Une histoire des garçons et des filles

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Une histoire des garçons et des filles Collection Chroniques En couverture Des garçons placés au Centre d’observation public de l’Éducation surveillée de SavignysurOrge dans les années 1950 © Ministère de la Justice – ENPJJ. Couverture et composition HenriFrançois Serres Cousiné © Vendémiaire 2015 Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, du texte contenu dans le présent ouvrage, et qui est la propriété de l’Éditeur, est strictement interdite. DiffusionDistribution Harmonia Mundi ISBN 9782363581747 Éditions Vendémiaire 155, rue de Belleville 75019 Paris www.editionsvendemiaire.com Une histoire des garçons et des filles Amour, genre, sexualité dans la France d’après-guerre RÉGISREVENIN « Hommes de l’avenir, souvenezvous de moi » Pour Éric Introduction La sexualité, aujourd’hui considérée comme un élément essentiel de la construction identitaire des individus, mais aussi comme constitutive du lien social qui les unit, est au cœur des débats contemporains : consentement, dignité, domination, égalité, 1 liberté, moralité, violence … Autant de problématiques «à la mode» qui ne sont pourtant pas nouvelles.
Publié le : mardi 4 août 2015
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Une histoire des garçons et des filles
Collection Chroniques
En couverture Des garçons placés au Centre d’observation public de l’Éducation surveillée de SavignysurOrge dans les années 1950 © Ministère de la Justice – ENPJJ.
Couverture et composition HenriFrançois Serres Cousiné
© Vendémiaire 2015 Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, du texte contenu dans le présent ouvrage, et qui est la propriété de l’Éditeur, est strictement interdite.
DiffusionDistribution Harmonia Mundi
ISBN 9782363581747 Éditions Vendémiaire 155, rue de Belleville 75019 Paris www.editionsvendemiaire.com
Une histoire des garçons et des filles Amour, genre, sexualité dans la France d’après-guerre
RÉGISREVENIN
« Hommes de l’avenir, souvenezvous de moi »
Pour Éric
Introduction
La sexualité, aujourd’hui considérée comme un élément essentiel de la construction identitaire des individus, mais aussi comme constitutive du lien social qui les unit, est au cœur des débats contemporains : consentement, dignité, domination, égalité, 1 liberté, moralité, violence … Autant de problématiques «à la mode» qui ne sont pourtant pas nouvelles. Néanmoins, choisir d’étudier la sexualité des jeunes dans la France des Trente Glorieuses, de celles et ceux que les sciences du psychisme dénomment « ado lescents », les juristes « mineurs », et certains sociologues « déca 2 génaires» ne va pas de soi et suscite toujours des interrogations . Pourquoi les historiens se pencheraientils sur un sujet qui pour rait passer pour mièvre?
L’historien, le jeune et la sexualité La sexualité n’a pas toujours été considérée comme un problème social, et sa prise en compte en tant que tel a coïncidé avec l’intérêt grandissant qu’ont manifesté les sociétés occidentales pour l’en e 3 fance au cours du XIX siècle . Depuis lors en effet, les pratiques
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sexuelles sont devenues productrices d’identités, de normes, de contrenormes, à l’heure où s’en sont saisies, comme de la jeu nesse, les sciences médicales, cliniques et cognitives. e Le second XX siècle est particulièrement celui de l’invention de l’adolescence. Âge de la vie, étape dans le cycle biologique, la jeunesse, qui courrait des prémices de la puberté à la fin de la croissance, est en réalité surtout façonnée et bornée par le social, par l’allongement de la scolarisation, par une entrée plus tardive dans l’emploi et une confrontation moins précoce qu’auparavant aux affres du monde adulte. Néanmoins, le moment adolescent ne recouvre pas la même durée, les mêmes frontières, les mêmes réa lités pour toutes et tous, car être jeune n’est pas un état. Périodes de construction identitaire émaillées d’épreuves, l’enfance, l’ado lescence, la jeunesse représentent des enjeux importants, parce qu’elles constituent les premiers maillons de la chaîne de trans mission des croyances, des imaginaires, des valeurs. Par commodité, et pour sortir de cette dimension faussement universalisantedesjeunes, les termes «adolescents», «jeunes» ou «mineurs» seront ici utilisés indifféremment, et plus encore ceux de « filles » et de « garçons ». Il en ira de même pour les termes «homosexuel» et «gay» dans la mesure où, si ni l’un ni l’autre ne sont anodins, il n’existe pas de mot parfait pour désigner ces gar çons qui désirent leurs pairs et qui se sentent, parfois, appartenir 4 à un groupe spécifique . Dans la France des Trente Glorieuses, les jeunes gays se définissent surtout comme « pédé » ou « pédé raste », deux termes aujourd’hui considérés comme surannés ou injurieux, et qui par ailleurs portent en eux la possible confu sion entre homosexualité et pédophilie. Quant aux hétérosexuels, jamais ils ne se définissent (ainsi). S’intéresser à la sexualité juvénile offre l’occasion de réfléchir aux catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité, d’interroger
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leur porosité. Car si tout notre imaginaire, notre façon d’être et d’appréhender le monde social, nos comportements, nos gestes sont façonnés par l’hétérosexualité, celleci ne va pourtant pas de 5 6 soi . Non plus que la masculinité, elle aussi peu interrogée . Aussi aije choisi dans cet ouvrage de m’intéresser tout particulièrement 7 aux garçons et à leur sexualité, encore trop rarement étudiée . Pour autant, les filles n’en sont pas absentes, car l’approche choi sie est celle du genre. Pour comprendre la jeunesse et la sexualité, celuici est en effet un outil d’analyse essentiel : le genre désigne la construction et l’organisation sociales de la différence des sexes, laquelle ne reflète pas la réalité biologique, mais construit le sens de celleci; en somme, le genre est une «catégorie utile d’analyse 8 historique » de la fabrique des pratiques et des identités . Parce que la rencontre amoureuse et sexuelle de l’autre est un moment fort, inédit, plus encore chez les jeunes, largement façonnée par la société, parce qu’elle est au cœur des dispositifs d’apprentis sage, d’éducation, de socialisation, cet ouvrage entend en retracer le chemin, en comprendre les enjeux, à la lumière des facteurs qui la favorisent ou l’empêchent: l’âge et le genre, bien sûr, mais aussi la classe sociale, et dès lors que cela a été possible, l’origine cultu relle ou l’appartenance «raciale» –autant de rapports de pouvoir qui doivent être entendus comme des constructions historiques, et non comme des faits de nature. Néanmoins, il ne saurait être question de prétendre à l’ex haustivité, tant le sujet est vaste, et tant l’approche choisie et les sources utilisées auraient pu être différentes. Au vrai, il s’est sur tout agi d’engager une réflexion d’historien sur un sujet neuf, bien qu’apparemment rebattu, à partir de deux fonds d’archives judi ciaires inédits : les dossiers de procédure correctionnelle et cri minelle des affaires instruites entre 1943 et 1971, conservés aux Archives départementales de Paris, et les dossiers individuels des
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jeunes garçons placés au Centre d’observation public de l’Éduca tion surveillée (COPES) de SavignysurOrge, entre son ouverture en 1945 et sa fermeture en 1972.
Un observatoire de l’adolescence masculine Les Centres d’observation dépendaient de l’Éducation surveil lée, l’ancêtre de l’actuelle Protection judiciaire de la jeunesse, qui devient en 1945 une direction autonome du ministère de la Justice. Établissement public d’envergure régionale implanté dans une immense ferme située sur la commune de SavignysurOrge, dans l’Essonne, le COPES de Paris ouvre ses portes en juillet 1945. Il fonctionne sous la forme d’un internat non mixte de 200 places environ. Les garçons placés y restent en moyenne trois mois, durant lesquels ils sont observés, évalués par des éducateurs: ils participent à des tâches collectives (jardinage, ménage…), à l’ani mation de veillées culturelles, à des travaux scolaires ou encore à des jeux de plein air, rencontrent le psychologue et le psychiatre. L’assistante sociale, extérieure à l’établissement, est un autre personnage important de ce dispositif socioéducatif : l’enquête qu’elle rédige, restituant les faits concrets qui ont entraîné le pla cement des mineurs, ainsi que le contexte social et familial dans lequel ces derniers ont grandi, devient essentielle. La méthode de l’observation consiste ainsi en l’examen de la personnalité des jeunes, par une équipe pluridisciplinaire de tra vailleurs sociaux et de spécialistes du psychisme: il s’agit de cer ner le fonctionnement de ces «garçons de justice», qu’il s’agisse de jeunes délinquants ou d’adolescents «en danger», de déterminer le sens de leurs expériences passées et les éventuelles carences dont leur éducation a pu souffrir, de saisir les conflits qui les opposent aux autres en instaurant un climat de confiance et d’intimité
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propre à favoriser les confidences et le récit de soi. En ce sens, le COPES de Savigny est bien un internat d’observation et non un lieu de rééducation : les règles habituelles de la rééducation, comme le silence imposé aux jeunes, souvent dans un souci de rédemption, mais aussi pour faire taire en eux les causes de leur déviance, sont ici renversées. L’expression individuelle par la pa role (entretien d’arrivée), l’écrit (exercices rédactionnels divers), le corps (activités physiques) et l’esprit (organisation de veillées) est un élément clef du dispositif; sous l’impulsion des sciences du psychisme, l’interdiction de la parole se mue en une injonction à parler de soi. Les «bagnes d’enfants» de l’avantguerre ne devant plus être qu’un lointain souvenir, les juges ont désormais recours à un examen scientifique des mineurs : l’étude rigoureuse de la personnalité de ces jeunes – ces êtres en devenir – prend le pas 9 sur la seule analyse des faits qui leur sont reprochés . Précisément dans le but de mettre en œuvre, à l’issue de la phase d’observa tion, le traitement éducatif le plus approprié à chacun, les Centres d’observation ont pour mission de fournir aux juges des enfants des éléments concrets facilitant leur prise de décision. À la Libération, la jeunesse, avenir de la nation, devient la vitrine, l’objectif et le sens de la reconstruction culturelle de la 10 France . Les tribunaux pour enfants se multiplient sur le terri toire national, et la fonction de juge pour enfants est officiellement créée. C’est une justice pénale, désormais régie par l’ordonnance du 2 février 1945 : lorsqu’un mineur est soupçonné d’avoir com mis une infraction à la loi pénale (un délit ou, plus rarement, un crime), le magistrat a pour mission d’instruire le dossier et de rendre un jugement, avec pour principe la primauté de l’éducatif sur le répressif. En fonction de l’âge de l’inculpé notamment, le magistrat peut décider de le placer en institution spécialisée, de lui imposer une mesure de liberté surveillée, ou les deux, ou bien
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encore de l’incarcérer – ce qui devient rare à partir de 1945. Les mineurs peuvent aussi, selon la formule, être «remis purement et simplement» à leur famille. Moins connue, la justice des mineurs est aussi une justice civile. Suite à une demande en correction pa ternelle (disposition prévue par le Code civil de 1804, consistant à ce que le père de famille puisse solliciter l’intervention d’un juge pour enfants et la suppléance de la justice des mineurs en raison des «graves motifs de mécontentement » que lui donneraient son fils ou sa fille), ou dans le cadre de la protection en vagabondage (essentiellement utilisée à l’endroit de jeunes en errance), le juge des enfants peut donc également prendre en charge les mineurs «déviants» ou «inadaptés», c’estàdire présentant des comporte ments socialement inacceptables mais qui ne constituent pas pour autant des faits de délinquance, par exemple les fugues, la mésen tente avec les parents, l’instabilité professionnelle, l’oisiveté, les mauvaises fréquentations, les phénomènes de bande… À l’aube des années 1960, l’ordonnance du 23 décembre 1958, qui modifie les articles 375 à 382 du Code civil en matière de pro tection judiciaire de l’enfance, supprime la législation sur le vaga bondage et la correction paternelle, et instaure en lieu et place la notion d’assistance éducative. Dorénavant, le juge des enfants est compétent pour prononcer toute mesure de protection et d’éduca tion à l’égard des mineurs de moins de vingt et un ans dont « la santé, la sécurité, la moralité ou l’éducation [seraient] compro mises». Dans un cadre civil donc, les jeunes «en danger» peuvent désormais être pris en charge par la justice des mineurs sans même que les parents n’en formulent le souhait, et indépendam ment de toute infraction pénale. Le champ d’action de l’Éducation 11 surveillée s’en trouve considérablement élargi . On retrouve ainsi au COPES de Paris des mineurs «en danger» (pris en charge au civil) et des jeunes délinquants (relevant du
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pénal). Dans les faits, la frontière entre ces deux catégories est souvent ténue, comme l’exprime en 1954 Jean Cotxet de Andreis, le président du tribunal pour enfants de la Seine:
« Les jeunes délinquants ne sont pas les seuls adolescents qui relèvent de la juridiction du Juge des enfants, [qui] s’étend à d’autres jeunes – vagabonds et mineurs, objets de plainte en correction paternelle – dont l’étiologie de l’ina 12 daptation sociale est bien voisine . »
Sur la période 19451958, 48,8 % des garçons sont placés à Savignysurlabasedelordonnancede1945.Cesontdoncdesdélinquants, pour l’essentiel des auteurs de vol simple – un cin quième est accusé d’avoir commis un attentat aux mœurs, dont un certain nombre sont en fait de jeunes homosexuels. Du côté civil, 43,5% relèvent de mesures de protection en vagabondage, et 7,6 % sont placés à Savigny suite à une demande de correc tion paternelle. Sur la période 19591972, l’ordonnance de 1945 concerne 67,6% des garçons placés à Savigny – dont l’essentiel ont commis un vol simple. L’assistance éducative concerne au total 32,4 % des garçons du Centre. Clairement, le COPES de Savigny n’est donc pas seulement un centre pour jeunes délinquants. Comment se passe l’arrivée des garçons placés à Savigny ? Après un passage d’un à deux jours au Dépôt de la préfecture de police de Paris, situé dans le palais de justice, sur l’île de la Cité, les jeunes, d’abord mis à l’isolement, sont présentés à un juge pour enfants, qui édicte une ordonnance de placement. Ils sont ensuite conduits au COPES. Au cours de la première semaine dite «de décantation», les garçons sont de nouveau isolés, et sont alors invités à décliner leur identité, à raconter aux éducateurs leur parcours personnel sous diverses formes écrites (exercices, récits) et orales (entretiens), avant d’être installés, en fonction de
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leur «profil », dans l’un des pavillons qui composent le Centre et fonctionnent sous la forme de petites unités autonomes : au pa villon Alsace sont placés les homosexuels – à leur sujet, l’institu tion a une position ambiguë, comme nous aurons l’occasion de le voir, notamment parce que le principal psychiatre qui officie à Savigny est le psychanalyste Pierre Mâle dont les écrits laissent parfois apparaître une relative tolérance sur le sujet ; à Bourgogne les garçons disposant d’un bon niveau intellectuel ; à Bretagne les « caïds » et les « fortes têtes » ; à Gascogne les « débiles » – des garçons intellectuellement plus faibles que les autres, sans qu’il s’agisse d’enfants handicapés ; à Provence les garçons calmes ou ayant besoin de repos ; à Touraine les plus jeunes et les plus immatures. Sociologiquement, les garçons placés à Savigny sont de jeunes Français – de jeunes Blancs pour l’essentiel. Bien que l’absence en France de statistiques en la matière ne permette pas de l’affir mer, il apparaît néanmoins que les jeunes Algériens, ou les gar çons d’origine algérienne, selon qu’ils aient ou non la nationalité française, sont largement surreprésentés au COPES, tout comme le sont les garçons des classes populaires – fils d’employés, d’ou vriers ou de personnels de maison. On trouve également quelques garçons issus des classes moyennes, et plus rarement des enfants 13 de cadres ou de professions libérales . La plupart de ces jeunes vivent à Paris ou en proche banlieue, et ont entre treize et dix neuf ans – en moyenne ils ont seize ans lors de leur arrivée à Savigny. Cette part hétérogène de la population masculine juvénile des Trente Glorieuses n’est encore que rarement convoquée par les études historiques sur la jeunesse ou sur la sexualité. À l’inverse des « historiens travaillant sur les populations silencieuses (les femmes, les ouvriers, les migrants…), [qui] ont puisé dans les
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sources judiciaires pour retrouver des bribes de vies, des frag ments de voix », les historiens de l’éducation, de l’enfance, de la jeunesse ont souvent rechigné à utiliser de telles sources, en rai son de la frontière très nette qui séparerait une « jeunesse qui va 14 bien» d’une «jeunesse qui va mal ». Comme si avoir eu affaire à la Justice des mineurs ou à l’Aide sociale à l’enfance faisait de ces adolescents des individus définitivement à part, non seulement en aval, mais aussi en amont de leur prise en charge, ce qui les au rait empêché de penser, d’agir, de parler comme les autres jeunes de leur âge et de leur génération. Certes, ces sources sont le pro duit d’une institution de contrôle social qui fonctionne selon des rapports de pouvoir par définition inégalitaires entre experts et jeunes, mais la marginalité et la déviance nous renseignent aussi sur ce qu’est la norme à un moment donné; à travers les archives judiciaires surgissent surtout des destins singuliers. Par ailleurs, cette parole juvénile n’est pas reconstituée a pos teriori – à l’inverse des sources orales ou des récits autobiogra phiques, qui informent souvent les historiens sur les pratiques des classes dominantes. Chose rare, à travers les archives de Savigny, on peut entendre la voix, lire les mots, appréhender les gestes, les rires ou les chagrins, minutieusement décrits, s’imprégner de l’univers de ces jeunes prolétaires de façon tout à fait inédite, par le biais de l’entretien d’arrivée, de l’enquête sociale, des notes quotidiennes rédigées par les éducateurs, des cahiers d’expression écrite où les garçons répondent à des questions ouvertes, sans proposition de réponse, le plus souvent seuls – ce qui évite l’ému lation d’une salle commune qui aurait pu influer sur leur sponta néité: «Parleznous des filles», «Comment voudriezvous que soit la femme que vous voudriez avoir plus tard ? », « Aimeriezvous être une fille?», «Pour quelles raisons estil permis de se battre?», «Ditesnous les choses qui vous rendent jaloux», «Ditesnous les
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choses qui vous rendent joyeux », « Que recommenceriezvous dans votre vie si vous le pouviez?», «Si vous pouviez choisir vous même votre meilleur ami, comment voudriezvous qu’il soit ? », « Décrivez votre meilleur camarade », etc. Comme le relève l’his torien de l’éducation Mathias Gardet, « l’engrenage judiciaire et l’expertise auxquels ces jeunes sont soumis à un moment donné de leur existence constituent une opportunité pour l’historien en créant l’archive et rendant bavards des gens qui normalement 15 laissent peu de trace ».
« Votre révolution, moi je n’y crois pas » Travailler sur cette période, en particulier sur la sexualité, c’est aussi se retrouver confronté à toute une mythologie liée aux évé nements de 1968, notamment la « révolution sexuelle ». En cari caturant à peine, avant «mai », tout n’aurait été que puritanisme, refoulement, répression. L’ensemble des jeunes aurait été bridé, les homosexuels auraient vécu dans le secret et la honte ; et les femmes n’étaient pas «libérées»… De «68», on retient essentielle ment ces slogans devenus fameux: «Faites l’amour, pas la guerre», «Sous les pavés, la plage», «Jouissez sans entraves», «Jouissez ici et maintenant», «Inventez de nouvelles perversions sexuelles» ou encore «Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution; plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour». À par tir de « mai », comme par enchantement, tout aurait changé vers un progrès immédiat et durable. Beaucoup ont ainsi adopté une vision linéaire de ce qu’ils considèrent comme une « libération sexuelle». Mais ne sontce pas là pour l’essentiel des productions discursives, des inventions a posteriori de ceux qui ont alors – et depuis – monopolisé la parole? Michel Foucault, le premier, a remis en cause cette vision
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messianique de la «révolution sexuelle»: sous l’effet de la psycho logisation de la sexualité, le contrôle des mœurs se fait en réalité désormais plus intérieur, plus subtil, plus proche de l’autocen 16 sure . Sans doute les contemporains, y compris les adolescents, n’ontils rien vu, rien senti de tout cela. S’il est indéniable que les « années 68 » – des années 1960 à l’aube des années 1980 – sont celles de l’accès à la contraception moderne, de la dépénalisation de l’avortement, de l’introduction officielle de l’éducation sexuelle dans les programmes scolaires, de la réforme du divorce, du déve loppement de l’union libre et de la parenté en dehors du mariage, ainsi que des luttes féministes, lesbiennes et gays, la « moderni sation» de la sexualité, c’estàdire la revendication du bienfondé des désirs sexuels et de la variété de leur mode de satisfaction, est 17 en germe depuis bien plus longtemps . Parler de «desserrement» serait sans doute plus adéquat, car il aura fallu du temps pour que s’impose, dans les imaginaires sociaux, l’amour comme « thème 18 obsessionnel de la culture de masse », pour que sexualité et pro création se dissocient, ainsi que l’entrée en sexualité et l’entrée en conjugalité, pour qu’enfin la recherche du plaisir devienne le but principal de l’acte sexuel. 68 ne saurait incarner à lui seul toutes e les évolutions sexuelles d’un long XX siècle. D’ailleurs, ce proces sus estil véritablement terminé ? Ne fautil pas plutôt y voir une énième recomposition des normes qui s’imposent aux unes et aux 19 autres ? Car, sur fond de déclin des valeurs religieuses et de montée des prescriptions médicales et psychologiques, les trajectoires sexuelles s’individualisent, participent de la subjectivité, mais restent dépendantes de scenarii qui bornent le champ des pos sibles et au sein desquels les normes de genre occupent encore et 20 toujours une place prépondérante . Elles restent largement pen sées comme inscrites dans des « natures» ou des «psychologies»
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différentes. Être une fille dans la France des Trente Glorieuses, c’est par exemple n’être toujours pas libre de sortir, de s’habiller comme on le désire; sexuellement, vivre pleinement sa jeunesse, être véritablement libre de son corps, de ses gestes, de ses paroles reste un privilège masculin. Borné par le mariage en aval, et par l’amour en amont, le temps de la liberté féminine adolescente de meure plus court : si l’interdit de la sexualité des filles semble se lever, si les jeunes filles depuis les années 1960 sont de plus en plus nombreuses à dire qu’elles ont des rapports sexuels avant le mariage, la sexualité féminine reste liée à l’investissement émo tionnel, à l’engagement conjugal, alors que celle des garçons s’ins crit dans le souci de la performance sexuelle, de la réalisation du désir, de son urgence. Et lorsque le mariage commence à perdre de son sens au cours des années 1970, la sexualité des femmes, et en particulier leur initiation, s’accomplit encore dans un cadre re lationnel qui reste façonné par les modèles de la conjugalité et de l’amour. Du côté des garçons et de leur éducation, il y a désormais une tension entre deux désirs difficilement compatibles, entre le besoin d’un amour exclusif au sein du couple et la recherche de la nouveauté sexuelle; en somme, entre une aspiration à la «rela tion pure», pas forcément chaste mais qui associe deux individus désireux de construire quelque chose ensemble, et l’envie d’une «relation plastique» qui autorise la recherche du plaisir dans l’acte 21 sexuel ainsi que le bonheur de nouvelles rencontres . Face à ce qu’ils perçoivent comme une plus grande liberté des jeunes filles, notamment au cours des années 1960, certains garçons se plaignent, mais beaucoup comprennent vite qu’ils peuvent finalement en tirer profit. Certains militants masculins de la « révolution sexuelle » reprochent aux militantes de ne pas être aussi « libérées » qu’elles devraient l’être, les classant parmi les «refoulées», les «coincées», les «imbaisables». L’argument de
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la «révolution sexuelle» devient un lieu commun de la drague: ce n’est plus au nom de l’amour que les jeunes filles devraient céder, c’est désormais au nom de la «libération sexuelle» qu’elles doivent s’offrir. Car la « libération sexuelle » a un genre. Et les militantes féministes de crier haut et fort à l’adresse des hommes dans les années 1970: « Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre. » Tout comme certains jeunes gays affirment en ces années: «Votre ré volution [sexuelle], moi je n’y crois pas.» Car, presque cinquante ans après la « révolution sexuelle », l’éducation et la socialisation des filles et celles des garçons de meurent distinctes, et l’homosexualité une manière toujours mar ginale – bien que légale depuis 1982 – de vivre ses désirs; c’est en cela précisément que ni «révolution» ni «libération» sexuelles ne semblent avoir eu lieu…
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