Sciences et mystique dans le romantisme social

De
Publié par

Comment la pensée sociale du XIXe siècle s'est-elle construite à l'aide des sciences sur un terreau originellement mystique ? Il s'agit d'explorer l'articulation qui se noue autour du discours "mystique" du romantisme social et de son argumentaire scientifique. Là où le profane oppose sciences et métaphysique, l'initié - ou le connaisseur - tend à y reconnaître une complémentarité.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
Lecture(s) : 37
EAN13 : 9782336359458
Nombre de pages : 310
Prix de location à la page : 0,0097€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Sciences et mystique dans le romantisme social
eComment la pensée sociale du XIX siècle s’est-elle construite à l’aide
des sciences sur un terreau originellement mystique ?
Il s’agit d’explorer l’articulation qui se noue autour du discours
« mystique » du romantisme social et de son argumentaire scientifi que.
Car la mystique développée par l’Illuminisme récupère toute une
tradition scientiste qui remonte à l’Antiquité, par l’intermédiaire de
l’Humanisme et de la Renaissance. Là où le profane oppose sciences
et métaphysique, l’initié – ou le connaisseur – tend à y reconnaître
une complémentarité. En effet la science n’a pas pour objectif de
démontrer la seule matérialité du monde au détriment du spirituel mais
d’exposer le lien étroit entre la matière et l’énergie qui le constituent.
Aussi convient-il de défi nir l’usage fait des théories de Newton dans Daniel S. Larangé
eles loges maçonniques de la fi n du XVIII siècle, de comprendre
comment le féminisme de Mme de Krüdener a émergé d’une réfl exion
positiviste sur la religion, de démontrer l’analogie entre autobiographie
et histoire de la nation chez Ballanche, de découvrir comment un
religieux défroqué devient le pape de l’occultisme, tandis que Victor Sciences et mystique dans
Hugo se fait théologien et prophète pour la postérité, de voyager avec
Gérard de Nerval afi n de retrouver les fondements orientaux de nos
propres racines occidentales, de comprendre comment l’effacement le romantisme social
ede la Pologne au XIX siècle a nourri l’imaginaire social français et
d’assister à la constitution d’une église théosophique à partir de la
quête scientifi que d’une société idéale… Discours mystiques et argumentation
Daniel S. Larangé, philosophe et théologien escientifi que au XIX siècleprotestant, traducteur et chercheur en sociocritique,
a enseigné en tant que maître de conférences la
elittérature du XIX siècle aux universités de Paris 3
Sorbonne-la-Nouvelle, McGill de Montréal et Åbo
Akademi de Turku. Il est membre de la Society of Préface de Marc Angenot
Dix-neuvièmistes (Londres & Cambridge), de la Société des Études
Romantiques et Dix-neuviémistes (Paris), du laboratoire CIRCE
(Paris IV Sorbonne) et du centre de recherche CRIST (Montréal).
Couverture : Illustration de De Divinatione et Magicis Praestigiis de
JeanJacques Boissard (1606).
ISBN : 978-2-343-04255-8
17 €
Sciences et mystique
Daniel S. Larangé
dans le romantisme social


Sciences et mystique dans
le romantisme social
























Critiques littéraires
Collection fondée par Maguy Albet


Dernières parutions


Saadia Yahia KHABOU, Évocation de la peinture figurative
classique dans quelques œuvres de Butor, Quignard et Bonnefoy,
2014.
Amadou OUÉDRAOGO, L’Univers mythique d’Ahmadou
Kourouma. Entre vision et subversion, 2014.
Mohamed KEÏTA, Tierno Monénembo. Une approche
psychocritique de l’œuvre romanesque, 2014.
Françoise NICOLADZE, Relire Jorge Semprun sur le sentier
Giraudoux pour rencontrer Judith, 2014.
Shahla NOSRAT, Tristan et Iseut et Wîs et Râmîn. Origines
indoeuropéennes de deux romans médiévaux, 2014.
Akiko UEDA, Relectures du Ravissement de Lol V. Stein autour
de la différence sexuelle, 2014.
Neila MANAI, Poétique du regard chez Alain Robbe-Grillet,
2014.
Denisa-Adriana OPREA, Nouveaux discours chez les romancières
québécoises, 2014.
Philip Amangoua ATCHA, Roger TRO DEHO, Adama
COULIBALY, Médias et littérature, Formes, pratiques et
postures, 2014.
Didier AMELA, La nouvelle en Afrique noire francophone, 2014.
Jérémie N’GUESSAN KOUADIO (dir.), Zadi Zaourou, un
écrivain éclectique, Actes du colloque en hommage à Bernard Zadi
Zaourou, 2014.
David TOTIBADZÉ-SHALIKASHVILI, La poésie mystique de
Térenti Granéli, 2014.
Effoh Clément EHORA, Roman africain et esthétique du conte,
2013.
Marie-Lise ALLARD, Anna de Noailles, Entre prose et poésie,
2013.
Jean-Marie KOUAKOU, J.M.G. Le Clézio, 2013. Daniel S. LARANGÉ




Sciences et mystique dans
le romantisme social

Discours mystiques
et argumentation scientifique
eau XIX siècle




Préface de Marc Angenot















Le présent travail résulte des recherches menées au
Département de langue et littérature françaises de
l’université McGill (2008-2010) et subventionnées
par la bourse Marie-Thérèse Reverchon.


















© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04255-8
EAN : 9782343042558

Sommaire
Préface de Marc Angenot i-ii
Sciences et mystique dans le discours social du romantisme 7
Chapitre I
Les Lumières, métaphore maçonnique aux sources
du romantisme 17
Le réseau des « Lumières » 18
Le principe du bonheur 24
L’illumination scientiste 34
Chapitre II
Mme de Krüdener : politique féministe et figure mystique 45
Une femme de réseau 47
Prophétie et politique 51
Enchantement intellectuel et désenchantement social 56
Un occultisme romantique 59
La Providence 64
Chapitre III
Ballanche et la figure romantique de l’Homme universel 69
Le Moi et le monde 70
De l’autobiographie à l’historiosophie 78
Poétique du politique 87
Petit et grand romantiques
Chapitre IV
L’avenir du pouvoir féminin selon l’abbé Alphonse-Louis
Constant 103
Les avatars d’un hérésiarque 105
L’amour : fondement théologique du social 116
L’utopie religieuse de l’État-Providence 121
?
?
?$XWRXUQDQWGHVVLqFO ? HV
Chapitre V
Imaginaire scientifique et sciences de l’imaginaire 133
Du désenchantement social au réenchantement scientifique 135
Science et foi 144
Hermétisme et herméneutique 151
Chapitre VI
La théopoèsie de Victor Hugo 159
La question de « Dieu » 161
Une écriture théologique au service de l’humanité 172
Une théologie de la fragmentation 184
L’imaginaire
Chapitre VII
L’initiation libanaise de Gérard de Nerval 195
L’ésotérisme oriental 197
Les miroirs du Levant 204
Chapitre VIII
La Polonia des romantiques : culte et culture de l’exil 217
Une démocratie rêvée 219
L’utopie sociale 228
Du messianisme polonais 240
Chapitre IX
Une foi rationnelle dans l’irrationnel chez Helena P. Blavatsky 255
Une origine peu ordinaire 257
Continuité et rupture du pionnier 263
Fraternité théosophique 269
Des sciences de la mystique à la mystique des sciences 281
Index des noms et des notions 293
L
URP DQW TXH? ?Préface
est un très beau livre que Sciences et mystique !
Pour un lecteur dans mon genre du moins, pour C’quelqu’un qui s’intéresse à la genèse des idées
modernes, c’est le genre de livre qu’on ne lâche pas parce
que, riche de données ignorées, rigoureux et perspicace, il
montre les choses, il fait voir une certaine dynamique
intellectuelle de la Modernité sous des angles inaperçus.
Daniel S. Larangé nous invite à « explorer » – c’est son
mot et il est tout à fait adéquat – toute une part des Lumières
laissée, du moins en partie, dans l’ombre – ou banalement
refoulée par les historiens conventionnels qui, interloqués, ne
voient pas la portée de tout ceci, sous le chef d’« écrivains
mineurs » et de « curiosités d’époque ».
Ce que dévoile Daniel S. Larangé, en une dizaine de
chapitres denses et bien articulés entre eux, c’est non pas à
proprement parler le pendant irrationnel du rationalisme des
Lumières, mais plutôt ce sont des formes de pensée,
éminemment « romantiques », qu’alimente une rationalité autre,
infusée d’enthousiasme «humanitaire», une rationalité sans
doute excessive, extralucide, propre à l’Illuminisme où
confiance en la science et mystique cosmique et religieuse
fusionnent. Larangé montre bien en quoi ces pensées hybrides
qui peuvent dérouter, loin de l’antagoniser, procèdent elles
eaussi du XVIII siècle. Or, tout le romantisme social en est
issu ; d’autres chapitres pourraient convoquer pour confirmer
tout ceci les vastes conceptions historiosophiques et
anthropologiques de même origine et d’ampleur ambitieuse
semblable de Pierre Leroux, de J.-G. C.-A. Colins de Ham, de
Prosper Enfantin... Mais je me satisfais d’apprendre, grâce à
l’érudition de Larangé, des choses inédites sur Józef Maria PRÉFAC Eii
-Hoëné, le singulier doctrinaire franco-polonais du
messianisme dont j’avais mainte fois rencontré le nom
sans y être allé regarder de près.
Les analyses, confrontées ici, de quelques grandes figures
littéraires, Gérard de Nerval et Victor Hugo, de figures dites
secondaires mais pleines d’originalité, dotées d’une sorte
d’énergie curieuse comme Pierre-Simon Ballanche, comme
l’Abbé Constant, de personnalités demeurées fréquentables et
d’autres qui de nos jours « sentent le soufre » comme la
théosophe Helena P. Blavatsky, – cet ensemble forme une
configuration élaborée par Larangé et dont la force herméneutique
commande l’admiration. Sciences et mystique dans le
romantisme social est un livre marquant, c’est une subtile
contribution à l’histoire des idées sociales et politiques dont je
souhaite qu’elle soit appréciée et discutée comme elle le mérite.
Montréal février 2014
Marc Angenot
Marc Angenot est historien des idées et théoricien de la rhétorique.
Docteur en philosophie et lettres de l’Université libre de Bruxelles, il
enseigne depuis 1967 en tant que professeur à l’Université McGill de
Montréal et depuis 2013 professeur émérite. En 2001, il est nommé à la chaire
de recherche James McGill Professorship d’étude du discours social. Il
est membre de l’Académie des arts, des lettres et des sciences humaines,
une des composantes de la Société Royale du Canada. Il en est pour
2012-2014 le Directeur de la Division des lettres et sciences humaines. Il
est le seul professeur de lettres à avoir jamais reçu le Prix du Québec
Léon-Gérin qui lui a été décerné en 2005 pour l’ensemble de son œuvre.
En 2012 il a été nommé à la Chaire Chaïm-Perelman de rhétorique et
d’histoire des idées de l’Université Libre de Bruxelles.
V:URVNLSciences et mystique
dans le discours social
du romantisme
our des raisons de commodité, l’histoire – littéraire
notamment – a été découpée en périodes qui P
s’articulent les unes aux autres de manière plus ou
1moins évidente . Or l’historiographie demeure encore une
science spéculative dépendant d’interprétations collectives et
2parfois personnelles . La césure entre le Siècle des Lumières
et celui du progrès industriel n’est pas aussi avérée qu’on ne
se plaît à le dire. De même, le romantisme n’apparaît pas par
germination spontanée mais se révèle un mouvement plus
complexe qu’il n’y paraît, plongeant ses racines très
profondément dans l’histoire des civilisations, et prolongeant ses
3effets jusqu’à nos jours .
Si les Lumières ont permis à la pensée européenne
d’instaurer un discours fondé sur la rationalité scientifique, à
partir de l’observation matérielle des phénomènes, et
manifestant une volonté d’expliciter le monde en recourant à
l’objectivité et à l’universalité, il ne faut pas pour autant
minimiser l’Illuminisme que partagent notamment certains des
grands fondateurs des Lumières.
1
Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?
e
Paris, Seuil, 2014 (coll. La Librairie du XXI siècle).
2 «L’histoire littéraire est un amalgame : une histoire racontée et une
histoire racontante, une histoire réfléchie et une histoire réfléchissante
[…]. Comme toutes les histoires, l’histoire littéraire est une création de
l’esprit ou de la pensée. » Clément Moisan, L’Histoire littéraire, Paris,
Puf, 1990 (coll. Que sais-je ? ; 2540), p. 3.
3 Jean Duchesne, Incurable romantisme ? La pandémie culturelle qui
défie la nouvelle évangélisation, Paris, Parole et Silence, 2013.SC IENC ES ET MYSTIQUE 8
L’Illuminisme – qui a déjà fait l’objet de nombreuses et
1précieuses études – est ce courant de pensée philosophique et
religieuse formée sur l’idée d’illumination, autrement dit d’une
inspiration intérieure directe de la divinité, et ce en réaction à
l’esprit matérialiste des philosophes encyclopédistes. Il offre
une lecture des textes chrétiens à la lumière du néo-platonisme
et des sciences religieuses, mettant l’emphase sur l’intériorité
de la quête mystique, et rejetant les formalités scolastiques. En
effet, l’hermétisme suppose l’exercice d’une herméneutique
particulière. Dans son panthéon, se retrouvent le Suédois
Emanuel Swedenborg (1688-1772) et les Français Antoine de La
Salle (1754-1829), Martinès de Pasqually (1727-1774),
LouisClaude de Saint-Martin (1743-1803) et Antoine-Joseph Pernety
(1716-1796). Il s’inspire des mystiques allemands Valentin
Weigel (1533-1588) et Jakob Böhme (1575-1624).
C’est la synthèse paradoxale des deux courants, les
rationalités des Lumières et l’irrationalité de l’Illuminisme, qui
influence considérablement le romantisme et ses avatars,
notamment le symbolisme, le surréalisme et la postmodernité.
La foi portée aux sciences et aux techniques découle
justement de cette approche mystique du savoir exotérique, établi
sur une confiance dans la nature de l’humanité. Le paradoxe
consiste justement – à l’heure où l’autobiographie émerge
comme genre à part entière, avec les Confessions de
JeanJacques Rousseau (posthume 1782) – à douter de l’individu
et à se fier à l’universalité qu’il couve en lui-même,
autrement dit à cette dimension sociale qui le détermine.
Certes, la nature, à laquelle le philosophe de Genève a su
si bien infuser une âme, joue un rôle prépondérant dans
l’imaginaire romantique, la ville se retrouvant estampillée du
2sceau de la perdition et de l’infamie . Cette élévation
spiri1 Antoine Faivre, Mystiques, théosophes et illuminés au siècle des
Lumières, Hildesheim, G. Olms, 1976. Lumières et illuminisme : actes du
colloque international (Cortone, 3-6 octobre 1983), éd. Mario Matucci,
Pisa, Pacini, 1985.
2 reGeorg Simmel, Les Grandes villes et la vie de l’esprit [1 éd. 1903],
trad. J.-L. Vieillard-Baron et Frédéric Joly, Paris, Payot, 2013.SC IENC ES ET MYSTIQUE 9
tuelle de la nature comme manifestation de la bonté, de la
1beauté et de la vérité invite chaque âme à s’y fier .
Les chapitres qui suivent ont d’abord fait l’objet, pour
certains, de présentations lors de colloques et de conférences
données au cours des années 2008-2012. Ils proposent
d’explorer l’articulation qui se noue autour du discours
finalement « mystique » du romantisme social et de son argumentaire
scientifique. Car la mystique développée par l’Illuminisme
récupère toute une tradition scientiste qui remonte à
l’Antiquité, par l’intermédiaire de l’Humanisme et de la
Renaissance. Là où le profane voit une antithèse entre sciences et
métaphysique, l’initié – ou le connaisseur – tend à y
reconnaître une complémentarité. Car la science n’a pas pour
objectif de démontrer la seule matérialité du monde au détriment du
spirituel mais d’exposer le lien étroit entre la matière et
l’énergie qui le constituent.
Ils s’organisent autour de trois axes. Les trois premiers
echapitres partent de la fin du XVIII siècle et tissent les liens
thématiques avec le romantisme tel qu’il prend forme à partir
de 1802 avec Génie du christianisme de Chateaubriand,
rattachant ainsi les penseurs de la contre-Révolution aux
Légitimistes de la Restauration qui sont également les enfants
2« romantiques » de la « catastrophe » de 1789 .
Un second axe met en parallèle un « petit romantique »
au poète romantique par excellence afin de dégager les traits
communs et les différences entre deux personnalités qui se
connaissent et se rencontrent : l’un, prêtre défroqué et
socialiste dans l’âme qui devient le Pape de l’ésotérisme français,
l’autre légitimiste reconverti, qui s’assure le rôle de Prophète
et Père de la nation. Pourtant leurs discours mystiques se
répondent à bien des égards, et témoignent de l’intrication du
1 Antoine Faivre, Philosophie de la nature : physique sacrée et
théosoe e
phie, XVIII –XIX siècles, Paris, Albin Michel, 1985 (coll.
Bibliothèque des idées).
2 Corinne Pelta, Le Romantisme libéral en France, 1815-1830 : la
représentation souveraine, Paris, L’Harmattan, 2001 (coll. Critiques
littéraires).SC IENC ES ET MYSTIQUE 10
religieux qui se sécularise dans le politique qui se théologise,
voire se technicise au profit d’une nouvelle élite
aristocratique, consacrant à l’État leurs louanges toutes religieuses.
Enfin le dernier axe éclaire l’imaginaire romantique à
partir du thème du voyage en Orient, de l’exil des Polonais en
France et de la fondation d’une église de l’Homme magnifié,
centre des sciences et Âme du monde.
D’abord, la question de l’énergie a effectivement été
traietée au cours du XVIII siècle, comme l’a montré Michel
De1lon . C’est pourquoi les Lumières ont bien servi de
métaphore « spirituelle » au romantisme, notamment à travers une
tradition maçonnique dont les écrivains les plus prestigieux
du siècle suivant, les Chateaubriand, Staël, Constant, Hugo,
Lamartine, Vigny, Musset, Nerval, etc. n’ont pu faire
l’économie.
L’exemple de Barbara Juliane de Krüdener reste encore
de nos jours emblématique du progrès social de cette
approche irrationnelle du scientifique, car elle fonde, contre
toute attente, le féminisme moderne. Probablement la
Révolution française avec la décapitation du roi marque-t-elle une
libération symbolique. Marie Gouze, dite Olympe de Gouges
2 3(1748-1793) , puis Flora Tristan (1803-1844) ont chacune à
leur manière puisé dans les traditions métaphysiques et
reli4gieuses de quoi s’inspirer et inspirer leur entourage . Elles
ont construit leur personnalité à partir de variations du
modèle marial, et ont été tentées de se présenter sous les traits
d’un apôtre.
Aussi Mme de Krüdener témoigne-t-elle à nouveau de ce
cosmopolitisme des Lumières tout en combinant ses projets
1
Michel Delon, L’Idée d’énergie au tournant des Lumières (1770-1820),
Paris, Puf, 1988 (coll. Littératures modernes).
2 Olivier Blanc, Olympe de Gouges, Paris, Syros, 1981.
3
Evelyne Bloch-Dano, Flora Tristan : la femme-messie, Paris, Grasset,
2001.
4 Léopold Lacour, Les Origines du féminisme contemporain: trois
femmes de la Révolution : Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt,
Rose Lacombe, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1900.SC IENC ES ET MYSTIQUE 11
religieux et politiques. Le féminisme, auquel elle donne
forme – qui trouve son extrême application chez Helena
Petrovna Blavatsky –, naît du mariage d’un mysticisme aux
prétentions rationnelles et d’une vision politique ouverte à
l’humanité et à l’universel. L’amour est alors détourné – dans
1le Groupe de Coppet – sous la forme des passions afin de
servir de jonction entre la connaissance interne – l’intuition
(féminine) – et les savoirs scientifiques (masculins).
Dans la continuité de ce courant, Pierre-Simon Ballanche
parvient, quant à lui, à réfléchir avec davantage de recul au
sens de l’Histoire de France et à ses conséquences. Proche
des loges maçonniques, à l’instar de Mme de Krüdener, il
reprend la logique irrationnelle de l’Illuminisme pour
expliquer de manière cohérente les différents stades de l’évolution
historique et du développement politique de l’État français.
Le grand principe romantique sur lequel il se fonde est celui
2de l’inscription de la singularité dans l’universalité ,
attribuant à la vie de chacun une dimension correspondant au
développement de l’humanité. D’où la formation de l’Homme
universel à partir de sa propre expérience. Ainsi toute une
historiosophie vient enrichir l’imaginaire romantique au
3même titre que la sophiologie de l’amour esquissée par Mme
de Krüdener, comme principe moteur d’un siècle où la
Providence d’antan prend les traits modernes du progrès industriel.
1
Madame la Baronne de Staël de Holstein, De l’influence des passions
sur le bonheur des individus et des nations, Lausanne, Jean Mourer &
eHignou et Comp , 1796.
2 Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, Paris, Galilée, 1996.
3
La sophiologie sagesse) est un développement
philosophique et théologique chrétien, concernant la Sagesse de Dieu
ellemême divinisée, qui prend sa source dans la tradition religieuse
hellénistique, le platonisme et certaines formes de gnosticisme. On a pu ainsi
e
parler de théologies de la Sagesse. Au XX siècle, la sophiologie est
principalement développée Serge Boulgakov, influencé par les travaux
du philosophe russe Vladimir Soloviev. Vladimir Lossky déclare qu’il
s'agit d’une malencontreuse union entre le Saint Esprit et la Vierge
Marie en une seule divinité ou hypostase de Dieu.
GFH
3 . JU XSC IENC ES ET MYSTIQUE 12
Les quatrième et cinquième chapitres sont consacrés à
Alphonse-Louis Constant de Baucour, appelé plus
communément abbé Constant, un poète, un pamphlétaire socialiste et
catholique, un théologien et un exceptionnel illustrateur. Il est
remarquable que l’Église, dont l’autorité et le prestige sont
sensiblement émoussés, voie l’un de ses membres, défenseur
acharné de la mariologie encore balbutiante, quitter son giron
pour se lancer dans le monde séculier afin d’y développer, aux
marges de ses dogmes et de sa théologie, un système parallèle :
l’occultisme. Ce phénomène cherche à réconcilier la question
sociale et la foi chrétienne dans une science de l’imaginaire
collectif: la magie. Petit romantique, poète maudit avant
l’heure, l’abbé Constant est le pendant de cette grande figure
epatriarcale du XIX siècle romantique qu’est Victor Hugo : le
poète, romancier, homme politique, peintre et philosophe veut
atteindre, à son tour, une stature prophétique, explorant dans un
poème qui l’accompagne durant plus de trente ans le genre de
la théopoésis, forme poétique du discours théologique.
Petitesse et grandeur, misère et succès, sacré et profane,
occulte et obvie, tous ces contrastes sont à l’œuvre dans
l’esthétique romantique qui tisse une toile extraordinaire dont
les ramifications ne cessent d’être découvertes au fur et à
mesure des recherches. Le romantisme dépasse les cadres d’une
esthétique, voire d’une éthique, et prend une dimension
idéologique combinant le néo-platonisme de ses origines avec les
progrès scientifiques, et ce au nom illusoire du bonheur social.
En effet, plus le bien public est recherché, plus le romantisme
social forme paradoxalement le linéament d’une cage aux
barreaux transparents, prototype du phalanstère fouriériste. La soif
de pouvoir caractérise finalement notre propre modernité,
comme une revanche contre l’autorité de Dieu-le Père :
Dans le Phalanstère l’homme règne sur le monde. Dans la
Ville industrielle, il commande aux forces élémentaires de la
nature. Dans l’Établissement agricole, il gouverne la création
vivante.SC IENC ES ET MYSTIQUE 13
L’Homme a conquis son sceptre et sa couronne : il règne, il
1commande, il gouverne .
Le Bien conduirait fatalement au totalitarisme à travers
une volonté de saisir l’ensemble des connaissances humaines
et divines. La science se retrouve derechef au service du
pouvoir, en particulier de la puissance militaire.
Une telle folie se répète dans les trois derniers chapitres
de notre travail. Gérard de Nerval souffre précisément du
« mal du siècle » et part en quête de soi en Orient. Cette
recherche d’identité, notamment de paternité dans un monde en
pleine sécularisation de ses institutions – où l’aristocratie se
retrouve peu à peu soit remplacée par la bourgeoisie soit
embourgeoisée –, est symptomatique du « malaise de la
civilisation » auquel Sigmund Freud et Karl Marx tentent de trouver
une explication et un palliatif. Car le désir d’être et de se
e 2connaître est au cœur des interrogations du XIX siècle :il
relève du premier grade de la connaissance, inscrit au fronton
du temple de Delphes: Connais-toi toi-même
L’enchantement de l’émancipation a fait place au
désenchantement de la société dont le « contrat » si séduisant
a fini par se révéler un « pacte » démoniaque.
Dans le chapitre suivant, les illusions se multiplient, en
vain, et le désespoir du peuple polonais, si proche de la
France, en personnifie les souffrances. Même les promesses
de la science finissent par s’estomper face à un matérialisme
doctrinaire qui condamne l’humanité au déterminisme dont
1 Victor Considérant, Description du phalanstère et considérations
sore
ciales sur l’architectonique [1 éd. 1848], éd. Jacques Valette, Genève,
Slatkine, 1980 (coll. Ressources), p. 90.
2 eVoir les textes réunis dans Être et se connaître au XIX siècle :
littérature et sciences humaines, éds. John E. Jackson, Juan Rigoli et Daniel
Sangsue, Genève, Metropolis, 2006 : Alain Corbin, « Réflexion sur les
e
chemins de la connaissance de soi au XIX siècle », pp. 9-33 ; Juan
Rigoli, « Digérer sans le savoir », pp. 35-83 ; Daniel Sangsue, « Stendhal
et la connaissance de soi », pp. 143-174 ; John E. Jackson, « Mythe et
connaissance de soi », pp. 237-247.
10.#2
&2SC IENC ES ET MYSTIQUE 14
elle voulait précisément s’affranchir. L’identité polonaise
devient le reflet moderne de celle du juif antique, car
l’expérience de l’exil permet paradoxalement de retrouver,
comme lors de tout voyage ou pèlerinage initiatique, ses
propres fondements, repères, caractéristiques, et ce, même
lorsque le pays d’où l’on vient n’existe plus. Il y aurait donc
bien une dimension parallèle à la réalité et à l’actualité, où
des identités virtuelles trouvent leur légitimité. Citoyens d’un
pays fantasmé, les membres de la Polonia agissent sur et dans
la société française de manière à la transformer de l’intérieur.
L’imaginaire trouve ainsi une réalisation concrète ; la
question du sujet gagne sa tangibilité et son objectivité.
Tel est également l’enjeu du discours théosophique chez
Helena Petrovna Blavatky. Le dernier chapitre de notre
excursion dans le romantisme social aboutit à un personnage
féminin, qui bien que très controversé, fascine au point de
parvenir à instaurer, ou restaurer, une institution religieuse
fondée sur la « positivité » de toute subjectivité, à l’heure où
les églises sombrent de plus en plus pour avoir voulu
maintenir la foi dans la rationalité et l’objectivité. Par sa capacité à
synthétiser les traditions et les savoirs, la théosophie s’inscrit
dans le prolongement du progrès scientifique, annonçant la
scientologie de la postmodernité. Elle parvient à mener à
terme le projet même du positivisme, afin d’élever l’homme à
la divinité, rabaissant la divinité à une surhumanité.
Il s’agit donc d’explorer quelques facettes des divers
eXIX siècles qui se chevauchent et qui se prolongent, me
semble-t-il, depuis plus de deux siècles, sous des aspects
certes différents mais avec un contenu idéologique et des
pro1cédés identiques .
1 e
Philippe Muray, Le XIX siècle à travers les âges, Paris, Denoël, 1984.Au tournant des siècles
?
? Les Lumières
métaphore maçonnique
aux sources du romantisme
Loin de nous dormaient les tempêtes ;
Dans ce temple à d’heureuses fêtes
Les muses invitaient leurs disciples épars.
Ici naissait entre eux une amitié touchante.
Ils s’unissaient pour plaire ; et la beauté présente
Les animait de ses regards […].
Amants des arts et de la lyre,
L’Orient reprend sa clarté ;
Venez tous ; et de la Beauté
1Méritons encore le sourire .
a franc-maçonnerie joue un rôle de premier plan dans
l’imaginaire des romantiques. La métaphore des L
«Lumières» occupe une place importante dans sa
collection d’images et de symboles où puisent Lamartine,
Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alfred de Musset et Gérard de
Nerval, sans en être nécessairement membres. De plus, dans
l’une des loges les plus remarquées, celle des « Neuf Sœurs »
à Paris qui rassemble dans un « esprit de fraternité » les
hérauts d’une révolution parlementaire et des traditionalistes
convaincus, l’Encyclopédie, a autant soulevé l’enthousiasme
1 Évariste Désiré de Forges Parny, «Cantate pour la loge des Neuf
Sœurs», in: Œuvres choisies, Paris, L. Paris et Wercherin, 1826,
pp. 65-66.LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 18
parmi les nombreux partisans et collaborateurs que la
répro1bation des plus sceptiques . Une dichotomie qui n’est même
pas liée à la logique des « filiations ». D’où le problème
opposant faussement en deux camps les historiens de la
littérature, souvent embarrassés par les prétentions rationalistes, et
les propos irrationnels des mêmes figures de proue.
Comment un discours irrationnel fournit-il les arguments
nécessaires au rationalisme romantique ?
Il s’agit de montrer de quelle manière l’Illuminisme
spiritualise la Raison prônée par les Lumières, afin de servir
l’argumentation romantique autant des antirévolutionnaires
eque des révolutionnaires. Le XVIII siècle favorise le
développement d’un « réseau » d’intellectuels échangeant idées et
opinions afin de mieux les propager. La quête du bonheur
devient un nouveau paradigme politique et social qui renverse
les perspectives. Elle aboutira à la promotion d’un
illuminisme scientiste qui fonde l’avenir de l’humanité sur le
progrès des connaissances scientifiques. Dès lors, l’opposition
dogmatique entre Lumières et Illuminations devrait être
relativisée.
Le « réseau » des Lumières
Le siècle des Lumières voit apparaître deux approches qui
semblent se contredire : l’une rationaliste, défendue par des
promoteurs « éclairés » d’une société et d’une science
sécularisées; l’autre déiste, voire mystique, d’«illuminés», qui
2fondent le savoir et la société sur un substrat théologique .
1
Franc-maçonnerie et politique au siècle des Lumières:
EuropeAmérique, éd. Marie-Cécile Révauger, Lumières No7 (2006). Charles
Porset, Franc-maçonnerie, Lumières et Révolution, Paris, Éditions
maçonniques de France, 2001. René Le Forestier, La Franc-maçonnerie
e e
templière et occultiste aux XVIII et XIX siècles, Paris,
AubierMontaigne, 1970.
2 Daniel Beresniak, Franc-Maçonnerie et romantisme, Paris, Chiron,
1987, p.46. Robert De Rosa, Utopie et Franc-maçonnerie, Paris,
L’Harmattan, 2009 (coll. Questions contemporaines), pp. 122-125.LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 19
Cette opposition très scolaire mérite d’être remise en cause
car, en dépit de son côté pratique, elle ne correspond pas à la
réalité, puisque les membres des loges maçonniques prônent
autant le matérialisme que le spiritualisme et sont aussi bien
des scientifiques que des philosophes et des littéraires. Pour
s’en convaincre, il suffit de se rapporter aux travaux de Paul
Vulliaud (1875-1950), d’Auguste Viatte (1901-1993), de
Léon Cellier (1911-1976) et d’Antoine Faivre (1934*), qui
ont abondé dans ce sens.
D’abord, considérons la vie et la personnalité de
l’astronome Joseph Jérôme le François de Lalande
(173211807), professeur au Collège de France, membre de
l’Académie des sciences et d’autres académies étrangères,
initié à la loge « Saint Jean des Élus » à Bourg-en-Bresse dont
il devient le vénérable. Non seulement il calcule en 1751 avec
précision la distance qui sépare la Terre de la Lune, détermine
en 1769 l’orbite de Vénus et décrit entre 1789 et 1798 près de
250 000 étoiles , rédige une somme sur la navigation intérieure
par tous les temps et sur tous les continents qui fait encore
autorité, mais encore il signe 250 articles de l’Encyclopédie
de Diderot et d’Alembert, notamment les entrées consacrées à
l’astronomie, les mesures et la franc-maçonnerie. Il n’est
donc pas étonnant que la lumière occupe son esprit et qu’elle
se trouve traitée dans ses ouvrages d’astronomie. Or, ce qui
l’intrigue ce n’est pas tant la source solaire de la lumière que
le jeu de correspondances qu’elle permet à force de reflets. La
lumière met en liaison les corps opaques en en faisant des
surfaces de réflexion mutuelles. Ainsi traite-t-il de la
«lumière cendrée » :
1 Jérôme Lalande (1732-1807): une trajectoire scientifique,éd. Guy
Boistel, Jérôme Lamy et Colette Le Lay, Rennes, Presses universitaires
de Rennes, 2010.
2 Joseph Jérôme François de Lalande, Histoire céleste française,
contenant les observations faites par plusieurs astronomes français de 1791,
Paris, Imprimerie de la République, An IX [1801].
LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 20
La terre réfléchit la lumière du soleil vers la lune, comme la
lune la réfléchit vers la terre : quand la lune est en
conjonction, la terre est pour elle en opposition ; c’est proprement
1pleine terre pour la lune, comme dit Hévélius , et la clarté
que la terre répand sur la lune est telle que la lune peut
encore nous la réfléchir ; ainsi nous apercevrions la lune
entière lorsqu’elle est en conjonction, si le soleil que nous
voyons en même temps n’absorbait entièrement cette lueur
terrestre réfléchie sur le gobe lunaire, et n’empêchait de
2voir la lune .
Joseph Jérôme le François de Lalande (1732-1807)
1
Jan Heweliusz (1611-1687) est un astronome polonais fondateur de la
topographie lunaire ou sélénographie.
2 M. de La Lande, Astronomie– tome 1, Paris, Desaint & Saillant,
M.DCC.LXVI, p. 556.LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 21
Il est en revanche plus troublant de constater son intérêt
pour l’esthétique de la lumière, notamment dans son carnet de
voyages en Italie, où les jeux de lumière prennent une
dimension quasi éthique dans la description des tableaux de Raphaël,
renvoyant à la lutte du bien et du mal lors de la Création :
On admire l’expression dans la vision d’Attila, que S. Pierre
et S. Paul menacent en l’air de leurs épées, mais surtout la
lumière et la beauté de clair-obscur dans le S. Pierre délivré
de prison par un ange ; la combinaison et la dégradation de
lumière, la figure vraiment angélique de cet ange lumineux
qui est transparent ; une grille de fer toute noire au-devant
de la prison, qui fait éclater la lumière intérieure, et produit
1un effet incroyable .
C’est l’art, en particulier le génie de Léonard de Vinci,
qui le conduit à s’interroger sur la qualité de la lumière.
On conserve à Londres un manuscrit sur les rivières, par
Leonardo da Vinci, où l’on m’a assuré qu’on trouve la
première explication de la lumière cendrée de la Lune, quand
elle est nouvelle, quoiqu’on en ait fait bonheur à Maestlinus.
Dans son livre sur le dessein, il explique le relief de la
peinture, et la cause qui fait que l’on peut véritablement y être
trompé quand on ne regarde que d’un œil. Il connut, bien
longtemps avant Newton, que le blanc est formé de mélange
de toutes les couleurs. [O]n peut dire que Leonardo da Vinci
2a été un des hommes les plus rares qui aient paru en Italie .
À la même époque, le philosophe Claude Adrien
Schweitzer, dit Helvétius (1715-1771), voit son ouvrage De
3l’esprit condamné par le pape Clément XIII et brûlé sur arrêt
du Parlement de Paris, le 10 février 1759. Tout en défendant
un matérialisme et un sensualisme qui inspirent les
Idéo1
M. de La Lande, Voyage en Italie – tome 3, Genève, s.e., M.DCC.XC,
p. 184.
2 M. de La Lande, Voyage d’un François en Italie fait dans les années
1765 & 1766 – tome 1, Paris, Desaint, M.DCC.LXIX, pp. 311-312.
3
Claude Adrien Helvétius, De l’esprit, Paris, Durand, M.DCC.LVIII.LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 22
logues, il reconnaît l’existence et l’activité d’une force
su1 2prême dans la nature , termes alors très à la mode .
Le Père invisible engendra un fils, qui fut sa force, et dont il
se servit pour tirer le monde du Cahos. Cette force suprême,
c’était la Vertu, la Parole, qui exprimait la Puissance du
Créateur : bientôt, on personnifia cet être métaphysique, cet
agent secondaire, ce qui le fit considérer comme le Principe
de tout. Alors il fut regardé, comme le Germe ou la Semence
du sentiment, comme la source de l’intelligence, et l’Origine
3de la lumière .
La lumière se retrouve sous sa plume dans diverses
métaphores qui s’accordent sur sa propriété de réflexion et sa
capacité à former un « réseau ». Aussi milite-t-il pour la
constitution de liens scientifiques à travers l’Europe à l’aide d’une
fraternité intellectuelle jumelant les savants entre eux :
Pour créer des Hommes illustres dans les Sciences et les
Arts, il ne suffit pas de répandre sur eux des largesses. Il ne
faut pas même les leur prodiguer. L’abondance engourdit
quelquefois le génie […].
Un moyen de lier plus étroitement les savants russes au
Corps des autres Gens de Lettres de l’Europe, et d’exciter
leur émulation, est d’associer, à l’exemple de Louis XIV, les
Étrangers aux honneurs que vous décernerez à vos
Compatriotes. Un Russe, l’associé, en France d’un Voltaire, en
Angleterre d’un Hume, sera curieux de lire leurs Ouvrages,
et voudra bientôt en composer de pareils. C’est ainsi que les
4lumières se répandent et que l’émulation s’allume .
1 Hamadi Ben Jaballah, Grâce du rationnel, pesanteur des choses : la
formation du concept de force dans la physique moderne, Paris,
L’Harmattan, 2006 (coll. Épistémologie – Philosophie – Sciences).
2 Jean Ehrard, L’Idée de nature en France à l’aube des Lumières, Paris,
Flammarion, 1970 (coll. Science de l’histoire).
3
Pierre d’Hancarville, Recherche sur l’origine, l’esprit et les progrès des
arts de la Grèce – tome 1, Londres, B. Appleyard, M.DCC.LXXXV,
pp. 146-147.
4 Réponse de M. Helvétius à M. le Comte de ***, Président de l’Académie de
Saint-Pétersbourg, in : Londres, Poésies, s.e., M.DCC.LXXXI, pp. 167-168.LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 23
En répandant les Lumières à travers l’Europe, les États
envisagent de former une fraternité spirituelle et intellectuelle
liant les savants et œuvrant en faveur d’une paix essentielle,
faute d’être perpétuelle, comme l’envisage alors cet autre
1 2« franc-maçon sans tablier » , Emmanuel Kant, en 1795 . Le
cosmopolitisme des maçons est « la clé de voûte de leur
représentation du monde et des rapports qu´entretient la sphère
3maçonnique avec la sphère profane» , articulant le
«cosmos » autour de réseaux particulier fonctionnant comme des
vecteurs des valeurs cosmopolites et comme des points
d´appui pour des stratégies d´intérêts plus prosaïques. Ce
projet, au cœur des préoccupations de la Rose-Croix (Johann
Valentin Andreae, Wilhelm Wense, Tobias Hess, Christoph
4Besold, Tommaso Campanella, Jan Amos Comenius, etc.) ,
est poursuivi notamment par Gottfried Wilhelm Leibniz
(1646-1716), et se retrouve aux fondements de la Royal
So5ciety en 1660 . L’imitation (émulation) en est le principe
directeur et la lumière devient un feu métaphorique qui doit se
propager à travers l’Europe dans un souci eschatologique. Il
s’agit de rétablir la « bonne heure » (bona hora), période de
félicité, temps de la régénérescence de l’humanité,
reconstruction européenne de Babel.
1 Jean Brun, Hamann et Kant, in : Cahiers Eric Weil – tome 3 :
Interprétations de Kant, éds. Jean Quillien et Gilbert Kirscher, Lille, Université
Charles De Gaulle, 1992 (Travaux & Recherches), p. 20.
2 Cécile Revauger, Franc-maçonnerie, Lumières et révolutions : de la
Révolution d’Amérique à la Révolution française, Lumières 7 (2006),
pp. 17-34. Hervé Vigier, Lumières de la franc-maçonnerie française,
Paris, Télètes, 2006.
3 Pierre-Yves Beaurepaire, Franc-maçonnerie et cosmopolitisme au siècle
des Lumières, Paris, Éditions maçonniques de France, 1998, p. 12.
4 e
Paul Vulliaud, Les Rose-Croix lyonnais au XVIII siècle d’après leurs
archives originales, Paris, Émile Nourry, 1929.
5 Céline Sala, Les Francs-maçons en terres catalanes entre Lumières et
Restauration : l’art royal de Perpignan à Barcelone, 1740-1830, Paris,
Honoré Champion, 2009.LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 24
Chantons le bonheur des Maçons,
Célébrons leurs ouvrages,
Mais que leurs faits plus que nos sons,
Le portent d’âge en âge ;
De nos propos quoique joyeux,
Bannissons la licence ;
Il n’est de vrais plaisir que ceux
Qu’assure l’innocence […].
Nous ne faisons dans l’Univers
Qu’une même Famille ;
Qu’on aille en cent climats divers,
Partout elle fourmille ;
Aucun pays n’est étranger
Pour la Maçonnerie ;
Un Frère n’a qu’à voyager,
1Le Monde est sa Patrie .
Le principe du bonheur
Le «retour» au bonheur est chanté par la
francmaçonnerie. Dans une œuvre poétique inspirée par le
Cantique des cantiques du plus sage des rois, Salomon, Évariste
de Parny élève un chant d’amour à son inspiratrice Éléonore
dont l’étymologie hébraïque () signifie précisément
« lumière de Dieu ». La « raison » a pour vocation d’éclairer
« la nuit des erreurs » dans laquelle est plongée la société et
de «révéler» derrière le voile des «Amours» fugaces
l’absolu de l’Amour divin(isé) :
Ils viendront ces paisibles jours,
Ces moments de réveil, où la raison sévère
Dans la nuit des erreurs fait briller sa lumière,
2Et dissipe à nos yeux le songe des Amours .
1 L’École des Francs-maçons, Jérusalem, s.e., M.DCC.XLVIII, pp. 61-63.
2 M. le Chevalier de Parny, Opuscules poétiques, Amsterdam, s.e.,
M.DCC.LXXIX, pp. 17-18.
??????LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 25
La (re)conquête du
boneheur a lieu dans le IV chant,
avec le retour de la lumière
au temps de l’obscurantisme.
Helvétius en appelle à
Oromaze, notamment à partir de
l’étude que consacre l’abbé
Paul Foucher (1704-1778) –
célèbre entre autres pour ses
polémiques avec Voltaire –
au «principe invisible des
1choses », «source des
prits dont la nature, qui est un
feu pur et actif, [qui] produit
Claude Hadrien Schweitzer dit tout ce qu’il y a de bien dans
Helvétius (1732-1807)
l’univers», opposé à
Ahriman, « moins pur, moins actif, [qui] avait donc moins de
perfection, ce n’était pas un esprit, c’était la matière même [qui]
2produisait tous les maux» . Aura-Mazda ( ??? ) est la
divinité, unique, abstraite et transcendantale, Esprit Suprême
selon l’Avesta, qui est la lumière fulgurante, toute
métaphysique, qui précède et engendre les illuminations célestes,
comme l’indique justement son étymologie :
Oromaze l’entend, et des voûtes des Cieux,
Descend, enveloppé d’un tourbillon de feux,
C’est l’Espoir, dit-il, à ranimer ton zèle.
Non : la nuit de l’erreur ne peut être éternelle.
1
Abbé Foucher, « Suite du Traité historique de la religion des Perses.
Seconde époque : Doctrine des Sectateurs du Second Zoroastre sur la
nature de la Divinité », in : Histoire de l’Académie Royale des
Inscripe
tions et Belles Lettres – tome 29 , Paris, Imprimerie royale, M. DCC.LXIV,
pp. 92-130.
2 M. de Saint-Martin, Histoire civile, politique et religieuse de tous les
peuples, depuis le déluge jusqu’à ce jour – volume 1, Paris,
BlinMandar et al., 1825, p. 159.
???
???? ?LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 26
Sois assuré que l’homme, ô sensible Elidor,
À son premier état peut s’élever encor.
Si le bien est du vrai toujours inséparable,
La perte de ce bien n’est point irréparable.
Un siècle de lumière un jour doit ramener
Ce siècle de Bonheur qui semble s’éloigner.
Au milieu des besoins dont le cri t’importune,
Dont Ariman a fait la pomme d’infortune,
Vois du sein de la nuit qui paraît s’épaissir,
Sortir le germe heureux d’un Bonheur à venir.
Vois ces besoins, moteurs de l’active industrie,
Des humains éclairés embellissant la vie,
Les arracher un jour à l’assoupissement,
Où les ensevelit le pouvoir d’Ariman.
Du jour des vérités je vois briller l’aurore ;
Et si de son midi ce jour est loin encore,
De l’auteur de vos maux, les barbares projets,
1Ne pourront de ce jour suspendre les progrès .
Le retour au Bonheur primordial est annoncé, car « l’homme,
2d’origine céleste, était d’abord d’une nature lumineuse et pure » .
À la chute des origines doivent répondre l’ascension et la
réhabilitation des êtres, notamment comme l’envisage Joaquin
Martines de Pasqually (1727-1774) dans son Traité sur la
réintégration des êtres dans leur première propriété, vertu et puissance
spirituelle divine (1770-1772). C’est dans ce sens, par exemple,
qu’il faut comprendre le premier couplet du « Cantique fait pour
la Loge de Saint-Pierre des Amis réunis, chanté le jour de la
réception du Frère T. C. » :
Par nos épreuves symboliques
Nous avons connu votre cœur.
Devant les vertus maçonniques
Tombe le bandeau de l’erreur.
1
M. Helvétius,Poésies, op. cit., p. 83.
2
Adrien Balbi, article « Le magisme ou la religion de Zoroastre », in :
Abrégé de Géographie rédigé sur un nouveau plan d’après les derniers
traités de paix et les découvertes les plus récentes, Paris, Jules
Renouard, 1833, p. 74.LES LUM I ÈR ES , MÉTAPHOR E MAÇONNIQUE 27
Devenu notre Frère,
Pour jamais nous vous chérissons ;
Ainsi que nous partageons la lumière
1Qui fait le bonheur des Maçons .
La lumière est donc la manifestation d’un bonheur. La
référence au «cœur » qui doit dessiller les yeux de l’initié
témoigne de la prédominance accordée aux sentiments sur la
raison: le discours maçonnique prépare à l’imaginaire
romantique pour lequel l’amour redevient source de
connaissance et d’action. Ce retour de la suprématie des
émotions sur le raisonnement cherche à déconstruire
l’opposition fallacieuse entre cœur et raison pour lui
substituer une articulation plus subtile où le cœur devient
aussi le moteur herméneutique
de la réflexion: le monde se
construit comme un réseau de
symboles qui se répondent et
qu’une sensibilité extrême liée à
une intelligence imaginative
permettrait de lire comme le
2Liber Mundi par excellence .
Dans l’opéra-ballet du
musicien Jean-Philippe Rameau
(1683-1764) et du librettiste et
encyclopédiste Louis de
Cahusac (1706-1759), Zoroastre
(1749), qui prône l’utopie d’un
monde régi par des lois
naturelles et des rois vertueux, Ahriman, responsable de
la création matérielle, père de légitimés davantage par l’amour
l’illusion et de l’erreur,
esprit des Ténèbres.
1
[Louis Guillemain de Saint-Victor], Recueil précieux de la maçonnerie
adonhiramite – tome 1, Paris, Chez Philarete, rue de l’Equerre,
l’Aplomb, Philadelphie, M. DCC. LXXXVII, p. 52.
2 Michel Brix, Éros et Littérature : le discours amoureux en France au
e
XIX siècle, Leuven, Peeters, 2001.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.