubrique est : Combien de personnes changent chaque année de prénom d’usage dans la capitale ? Je me rends à la mairie la plus proche pour me renseigner. 9H46 je suis devant le bureau de l’état civil de ème la mairie du 18 . - Bonjour madame. Je m’appelle Marc Lenoir. Je suis journaliste au Parisien. Je vous ai téléphoné tout à l'heure. - Asseyez-vous. C'est vous qui voulez écrire un article sur les personnes qui changent de prénom ? - Exactement. J’aurais besoin des chiffres annuels sur l’ensemble de la ville et que vous m’expliquiez un peu la démarche.
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ème - Pour les chiffres, je n’aurai que ceux du 18 arrondissement. Il vous faudra prendre contact avec les autres mairies pour avoir la totalité de Paris. Au niveau de la démarche c'est très simple : vous demandez ce formulaire, vous le remplissez en indiquant ici le nouveau prénom d’usage que vous souhaitez porter et vous joignez une copie de votre carte d’identité. - En effet, c’est simple. Je pourrais vous prendre un formulaire pour mon article ? - Bien sûr, tenez. Elle me donne le formulaire puis se lève et se dirige vers une grande armoire repue de paperasse. - Donnez-moi deux secondes, je vais à la pêche aux chiffres. Elle a dû mettre dix secondes, elle m’a demandé de lui en donner deux, elle m’en doit donc huit. Dans le cas présent, comme cette personne m’est sympathique, je ne les lui réclamerai pas. Elle pose deux classeurs, un bleu et un rouge, sur le bureau entre nous. Elle ouvre le bleu. - Alors, l’an passé nous avons traité quatorze demandes. - Vous arrive-t-il d'en refuser ? - Cela ne se produit quasiment jamais, sauf si une personne s’appelle Bruno Hallyday et qu’il demande à s’appeler Johnny. - Je vois. Puis-je noter les prénoms qui sont demandés ? Comme cela je verrai la proportion d’hommes et de femmes et peut être qu'apparaîtra le palmarès du prénom de l’année ! - Vous devriez noter aussi le prénom d’origine. - Ah oui, certains doivent avoir de sacrés prénoms pour en changer ! - Vous faites fausse route monsieur, la plupart des demandes sont liées à un changement de sexe. Elle me dicte la liste des prénoms puis referme le classeur bleu. Elle ouvre le rouge qui renferme les demandes rejetées. Le classeur est vide, nous sommes dans un pays tolérant. Je remercie cette fonctionnaire pour sa collaboration et poursuis ma tournée des mairies. Tout au long de cette journée sur le thème des prénoms, je m’amuse à en placer bon nombre sur le visage de la splendide brune de l'ascenseur. Je l'imagine avec un prénom finissant en A, chaud et ensoleillé comme Angelina ou froid et mystérieux comme Tatiana.
Durant toute la semaine, je suis monté et descendu chaque jour par l’escalier. Laisser l’ascenseur dans la quiétude de mon absence est ma façon de m’excuser auprès de Sylvie. Le vendredi 20 janvier, 12H03, alors que j’ai à peine fait deux pas dans le hall, je sens une main m’attraper le bras. Elle est là, devant moi ! Elle me tends un petit papier. - Salut, bien tes articles. Tiens c’est mon adresse, je fais ma pendaison de crémaillère ce soir. Passe vers vingt heures si t’es libre. A plus, bonne journée. - Je suis… Trop lent. Elle est déjà dehors avec trois collègues du seizième. Je ne remangerai pas japonais ! Je file seul mais léger jusqu’à la cafétéria à l’angle de la rue. Cette bonne humeur ne me quitte pas de l’après midi qui s’avère peu productive, en tout cas pour le journal. Je regarde fixement mon écran d’ordinateur en pensant aux préparatifs de ma sortie galante. Il faut que je m’habille : belle chemise, beau gilet, BCBG. Je dois avoir dans un petit sac des échantillons de parfum et je crois qu’il me reste une bouteille de champagne du nouvel an. A 18H01, je prends l’ascenseur. Ma période d’excuses envers Sylvie est terminée et je suis pressé. Dans le bus, je regarde chaque personne avec un sourire figé idiot. Je m’arrête sur une jeune fille et un homme qui se parlent par gestes. Ils se tiennent debout près de la porte arrière. Je ne les quitte plus des yeux. J’essaie d’imaginer ce qu’ils se disent. Politique, sport, météo, ou peut-être parlent-ils de nous. En tous cas, ils ont l’air de rire. Dans Belleville la fille descend, l’homme la salue, regarde autour de lui et repère la place libre à côté de moi. Comme je continue de sourire en le regardant arriver, il me sourit aussi. Il n'est pas trop grand, ni trop mince et il a une bataille de cheveux blonds sur sa tête sympathique. Il s’assoit, je m’apprête à dire bonsoir puis me ravise en réalisant qu’il est idiot de parler à un sourd. Je ne sais
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pourquoi, je veux communiquer avec lui. Je fouille dans ma sacoche pour en sortir un bloc note et un stylo. Il se tourne vers moi. - Vous avez l’heure s’il vous plaît ? Il parle !!! Je reste sans réaction, abasourdi. Il recommence : - Excusez-moi, je ne voulais pas vous déranger. Je sors de ma stupeur. - Mais pas du tout. Il est dix-huit heures vingt. - Merci. Je cherche une phrase intelligente à dire et c’est la plus stupide qui me vient. - Ça fait longtemps que vous parlez ? - Pardon ? - Désolé, je voulais dire…heu…vous n’êtes pas sourd ? - Non, je suis enseignant en langue des signes. - Et la jeune fille qui était avec vous ? - Susy ? C’est une élève. - Vous devez me trouver indiscret. - Non, c’est naturel de penser qu’une personne qui s’exprime en signant est sourde. - J’avais envie de vous parler, alors ça tombe bien que vous parliez. - En effet c’est plus commode. - On pourrait parler sport et météo. - Si vous voulez. - La politique ce sera pour plus tard, quand on se connaîtra mieux. - Vous prenez souvent ce bus ? - Deux fois par jour, trois cents jours par an, et vous ? - Presque pareil mais je ne dois travailler que deux cents jours dans une année. - Vous vous appelez comment ? - Édouard. - Moi c’est Marc et je suis journaliste. - D’où cette curiosité. - Exact. Je peux vous poser quelques questions ? - Allez-y, ça a l’air de vous tenir à cœur. - Comment en êtes vous venus à apprendre la langue des signes ? - J’ai un cousin italien. Sa voix est calme et sérieuse, je n'arrive pas à déterminer si il fait de l’humour. Je demande : - Je vous embête, n’est-ce pas ? - Non, je plaisante. Je m’ennuyais sur les bancs d’une fac de langue, elle proposait de signer en option. C’est grâce à mes mains que j’ai eu mon diplôme. J’aurais encore plein d’autres choses à demander à Édouard mais le bus arrive à mon arrêt. On se dit à une prochaine et je cours vers ma douche, mon peigne, mes échantillons de parfum, mes fringues BCBG et la bouteille de champagne. Je ressors de chez moi trois quarts d’heure plus tard habillé mais sans bouteille. C’était du crémant, la honte ! Il me faut un fleuriste. 19H47, le métro vient de me laisser Place d’Italie. Je longe le quai jusqu’au plan du quartier. Je recherche la rue tout en vérifiant dans ma poche que j’ai toujours le petit papier de la femme mystère. C’est idiot d’avoir emporté ce papier, comme si j’allais oublier l’adresse alors que j’ai dû la lire six mille quatre cent deux fois depuis qu’elle me l’a donné. 19H54, je suis devant son immeuble. - Merde, il y a un interphone ! Ma précieuse carte au trésor ne donne pas plus d’indice. J’exprime à voix haute mon désarroi et je trépigne au milieu du trottoir.
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- Vous venez pour la pendaison de crémaillère, me dit un grand blond qui tient un bouquet de quarante œillets blancs au bas mot. - Oui. C’est tout ce qui me vient présentement. Le gars fait une tête de plus que moi et il a un sourire de compétition. A coup sûr, il est du seizième étage. Il me tend la main. - Bonsoir, je m’appelle Estienne, je travaille avec les filles. Je suis très surpris par la fin de sa phrase mais la politesse me rattrape et je me présente à mon tour. - Salut, moi c’est Marc et je bosse au journal, au deuxième étage. - Ah oui ? C’est étonnant que nous ne nous soyons jamais croisés. Il tend son doigt vers le bouton accolé aux noms Danceaux et Lizard. Quelques secondes plus tard nous entendons une voix féminine perdue dans le bruit significatif des interphones. - Oui, qui c’est ? - C’est Estienne, c’est Julie ? - Non, c’est Florence, raté. Monte, je t’ouvre. Mes pronostics de prénoms étaient mauvais. Je ne sais toujours pas si la belle est Julie ou Florence mais elle n'est ni une Angelina ni une Tatiana. La clenche électrique s’actionne et Estienne tire la porte, la retient et se tourne vers moi. - Après vous. - Merci. Connard !!… J’ai bien sûr accompagné cette insulte mentale d’un sourire sans dent. Nous prenons l’ascenseur, je le laisse choisir l’étage puisque je ne le connais pas. Je regarde la plaque indiquant le poids maximum autorisé, je me dis qu’entre sa carrure et son bouquet prétentieux, nous ne sommes pas loin de le dépasser. Comme il y avait un fleuriste sur le trajet, j’ai aussi un bouquet de fleurs. Il est comme moi, petit, asymétrique et plein de couleur. Je suis pressé d’arriver, il me faut un verre, un truc fort. Nous sommes devant la porte, il sonne. - Bonsoir ! - Bonsoir !! - Bonsoir… - Bonsoir. Ça y est, fin du mystère, elle s'appelle Julie. La soirée débute par une visite de l’appartement. D’abord le salon art-déco minimaliste d'après les dires de Florence, la coloc de Julie, que nous appellerons la blonde, parce que ça lui va bien. Ensuite la cuisine, avec sa collection de céréales étranges, d’huiles en tous genres et d’épices rares. Nous ne nous sommes pas attardés sur les toilettes mais la blonde a tenu à nous indiquer la porte en disant : « ça peut servir ». Évidemment, la salle de bain déborde de produits de beauté extrémistes, chaque flacon affirmant fortement son opposition au passage du temps. Antioxydant, anticernes, antipoches, antirides et même l'ostentatoire anti-âge. Nous terminons la visite par les deux chambres, l'une est rose, décorée de posters d’acteurs et de peluches et l'autre dans les tons jaunes orangés, avec uniquement un grand lit en chêne et une bibliothèque bien pleine. Parmi les invités de ce soir, nous avons Nathalie, que nous appellerons la rousse pour ne pas la confondre avec la blonde, Estienne alias Ken numéro un ainsi que Ken numéro deux et trois dont je me refuse à retenir les prénoms. Afin d’apprivoiser les lieux, je fais une halte près du buffet, très près des bouteilles d’alcools forts. Après quatre vodkas, je suis plus loquace. Peut être trop même car, Julie m’interrompt au milieu d’une phrase en plaquant ses lèvres sur les miennes. Il faut dire qu’elle avait un verre dans une main et une part de pizza dans l’autre, il ne lui restait plus que cette solution pour me faire taire. Deux phénomènes se sont produits à cet instant. Le premier est lié au plaisir direct que j'ai ressenti lors de ce baiser, mon sang a subitement déserté mon cerveau pour se réfugier dans une autre partie de mon corps. Le deuxième est plus métaphysico-social, le temps s'est arrêté quelques secondes dans la vie des trois Ken puis ils ont redoublé d’intérêt pour Barbie Florence et la poupée rousse.
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Quatre heures plus tard, je suis sur le trottoir et je me tords le cou vers la fenêtre de l’appartement. Je secoue ma main pour dire au revoir et je reçois un baiser soufflé sur une longue et fine main blanche. Je m’éloigne lentement avec un sourire ravi. Je suis encore sous le choc. « Je sors avec Julie » comme on dit, même si je préférerais dire : « je rentre avec Julie ».
Quand vous commencez une nouvelle relation, même si vous avez beaucoup vécu avant, vous entamez toujours une longue série de premières fois. Le premier baiser était passé alors nous en étions à la sortie ciné. Le premier film qui va conditionner toute votre (filmographie ou cinématographie) à venir. Si vous choisissez un film trop masculin vous passez pour un macho, la fille va vous le faire remarquer, vous allez renier votre virilité et adieu les films d'actions ! Si vous choisissez un film trop féminin, vous allez vous ennuyer mais vous lui direz que ça vous a plu et vous serez condamner à voir toutes les comédies sentimentales avec pleins de beaux gosses américains agaçants au possible. Les contes de fées pour adultes. Si vous allez voir un film d'intello, ça vous rapporte un maximum de points, mais vous vivrez ensuite dans un monde parallèle où les américains ne seront plus les dieux du grand écran. Vous découvrirez que les iraniens, les libanais, les kurdes, les slovaques, les ouzbèques, les vietnamiens, les thailandais et les philippins font eux aussi des films. Vous connaîtrez le supplice de lire, confortablement assis dans le noir, des sous-titrages en blanc, qui défilent à toute vitesse, sur un paysage enneigé de Sibérie. Du coup après mûre réflexion, samedi 21 janvier à la séance de 21H00, j'ai proposé à Julie : La Vérité si je ment ! 3ème opus, populaire mais français, une valeur sûre.
Le week-end suivant, premier restaurant en tête à tête. J'ai emmené Julie à la Tour d'Argent. Pour ceux qui ne connaisse pas, c'est une table étoilée, il faut dire qu'elle est en hauteur et qu'elle brille. Je voulais marquer le coup et finalement, c'est mon porte monnaie qui en a pris un. Malgré ce détail qui compromet l'agrandissement de mon écran de télé, je ne regrette pas cette dépense. La vue était magnifique, Julie et moi avons chacun regardé avec émerveillement notre dame. Madame contemple la cathédrale et moi ma dame. 23H46, alors que j'allais lui proposer de me raccompagner, Julie prend ma main dans la sienne et me dit l'importance d'attendre avant de passer aux choses sérieuses, si je vois ce qu'elle veut dire, pour rendre la "chose sérieuse" encore plus forte. Je ravale ma question et improvise une réponse : - Je suis tout à fait d'accord. Je garde une bouteille de vin, chez moi, que je veux partager avec toi mais elle ne sera à maturité qu'au soir de la Saint Valentin.
Mardi 14 février, je vais enfin pouvoir sortir la flèche de Cupidon de mon pantalon. Nous y sommes, la première des premières ! La nuit torride ! Là, il ne s'agit pas de se rater. Dans l'après midi je suis allé à la pharmacie de mon quartier et j'ai comparé les différents préservatifs. Classique ou fantaisie ? Comment une fille interprète le choix du préservatif ? Les innovations se trouvent à l’extérieur, donc de son côté. Pour nous, ça ne fait aucune différence que la capote soit aromatisée à la fraise, enduite d'un gel refroidissant ou recouverte de cils accroisseurs de plaisir. Il est prématuré de prendre la version avec anneau vibrant mais j'espère que Julie va apprécier que mon sexe soit phosphorescent ? J'ai pris aussi une boîte de préservatifs classiques, natures. Non, en fait, j'ai pris deux boîtes natures pour m’entraîner. Je veux réussir à me protéger rapidement et élégamment, à une seule main parce que je trouve ça plus classe. 21H46, après un verre et demi de vin, Julie m'embrasse et se laisse tomber en arrière, sur mon canapé, avec ses bras autour de mon cou. Je me retrouve sur elle et je m'y sens bien. Je laisse mes mains se promener avec légèreté sur son corps. Nous prenons notre temps, mais pas par gène ou par hésitation, juste parce que nous prenons un plaisir réciproque à être l'un contre l'autre. Après un long effeuillage, nous sommes nus.
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Je réalise alors, que cette délicate opération d'enfilage de capote devient simple et évidente, lorsque votre partenaire est Julie. Je bande parce qu'elle est très belle, mais également, je suis excité par la sensation de former un couple avec Julie.
Samedi 17 mars, elle s'installe chez moi. Je lui fais une immense place dans mon placard et dans ma vie.
Mardi 30 mai, c'est l'anniversaire de Julie et mon premier collier, à offrir évidemment.
Du samedi 28 juillet au dimanche 12 août, nous allons vivre nos premières vacances d'été. Nous avons programmé notre voyage ensemble, pourtant nos motivations étaient très différentes. Julie a comparé des listes de monuments, de musées et d'activités à découvrir pour différentes destinations, alors que moi, j'ai visualisé des lieux où j’aimerai lui faire l'amour. Avec mes critères, une plage isolée, une clairière dans un bois et même un champs de maïs en rase campagne fait plus envie que n'importe quelle chambre d’hôtel, fusse t-elle à Lisbonne, Barcelone ou Rome. Nous sommes tombés d'accord sur Rome.
Samedi 15 septembre, 18H42, je rentre et Julie m'attend sur le canapé déguisée en wonder-woman. Je m'approche, impatient de découvrir ses supers pouvoirs. - Surprise ! me dit-elle avec excitation. Julie se lève, m'attrape la main et alors qu'elle m’emmène dans la chambre, je compte les étoiles sur son shorty moulant. Soudain, je crie : - Quelle horreur ! Regarde Julie, Captain América a été tué et dépecé sur notre lit ! - Arrête de raconter n'importe quoi Marc, change toi vite, nous allons danser ! 19H32, débute ma première soirée déguisée chez un collègue de Julie qui fête son anniversaire. C'est également la première fois que quelqu'un nous invite en couple et la première fois que je rentre dans un appartement du seizième arrondissement. 21H13, mon premier madison. 22H13, ma première cuite devant Julie.
Dimanche 23 septembre, ma première rencontre avec mes, ou des beaux-parents, dans mon cas les deux sont vrais.
Dimanche 4 novembre, c'est mon anniversaire et mon premier bracelet.
Julie et moi vivons chaque jour comme si la fin du monde était proche. D’ailleurs, d'après une vieille prédiction inca, elle est proche. Le soir du 21 décembre 2012, après avoir fait deux fois l'amour, il est 23H59, je serre Julie très fort contre moi et ferme les yeux. Samedi 22 décembre 0H01, le monde tourne encore et en plus nous sommes en vacances, deux bonnes raisons de lui sourire et de la couvrir de baisers.
Lundi 24 décembre, 18H47, nous allons passer notre premier Noël ensemble. Ce doit être mon deux-millième baiser en trois jours, je regarde Julie. - Tu m’aimeras toujours, tu crois ? - Tu es sûr de vouloir te lancer dans cette discussion maintenant ? - Tu n’as pas une réponse simple et évidente à me donner ?! - Écoute Marc, nous sommes devant la porte d’entrée de la maison de mes parents. Nous allons entrer, fêter Noël en famille et nous en reparlerons plus tard. - Quand ? - Nous sommes ensemble depuis presque un an, cette question ne presse pas, si ? - Tu as raison, c’est Noël. Profitons de cette grande fête du mensonge et de l’hypocrisie.
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Julie sonne. Je crois que je l’ai agacé avec ma question existentielle de dernière minute. - Bonsoir ma fille, bonsoir Marc. Entrez, venez vous mettre au chaud. - On a apporté du vin blanc pour le dessert. Je me suis bien tenu tout le repas. J’ai ri à deux blagues stupides de mon beau-père et j’ai même réussi à faire croire qu’un livre de deux cents pages sur la plongée sous-marine était le cadeau idéal. Malgré ma belle prestation, Julie me faisait encore la gueule en rentrant chez nous.
Lundi 31 décembre, au fond d’une boîte de nuit, à fêter ce « Sylvestre » que je ne connais même pas, je réfléchis à la pertinence de montrer ses sentiments. Ces sentiments qui naissent dans notre pantalon puis qui poétiquement s'installent dans notre poitrine, s’y développent, grandissent et qui petit à petit nous montent à la tête en provoquant maux de tronche et prises de gueule… Parfois il vaudrait mieux être un peu plus con, moins intellectualiser nos vies. Il est préférable également de laisser une bonne part de nos émotions s'exprimer en dessous de la ceinture. Il faut vivre, tout bonnement ! Ce pourrait être ma résolution pour 2013. 3H44, nous rentrons de ce nouvel an bien arrosé et je sens pointer une céphalée sentimentale aiguë. Je devrais soigner mon imminente gueule de bois au lieu de l’ouvrir mais j’ai envie de parler. - J’aime tout chez toi tu sais ? - Je sais Marc. - J’aime le goût de tes lèvres. - Je me lave les dents, c’est pour ça. - Je ne plaisante pas Julie. J’aime aussi la douceur de ta peau. - Heureusement, ma crème de soin coûte une fortune ! - Et l’odeur de tes cheveux. - Mon super shampoing ! - Tu refuses mes compliments ? J’aime la musique que tu écoutes ! C’est important de partager des passions communes, tu ne crois pas ? - Tu aimes les mêmes films que moi. - Oui, c’est vrai ! - Tu es bon public, voilà tout. 3H47, elle a la tête au dessus des toilettes et elle vomit toutes ses tripes. Ces onze mois de mièvrerie l’ont intoxiquée. 3H49, je l’attends dans le lit. Elle se lave les dents pour la deuxième fois et me rejoint enfin à 3H58. Je m'inquiète : - Ça va, tu te sens mieux ? - Oui, un truc mal digéré. Bonne nuit. Il doit y avoir un sous-entendu dans mon rapprochement corporel car elle me coupe net dans mon élan. - Non pas ce soir, je n’ai ni la tête ni le reste à ça. - Je voulais juste te prendre dans mes bras… - … - Bonne nuit mon cœur. - Bonne nuit.
Trois semaines se sont écoulées au cours desquelles, les rires, les mots doux et les caresses se sont raréfiées, puis au matin du dimanche 20 janvier, il était 9H43, j’en étais à ma deuxième tartine au beurre et à la confiture de mûre sauvage lorsqu’elle m’a dit : - Je vais partir vivre à Londres. J’ai compris dans sa façon de prononcer ce « Je » que d’aucune manière je ne serais du voyage. - Tu as trouvé du travail là bas ? - Oui, l'agence ouvre une antenne en Angleterre et mon patron souhaite que j’en prenne la direction.
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- Belle promotion ! Et nous ? - La distance va être ingérable. Je viens d'être remercié comme il se dit poliment. Elle me jette comme une merde ! Voilà la vérité crue ! Je veux savoir le motif de mon licenciement de notre couple. Est-ce pour raison économique ? - La distance, le travail, ce sont de faux arguments Julie. Paris et Londres ne sont plus si loin avec le tunnel, seulement deux heures quinze minutes de trajet. Il y a même plus de cinquante mille Parisiens qui vont travailler chaque jour en Angleterre. - Monsieur chiffre a parlé. Mais le problème n'est pas là, Marc. Je devine dans son regard pathétique que la raison de cette rupture est plutôt une incompatibilité d'humeur. Elle poursuit. - Tu te rappelles la question que tu m’as posé au réveillon de Noël ? - Oui, je voulais savoir si tu m'aimerais toujours. - Eh bien la réponse est non. On a passé de bons moments. Il ne faut rien regretter. Je penche maintenant pour la faute grave. - Qu’est ce que j’ai fait de mal ? - Rien Marc. - Alors qu’est-ce que je n’ai pas su faire ? - Ce ne sont pas tes actes qui sont en cause. Les sentiments ne grandissent pas sous une pluie d’attention. L’amour ne se crée pas, il est ou il n’est pas. - Ta décision est prise, tu me quittes ? - Oui. Je pars demain. - Demain ! - Oui, je supervise les travaux et je dois commencer le recrutement. Je passerai récupérer toutes mes affaires plus tard. - Je comprends mieux pourquoi ta dernière campagne pour Kleenex a été un succès, tu es extrêmement douée dans le jetable. Mon rêve d’amour éternel me tourne le dos. J’ai obtenu une réponse même si elle ne me satisfait pas. Il y a une grande différence entre savoir et comprendre. Je sais qu'elle me quitte mais je ne le comprends pas. Rapidement je suis envahi par une autre interrogation angoissante : qui sera le suivant ? C’est une véritable torture que d’imaginer un autre homme caresser le corps de ma belle. J’ai passé la journée à me demander ce qu’il fallait que je fasse mais je n'ai finalement rien fait d’autre que de me saouler de thé, m’empiffrer de gâteaux et remplir la poubelle de mouchoirs usagés. Elle est effectivement partie le lendemain matin. Elle a refermé la porte à 6H32.
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