Tourbillon

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Ueda Bin (1874-1916) fut à la poésie ce que Sôseki Natsume fut au roman : un maître. Professeur visionnaire de littérature étrangère à l'Université impériale de Kyôto, il fut considéré comme le plus grand traducteur de poésie européenne de son temps. Son œuvre majeure, Kaichô-on, marqua ainsi profondément son époque et la poésie japonaise contemporaine. A cet égard, son unique roman, Tourbillon, dont il s'agit ici de la première traduction française. Véritable mise en abîme, il est avant tout une réflexion profonde sur la quête de soi et l'identité japonaise.
Publié le : jeudi 2 octobre 2014
Lecture(s) : 28
EAN13 : 9782336357508
Nombre de pages : 230
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Ueda Bin Tourbillon
Ueda Bin (1874-1916) fut à la poésie ce que Sôseki
Natsume fut au roman : un maître. Professeur visionnaire
de littérature étrangère à l’Université impériale de
Kyôto, il fut considéré le plus grand traducteur de poésie
européenne de son temps. Son œuvre majeure,
Kaichôon, marqua ainsi profondément son époque et la poésie
japonaise contemporaine. A cet égard, son unique roman,
Tourbillon, dont il s’agit ici de la première traduction
française, apparaît un tournant essentiel dans la carrière Tourbillon
de son auteur. Véritable mise en abîme, il est avant tout
une réflexion profonde sur la quête de soi et l’identité
japonaise.
Roman
traduit du japonais
par Ogawa Hiroko
Professeur au collège universitaire de jeunes filles de Wakayama Shin’ai,
Ogawa Hiroko est titulaire d’une thèse de doctorat en littérature
comparée de l’Université Paris-Sorbonne. Spécialiste de l’œuvre d’Udea Préface de
Bin, elle a publié plusieurs ouvrages et articles la concernant. Dominique Millet-Gérard
Édition revue et corrigée
Illustration de couverture : © Ueda Bin.
Collection privée.
ISBN : 978-2-343-03947-3 L ett r es
20 € Jap onaises
LETTRES_JAPONAISES_BIN_12_TOURBILLON.indd 1 2/08/14 16:51:59
Ueda Bin
Tourbillon









Tourbillon




Lettres japonaises
Collection dirigée par Jérôme Pace

Cette collection est consacrée à la littérature japonaise classique et
contemporaine. Réservée à la prose, elle accueille des œuvres
rédigées directement en langue française ou des traductions.

Ueda Bin

Traduit du japonais par Ogawa Hiroko


Tourbillon


Préface de Dominique Millet-Gérard

Édition revue et corrigée



























































© L’Harmattan, 2014

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03947-3
EAN : 9782343039473
PREFACE
Dans le prolongement du regain d’intérêt pour la production
artistique des œuvres d’inspirations symboliste et décadente, c’est une
chance pour le public français que de pouvoir découvrir, grâce à la
traduction d’Ogawa Hiroko, le beau roman japonais d’Ueda Bin
(1874-1916), Tourbillon (Uzumaki), publié en 1910 et quasi
totalement inconnu en Occident. Et pourtant, c’est un livre qui traite, à
travers son personnage principal, un jeune Japonais fort cultivé,
curieux et épris de belles choses, du rapport, encore problématique
à cette époque, de son pays avec la culture européenne.
Que le héros Maki Haruo soit un double de l’auteur est une
évidence : c’est l’expérience intellectuelle de ce professeur de littérature
étrangère à l’Université Impériale de Kyôto qui est ici habilement
mise en scène, à travers des rencontres, des conversations, des
méditations. On y admire la profonde et intelligente culture d’Ueda Bin,
qui découvre, goûte, pénètre la peinture, la littérature et la musique
européennes, avec discernement et goût, sans pour autant renier sa
culture propre, la vieille culture japonaise qu’il sent doublement
menacée, par la raideur d’un gouvernement à la fois militaire et
pragmatique (l’« époque de blocus » qui a suivi le succès nippon
dans la guerre russo-japonaise), et, en réaction, par une ouverture
frivole et irréfléchie à l’Occident, sous la forme d’un luxe
individualiste et cosmopolite.
Ce qui émeut particulièrement dans ce livre, dont la traductrice
tente, tâche extrêmement difficile, de rendre tout le raffinement,
c’est la quête de beauté qui anime le protagoniste, cherchant
toujours le sens derrière les apparences. Elégance pourrait en être le
maître-mot, qu’il s’agisse des scènes d’extérieur, et notamment de la
superbe ouverture, écrite comme une succession de délicates
peintures de scènes d’automne, dans un parc de Tôkyô où l’aristocratie
se livre à la chasse au canard, ou des conversations entre
personnages de qualité, japonais ou étrangers, à propos de littérature, de
musique, de mode. Mais l’élégance est aussi dans l’art du
monologue intérieur, fraîchement importé d’Occident, qui nous permet
de suivre, dans la cohérence profonde d’aspirations en apparence
contradictoires, la formation intellectuelle du jeune Maki Haruo :
Tourbillon est en effet une manière de Bildungsroman.
Le titre, inscrit à plusieurs reprises dans le texte, semble désigner
le « tourbillon de la vie » qu’il s’agit, grâce à la culture de l’esprit,
d’ordonner et d’orienter en soi. Et c’est tout un itinéraire qui nous
est proposé, dont les jalons sont des noms, Watteau, Mallarmé,
Tourgueniev, Wagner, D’Annunzio, Stendhal, etc. Un nom
cependant se détache, comme l’inspirateur essentiel de la réflexion de
Maki : c’est le subtil auteur anglais Walter Pater, trop peu connu,
hélas, en France. Ueda Bin l’a lu, médité, imité, se l’est approprié. Il
le cite souvent, adopte la manière romanesque de Marius l’Épicurien,
grande autant que discrète fresque autobiographique, où est
admirablement mise en personnages et en images la réflexion sur la
superposition des influences culturelles et leur synthèse absolument
personnelle dans un esprit tout en discernement : ce que Pater, dans
ce livre magnifique, fait pour la fusion heureuse des cultures antique
et chrétienne, Bin Ueda l’applique à son cas spécifique, à la
rencontre, que son métier de professeur, sa présence dans les cercles
intellectuels de son pays et ses voyages lui permirent de comprendre
en profondeur, de la pensée européenne et de tout l’héritage raffiné
de la culture japonaise. C’est un autre ouvrage de Pater,
fondamental pour la réflexion esthétique, qui lui permet de donner une assise
philosophique à cette synthèse : il s’agit de la fameuse Renaissance,
mal comprise lors de sa publication dans l’Angleterre victorienne, et
dont il est étrange et fascinant d’entendre un écho à la fois aussi
lointain dans l’espace, et aussi proche par la pensée.
La grande question est celle du « dilettantisme », qu’il s’agit de
faire passer du frivole au sérieux ; les différents personnages
rencontrés par Maki en figurent diverses postures, qui lui donnent à
réfléchir et lui permettent de trouver sa propre voie ; cette dernière
évoluera, conformément à celle d’Ueda Bin lui-même, vers un «
di8 lettantisme actif », une conception de « l’Art pour la vie » dans
laquelle se mêleront les influences de Stendhal de Barrès et de Claudel.
L’art d’Ueda Bin consiste à insérer cette méditation intellectuelle
dans un décor et une série d’ekphraseis, de descriptions de ces beaux
objets dont sait s’entourer le raffinement japonais. Pour éviter d’en
affadir ou d’en vulgariser la précieuse spécificité par des traductions
approximatives, ou d’alourdir le texte par des périphrases, la
traductrice a choisi de transcrire les termes japonais et de les accompagner
de notes explicatives : ainsi est également préservée la qualité
d’exotisme de bon aloi que ce roman peut avoir aux yeux d’un
Occidental, et qui en fait la poésie. Si nous perdons ce que peut avoir
de charme exigeant une langue archaïsante, parfaitement maîtrisée
mais difficile même pour un Japonais d’aujourd’hui, et évidemment
intraduisible, nous goûtons néanmoins une atmosphère à la fois
sensible et mentale, caractéristique d’un milieu et d’une époque. Et à
l’heure où la France cultivée est de plus en plus attentive et
réceptive à l’art du Japon, il est à la fois émouvant et instructif de suivre
l’itinéraire de Maki, et d’en comprendre les détours grâce au copieux
et savant dossier qu’Ogawa Hiroko, qui a consacré à ce sujet sa
thèse de doctorat à la Sorbonne, propose au lecteur.

Dominique Millet-Gérard
Paris le 7 février 2009
9 AVANT-PROPOS
Ce livre contient la partie principale de ma thèse : Dilettantisme et
Spiritualité chez l’Ecrivain Japonais UEDA Bin (1874 -1916) : Influence de
l’Occident, avec une traduction inédite et annotée de son roman Tourbillon
(Uzumaki 1910), présentée et soutenue le 16 janvier 2002 à
l’Université de Paris IV-Sorbonne, et qui a été publiée
premièrement par You-Feng en 2009 sous le titre de Tourbillon. Mais l’édition
You-Feng a besoin d’être accompagnée d’un errata compliqué. Le
présent livre est une édition révisée et corrigée, se limitant à
présenter la traduction du roman Uzumaki (« Tourbillon ») et la biographie
d’Ueda Bin.
Je voudrais exprimer tout d’abord ma profonde gratitude à
Madame Dominique Millet-Gérard, Docteur d’Etat et Professeur à
l’Université Paris IV, qui a dirigé la rédaction de ma thèse et qui m’a
permis de reproduire sa préface dans cette édition. Je suis toujours
reconnaissante à Monsieur Ueda Takao et à Madame Kobori Reiko,
qui ont autorisé la reproduction des photos de leur grand-père, et à
Madame Kimura Mase qui m’a aidée avec ses connaissances sur la
culture japonaise des ères Meiji et Taishô où se place l’époque de ce
roman. Et je remercie infiniment ceux qui m’ont aidée dans la
traduction du roman, Monsieur Raynald Noreau, Madame Françoise
Fujii et surtout Madame Claude Langlois qui a accepté de faire une
révision intégrale du texte pour cette édition.
Ce livre n’aurait pu être publié sans la décision bienveillante de
Monsieur Denis Pryen, fondateur et directeur général des éditions
L'Harmattan, et de sa femme Madame Christiane Dubosson. J'ai
bénéficié aussi du fort soutien de Monsieur Jérôme Pace, directeur
de la collection Lettres Japonaises dans laquelle paraît aujourd’hui cet
ouvrage. Je ne saurais, en outre, trop remercier la Sœur Geneviève
Lie qui a fait des démarches persévérantes pour la publication de
l'édition revue et corrigée de ce livre et son amie Madame Thérèse
Byun à qui je dois d'avoir pris contact avec les éditions L'Harmattan.

Que tous ceux qui m’ont aidée et encouragée soient assurés de
mes remerciements sincères, en particulier, Madame Julie Brock,
professeur à l'Institut Technologie de Kyôto, responsable de projet
à l'Institut international des Hautes Etudes et au Réseau Asie,
(CNRS / Imasie) qui a vivement recommandé la publication de ce
livre.

Wakayama, mars 2014
12 NOTES PRELIMINAIRES
1. Abréviations utilisées

O.C., t.1 : Teihon Ueda Bin zenshû (Œuvres Complètes d’Ueda Bin, éditions
définitives), réunies par Ueda-Bin-Zenshû-Kankô-kai, dont le
reprére sentant est Yano Hôjin, Tôkyô, kyôiku-shuppan-sentâ, 1985, 1 éd.
[1978-1981], tome 1, 695 p.
O.C., t. 2 : Idem, 1985, tome 2, 661 p.
O.C., t. 3 : Idem, 1985, tome 3, 658 p.
O.C., t. 4 : Idem, 1985, tome 4, 522 p.
O.C., t. 5 : Idem, 1985, tome 5, 617 p.
O.C., t. 6 : Idem, 1985, tome 6, 757 p.
O.C., t. 7 : Idem, 1985, tome 7, 626 p.
O.C., t. 8 : Idem, 1985, tome 8, 579 p.
O.C., t. 9 : Idem, 1985, tome 9, 626 p.
O.C., t.10 : Idem, 1985, tome 10, 691 p.
U.B. shû, Ueda Bin shû, Chikuma-shobô, 1966.
(Meiji-Bungakuzenshû 31)

2. Titres d’articles et d’ouvrages, noms communs, noms propres et
expressions, écrits en japonais sont transcrits en écriture romaine,
avec une traduction entre parenthèses selon les besoins.

3. Mots et expressions grecs sont transcrits en écriture romaine et
en italique.

4. Mots et phrases anglais et allemands sont écrits en italique.

5. Traduction des citations : les traductions en français des citations
japonaises relèvent de notre initiative.

6. Le nom des personnes japonaises est indiqué selon la coutume
japonaise, le nom de famille avant le prénom.

7. Documents cités : dans un souci de clareté et de simplicité, les
titres d’ouvrages, de poèmes, d’articles, d’œuvres picturales ou
musicales sont écrits en italique. Une présentation plus classique est
adoptée en bibliographie. Les citations sont, elles, mises entre
guillemets : « ... ». Le nom de l’auteur est omis, lorsque la citation est
d’Ueda Bin, et le lieu de publication des documents n’est pas
mentionné lorsqu’il s’agit de Tôkyô.




14 INTRODUCTION
Ueda Bin (1874-1916) est presqu’inconnu à l’étranger, mais au
Japon il est célèbre d’abord en tant que traducteur éminent de
poèmes européens en langue japonaise. À titre d’exemple, ses
traductions de Chanson d’automne de Paul Verlaine, de Über den Bergen de
Carl Busse, ou encore, de Year’s at the spring de Robert Browning
restent imprimées dans le cœur des Japonais qui ont su les apprécier
dans leur jeunesse. Son nom est marqué dans l’histoire de la
littérature japonaise moderne comme introducteur du symbolisme
français dans la poésie japonaise grâce à son œuvre représentative :
Kaichô-on (« Résonances de la Marée », 1905), recueil de ses
traductions japonaises de cinquante-sept poèmes écrits par vingt-neuf
poètes européens. Cependant, Ueda n’était pas seulement un
traducteur ou un intermédiaire de la poésie européenne. Il jouait aussi
un rôle important de guide intellectuel et culturel dans les milieux
académique, littéraire, et artistique des ères Meiji et Taishô, époque
de développement du nouveau Japon après la Restauration de Meiji
en 1868.
C’était une époque tourbillonnante d’afflux de la civilisation
occidentale dans la culture japonaise traditionnelle. Parmi les
nombreux écrits d’Ueda Bin, son unique roman : Uzumaki («
Tourbillon », 1910) présente par excellence ce phénomène dans la nouvelle
capitale, Tôkyô, ville natale d’Ueda. Les lecteurs de ce roman y
découvriront comment les Japonais ont vécu cette époque de
civilisation et notamment comment les jeunes élites intellectuelles telles
qu’Ueda s’imprégnaient de la civilisation occidentale, tout en restant
fières de leur culture natale. Ce roman étrange, presque sans intrigue
et en revanche plein de discours critiques sur la civilisation et les
mœurs fut mal accueilli du public japonais de l’époque, et reçut
l’étiquette d’« œuvre représentative du dilettantisme ». Ueda Bin
luimême fut appelé « dilettante esthétique et transcendant » et même
« écrivain ayant un penchant pour l’épicurisme ». Dans tous les cas,
cela montrait l’incompréhension des lecteurs japonais sur le vrai
sens du dilettantisme qu’Ueda traita dans Tourbillon et de
l’épicurisme que Walter Pater, admiré par le jeune Ueda, présente
dans son œuvre : Marius, The Epicurean, His sensations and Ideas (1885).
De même que certains critiques japonais ont remis en cause ces
étiquettes attribuées à Ueda Bin, en relisant Tourbillon dans le
contexte social de l’époque, nous aussi, nous considérons que ce roman
mérite d’être relu pour mieux comprendre l’auteur et ce qu’il voulait
exprimer durant cette « époque de blocus » où le militarisme et
l’utilitarisme dominaient le pays.
Pourtant, retenons que ce roman semi-autobiographique ne
s’inscrit que comme une étape de l’évolution de la pensée d’Ueda,
sinon, nous aussi, nous tomberions dans le même travers en jugeant
l’auteur de manière partiale et superficielle. C’est pour éviter cette
erreur que nous avons placé la biographie d’Ueda Bin après la
présentation du roman.




16







Tourbillon
I
Comme tous les ans, on se réjouit de la beauté des
chrysanthèmes et des feuilles rouges des érables dans le climat paisible et
trompeur de l’été indien, tout en sentant la fin de l’automne qui
s’enfuit, et on s’étonne de l’arrivée soudaine de l’hiver avec ses vents
froids. Les sansonnets qui étaient naguère si bruyants, maintenant
rassasiés de noix de mélia en forme de clochettes d’or, ne font plus
1entendre le bruit de leurs ailes. Les Hiyodoris avec leur belle tache
rouge au coin des yeux ont subrepticement disparu, et les
piesgrièches ne chantent plus depuis longtemps. Bientôt ce sera la
saison où les oies sauvages reviennent du continent septentrional. Un
jour, dans le courant de l’après-midi, on prend conscience que la
saison change subtilement. On commence à sentir le froid à travers
2l’Awase-baori . Le soir venu, les feuilles d’érable encore attachées
aux branches paraissent lugubrement noircies et les branches de
3Ginkgôs se dépouillent en faisant ressentir tout à coup une solitude
inquiétante. Ne pourra-t-on plus admirer les magnifiques couchers
de soleil ? L’année semble s’achever à la hâte, comme si elle se
souvenait soudain de sa tâche.
Le lendemain d’une nuit où il avait plu doucement depuis le soir,
lorsque le son des gouttes cessa sous le ciel encore brouillé et gris
perle, Maki Haruo se dirigea vers une villa pour participer à une
chasse aux canards sauvages.
Après avoir franchi l’entrée imposante mais qui donnait malgré
4tout une impression un peu rustique à cause de son toit de chaume ,
il remarqua un long bosquet s’étirant jusqu’au fond de la propriété.
Il était surprenant qu’un bosquet si dense pût se trouver dans la ville
de Tôkyô. En suivant le chemin bordé de cerisiers, il éprouvait une
sensation agréable, chaque fois que ses pieds au travers de ses
chaussures touchaient la terre noircie et humide, nourrie par les
feuilles mortes qui y étaient tombées. On disait que la villa avait
appartenu autrefois à un certain courtisan favori du Shôgunat, qui
l’avait fait construire dans un style raffiné. Plus tard, elle avait été
modernisée mais il y flottait encore une légère atmosphère
d’élégance et de mélancolie qui témoignait d’un passé fastueux.
Haruo ne trouva personne dans le logis principal qui donnait sur la
cour d’honneur. Tous devaient être déjà partis pour l’étang aux
canards. Cependant, émerveillé par cette cour calme et mystérieuse,
Haruo décida de s’y reposer un moment. Il s’étendit dans la véranda
5 6 de l’Irukawa couverte de Tatamis et promena son regard autour de
l’îlot situé au milieu du bassin. La forme d’une petite roche posée à
droite, ajoutée à la symétrie des pins plantés sur la rive recréait un
paysage naturel et exprimait la beauté propre à la culture raffinée de
7l’époque décadente des Tokugawa .
Le ciel était bas. Les doux rayons du soleil qui faisaient ressortir
les couleurs pénétraient l’air calme du matin et enivraient le cœur de
Haruo qui errait entre la réalité et la rêverie. Haruo ressentit une
impression qu’il avait souvent éprouvée dans son enfance. Cela se
passait toujours un bel après-midi de début d’automne. Se réveillant
vers quatre heures après s’être assoupi, il regardait les reflets vagues
et rougeâtres du soleil qui pénétrait par la fenêtre ronde et il se
demandait s’il n’avait pas dormi toute la nuit et ne s’était pas réveillé le
lendemain matin. Il était difficile d’oublier cette sensation fraîche du
moment où les voix des conversations se faisaient entendre d’une
des pièces voisines, comme si elles venaient d’un monde qui lui était
complètement étranger. L’Art a le privilège de susciter une
sensation agréable de calme. Le cœur délivré des agitations causées par
les désirs et les intérêts personnels devient comme une eau
tranquille dont la surface reflète le monde avec netteté. Tel était l’effet
que produisait sur Haruo la beauté enivrante de ce jardin.
Sous l’effet de la brise, ou du mouvement des carpes dans
l’étang, des rides très fines venaient de temps en temps caresser le
bord de la pelouse. On entendait le bruit lointain d’un jet d’eau situé
derrière le pont en terre battue. Au loin s’élevèrent deux cris de
faisan. Soudain, trois ou quatre canards sauvages descendirent
contre le vent. Ils semblaient avoir atterri au-delà des buissons situés
à l’ouest. Haruo se leva et commença à se promener lentement en
se dirigeant vers l’ombre d’une petite butte artificielle puis suivit
plusieurs haies qui le menèrent jusqu’à un jardin européen. Il
traversa le jardin. Alors qu’il s’approchait de l’étang de chasse entouré de
bambous, il aperçut sur le côté une grande salle à manger établie là
provisoirement et destinée aux garden-parties. Un gardien apparut. Ne
8pouvant pas appeler Haruo, il lui fit signe d’aller à l’Ô-nozoki .
20 II
Répondant au signe du gardien, Haruo entra, à pas de loup, dans
la hutte de l’Ô-nozoki. Celle-ci était bâtie au-dessus d’un fourré de
bambous touffus, et faite de vieux morceaux de bois appuyés les
uns contre les autres, si bien qu’on pouvait en toute tranquillité
observer dans son ensemble l’étang à travers le petit judas, sans
même être aperçu des oiseaux à la vue la plus perçante. L’étang était
situé dans une zone particulièrement déserte et calme de la
proprié1té qu’on appelait Shimo-yashiki . Il n’avait pas le charme d’un étang
2 appelé « Miroir du gardien de Hashitaka » ni d’un étang de
3 « Sugatami », mais il ressemblait admirablement à un étang naturel.
Il était sans doute un refuge tout trouvé pour les oiseaux voulant
reposer leurs ailes durant les nuits gelées. Et quelle vue
extraordinaire ! Des milliers de canards nageant sur le plan d’eau cerné de
bambous ! La couleur verte lustrée de la tête des canards qui se
reposaient sur l’îlot au milieu de l’étang était rehaussée par la faible
luminosité du soleil qui se réfléchissait à la surface ridée de l’eau.
D’après une légende médiévale, il existe un pays merveilleux où
l’on peut boire et manger à satiété. Dans ce pays, les toits des
mai4sons sont faits de biscuits ; les rues sont pavées de Manjû ; des oies
cuites au four se promènent çà et là dans la rue, invitant les passants
à les manger ; du ciel, des alouettes assaisonnées tombent les unes
après les autres et un vin exquis coule à flots de sorte qu’il suffit de
tendre la main pour le goûter. Pour les oiseaux, cet étang
incroyablement riche en nourriture et confortable devait sembler un
paradis terrestre. Sur un banc de sable qui évoquait un charmant «
terrain de jeux » et où poussaient des roseaux sauvages, se reposaient
tranquillement cinq ou six vieux canards à l’air de retraités, rassasiés,
détendus, attendant leur destin avec la conscience tranquille d’avoir
fait tout ce qu’il fallait pour leur postérité. Toutefois, certains ne
cessaient de grommeler, sans qu’on sût pourquoi. Même dans le
monde des oiseaux, il y a immanquablement des caractères soucieux.
Ceux-ci devaient s’absorber dans des conversations indignées sur les
mœurs hédonistes de la majorité de leurs congénères, ou sur la
jeunesse corrompue. D’autres se plaignaient de leur vie dure, tout en
profitant du confort de cet étang artificiel. Ils se ruaient sur les
grains de millet, se bousculaient et menaient grand tapage tout en
21 envoyant des éclaboussures près de la rive. À eux se mêlaient
plusieurs canards domestiques un peu plus grands en taille. Ceux-ci,
apprivoisés depuis la fin de l’automne, nageaient tout près de
5 l’entrée du Hikibori construit dans le fourré de bambous. Comme
cela arrive dans la société humaine, les canards sauvages, poussés
par la curiosité, cédaient à la tentation de suivre les canards
domestiques qui servaient d’appeaux. Sur une branche d’osier de la rive
opposée, un bihoreau était perché, solitaire et désœuvré. Dans le
gué où les plantes aquatiques ne poussaient plus, une spatule était
plongée dans une méditation triste. Il y avait aussi des cormorans et
des corneilles. Tous paraissaient se comporter comme des
philosophes imperturbables qui, sans se mêler aux luttes avides d’ici-bas
pour l’honneur et le profit, plaisantaient au sujet des brutes et
s’apitoyaient sur le sort des faibles.
Aux bruits secs et rythmiques faits par le gardien qui tapait sur
une mangeoire de bois quelques mètres plus loin, l’étang tout entier
s’anima. Attirés par les grains lancés d’un coup, les canards
domestiques arrivèrent les premiers, suivis d’une quinzaine de canards
sauvages qui se précipitèrent en troublant la surface de l’eau. « Ça y
est ! » Haruo sortit subitement de sa hutte, après avoir saisi une
épuisette dont le manche d’environ un mètre cinquante de long était
appuyé contre le mur de bois. Accourant à l’endroit d’où venait le
bruit, il y trouva deux groupes de gens qui pénétraient dans le
sentier. Courbant le dos comme les autres, Haruo avança sans bruit par
une ouverture. Des deux côtés du Hikibori étroit il y avait une berge
haute d’environ un mètre cinquante. Derrière cette berge où,
retenant son haleine, il était caché, Haruo retrouva certaines de ses
anciennes connaissances. Mais tous étaient trop absorbés par la
chasse pour se saluer. Les canards semblaient être entrés dans le
Hikibori et l’on entendait le bruit qu’ils faisaient pour manger les
graines au bas de la berge. Ayant bien calculé le moment propice, le
gardien, qui s’était caché au fond du Hikibori, se leva soudainement.
À ce signal, tout le monde se leva, épuisette en main. Les canards
sauvages sursautèrent d’effroi. Mais à cause de l’espace exigu dans
lequel ils étaient coincés, ils furent incapables de prendre leur élan
pour s’envoler. Se débattant désespérément, ils ne purent s’élever
qu’à peine à deux mètres de haut. Les chasseurs les capturaient avec
leur épuisette, aussi facilement que s’ils attrapaient des papillons.
22

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