La Danse du Lys T2 le Safran Démoniaque - Chapitre 1 entier

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Une histoire de princesse, de combat royal et un héros qui est une vraie jouvencelle en détresse : cocktail explosif ! Cette fois-ci, le chapitre 1 en entier... Roman paru en janvier 2013.

Publié le : samedi 9 mars 2013
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Nombre de pages : 20
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Partie I Foudre et Tempête Chapitre I LE DÉFI  « Les cheveux dans le vent des aubes lointaines, La damoiselle élève sa lame d’Eden ;  Ses yeux brillent de mille Océans, Son coeur bat au rythme du héros dansant. » Extrait de la « Vivlariade, Mémoires Lyriques ».
 Sur l’île, l’arène submergée par une lumière éblouissante débordait littéralement de spectateurs. Des affiches montraient les deux belligérants comme à la parade avec un titre des plus ronflants : « Combat Royal ». La nouvelle avait fait le to ur de la ville en l’espace de quelques semaines via Le Tor, le journal le plus en vogue à Torial : le héros qui avait sauvé les chasseuses allait se mesurer à la princesse Elena en combat singulier. Cette dernière se préparait tranquillement à l’abri des r egards, entourée par les soeurs Perdidor et quelques chasseuses de sa connaissance. Elle avait négligé de tresser ses cheveux blond vénitien aux boucles cascadant, et revêtu une cape pourpre d’où dépassait la garde d’argent de sa lame. Provocante, elle ne portait aucune protection, pas même des gants. Ses bottes d’un noir uni, son pantalon obscur rabattu sur elles et son haut à la couleur abyssale lui donnaient un air sauvage et mystérieux des plus satisfaisants. Son héros méritait bien une certaine attention de sa part. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu as présenté tes excuses à Alex, finit par dire Sidonie, la petite amie de ce dernier. En même temps, elle entortillait négligemment l’une de ses boucles sombres entre ses doigts. Sa soeur jumelle l’ observait de près et se rete-nait de bâiller. Serait-ce en rapport avec ce duel ? ajouta une chasseuse. Elena adopta un petit sourire amusé, presque machiavélique.  Mon adversaire le souhaitait, alors je l’ai fait.   Ce n’est pourtant pas ton genre, Elena, s’étonna une autre de ses amies.   De quoi ? Présenter des excuses ? Je ne l’ai pas fait directement, bien sûr… Hum, je me demande dans quel état il est, ce héros. Son petit sourire s’élargit, dévoilant ses dents.  
 
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De l’autre côté de l’Arène, lui aussi dissimulé aux regards, le héros en question tremblait à s’en décrocher la mâchoire. Il guettait d’une oreille nerveuse les cris de la foule en dehors. Il avait été piégé. Il avait espéré durant quelques jours que ce duel se déroulerait à huit clôt, sans spectateur, et que ce serait rapide. Mais Elena avait décidé qu’une humiliation en public s’imposait. Refuser reviendrait à mettre tout le monde en colère, il allait devoir respecter sa parole, sinon il était certain que sa vie deviendrait un enfer. La princesse lui jetterait des objets contondants à la figure et se ferait une joie de l’écraser sous les semelles de ses bottes.  Tristan Vivlar se blottit davantage contre la paroi rugueuse de la salle, la nuque relâchée et les cheveux ébouriffés. Il les avait malmenés longtemps de ses mains fébriles, en cherchant une échappatoire. Cependant, aucune idée lumineuse n’avait traversé son esprit, à part celle de faire le mort. Il pensa avec un sombre sourire que c’était là un procédé inutile ; Elena trouverait le moyen de mettre son corps soi-disant mort à l’épreuve de sa lame.  Son bâton enchanté était appuyé contre son épaule, ses deux bras, étendus sur les dalles grises et froides : il relâchait tous ses muscles pour tromper son monde. Son corps eut rapidement un sursaut de protestation.  Elle va me tuer ! s’exclama -t-il, désespéré. Bien qu’il ait déjà affronté des assassins et d’autres créatures qui souhaitaient le voir étendu dans la poussière, inerte et ensanglanté ; cette fille-là le terrifiait. D’une seule main, en bougeant seulement le poignet, elle avait tué près de cinq Acolytes armés d’épées empoisonnées. Tristan se souvenait encore de leurs corps virevoltant au-dessus du sol et retombant à ses pieds, raides. Ses lunettes noires avaient chu dans le sable de cette même arène. Le garçon avait découvert une triste vérité : les contes de fées mentaient. Des bruits de pas retentirent depuis l’entrée des vestiaires faiblement éclairés. Des pas doux comme du velours. Se pourrait-il que… ? Tristan tourna un œil et pou ssa un long soupir de soulagement. Sa sœur se dirigeait vers lui avec détermination, vêtue de l’étrange tenue des Aspirantes Chasseuses, un haut fait de deux bandes de couleurs différentes nommé un Cache. D’un seul regard, Tristan devina qu’elle était furi euse. Ses cheveux aux boucles chatoyantes voltigeaient dans tous les sens et ses yeux quasiment dorés, presque semblables aux siens, brillaient tel un brasier. Que fais-tu couché par terre, Tristan ! s’exclama -t-elle avec humeur. Je me prépare à jouer mon rôle à la perfection, pourquoi ? Tristan avait tenté de parler d’une voix désinvolte et décontractée, mais visiblement, il n’avait pas réussi à tromper sa jumelle.  
 
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Dans ces cas-là, dit-elle, tu devrais apprendre à tes genoux à rester sages. Ils claquent.  C’est juste un effet d’optique dû à la luminosité pâlichonne de cette espèce de vestiaire.  Marlyssa attrapa son frère par le col de sa tunique blanche et plongea ses yeux dans les siens. Elle posa même une main sur son front pour tester sa température.  Hum… tu es dans un état, mon pauvre.   C’est ça ! On va faire comme si j’étais très malade au point de ne pas pouvoir participer ! Tu es géniale, Marlyssa !  Il n’en est pas question, déclara -t-elle sèchement en reculant. Des bottes noires élégantes en cuir heurtèrent la pierre avec un son mat. Marlyssa déplia ensuite une cape noire qu’elle avait cachée dans son dos.  Tu prépares mon linceul ! Normalement, la couleur doit être blanche. Pas du tout, dit-elle très calmement, j’ai vu la princesse. El le était habillée de manière désinvolte et stylée, quasiment garçonne.  Attends une minute. Si je comprends bien, tu es juste venu pour m’habiller, pas pour me sauver !  Cette cape t’allait à merveille, la dernière fois. Tu devrais la remettre. Je t’ai r ajouté ce pantalon lâche et blanc, et ses bottes pour compléter ta tenue. La princesse va être furieuse en te voyant apparaître avec autant de style qu’elle… Magnifique !   Tu as raison ! Je devrais la provoquer davantage, elle m’enterrera plus vite. Enfin , Marlyssa, je me suis à peine remis de mes blessures après avoir combattu dans les souterrains. Je n’ai même pas eu le temps de souffler pendant ces deux dernières semaines. J’ai été épuisé par mes missions, asticoté et traîné devant des espèces de journalistes en toge et admonesté de tant d’œillades noires de la part des Protecteurs, apprentis ou plus vieux, que j’aurais aussi bien pu être mis à nu et roué de coups... Tristan, retire ton pantalon et mets celui-ci. N’oublie surtout pas les bottes et la c ape.  Non, mais tu m’écoutes, là ? s’offusqua le garçon.   De quoi as-tu peur ? Tu as affronté un démon, une harpie, un Chien Fantôme et un Drazel, des Vengeurs et des Frères de Démons ; et tu es toujours vivant.  Justement, je n’ai jamais eu le temps d’avoir peur et en plus, j’étais seul. Alors que cette fois-ci, je vais affronter une fine lame qui tue sans sourciller, avec des yeux aussi froids qu’une congère, tout cela face à un public enthousiaste.  Marlyssa ne répondit pas, elle enroula la cape autour de ses épaules, et lui déchaussa ses baskets usés dans la foulée. Si tu ne gagnes pas contre cette peste, souffla-t-elle, menaçante, tu sais ce qui t’attend.  3
 
 
Marlyssa lui brandit sous le ne z sa brosse au manche d’argent.  À côté de la lame de la princesse, c’est un hochet pour bébé, rétorqua Tristan.  Tu veux tester ? Non, pas vraiment. Quand sa sœur quitta la salle, Tristan se sentait bien mieux. Son courage chassa sa peur. Marlyssa avait mis le doigt sur le ridicule de la situation. Le jeune Protecteur enfila le pantalon de lin, chaussa ses bottes, rabattit sa cape noire et planta son bâton fermement entre deux dalles. Ce dernier protesta de quelques étincelles. Tristan inspira longuement, puis souffla. Maintenant, je deviens sérieux. Et il glissa ses lunettes noires sur son nez, avec l’impression tenace que la foudre s’apprêtait à lui fracasser le crâne pour le punir de son impétuosité.  La cape vermeille d’Elena Avox rasa le sable lors de son entrée dans la gigantesque Arène. Des cris d’exci tation et des saluts surgirent de toutes les directions à la fois. Elle avait beaucoup de fans, hommes ou femmes, puisqu’elle était supposée succéder à son père comme Grande Représentante d’Adalante. Elena garda son calme et leva doucement les bras pour sa luer les milliers de personnes rassemblées pour voir son duel. Beaucoup l’admirait aussi pour ses capacités à l’épée, qui rivalisaient avec celles des meilleurs chevaliers du royaume.  Les spectateurs étaient déchaînés, ce jour-là ; quoi de mieux qu’un combat pour leur faire oublier les menaces de guerre et les derniers deuils ? Contrairement à ce que l’on disait parfois, Elena Avox prenait son peuple en considération. Maintenant, il ne manquait plus que l’apparition du héros. S’il venait, bien sûr. Dans le cas contraire, très probable, sa notoriété naissante serait aussitôt écrasée et tout le monde oublierait bien vite qu’il lui avait sauvé la vie. En effet, quel héros refuserait un simple défi ? De toute manière qu’il se présente ou non, la victoire serait sienne. Il n’é tait pas de taille face à elle. Quelques minutes plus tard, il ne s’était toujours pas manifesté et les spectateurs commençaient à s’impatienter.   Alors, il est où ce héros ! s’écria quelqu’un, sarcastique.  L’individu reçut une brosse entre les deux yeux. Marlyssa s’assit à sa place en haut des gradins, entre son cousin Alex et sa mère Ambre. Cette dernière paraissait anxieuse. Comment était-il ?  Lamentable. 
 
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 C’est bien ce que je pensais, souffla -t-elle en la dévisageant sombrement de ses grands yeux d’ambre.  Je serais à sa place, je fuirais à toutes jambes, déclara Alex, pourtant large comme deux stèles. Il rabattit son chapeau à large bord sur son visage et lia ses deux mains comme pour prier.  La princesse m’a remis ses excuses par le biais de Sidonie. Il va recevoir une correction digne de ce nom ; s’il ose pointer le bout de son nez.   La princesse a sans aucun doute cela en tête, observa Marlyssa. Tristan ne renoncera pas si facilement. Même s’il doit finir en pièces détachées , il répondra à son duel. Car tel est son style.  Parfois, il vaut mieux laisser son style de côté et prévoir une retraite stratégique, rétorqua Alex.  Il ne ferait jamais une telle chose ; même s’il est pétrifié de peur.  Je sais, mais pour une fois, s ’il pouvait faire de cette affaire, une affaire impersonnelle, ce serait pour le mieux, marmonna son cousin. La populace s’agita violemment et des injures éclatèrent de tous les côtés. Marlyssa n’avait pas assez de brosses en sa possession pour faire taire les impertinents ; surtout qu’elle devait en garder une, au cas fort probable, où son frère mordrait la poussière. Bah ! Les héros aiment être désirés et connaissant son père  la lèvre d’Ambre se pinça , il agira de cette façon. Nous le retrouverons, maman, lança aussitôt Marlyssa avec détermination.  J’y compte bien, les psaumes sont en cours d’écriture. Je ne suis pas du genre à gaspiller de l’encre. Il les écrira jusqu’à la fin des temps, s’il le faut, lorsque nous le trouverons, ajouta Ambre avec un sourire confiant, quoique mélancolique. Brusquement, un vent violent frappa le sable en contrebas. Elena se détourna du public en fronçant les sourcils. L’air tournoyait à quelques distances d’elle et projetait des vagues de poussières. Une silhouette obscure se présenta entre les plis du tourbillon étincelant. Elle ne vacillait pas le moins du monde. Tous les spectateurs s’étaient levés d’un même élan pour mieux voir. Le sable retomba en pluie, et dévoila l’ombre d’une cape sous le soleil de ce début d’après -midi. Tristan était de dos, la tête légèrement penchée, et la dévisageait par-dessus ses lunettes noires. Son pantalon blanc scintilla un bref instant lorsqu‘il lui fit face. Elena se contrôla pour ne pas tout de suite plonger la tête de ce garçon condescendant dans le sable.  Il n’en fait pas un peu trop ? chuchota Marlyssa à l’oreille de sa mère.  
 
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Hautaine, Elena avait paru un instant déstabilisée par sa soudaine, voir spectaculaire, apparition.  Désolé de vous avoir fait attendre, princesse ! s’ exclama Tristan avec un grand sourire. Tout chez elle resplendissait, de ses yeux bleu océan, jusqu’à la gemme qui virevoltait autour de son cou. Tristan n’avait déjà pas envie de se battre, mais la vue de ses jambes fines et élancées, de sa silhouette ondulée et de son joli visage où sinuait sa mèche rebelle, le fit danser d’un pied sur l’autre.  Que lui arrive-t-il ? s’étonna Marlyssa.  Ambre eut un sourire en coin assez troublant. — D’abord, elle essaye de le dissuader par la peur et ensuite par le charm e. Cette fille est  vraiment machiavélique.  C’est ce que je me tue à vous dire depuis le début, remarqua Alex en aplatissant davantage son chapeau sur sa tête.  Comme vous le savez, j’étais amie avec sa mère, la reine Illiana, donc je connais parfaitement cette méthode. Elle sert à évaluer les prétendants potentiels. Marlyssa jeta un regard en coin, plutôt noir, à la fine lame.  Si j’ai bien compris, elle flirte ?   En quelque sorte, oui. Mais pour elle, ce n’est sans doute qu’un amusement. Ce tte attaque est difficile à parer. Je pense qu’Elena n’a pas dû utiliser souvent cette technique nommée : “Flirte Flamme”. Bien sûr, même habillée de la sorte, elle est très belle, mais sa nature belliqueuse l’empêche de maîtriser parfaitement sa posture s ensée être à la limite de l’aguichant. Néanmoins, Tristan est désarmé d’avance, à cause de son manque d’expérience. Bien exécuté, une “Flirte Flamme” peut faire perdre tous ses moyens au plus apte des combattants. Si Tristan ne se ressaisit pas, il sera él iminé en trois temps avant même d’avoir la pensée de dire “ouf”.  Ma tante, vous êtes terrifiante.  Toutes les femmes le sont, Alex, tu devrais le savoir. En fait, ajouta-t-elle avec un sourire amusé, j’ai créé la “Flirte Flamme”. Elle se déroule en trois temps, tout d’abord le sourire et l’échange cordial pour déstabiliser complètement l’adversaire. Lui s’apprête à combattre, or, que voit-il en tirant sa lame ? Un sourire innocent, des cils chastement baissés et une posture décontractée. L’homme en quest ion perd souvent sa concentration. Regarde Tristan, il a bien du mal à garder une attitude neutre et a déjà baissé sa garde. Elena l’a parfaitement compris. Elle s’approche discrètement tout en parlant, les bras bien en vue, sourire en coin et regard envoû tant en prime. C’est la deuxième phase : l’approche en 6
 
 
catimini. Quand elle se sera suffisamment approchée, elle attirera son attention sur une partie de sa personne en particulier, soit les yeux, soit d’autres appâts plus évidents.   Qu’elle n’a pas, à pr emière vue, intervint Marlyssa, sarcastique, tout en jouant avec sa brosse.  Tu as regardé, et bien tu peux être certaine que ton frère en a fait autant… ça y’est, elle est rentrée dans son espace vital. Tristan a vraiment baissé sa garde. La troisième phase ne devrait plus tarder ; l’attaque éclair.  En contrebas, la lame d’Elena jaillit de son fourreau telle une courbe lumineuse, à moins de deux doigts de son visage. Tristan para de justesse. Des cris de stupeur jaillirent d’un bout à l’autre des gradins et les spectateurs se levèrent d’un même élan pour mieux voir.   Il l’a contrée, déclara Marlyssa, satisfaite.  Elle a gagné. Regarde. Elena avait assené une violente attaque au centre du bâton. Mollasson, Tristan fut soulevé du sol telle une plume au vent et projeté violemment contre la base du gradin. Un clignement d’œil plus tard, le garçon avait la pointe froide de l’épée posée sur la gorge.  Elena lui adressa son sourire le plus éblouissant ; du point de vue de Tristan, cauchemardesque.  Alors, mon héros, on ne tient plus sur ses jambes ? demanda-t-elle sur un ton taquin. Mais ne t’inquiète pas, tu as encore deux manches pour rattraper ta piètre performance.  Écarlate, Tristan repoussa l’épée d’un coup de bâton et se redressa avec un embarras évident. E lle l’observait, ses prunelles glacées telles les profondeurs d’un océan.  Tristan redressa ses lunettes noires sur son nez et se mit en garde d’instinct. Il se sentait à la limite de la fureur. C’était ce qu’elle avait voulu bien sûr, en jouant la jolie je une fille effarouchée, avant de lui administrer une correction fulgurante et humiliante. Le mince espace entre ses lèvres se plissa dans un simulacre de sourire. Elle le détestait. Tristan le savait, à présent. Voilà pourquoi lui-même continuait de sourire, bien que touché au cœur, il ne se laisserait pas intimider davantage.  Il s’élança. Le tranchant de l’épée adverse souffla ses cheveux. Tristan glissa sur le sol, et revint sur sa cible par-derrière d’un puissant coup de reins. La princesse fut propulsée en avant et heurta violemment la base des gradins. Quand le garçon reprit son équilibre, elle avait déjà changé de place et se ruait sur lui depuis un angle impossible. Sa lèvre était en sang. Si Tristan eut un pincement au cœur, il ne le montra pas. Il es quiva en plongeant. Elena prit pied sur le mur et se propulsa pour changer de direction. Tristan bloqua la lame, un genou à terre, et dérapa légèrement en donnant une violente impulsion à son arme. La 7
 
 
silhouette féline roula dans la poussière hors de son champ de vision, emportée par son élan. Tristan avait accompagné son mouvement mortel. Le garçon se déplaça sur la droite avec détermination. Non loin de là, immobile, la princesse essuyait le sang qui gouttait sur son menton. Bien que candide, le style de son adversaire l’avait pris au dépourvu.  — Et bien, qu’attendez -vous, princesse ? demanda Tristan sur un ton moqueur.  Les spectateurs avaient les doigts vissés sur leurs sièges de pierre, et semblaient tous à prêts à plonger, tant leurs corps étaient courbés en avant. Alex lui-même avait redressé son chapeau et observait la scène, presque épouvanté. Les chasseuses présentes n’en revenaient pas que la première d’entre elles ait été blessée, même indirectement. À vrai dire, c’était même la première fois que cela arrivait.  Elle l’a rendu furieux, déclara amèrement Marlyssa.  Certainement, souffla Ambre et un éclat mélancolique traversa ses yeux. En contrebas, Tristan répéta sa phrase plus fort, presque en criant. Un éclat passa dans les yeux d‘Elena, brisant  l’obscurité telle une flamme. Une seconde plus tard, Tristan fondait sur elle. L’épée tournoya dans les airs et se planta fermement plus loin. Des cris de stupeur firent vibrer l’arène. Le garçon laissa son bâton en équilibre sur son épaule, puis plaça la paume de sa main en face de la lèvre fendue d’Elena.  Hudûr. Une lumière bleue irradiante vint refermer la coupure avec la douceur d’un baume chaleureux. La gemme que portait la princesse parut s’enflammer d’un feu bleu intense en réponse. Au lieu de me regarder sans comprendre, vous feriez mieux de récupérer votre épée. Je viens de gagner la seconde manche, observa Tristan en s’éloignant.  Elena toucha ses lèvres guéries du bout des doigts.  Pourquoi n’utilises -tu pas ta magie pour combattre ? demanda-t-elle subitement. Le jeune Protecteur se gratta la tête, un instant décontenancé.  Ce serait déloyal dans le cas présent. Je ne remets pas en question tes capacités martiales, mais tu es incapable d’utiliser la magie des éléments.  Les spectateurs reprirent leur souffle quand Elena revint à la charge quelques instants plus tard, en pleine forme. Elle avait vite retrouvé tout son mordant. Ce fut la seule manche que Tristan remporta durant le duel qui s’éternisa une grande partie de l’après -midi. Les spectateurs en redemandèrent à de nombreuses reprises si bien que dix manches eurent lieu.
 
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Quand tout fut fini, Tristan avait de multiples blessures bénignes et tenait à peine debout. Elena, toujours trépidante, avait rejoint ses amies qui l’applaudissaient, et saluait les spectateurs.  Il faut reconnaître une chose à mon adversaire, lança-t-elle subitement : je n’ai jamais vu quelqu’un danser aussi bien en combattant !  Des éclats de rire retentirent dans l’assistance. Et ainsi, Tristan fut -il surnommé le Héros Dansant. Bien sûr, l’aspect caricatural n’échappa à personne ; et surtout pas à l’intéressé.   *** À la Suprême Lumière, Tristan mit quelques jours à récupérer complètement. Sa sœur lui rendit visite dans la soirée, son expression d’ange et de douceur s’acco rdant avec l’éblouissement de son rire. Rien ne faisait plus de bien au garçon. Il n’était pas sorti de sa chambre de la journée. Cette dernière se trouvait au septième étage de la Tour et la vue sur la cité de Toril était magnifique. Néanmoins, les nuits de cauchemars avaient recommencé. Tristan avait l’impression que quelque chose de très grave se déroulerait bientôt. À vrai dire, c’était habituel. Dans d’autres circonstances, il n’y aurait pas prêté grande attention.  Le lendemain, il se redressa brutalem ent dans son lit, le cœur battant. Ce dernier cauchemar l’avait tellement secoué intérieurement que des larmes avaient ruisselé sur ses joues. Le garçon les essuya d’un revers de main et tenta de s’en souvenir. Un ciel obscur, une forme indéfinie munie d’u ne Faux, un vent hurlant, cruel et glacial et enfin, la Faux qui s’abattait. Tout disparaissait…  Tristan Vivlar laissa ses yeux errer par la fenêtre. Un ciel à peine troublé par une brume blanche descendait telle une douce spirale illuminée. Cette seule vue lui redonna confiance et l’apaisa.  Le jeune Protecteur resta longtemps les yeux perdus dans les volutes célestes. Puis il se leva d’un bond, ses forces comme retrouvées, son bâton étincelant dans l’une de ses mains. Rapidement habillé, Tristan Vivlar jou a un instant avec l’arme magique, la faisant tournoyer entre ses doigts avec habilité. Il s’étonnait toujours de la facilité avec laquelle il la maniait, à croire qu’une autre force que la sienne guidait son bras. Il le glissa dans son dos et s’arrêta un instant. Le souvenir d’une certaine fille et de son épée troubla son esprit. Toutes ses blessures conjuguées se réveillèrent subitement, lui arrachant un gémissement de douleur. Et encore, elle y était allée avec le plat de la lame !
 
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Tristan poussa la porte de sa chambre en haussant les épaules. Comme d’habitude, il était très tôt et tout le monde dormait encore. Un long tapis bleu suivait ses mouvements, dans le couloir, certains de ses plis éclaboussaient la base des murs étincelants. L’endroit était littéralement magique. Au bout, les deux escaliers de la Suprême Lumière s’enroulaient l’un à l’autre comme deux serpents amoureux. Un quart d’heure plus tard, Tristan arriva enfin au rez -de-chaussée, la tête basse. Il avait compté pas loin de sept cents marches ! Ses jambes endolories protestèrent sous lui. Une main appuyée contre un pan de mur, Tristan Vivlar croisa le regard sépulcral d’une statue créée dans le même matériau étrange que la Tour. L’homme, pétrifié, brandissait une épée argentée, illuminée d’un e aura impénétrable. Il tenait un livre sous son autre bras. Ses yeux semblaient presque vivants. Une cape striée d’or et d’argent le drapait entièrement, mais nulle couronne ne ceignait son front, ce qui était plutôt inattendu. Une mèche de cheveux glissa it sur son épaule, après s’être enroulée autour de sa nuque. Comme Tristan, il avait une frange qui lui couvrait le front. Mais si l’on observait attentivement son expression, on y lisait une mélancolie insondable. Le Flambeau s’en approcha doucement, admiratif. Le nom de l’homme était gravé en lettres argentées, « Aloré Delor ». Le reste du hall d’entrée resplendissait de lumière. Cette dernière s’infiltrait par trois immenses arches d’au moins quinze mètres de haut. La statue scintillait sous les assauts du soleil. Son ombre tombait néanmoins sur les escaliers, protégeant l’hôte de la Tour de l’éblouissement.   Aloré Delor, le Grand Fondateur d’Adalante, l’homme qui maîtrisait les sept éléments…  Une silhouette s’avança sur le fond chatoyant de l’arche Est.  L’homme enveloppé de noir enserrait son bâton d’ébène de sa main aux veines palpitantes. Son visage disparaissait dans les plis de son capuchon. Nous nous sommes déjà rencontrés sur la Route de Corin. Qui êtes-vous ? L’individu ignora sa question.  Le plus surprenant, c’est qu’il avait toujours refusé de devenir Roi, continua l’inconnu sur un ton sinistre. Il disait souvent que le pouvoir n’engendrait que la haine et l’égoïsme quand il était mal géré et distribué de façon aléatoire. C’est pour cela qu’i l a instauré le principe de vote et créé le premier conseil de Torial. Il lui arrivait aussi de déclarer que si les hommes voulaient que le monde devienne meilleur, il fallait qu’ils bougent… Que d’espoirs futiles ! Il suffit de regarder les hommes pour s’apercevoir que ce n’est pas encore gagné !  10
 
 
 Rien n’est encore joué… Même le plus monstrueux des hommes a une part d’humanité en lui.  Tu m’impressionnes, je dois bien avouer que je n’en attendais pas moins de ta part, souffla l’inconnu sur un ton sarcastique, l’espoir te perdra, Flambeau…  L’individu s’en retourna. Sa cape ondula au niveau de l’arche, tel un sombre jet d’encre sur une page blanche.  Ton avenir sera rempli d’illusions, tout comme furent le mien et celui de beaucoup de nos semblables. Aloré Delor était un fou qui croyait en l’Humanité, qui croyait que les hommes pouvaient changer, qui croyait que le monde pouvait devenir meilleur… Que reste -t-il de lui, aujourd’hui ? Une vulgaire statue à l’effigie de sa folie. Aujourd’hui, les ténèbres sont aux portes de son orgueil. Retiens bien ces paroles, Flambeau ! Même l’orage qui filera vers le nord sera sinistre, ainsi la tempête sonnera le glas d’Oros Ultima !  Dans un tourbillon obscur, l’individu se volatilisa, sa voix rebondissant en écho sur une dernière note évoquant le tonnerre. Qu’avait -il voulu dire ? Tristan se creusa la tête, en jetant des regards mornes à la statue. Soudain une voix à la tonalité merveilleuse vint happer les ultimes lambeaux de ténèbres. Notre héros se serait-il enfin remis ? Tristan se retourna en soupirant et croisa ce regard aussi agité qu’un océan.  Bonjour, princesse, répondit-il avec un petit salut respectueux. Elena Avox parut aussi amusée qu’une princesse aurait pu l’être. Habituellement, quand elle battait un membre du sexe opposé en combat singulier, ce dernier devenait aussi taciturne que mauvais à son approche. Là, c’était différent. Or, Elena adorait qu’on la surprenne. Sans le savoir, Tristan venait de marquer quelques points. Mais était-ce une bonne ou une mauvaise chose ?  Tiens donc, tu n’es pas encore allé te pavaner dans Torial pour célébrer ta seule et unique victoire ? Suis-je bête, la modestie et la réflexion sont les maîtres mots des Protecteurs Un sourire ravageur fondit sur les lèvres d’Elena. Tri stan devint bien écarlate. Il manqua d’avaler sa propre langue, en tentant vainement de prendre la parole. Elena trouva cela si amusant qu’elle éclata de rire, en chassant sa mèche rebelle d’une pichenette.  Tu ne parles pas beaucoup, pour un héros, ajouta-t-elle en s’approchant de lui, un peu comme cette statue… Mais peut -être qu’un jour, tu prendras place à ses côtés, tout en pierre. Rien ne changera, sauf peut-être ta renommée : Tristan Vivlar, immortalisé pour avoir sauvé une princesse en détresse et l ’avoir vaincue une fois à son propre jeu.  11
 
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