Marnae

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Un adolescent disparaît. Accident ? Enlèvement ? Fugue ?
Les jours passent, l'affaire devient de plus en plus obscure. Les choses ne se déroulent pas comme elles le devraient car ceux qui devraient faire avancer l'enquête, meurent avant de révéler ce qu’ils savent…
Publié le : mercredi 9 mars 2016
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ROMAIN SIGNET
Marnae (extrait de publication : Parties I et II)
ROMAN POLICIER
PREMIÈRE PARTIE
1
Dimanche 4 août 1985
 — Viens vite, je crois que j’ai fait une connerie.  — Comment ?  — Viens vite, je te dis, il faut que tu m’aides.  — Mais, que s’est-il passé ? Calme-toi !  — Je ne sais pas, elle bouge plus. C’est un accident. J'ai pas pu me contrôler, elle m’énervait à me regarder comme si j’étais le dernier des cons avec son petit sourire en coin. Je lui ai sauté à la gorge et j’ai serré, j’ai serré... Je ne savais plus ce que je faisais...  — Vous êtes où ?  — Dans la maison de son oncle. On était à peine arrivés qu'elle a commencé à m’énerver... elle voulait pas répondre à mes questions, j’ai tenu le plus longtemps possible...  — Ok, Ok. Calme-toi ! La petite maison où vous alliez au début ?  — Viens vite, il faut que tu m’aides...  — Je ne comprends rien à ce que tu racontes...  — Il faut que tu m’aides... Il faut que tu m’aides...  — Ok, j'arrive !  Il s’écroula sur la chaise la plus proche qui craqua légèrement. Puis, recroquevillé, les bras appuyés sur les cuisses, la tête baissée, il s’abîma en lui-même. Ses membres tremblaient et ses lèvres tressautaient de manière incontrôlable. Tout explosait dans son esprit. Il avait si chaud que la sueur perlait en fines gouttes sur son front. Son dos était humide également. Les images de leur
dispute revinrent à travers des flashs. Un filet d’air s’infiltra sous sa chemise, descendit de sa nuque jusqu’au bas de ses reins et lui glaça le dos. Était-ce la réalité ou un mauvais rêve ? Il se demanda si sentir la mort envahir un corps encore entre vos mains ressemblait à cette terrible sensation qui ne cessait de le faire trembler. Était-ce vraiment cela ? Non, ce n’était pas possible. Elle n’était pas morte, il ne le fallait pas ! Il ne voulait pas se retrouver derrière les barreaux à cause d’elle. Elle s’était simplement évanouie. Un bruit ? Il releva la tête. Pendant un moment, il l’avait oublié mais en fait, il n’était pas seul dans la maison. Il se remémora les cinq minutes précédentes. Et s’il avait parlé trop fort ? Sa voix avait peut-être résonné en s’amplifiant entre les murs silencieux ? Ne l’avait pas réveillé ? Durant quelques instants, il ne bougea plus et il retint sa respiration. Son attention tendue vers l’étage supérieur, il attendit guettant un grincement. Non, ça allait, aucun bruit. Le gamin dormait encore.  Il se retourna et il la regarda, allongée, inerte. Même en imaginant les conséquences, c’était étrange, il n’arrivait pas à regretter. Il avait accumulé tant de douleur, depuis tant d’années... Des images défilèrent et il ressentit une étrange sensation l’envahir. Il y avait deux serpents au fond de ses entrailles. Tantôt ils s’enlaçaient et se partageaient toute la tendresse du monde, tantôt ils se combattaient et cherchaient à se détruire. Il l’observa encore de longues minutes. Aucun mouvement. C’était donc sa seule stratégie ? Faire la morte. C’était bien la première fois qu’elle s’écrasait ! Il scruta ce corps de la tête aux pieds. Elle ne bougeait vraiment pas, mais il n’avait aucune intention de s’approcher, ne serait-ce que pour détecter des battements de cœur. Avait-elle seulement un coeur ? Avait-elle été capable de l’aimer un seul instant ? Un rictus de dégoût se dessina sur ses lèvres. Elle avait fini par payer, ça faisait tellement longtemps qu’il avait mal. Si ce qu’elle disait juste avant n’était pas faux, alors elle s’était bien foutue de lui pendant toutes ces années ! Elle l’avait bel et bien trahi... Comment appeler ça autrement ? Ça n’était plus vivable. Il fallait que tout s’arrête. Après tout, oui, elle n’avait eu que ce qu’elle méritait et il n’avait pas à être jugé pour ça. Il y avait certainement gagné ; sa vie redeviendrait normale, à condition de ne pas se faire chopper pour finir à l’ombre au moins une bonne vingtaine d’années  Pourquoi était-ce si long ? Il ne faudrait pas que quelqu'un vienne et découvre la situation avant qu'ils aient trouvé une solution. Il ne voulait pas aller en prison. Un bourdonnement se fit entendre au loin. Se redressant prudemment, aux aguets comme un animal traqué, il s’approcha de la fenêtre. Il reconnut bientôt le bruit d'un moteur. Puis, il vit la lumière des phares serpenter avec les courbes du chemin. Il reconnut cette bagnole, c’était enfin son ami. Pourquoi n'était-il pas plus discret ? Il sortit à la hâte pour lui faire signe.  Cette conduite rapide dans un endroit tellement silencieux a finalement réveillé le gamin. Une porte claquée, des pas précipités, des voix basses, des murmures. Quelqu’un était arrivé. Que se passait-il ? Maintenant assis dans son lit, il guettait les bruits pour les interpréter, mais il ne comprenait pas ce qui pouvait se passer en bas. Est-ce qu’ils s’étaient encore disputés ? Il avait bien senti que l’ambiance était tendue aujourd’hui, mais sa mère lui avait dit que tout allait bien. Ce bolide arrivé si tard était peut-être celui d'un médecin des urgences. Est-ce que l’un d’eux était malade ? N’était-ce pas plutôt un taxi ? Ils se séparaient et c’était lui qui partait, enfin ! Non, il
n’aurait pas abandonné sa chère voiture ici. Que se passait-il alors ? Doucement, pour ne faire absolument aucun bruit, il a commencé à se lever...  Lui, c’était un ami, un véritable ami qui ne vous laisse pas tomber en cas de coup dur.  Il était penché sur le corps de la femme, cherchant une respiration, un battement de cœur.  — Elé…orte !  — Comment ? Quoi ? Mais qu’est-ce que tu dis ?  — Elle est morte ! répéta l’autre après avoir ôté son cigare à moitié consumé d’entre ses dents.  — T’es sûr ? Ah, mais on est dans la merde...  — ''On'' ? Non, ''Tu'' ! affirma celui-ci en se relevant.  — De toute façon, tu ne l’aimais pas, tu dois m’aider. Tu peux pas laisser un ami comme ça !  — Ça non, j’pouvais pas l’encadrer.  — Le gosse est pas de moi !  — Comment ? Qu’est-ce que c’est que ça ? L’autre se troubla véritablement.  — Elle me l’a dit et redit, elle avait l’air d’une folle, ça la faisait rire. J’ai pété les plombs...  — Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Mais tu penses vraiment qu’il n’est pas de toi ? Elle l’a peut-être juste dit pour te blesser.  — J’en sais rien.  — Te prendre pour un con et te coller un bâtard dans le dos. Et elle t’a laissé y croire pendant toutes ces années alors ? Mais il serait de qui ce gosse ?  — Je sais pas.  — Mais non, tu vois elle mentait. Et tu es tombé dans le panneau. Elle a piqué là où ça touchait ton orgueil. Les femmes savent très bien faire ça. Traiter leur mec de cocu et d’impuissant les rend plus fortes. C’est leur seul moyen de se venger.  — Je ne sais plus. Tout s’écroule. Je croyais la connaître.  — Mais je t’avais déjà dit qu’elle était pas claire. J’avais des soupçons et j’avais peut-être raison après tout. Elle avait sûrement un amant. En tout cas, elle a dû en avoir un à un moment ou à un autre. Il fallait t’en séparer depuis longtemps, je te l’avais dit. On aurait pu faire du business ensemble. Mais non, bien sûr, monsieur était amoureux... Quand j’y pense, elle me dégoûte pas moins, même avec sa gueule de cadavre.  — Mais pourquoi tu ne l’aimais pas toi ? J’ai jamais compris...  — Tu m’as dit que le gosse était là-haut en arrivant. T’es sûr qu’il dort ? Faudrait pas qu’il la découvre comme ça. Va voir !  Encore tremblant, il s’est engagé dans l’escalier de bois. Même en voulant être discret, il n’y parvenait pas. Ses pas lourds ont fait craquer quelques marches. Il s’est arrêté dix secondes, retenant son souffle. Puis il a repris son avancée, levant les jambes bien haut comme si cela pouvait lui permettre d’être un peu plus léger à chaque pas. Il est entré dans la chambre. La moquette épaisse
étouffait enfin sa balourdise. Tourné vers le mur, le gosse dormait. Sans attendre, il redescendit le plus légèrement possible.  — C’est bon, il dort.  Bien entendu, le gamin ne dormait pas. Avec l’arrivée de cette voiture, il s’était levé puis il était resté à écouter derrière sa porte, légèrement entrouverte. Mais il n’était pas facile d’entendre et impossible de voir quoi que ce soit. La chambre était au bout du couloir, un couloir avec un plancher en vieux parquet. Il fallait être prudent pour progresser en silence. Il avait compris que quelqu’un d’autre était là, au moins une personne, mais ils parlaient à voix basse. Il ne parvenait vraiment pas à entendre ce qu’ils se disaient. Percevant de lourds craquements dans l’escalier, alors qu’il s’était avancé périlleusement dans le couloir, il a été contraint de faire marche arrière. Il a repoussé la porte sur lui et il a couru dans son lit, face contre mur. Parfois, maman venait lui donner un dernier bisou dans le cou, mais il fallait qu’il soit couché et qu’il fasse semblant de dormir. C’était la règle implicite pour ne pas avoir de problèmes. Alors, consolé de cette séparation que la nuit imposait, il s’endormait tout à fait. Cette fois, il attendit, parfaitement immobile, le cœur battant à tout rompre. Il sentit la porte s’ouvrir, une faible lueur se glissa dans la pièce, puis rien. Non, cette fois, ce n’était pas maman ; c’était l’autre, celui que la vie lui avait donné comme père. Il se disait souvent qu’il ne l’aimait pas, mais sans vraiment savoir pourquoi. C’était étrange, il y avait toujours eu comme un froid entre eux. Tout petit, lorsque l’autre le portait dans ses bras, il n'avait jamais ce sentiment d'être protégé. Au contraire, il se sentait en danger. Cette impression bizarre n’existait pas du tout avec sa mère. Avec elle, c’était beaucoup plus chaleureux... Qu’est-ce qu’il était venu chercher dans sa chambre ? Heureusement, il était vite reparti.
 — Bon, faut se débarrasser du corps. On réfléchira après à un scénario.  — Qu’est-ce que tu veux dire ?  — Il faut trouver une explication à sa disparition !  — Ah, oui... mais, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?  — Sortons le whisky et invitons les flics, ils auront sûrement la bonne réponse...  — Arrête, tu vas pas t’y mettre à me prendre pour un abruti, toi aussi !  — Bah ! je sais pas, tu comptes t’organiser comment pour les vingt prochaines années ? Tu veux les passer en prison ? Je ne vois qu’une solution, un peu radicale, mais efficace. Je te l’ai dit, il faut se débarrasser du corps. On va supprimer tout ce qui pourrait prouver ce petit accident. Sans preuve, pas de crime !  — Oui, mais comment ?  — On va la porter dans la salle de bain et la découper.  — Mais, et le sang ?  — T’inquiète pas la fée du logis, elle est morte y’a plus de circulation, ça va pas gicler dans tous les sens. Mais au cas où, et si ça peut te rassurer, on va remplir la baignoire d’eau et on va faire le boulot en immersion. Ce sera moins difficile à nettoyer après. D’ailleurs, moi, je vais me foutre en caleçon. Pas question de me tacher. Toi après tu te changeras et on brûlera tes fringues ; c’est du nylon, c’est bien, on s’en servira pour cramer le corps plus vite.
 — C’est pas sûr qu’on y voit clair bien longtemps. Ça va être la mer rouge...  — OK, tu as encore beaucoup d’objections ? On videra et on remplira plusieurs fois s’il le faut... je sais pas moi, on va se débrouiller ! Bon, prenons un remontant, une bonne dose de whisky fera l’affaire et je te conseille même de doubler la mise. Allez !  Ce qui était dit a été entrepris. On récupéra des outils à la cave. La bouteille a été vidée aux trois quarts et l’ami, pour montrer l’exemple et mettre l’autre en route, commença sans attendre le désossage. La scie à métaux et la pince coupante servaient tour à tour. Bien sûr, tout n’a pas été aussi simple que prévu : il y avait des muscles, des tendons, des ligaments, des os qui résistaient... mais avec un peu de volonté on arrive à ses fins ! Un moment, il se releva avec l’air de quelqu’un qui vient de penser à un détail important et, en effet, il y avait le côté pratique à ne pas négliger :  — T’as des sacs-poubelle pour transporter les morceaux ?  — Je sais pas. On venait d’arriver, on avait juste ramené un peu de bouffe. Y’a pratiquement rien dans cette baraque.  — Y’a quand même de quoi picoler !  — J’avais plus que ça pour arriver à dormir...  — OK, bon, lave-toi les mains, va voir si tu peux nous trouver de grands sacs plastiques. En attendant, je continue. Il n’y a pas une minute à perdre.  Cinq minutes plus tard, le temps de décortiquer un muscle qui résistait, le veuf était de retour :  — J’ai trouvé des sacs de 40 litres.  — Trop petits, dit celui-ci d’un air pensif. Bon, y a la station-service, sur la nationale... il est quelle heure ?  — 22 h 30.  —... et ils ferment à... ?  — Je sais pas. Je crois qu’ils sont ouverts jusqu’à une heure du mat’ mais des fois ils ferment plus tôt...  — OK, j’y fais un saut. J’imagine qu’on trouve de tout là-bas, alors pourquoi pas des sacs de 100 litres ? À propos, tu as de l’essence ou du gasoil ici ?  — Oui, oui.  — Sûr ?  — Oui, oui, j’en avais amené pour le groupe électrogène de secours. Un bidon de 20 litres au moins.  — Enfin, un point positif ! dit-il tandis qu’il se lavait les mains au lavabo. Bon, j’y vais. Il faut faire vite. Mais toi, surtout, tu ne paniques pas et tu gardes un œil sur le gamin. J’en ai pour une heure maxi. Tu continues la découpe. On ira cramer tout ça quelque part à l’abri des regards indiscrets. Elle brûlera plus vite en morceaux. Faudra attendre pour récupérer les dents et les broyer ailleurs. Pas de trace, pas de crime. Les sacs sont indispensables, on peut pas faire autrement, et encore en double épaisseur. Je ne veux pas salir ma caisse. Une Morgan de vingt-quatre ans, j’y tiens ! Il n’est pas question de laisser une seule tache, même dans le coffre. C’est collection, ce genre de bagnole !
 L’autre le regarda avec un air tout à la fois stupide et reconnaissant :  — Heureusement que tu es là, j’aurais pas su quoi faire sans toi. J’veux pas aller en tôle à cause d’elle. T’es un sacré bon ami, j’oublierai jamais...  — C’est bon, c’est bon, on n’a pas le temps de s’attendrir.  On aura compris qu’ils n’étaient pas des spécialistes ès crimes. Encore moins des professionnels du découpage de corps. Ils étaient maladroits, nerveux, cependant un des deux avait pensé à l’essentiel comme à ces sacs-poubelle d’une bonne taille et très résistants. La voiture repartit avec plus de discrétion qu’à l’arrivée, mais le gamin l’entendit s’éloigner. À nouveau, il se leva. La porte de la chambre, facile. Le bout du couloir, atteint sans trop de craquements. Ensuite, accroupi en haut de l’escalier pendant de longues minutes, il analysa les sons qu’il percevait, mais il ne comprenait toujours pas ce qu'il se passait en bas. La maison était grande et ils avaient l’air d’être à l’autre extrémité. Ce n’était pas clair, mais apparemment quelqu’un pataugeait dans le bain. Il faisait même de sacrés efforts pour se laver. Ça soufflait à tout va ; on entendait des sortes de grincements. Le gamin se dit qu’il pouvait descendre sans être repéré, même s’il était susceptible de faire un tout petit peu de bruit. Il progressa ainsi, plus léger que l’autre ; les marches de bois n’ont pas craqué. Arrivé en bas, tout semblait normal, mais il n’apercevait pas sa mère. Ni dans le salon ni dans la cuisine. Ce barouf ne venait que d’un seul endroit : la salle de bain attenante à la chambre des parents. La grande chambre, au bout du corridor. Peut-être faisaient-ils trempette ensemble ? Il leur arrivait quelquefois de ne pas se disputer... Aujourd’hui avait été une journée particulièrement chargée en ondes négatives, peut-être avaient-ils besoin de se réconcilier... Dans ce cas, il jetterait un coup d’œil discret puis remonterait se coucher. Les câlins des grands n’étaient pas pour lui. Le gamin s’engagea dans le corridor, passant devant les toilettes, puis la buanderie et il s’approcha doucement, sans aucun bruit. Il était maintenant à la porte de la chambre, une vaste pièce plongée dans le noir, mais là-bas, au fond, la porte entrouverte de la salle de bain laissait échapper un large ruban de lumière verticale. L’intérieur était d’un blanc éclatant, les carreaux de faïence scintillaient de mille reflets ; il se rappela que sa mère les avait nettoyés en arrivant parce qu’elle ne supportait pas de se laver dans une salle de bain crasseuse. La maison n’étant que très peu habitée, la poussière et les insectes laissaient leurs traces et elle avait peur des araignées. Il resta un instant pour écouter. La baignoire avait l’air bien remplie. Il ne les entendait pas parler. Il savait qu’il ne devait absolument pas être repéré, sous peine de se retrouver avec maman sur le dos pendant au moins un quart d’heure. Doucement, silencieusement, il entra dans la chambre, contourna le lit... s’avança encore un peu, puis pencha sa tête pour voir sans être vu. Il reconnut aussitôt le visage de sa mère qui semblait flotter, elle n’avait plus de corps, sa peau était rouge, ses yeux le regardaient fixement pour le dernier adieu. L’autre était de dos, accroupi, les deux bras enfoncés dans l’eau rouge de sang. Il y avait, dispersé sur le sol, deux grands couteaux, une scie à métaux, une hachette et un marteau.  L’homme s’est retourné aussi effrayé que surpris par ce cri qui lui a déchiré les tympans. Alors qu’il se relevait, le gamin avait la tête entre les mains et il hurlait, il hurlait en pleurant. Il reculait en même temps, s’enfonçant dans la chambre noire. L’autre, le temps de comprendre, se lança alors à sa poursuite, il essaya de l’attraper, mais avec le sang gluant qui lui recouvrait les
avant-bras, il laissa sa proie s’échapper. La course a été vive et violente, le gamin s’est cogné plusieurs fois : un meuble, un mur, une porte. Il continuait de hurler, les yeux vitreux de larmes. L’autre aussi est tombé et sa tête a heurté le sol en un bruit sourd qui a résonné dans son crâne, mais il n’a pas perdu connaissance. Il s’est relevé et il a couru, ses yeux étaient injectés de colère.  Le gamin, arrivé dehors, sentit une main se resserrer sur son bras droit comme un étau puis il reçut une baffe comme il n’en avait jamais reçu. Peut-être était-ce un coup de poing. Il tomba. Évanoui, déconnecté de la réalité, inconscient de ce que l’on faisait de son corps. L’autre avait donc fini par le rattraper sur le devant de la maison. C’est là qu’il est revenu à lui après quelques minutes. Masse inerte écrasée dans l’herbe sauvage, la bouche scotchée, les mains attachées dans le dos et une odeur d’essence, une insupportable odeur, qui le couvrait de la tête aux pieds. La lampe extérieure éclairait la scène d’une lumière vive. L’autre était là, debout, l’air triomphant, les yeux exorbités d’un fou, avec une allumette dans une main et la boîte au grattoir magique dans l’autre ; un bidon d’essence à ses pieds, légèrement en retrait, juste derrière lui. Il attendait que son prisonnier se réveille pour allumer le feu ; il voulait sans doute qu’il se voie rôtir ! Il a tenté une première fois de craquer l’allumette, mais la tête de soufre n’a pas voulu s’enflammer. L’homme, se donnant l'air serein, un sourire satanique aux lèvres, a recommencé plusieurs fois. Sans doute avait-il les mains encore mouillées, mais, il était sûr de lui, le feu finirait par jaillir. Il avait perdu tout sens des réalités, si ce n'était qu'il ne voulait surtout pas aller en prison. Il était trop tard maintenant. Il n’y avait rien d’autre à faire. Tant pis pour elle, tant pis pour le gosse ; ce gosse qui ne l’aimait pas. À quoi sert un fils qui ne vous aime pas ? C’est encore pire que si c’était une personne étrangère. Tant pis pour tout. Il allait enfin se sentir libre. Il le regarda. Il ne s’énervait pas, il était déjà devenu fou. Lorsqu’une flamme finit par jaillir de l’allumette, tout s’accéléra. Il reçut alors un coup violent dans les tibias et il tomba immédiatement à la renverse, s’emmêlant les jambes dans le bidon d’essence qu'il n’avait pas rebouché. Le gamin n’avait certainement pas eu le temps de faire de grands calculs, mais l’instinct de survie avait été plus fort et lui avait dicté ce qu’il fallait faire : en le déséquilibrant, l’autre buterait dans le bidon avant de tomber et, saisi de stupeur, il laisserait plonger l’allumette illuminée presque à la verticale. Lui n’aurait qu’à rouler dans l’herbe. C’était son unique chance. Les deux pieds liés étaient en fin de compte une aubaine, il s’en servirait comme d’une masse ; un bon coup dans les jambes au bon moment suffirait. Bien sûr, c’était le combat d’une fourmi contre un géant, mais s’il avait retenu une chose de ses cours de judo c’était bien celle-là : on peut battre un adversaire plus fort simplement en retournant le mouvement de l’autre à son propre profit par un contrôle des forces. Tout se déroula exactement comme il le fallait. À peine le type était-il à terre que le combustible se déversa autour de lui ; ses vêtements d’été en coton léger absorbèrent comme une éponge le liquide enflammé. Ils n’avaient certainement pas passé les tests de résistance à l’inflammation, car en un éclair le feu se propagea sur tout son corps. Le tissu en brûlant fondait et lui collait à la peau. Alors qu’il hurlait, son haleine, chargée de whisky, s’enflamma également et le feu descendit jusqu’à son estomac. Un whisky North Edition 57 % très inflammable ! Il s’est débattu comme un poulet qui ne voulait pas griller, tant qu’il a pu ; il a couru à tort et à travers sur quelques mètres, il s’est frotté aux arbres, mais rien n’y a fait. Il s’est écroulé au bout de quelques minutes. C’était cuit pour lui. Pendant ce temps, le gamin avait suivi son plan,
mais il avait eu chaud. Il avait tout juste eu le temps de rouler en sens contraire parmi les hautes herbes humides.  L’incendie des arbres les plus proches alerta les premiers voisins qui, malgré la distance, ont bien compris qu’il ne s’agissait pas d’une soirée barbecue.
2
 Quand les pompiers sont arrivés, le gamin était à trois mètres d’un cadavre charbonneux et recroquevillé sur lui-même. Toujours pieds et poings liés et essayant de manger le scotch qui lui couvrait la bouche. Il était indemne, mais choqué. On le libéra de ses liens en lui posant les questions d’usage pour mesurer sa conscience de la réalité et connaître son état physique : vous entendez quand je vous parle ? Vous comprenez ce que je dis ? Faites un simple signe de tête, s’il vous plaît. Vous ressentez des douleurs à un endroit particulier ? Qui est cette personne à côté de vous ? Mais, le regard vide, il ne répondait pas aux questions qu’on lui posait.  Le premier qui s’engagea dans la maison et qui s’enfonça dans les pièces écourta sa visite ; il fit demi-tour et courut aussi vite qu’il put pour aller vomir dehors. Après un premier rapport radio transmis par les pompiers, la police se rendit sur les lieux le plus rapidement possible. Un homme se présentant comme un ami de la victime est également arrivé peu après, estomaqué de découvrir ce corps réduit à l’état de grillade et apparemment surpris par le carnage dans la salle de bain où on lui a permis d’entrer pour identifier le corps en morceaux.  Dans les semaines qui suivirent, le jeune garçon miraculé a rapporté les faits par bribes, de façon décousue et souvent inintelligible. Même du côté de la police on comprit qu’il ne pouvait pas tout dire, pas tout de suite. On patienta. Les psychiatres savaient qu’il y aurait un énorme travail de reconstruction avec ce jeune patient qui ne pouvait comprendre un tel déchaînement de violence de la part de son père et qui, toute sa vie, se souviendrait de l’odeur de chair brûlée et de ce jour où il a perdu sa mère. Qui deviendrait-il après cela ? Il avait de réelles difficultés à s’exprimer et les gestes lui venaient plus facilement que les mots. En quelques mois, il changea totalement de personnalité et son existence prit une tout autre direction que celle qu’elle aurait dû prendre sans ce drame. Toujours replié sur lui-même, il perdit l’habitude d’occuper l’espace immédiat et il devint tellement craintif que ses propres mouvements en arrivèrent à lui faire peur. Néanmoins, peu à peu, sans chercher à provoquer les confidences, mais en travaillant sur la confiance, patiemment, la thérapie porta ses fruits et l’on reconstitua le déroulement des faits. L’enquête conclut à un homicide du père sur la mère et à un accident du gamin sur le père. Il ressortit également de l’étude des différents indices qu’il y avait eu une troisième personne sur les lieux ce soir-là, mais rien ne permit d’en déterminer l’identité au moment des investigations. Le gamin ne l’avait pas vu.  Ce drame a fait quelques lignes dans le journal le plus important de la région. Mais sitôt ouvert, le dossier a été clos. On avait la victime (en plusieurs morceaux certes, mais, au moins, il n’en manquait pas un !), le mobile (une querelle de couple qui était allée trop loin, sans doute un adultère, c’est tellement commun !) et l’assassin qui avait grillé avant d’arriver en Enfer.
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