Trilogie Sahélienne

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Le cycle Trilogie sahélienne, s'ouvre, avec la pièce Dans ce pays-là, sur un Président africain séduit par l'idée de se maintenir au pouvoir -sujet ô combien d'actualité! Loin des clichés ou jugements faciles, cette tragédie interroge en profondeur les mécanismes du pouvoir en Afrique. Le deuxième volet de la trilogie, Châteaux de sable, raconte la difficile conquête coloniale d'un royaume sahélien qui tente de résister à l'invasion, et imagine les relations complexes que cette "rencontre" douloureuse, violente, peut faire naître entre les personnages que tout oppose. Deux gouttes d'eau ne valent pas une larmes, pièce que son sous-titre qualifie de "farce triste" et qui clôt la trilogie, propose une véritable fresques de personnages qui, du nomade à la première Dame, en passant par des soldats, diplomates, chercheurs d'or ou encore des hôtesses, évoluent dans un contexte de "fin de règne" d'un Chef d'Etat que l'on ne verra jamais.
Publié le : mercredi 7 janvier 2015
Lecture(s) : 10
EAN13 : 9782336366913
Nombre de pages : 404
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Trilogie sahélienne Louis Vinça
Le cycle Trilogie sahélienne, écrit entre 2009 et 2014, s’ouvre, avec la pièce
Dans ce pays-là, sur un Président africain séduit par l’idée de se maintenir au
pouvoir – sujet ô combien d’actualité ! Loin des clichés ou jugements faciles,
cette tragédie, « à répéter ici ou ailleurs », comme le souligne son sous-titre,
interroge en profondeur les mécanismes du pouvoir en Afrique, en dessinant
des personnages complexes et attachants. Dans ce pays-là devait être mis
en scène par le regretté Alfred Dogbé ; lue lors du Festival Émergences à Trilogie Niamey en 2012, la pièce a été montée par Oumarou Aboubacari Bétodji en
2013/2014 et présentée, avec succès, par la Compagnie nigérienne Arène
Théâtre notamment au CCFN de Niamey et de Zinder ainsi que dans les
Alliances françaises d’Agadez et de Maradi (Niger). sahélienne
Le deuxième volet de la trilogie, Châteaux de sable, raconte la diffi cile
conquête coloniale d’un royaume sahélien qui tente de résister à l’invasion,
et imagine les relations complexes que cette « rencontre » douloureuse,
violente, peut faire naître entre les personnages que tout oppose – hormis
leur humanité.
Deux gouttes d’eau ne valent pas une larme, pièce que son sous-titre
qualifi e de « farce triste » et qui clôt la trilogie, propose une véritable fresque
de personnages qui, du nomade à la Première Dame, en passant par des
soldats, diplomates, chercheurs d’or ou encore des hôtesses, évoluent dans
un contexte de « fi n de règne » d’un Chef d’État que l’on ne verra jamais.
La Trilogie sahélienne donne une place importante aux particularismes du
français parlé aujourd’hui au Sahel, aux adages, aux décors ; mais au-delà de
l’enracinement local, ce sont bien des questions universelles – le pouvoir,
l’amour, les relations entre les générations… – qui sont au cœur de ces trois
pièces.
L’auteur, Louis Vinça, né en 1972, est poète et dramaturge.
Images : © Cie Arène Théâtre Niger — Représentation de
Dans ce pays-là (première pièce de la Trilogie sahélienne),
à Niamey, en 2014.
ISBN : 978-2-343-05237-3
30,50
Louis Vinça
Trilogie sahélienne









































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05237-3
EAN : 9782343052373



Trilogie sahélienneCollection « Théâtres »
dirigée par Denis Pryen et Jérôme Martin
Dernières parutions
Pascal LARUE, Les Injustes, 2014.
Laura et Stéphane HURT, Panik, 2014.
SAINT-SORIN, Ampélopsis ou les illusions d’une jeune
femme, 2014.
Laurent CONTAMIN, Hérodiade, 2014.
Marie-Françoise MOULADY IBOVI, L’imprudence, 2014.
Gad DAHAN, La serveuse du palais, 2014.
Abdelatif ELOUAHABI, L’Intrus, 2014.
Daniel LABONNE, Lafimela, 2014.
Loïc CHONEAU, Je te veux impeccable, 2014.
Léonard GAYA, Fortinbras, ou qui a tué Hamlet ?, 2014.
Grégory VLÉRICK, Une page d’histoire, 2014.
Jean-Paul INISAN, Mohamed et Véronique, 2014.
Michel DESTOMBES-DUFERMONT, L’inutile, 2014.
Jean-Pierre PELAEZ, Le Tartuffe nouveau, 2014.
Corinne FRANCOIS-DENEVE, Scènes de la vie théâtrale,
2014.
Christophe PETIT, Des garçons comme s’il en pleuvait, 2014.
Julie ABECASSIS, Se taire tue, parler aussi ; pas les mêmes,
2014.
Irène KRASSILCHIK, Il m’est arrivé quelque chose, 2014.
Bernard H. RONGIER, Dernières nouvelles de William S.,
2014.
Aurélie VAUTHRIN-LEDENT, C’est l’histoire de la famille de
l’amour… non, c’est pas ça…, 2014.
Laura & Stéphane HURT, Quand Jésus rencontre Freud. Suivi
de Vers un Temps, 2014.
Jean-Paul INISAN, Philo-Circus, Tragi-comédie en deux actes
et un épilogue, 2014.
Agnès CHAMAK, Julie ESTRADY, Odile HULEUX, Maison
close, 2013.
Florent MEYER, Au sang !, 2013.
Ghislaine BIZOT, Hors jeux
Maud TRIANON, Guerre parlée. Monologues de guerre, 2013. Louis Vinça






Trilogie sahélienne






Dans ce pays-là

Châteaux de sable

Deux gouttes d’eau ne valent pas une larme




Théâtre



L’Harmattan
[\[\









Dans ce pays-là


Trilogie sahélienne tome I





Tragédie en 3 actes,
à répéter ici ou ailleurs




\[
Les personnages


1. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE – Son Excellence le
Président de la République, Chef de l’État, Chef suprême des armées, un
homme âgé mais droit, de belle allure, aux yeux vifs, parfois tendres, parfois
électriques.

2. AÏSSATA – Étudiante, fille du Conseiller spécial du Président ; 25 ans,
jolies tresses.


Les conseillers & proches du Président :

3. LE CONSEILLER SPÉCIAL – Conseiller spécial pour le
développement, responsable du Programme spécial du Président, père
d’Aïssata ; du même âge que le Président, habillé dans une sorte d’uniforme ; l’air
matois, avec d’épaisses lunettes.
4. LE CHEF RELIGIEUX – costume traditionnel ; même âge que le
Président.
5. LE COLONEL – Le colonel, conseiller en communication, grand et
gros, presque du même âge que le Président, en costume traditionnel.
6. LE MÉDECIN PERSONNEL DU PRÉSIDENT – du même âge
que le Président ; souriant, parfois soucieux.
7. L’ORDONNANCE – L’ordonnance du Président, un jeune homme, en
costume-cravate trop large, un peu gauche et courbé mais gentil, toujours un dossier
sous le bras ; visage d’enfant.


Les ministres du Président :

8. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR – Son Excellence Monsieur le
Ministre de l’Intérieur, de la sécurité publique, de la décentralisation et de
l’aménagement harmonieux du territoire, homme moyen, d’âge moyen.
9. LA MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES – Son
Excellence Madame la Ministre des affaires étrangères, de l’intégration
africaine et du partenariat avec les pays partenaires, dame du même âge que le
Président ; visage rond, lunettes rondes, beau pagne et foulard rouge dentelé sur la
tête ; regard ferme, presque fermé, mais sans méchanceté.

8
Les citoyens et autres personnages de ce pays-là :

10. CLÉMENTINE – Étudiante, amie d’Aïssata, 21 ans, jolies tresses,
comme son amie.
11. LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX – La trentaine.
12. LA MÉNAGÈRE – Amie de la femme du chef religieux ; la
trentaine également.
13. L’ESPION du Ministre de l’Intérieur.
14. L’AUTRE.
15. LE CHAUFFEUR DE TAXI
Un policier et des militaires, de plus en plus nombreux.




9



Les proverbes populaires zarma utilisés dans présente pièce ont été recueillis par
Boubou Hama (L’essence du verbe, CELHTO, 1988, présentation par Fatimata
Mounkaïla) ; d’autres adages sont purement inventés.



La scène est coupée en deux, et ce pendant l’ensemble de la pièce ; d’un côté le bureau
du Président de la République, qui reste inchangé au cours des trois actes, de l’autre
une pièce du type « antichambre » qui évoluera un peu au fur et à mesure des actes et
des scènes. Chaque partie est « active » à tour de rôle ; parallèlement, l’autre partie
sera vide ou non, selon les indications données.






10
[[\\[\
er1 acte


re1 scène

Aïssata seule dans l’antichambre ; l’autre partie de la scène demeure vide.

AÏSSATA

Tu m’as manqué, pays du grand fleuve. J’ai vu des régions nouvelles et
j’ai rencontré des âmes inconnues, loin de mon pays. Ai-je changé ?
Suisje devenue une autre ? J’ai vu la mer, les neiges des montagnes. J’ai vu
tant de villes étrangères. Et maintenant ? Suis-je encore la même ?
Peuton jamais se remettre d’un tel voyage ? Tiraillée je suis – entre là-bas et
ici, comme entre deux obscurités désirables.

Elle prend un livre déjà ouvert et récite.
Fleuve, ô grand fleuve
aux rives incertaines,
amant du sable et du ciel
Ton eau vieillie réfléchit
les nuages, espoirs de pluie


Elle prend sa tête entre ses mains.
Je faisais semblant d’être à l’aise, loin d’ici. Mais parfois, il me paraît que
je ne suis jamais réellement allée là-bas – et en même temps, c’est comme
si je n’en étais pas vraiment revenue ici. Que c’est compliqué !












11 ème2 scène

Arrive Clémentine.

AÏSSATA
Eh Clémentine.

Les deux jeunes filles, Aïssata et Clémentine, s’assoient sur un immense canapé
pelucheux, façon nouveau riche, côte à côte, dans l’antichambre.

CLÉMENTINE
Alors, ce long voyage ? Et ce retour ? Ce n’est même plus un voyage,
c’est une fuite !

AÏSSATA
Ouh, beaucoup de choses à raconter, je ne sais pas par quoi commencer.

CLÉMENTINE
As-tu déjà vu ton fiancé ?

AÏSSATA
Pas encore, ma copine. Ça dépend de lui. Toujours pareil… Enfin, je ne
t’apprends rien.

Un temps.

CLÉMENTINE
De toutes les façons, les garçons ne sont pas sérieux dans ce pays-là. Ils
ne tiennent jamais leurs promesses. Dès qu’on les prend au mot, ils
trouvent mille excuses, ou ils disparaissent carrément du paysage.

AÏSSATA
C’est bien vrai.

Le téléphone d’Aïssata sonne pour annoncer l’arrivée d’un SMS, elle le regarde et
pianote quelque chose.
Eh Clémentine, et tes études ?

CLÉMENTINE
Justement, mon père me dit que je dois maintenant aller étudier à
l’étranger, que c’est mieux. Comme toi, mais pas avocat, je veux devenir
12 plutôt femme d’affaires, fortunée si possible, et vite. Tu ne connais pas
une bonne école ? Pour devenir riche, rapidement et sans trop d’effort.

AÏSSATA
Il y a l’école de ma cousine, tu sais celle qui s’est mariée la semaine
dernière. Elle a justement connu son mari là-bas. C’est une bonne école,
un peu chère, mais tu es sûre d’avoir un bon diplôme après. Et tu n’as
même pas besoin de visa pour aller là-bas. Je vais aller te chercher le
dépliant qu’elle m’a donné l’autre jour.

Aïssata sort, Clémentine prend le téléphone que son amie a laissé sur le canapé,
cherche un numéro ; elle le note sur un bout de papier qu’elle met dans son sac à
main ; elle remet le téléphone à sa place. Puis Aïssata revient, lui donne le dépliant.

CLÉMENTINE
Elle regarde le dépliant et lit à haute voix.
École américaine de management international. Les tarifs. L’internat.

À Aïssata.
Ça doit être bien ! Mais sans bourse, c’est inaccessible pour moi. Mon
père ne gagne toujours rien, ce n’est pas comme le tien. Il s’est toujours
mal débrouillé celui-là, je ne comprends pas. Faut que je trouve un
protecteur bienfaiteur qui me sponsorise. Il y en a bien qui parient sur les
chevaux, alors pourquoi pas parier sur une étudiante ? Aïssata, je dois te
laisser, je dois faire une course pour ma mère.

Clémentine quitte.





ème3 scène

Aïssata seule.

AÏSSATA
Au téléphone.
Allô ? Oui c’est moi. Tu dis quoi ?
Ah oui ? Je te rappelle que je ne suis que pour quinze jours ici, essaye
quand même de te libérer.
13 Quelle nouvelle ?
Ça ne m’étonne pas de lui, mais je suis bien placée pour te dire que ce
n’est pas autorisé, la Constitution l’interdit.
Oui, d’accord, je comprends bien, mais…
Oui, mais ton père n’est que Ministre de l’intérieur, ce n’est pas lui qui
peut…
Bon d’accord, bisous.

Elle raccroche ; parlant seule.
Tout cela n’est pas intéressant. Il me parle du Président au lieu de parler
de moi. Ce n’est pas sérieux. Que suis-je venu faire dans ce pays-là ?

Elle quitte. L’antichambre demeure vide.





ème4 scène

Le Président seul, assis dans son bureau qui n’est pas immense ; lumière tamisée ;
derrière lui, des rideaux jaunes et épais accrochés à l’unique fenêtre filtrent la lumière,
qu’on sent crue, d’une fin de matinée comme toujours caniculaire. Tableaux aux
murs, choisis avec goût, montrant des scènes champêtres africaines, des femmes à
l’ouvrage ; couleurs chaudes qui s’allient bien avec la lumière jaune qui emplit la pièce.
Derrière lui, à côté de la fenêtre, un meuble massif en bois, sorte de bibliothèque vitrée
aux pieds d’éléphant ; ouvrages classiques français dans les rayons, ainsi qu’une
encyclopédie. Au-dessus, des reproductions criardes de La Mecque et de la muraille de
Chine au crépuscule, un petit globe illuminé, et un tableau en fer blanc représentant
une figure africaine inconnue. Un climatiseur ronronne continûment, mais sans bruit
excessif. Le Président regarde ses dossiers, studieusement.
Entre l’ordonnance.

L’ORDONNANCE
Monsieur le Président, Chef de l’État ? Le Conseiller spécial chargé du
Programme spécial est là. Il sera suivi plus tard par le Chef religieux.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Mon petit, faites entrer mon Conseiller. Et apportez-moi le dossier du
projet de deuxième abattoir de ce pays-là.

14 L’ORDONNANCE
Tout de suite, Excellence.

Au public.
J’étais un étudiant brillant mais sans avenir, dans un pays où le mérite
compte moins que la naissance ou les relations. Me voici à côté d’un
homme de pouvoir. Que dis-je, l’homme qui a le plus de pouvoir dans ce
pays-là. Je suis certes sur un strapontin, c’est vrai. Mais c’est une place de
choix pour observer le déroulement de l’Histoire. Et la réalité vaut mieux
que les livres, n’est-ce pas. A moins que ce ne soit pire ?





ème5 scène

Entre le Conseiller spécial. Il porte une grosse valise qui restera sur ses genoux au
début de la scène. L’ordonnance suit, lentement, et se met sur un petit tabouret à côté
du Président.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Mes respects, Monsieur le Président. Je souhaite que la journée soit
bonne pour vous et que Dieu soutienne vos grands projets.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Cher ami, comment va la famille ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Ça va.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Et votre dernière fille, Aïssata ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Ça va. Je vous remercie. Elle habite à Paris.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Que fait-elle dans cette belle ville ?


15 LE CONSEILLER SPÉCIAL
Vous connaissez les jeunes filles d’aujourd’hui : elle continue encore les
études. Elle fait maintenant une thèse en droit constitutionnel. Ça n’en
finit plus, walaï.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Ho, mon fils, je veux dire : mon frère, notre pays a besoin de cela aussi !
Sinon nous serons toujours les esclaves des experts étrangers qui
viennent habiter au Grand Hôtel quelques jours pour nous dire au prix
fort ce que nous devons faire. Faut être fiers de nos filles qui travaillent
pour l’avenir de la Nation.

Un temps
Mais dis-moi, est-elle ici en ce moment ? Dis-lui de venir me voir, avec
son grand frère, l’avocat-là. J’ai besoin de bons juristes pour servir ce
pays-là.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Elle vient de rentrer pour ses vacances. Elle se présentera ici,
Incha’Allah ; c’est un grand honneur pour moi, Excellence.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Revenons à nos projets. Faut me rendre compte des derniers
développements.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Justement Excellence, j’ai apporté les maquettes du deuxième abattoir.

Il ouvre la valise, sort la maquette et la met sur la table ; les deux se lèvent pour la
contempler.
Puis-je la mettre là ?

Le Président se lève pour contempler la maquette sur la table ; le conseiller demeure
debout.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Le programme spécial restera dans la mémoire du peuple. A quoi sert le
pouvoir si ce n’est pour faire de grandes choses ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
En tout cas.
16
Bruits de bottes à l’extérieur. Les deux personnages se redressent, écoutent.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Vous avez l’air inquiet, mon ami.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
C’est juste ce bruit…

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
N’as-tu jamais entendu l’armée marcher ? Il est vrai que tu n’as jamais pu
faire ton service militaire, avec tes yeux.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Un temps.
Non… Enfin… Je veux dire, le bruit qui court en ville, sur…

Il enlève ses lunettes ; il frotte ses yeux, s’éponge le front, les lunettes tombent, il les
ramasse gauchement.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Raconte toujours. Faut tout me dire, mon ami.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Hésitant.
C’est qu’on dit que vous pourriez rester ici, au Palais, je veux dire rester
Président, pour le bien du peuple bien sûr, comment dire ? Après la fin
de ce mandat, là.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Tournant le dos au conseiller spécial, mais face au public.
Et donc ? Qu’en pense la ville ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Justement, c’est ça ; il y a ceux qui y croient, et ceux qui n’y croient pas
du tout.

Le bruit de bottes reprend ; le Président réfléchit.
Bon, il y a ceux qui le demandent, et ceux qui, comment dire, ne disent
rien.

17 LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Qui est pour ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Beaucoup de monde, Excellence. Et d’abord le peuple tout en entier, que
vous avez gratifié de tant de grands projets depuis la stabilité retrouvée…

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Et encore ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Les chefs traditionnels bien sûr. Ça fait du monde, vraiment. C’est ça le
plus important.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Et ceux qui se taisent ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Précisément, comme ils restent silencieux, je ne les connais pas, c’est ça
le problème. Existent-ils, même ? Ils ne disent rien, on ne les entend
donc pas, et on ne connaît pas les pensées d’un âne taiseux. C’est
entêtant, l’ânerie, euh… l’âne tisanerie… enfin, je veux dire, c’est
embêtant, les taiseux. Très embêtant.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Faut tout me dire, mon ami. Qu’en pense l’armée ? Et les étudiants, les
syndicats… ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Les étudiants sont calmes, ils vous remercient pour les bourses et la
nouvelle cité universitaire, là-bas près de notre beau et grand fleuve.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Je vais vous dire : les étudiants sont trop peu nombreux et trop pauvres
dans ce pays-là pour se révolter, surtout en ce moment. Il faut attendre
que le niveau de vie et l’instruction s’élèvent pour créer une conscience
sociale suffisante…

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Mais l’armée, on ne sait jamais vraiment…

18 LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Je te coupe de suite. Je connais les militaires, j’en suis moi-même un. Au
fait, le Chef d’état-major me propose maintenant de créer un poste de
conseiller militaire à la Présidence ! Je l’ai envoyé réfléchir ailleurs. Pour
que l’un de ses poulains me surveille, peut-être ? Je ne veux pas de cela
dans mon palais, j’ai mes fidèles comme tu sais. Et toujours créer des
postes sans contenu, avec de beaux titres sur la carte de visite, ça
commence à bien faire, ça coûte cher au budget, pour zéro résultats. Les
militaires n’ont qu’à aller dans le pays. Quand j’étais jeune, tu sais, on
faisait les postes les plus durs, en brousse, dans le désert, et sans tous ces
trucs de luxe que nous avons maintenant. On allait chez l’habitant et les
gens nous aimaient. Ça vous façonne un vrai patriote ; toujours changer
de village, de région, partager la vie des gens les plus simples. C’est pour
cela que le peuple nous respectait, et c’est grâce à cela que je suis ici : le
peuple sait que je connais sa vie, ses problèmes. Aujourd’hui les jeunes
militaires ne pensent qu’à rester dans la capitale avec leurs épouses et
maîtresses et leurs trois téléphones pour les appeler tout le temps, même
pendant le service. Ou aller jouer au casque bleu de luxe, si possible dans
un pays pas trop dangereux, où les filles sont belles et où on gagne de
l’argent avec des… comment dire… avec des commerces. Ça permet de
donner à manger à la tribu, mais ça ne fait pas un vrai soldat, et encore
moins un chef populaire.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
En approuvant de la tête.
En tout cas.

Les deux vont se rasseoir.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Mais toi, que dis-tu ? Faut parler librement ; j’ai besoin de la parole d’un
frère et d’un homme libre.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Il essuie ses lunettes, hésite, puis parle très vite, comme s’étranglant.
Walaï, Excellence, je pense, permettez-moi, qu’il faut aller de l’avant. Le
pays a besoin de vous. Vous devez rester pour achever les grandes
choses que vous avez promises au peuple.



19 LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Promises ? Tu veux dire : les grandes choses que j’ai réalisées, ou
engagées pour le bien du peuple.

Un temps.
Et la Constitution ? Comment faire, tu sais que les textes ne permettent
pas de rester plus de quatorze ans d’affilée.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
C’est ça le problème.

Il attend, scrute le visage impassible du Président qui s’enfonce dans son immense
fauteuil.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Bon… Mon ami, c’est d’accord pour le projet. Faut faire au plus vite. Je
vais te dire bientôt où on va le construire, cet abattoir, il faut que les
grands projets soient bien répartis à travers le pays, pour éviter ces basses
jalouseries qui divisent la Nation.

Ils se lèvent, le Président accompagne le Conseiller spécial vers la porte.
Viens me voir dans une semaine. Et n’oublie pas de m’envoyer ta fille, la
brillante juriste, là.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Merci Excellence. Que Dieu vous protège dans l’intérêt de ce pays-là.

Murmurant à lui-même, une fois un peu éloigné du Président.
S’il part, que deviendra le conseiller spécial que je suis ? Où seront les
grands projets dont j’ai la charge ? Comment financer les études à
l’étranger des enfants ?










20 ème6 scène

Le Président et l’ordonnance, seuls, debout, dans le bureau du Chef de l’État.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Maintenant raconte-moi les titres de la presse de ce jour.

L’ORDONNANCE
On écrit beaucoup de politique en ce moment. Même de votre mandat et
tout cela.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Ah oui ? En bien ou en mal ? Le conseiller en communication doit venir
tout à l’heure pour me faire le point. Faut l’appeler. Pourtant je ne me
suis pas encore décidé officiellement, pourquoi tout ce bruit alors que je
n’ai rien fait ? Ces journalistes gagnent leur argent en jasant. Ils
colportent des rumeurs, ces cloportes, c’est tout ce qu’ils savent faire.
Mais maintenant fais entrer le Chef religieux qui doit être dans
l’antichambre. A son âge, il ne faut pas le laisser attendre trop longtemps.

L’ORDONNANCE
Oui d’accord, Excellence.

Il sort.





ème7 scène

Le Chef religieux entre dans le bureau du Président, qui se lève pour l’accueillir.
L’ordonnance, qui avait accompagné le chef religieux, s’assied au fond de la pièce, sur
son tabouret ; il reste silencieux tout au long de la scène.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Bonne arrivée, soyez le bienvenu, sage homme.

LE CHEF RELIGIEUX
Que Dieu soit avec vous, Excellence.

21 LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Comment va la santé ?

LE CHEF RELIGIEUX
Ça va un peu, comme peut aller un vieillard comme moi que Dieu, qui
est grand, a chargé de lourds soucis.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Ah ? Et comment va la famille ?

LE CHEF RELIGIEUX
Ça va, Dieu merci.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Et votre fille, la dernière ? Quel âge a-t-elle maintenant ?

LE CHEF RELIGIEUX
Elle a l’âge de se marier, mais elle fait la difficile. C’est un souci
supplémentaire.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Qu’elle vienne me voir avec son petit frère, je vais lui parler. Je te dois
bien cela à mon ami.

LE CHEF RELIGIEUX
Que Dieu bénisse votre générosité.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Mon ami, que pensent les croyants de l’avenir politique de notre pays ?

LE CHEF RELIGIEUX
Les fidèles de la religion veulent moins de débauche publique, et plus de
respect des préceptes de vie que commandent les textes sacrés.

Un temps.
Mais ils veulent aussi plus de participation aux affaires du pays.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Plus de participation ? C’est déjà la démocratie ici. Soit il y a la
démocratie, soit il n’y en a pas. Or ici il y en a une, c’est évident. Le
peuple ne règne-t-il pas ? Je ne comprends rien à votre phrase.
22 LE CHEF RELIGIEUX
Pardonnez au vieil homme que je suis et qui s’exprime mal. Je voulais
dire : les gens… comment dire… ils veulent que les règles du jeu du
pouvoir soient respectées même dans l’avenir.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Le pouvoir ! Les règles ! Tout cela ne veut rien dire dans la réalité
pratique que je connais, moi qui suis au service de mon pays depuis tant
d’années. Le pouvoir en lui-même n’est rien sans les projets et
réalisations mis en œuvre pour le bien du peuple. Les gens ont besoin de
manger et d’aimer, et les règles ne se mangent pas. Quant à l’amour…
enfin… bon, en tout cas, les règles – les règles, cela se change, le droit
n’est pas une fin en soi. Les règles sont au service du peuple ; la volonté
du peuple primera toujours sur ce qui est écrit. C’est le peuple qui se
donne les règles qui s’appliquent à lui. Et certains me disent que le
peuple veut que je modifie les textes pour permettre au chef de l’État de
poursuivre ses travaux en faveur de la Nation.

LE CHEF RELIGIEUX
Excellence, vous savez, dans votre sagesse, que le texte suprême, la
Constitution, ne se modifie pas aussi facilement. Surtout le nombre de
mandats : c’est deux fois sept ans, pas de troisième mandat, article
impossible à modifier. Je suis à un âge où je dois te dire la vérité. Même
le Parlement ne le peut pas.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
C’est moi-même qui ai fait adopter cette règle après le dernier coup
d’État ! Or ce que le peuple a fait, il peut le défaire.

LE CHEF RELIGIEUX
Mais il a décidé que cet article ne serait pas modifiable. Donc il ne peut
pas modifier la Constitution sur ce point-là, sinon il viole sa propre règle.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Tu parles règles, tu n’es pas docteur de la loi de l’État. Je me demande
qui te souffle tout cela.

LE CHEF RELIGIEUX
Regard oblique et avec une voix aussi douce que sûre d’elle.
Excellence, le plus important est votre serment, lors de votre investiture.
Sur les textes saints. Serment de respecter la Constitution.
23 LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Tant d’histoires ! J’ai juré de respecter la Constitution, c’est vrai, mais qui
a dit qu’elle serait toujours la même ? Tout cela est franchement
absurde : on ne pourrait donc jamais changer les textes ? Notre pays
vat-il rester pour des millions d’années comme il est aujourd’hui ? Ça
n’existe nulle part dans le monde ; partout les régimes politiques se
succèdent si le peuple le veut. L’éternité n’est pas une notion juridique,
l’éternité n’existe ni dans la vie des gens, ni dans la vie des États. A
moins que de se prendre pour Dieu ! Mais un droit qui se prendrait pour
Dieu, ce serait presque du blasphème ! Il faut vraiment mépriser Dieu et
le peuple pour vouloir que tout reste pour toujours pareil. Tout
changement du droit est légitime si le peuple le souhaite et si c’est pour le
bonheur de ce pays-là.

Un temps ; le Chef religieux fait un visage sceptique.
Et tu parles du droit, mais sans ordre, pas de droit ; et l’ordre c’est moi
qui le garantis !

LE CHEF RELIGIEUX
L’ordre et le droit, ce n’est pas exactement la même chose, comme loi ne
rime pas avec justice, ni pouvoir avec légitimité. Légitimité, c’est cela le
cœur de la question. La légitimité, c’est en dernier ressort Dieu qui la
donne. Le peuple donne le pouvoir aux politiques selon les voies légales,
et Dieu en est témoin, puisque le pouvoir jure devant Dieu de respecter
le peuple.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
D’accord, mais le peuple, comment s’exprime-t-il ? Par un vote, soit par
référendum, ou par des députés. Laissons tomber les députés : leur
médiocrité est connue de tous. Donc le référendum. Mais le peuple est
inculte : il faut lui suggérer ce qu’il doit penser ; car le peuple tout seul ne
pense rien de bon – ou même rien du tout. Demandez-lui n’importe
quoi, il dira toujours non au bien collectif et oui à son propre bonheur.
Les masses ne peuvent pas être dépositaires de la sagesse. C’est aux
dirigeants d’être sages à la place du peuple.

LE CHEF RELIGIEUX
Ponctuellement, le peuple a toujours tort ou presque – voilà pourquoi on
ne lui demande son avis qu’avec une parcimonie dictée par la prudence.
Mais sur longue période, le peuple développe une certaine forme de bon
sens qui se traduira surtout par une certitude de savoir ce qui est
24 acceptable et ce qui ne l’est pas. Le peuple sait profondément ce qu’il ne
peut pas tolérer. Un bon dirigeant peut rester longtemps au pouvoir à
condition de ne pas dépasser ce seuil où le peuple cesse d’accepter son
pouvoir. Car si l’on peut et doit gouverner au jour le jour sans le peuple,
on ne peut pas gouverner durablement contre la volonté du peuple. Ou
alors on s’expose à de grandes et mauvaises surprises…

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Tu es un homme de sagesse. Mais comment savoir ce que veut le
peuple ? Le peuple veut-il que je reste pour terminer les projets dont
Dieu m’a chargé ? On me dit que oui. Le peuple est patriote, moi aussi,
nous sommes faits pour nous entendre. Et toi qu’en penses-tu ? Le pays
a besoin de stabilité quand même, sinon il ne peut pas se développer.

Le chef religieux demeure silencieux.
De toute façon, je n’ai rien décidé.

LE CHEF RELIGIEUX
La légitimité est plus importante que la légalité. Il y a les règles, mais
surtout, au fond, ce qui compte, c’est l’acceptation du pouvoir par tous,
enfin presque tous. Et cette acceptation passe par les règles qui créent et
encadrent le pouvoir et sa transmission…

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Justement, la légitimité, chez nous, tu le sais très bien, c’est la tradition
qui la donne, et pas les règles constitutionnelles ! La tradition, c’est le
temps ; je suis au pouvoir depuis longtemps, j’incarne donc la tradition,
dès lors je dois rester au pouvoir : c’est ce que le peuple, au fond de lui,
pense. Même s’il ne le dit peut-être pas, il le pense quand même. Le
peuple me connaît et je le connais. Plus on reste au pouvoir, plus on est
légitime pour y demeurer encore. On constate ça dans tous les pays de la
région. Un pouvoir est considéré comme légitime s’il se fonde sur la
tradition, et la tradition c’est moi qui l’incarne, puisque je suis déjà au
pouvoir depuis longtemps…

LE CHEF RELIGIEUX
Le pouvoir légitime a besoin d’un mode de dévolution du pouvoir qui
soit organisé, sur un mode de succession qui n’est pas contesté ! Il faut
un accord général sur les règles de base. Sinon, tout devient possible,
contestable.

25 LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Contester quoi ? Je respecte le peuple et je réponds à ses aspirations ! La
question de la succession ne se pose pas.

LE CHEF RELIGIEUX
Cela est peut-être vrai pour la royauté, mais pas pour un pouvoir issu des
urnes.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Vous êtes un homme de Dieu, et on croirait écouter un docteur de
sciences politiques. Parlez-moi plutôt de Dieu, des choses que vous
connaissez.

LE CHEF RELIGIEUX
Dieu doit être respecté même par les hommes politiques. Et Dieu
intervient parfois dans le cours de l’Histoire. Même si c’est exceptionnel,
je le reconnais ; mais ça peut arriver.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Quelle menace ! Vous pensez à Jeanne d’Arc ? Il n’y a pas de risque de ce
côté-là : il n’y a pas, dans ce pays-là, de femme à cheval, ni même de
femme chef de l’opposition à ce que je sache. Et je respecte la religion, tu
le sais, on ne peut pas m’attaquer sur ce point-là. Au contraire, les gens
pensent que si je suis au pouvoir depuis si longtemps, c’est parce que je
le mérite, parce que Dieu l’a permis. Voter contre moi, c’est remettre en
cause la volonté de Dieu… Bon, façon de parler, c’est un peu un
raccourci, je le reconnais.

LE CHEF RELIGIEUX
Partir la tête haute, respecté et aimé du peuple, cela vous grandira. Votre
sagesse sera appréciée dans le monde entier. Vous ferez le tour de la
planète comme le modèle vivant de l’homme politique vertueux.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Et mes projets ? Si je ne suis plus là pour les suivre, rien ne restera de ce
que j’ai voulu faire pour le bien de ce pays-là. Ce sera la catastrophe.

LE CHEF RELIGIEUX
Mais alors vous n’avez aucune confiance en ce que vous avez fait ! Les
grandes choses durent toujours, et le peuple s’en souviendra avec
gratitude. Si vous craignez que vos œuvres ne durent pas, c’est peut-être
26 parce qu’elles n’étaient pas assez… comment dire… pas adaptées, ou pas
suffisamment… je ne sais pas comment dire. Mais si vous croyez en la
grandeur de vos réalisations, vous ne devriez pas vous inquiéter pour
leur pérennité. Et dans tous les cas, pourquoi prolonger une expérience
qui est un échec, euh je veux dire, qui est un succès ? Mettre un point
final solennel à une œuvre accomplie, voilà la vraie grandeur. Le peuple
vous érigera des statues !

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Vous n’avez pas peur de parler, vous. Vous avez d’autres arguments de
ce type ? Ce que vous voulez, c’est vous débarrasser de moi pour installer
la dictature du prolétariat, ou mieux, le règne des notables de la religion.
Ne comptez pas sur moi pour vous abandonner ce pays-là. Et vous les
religieux, depuis quand êtes-vous démocrates ? Qui vous a élus, vous ?
La vocation ? Au nom de qui parlez-vous ? Dieu est bien peu démocrate
en vous choisissant pour Le servir, et en négligeant les autres. Certains
sont dignes, d’autres ne le sont pas. C’est ça votre démocratie ?

Scrutant le visage du Chef religieux.
Tu ne dis rien.

Un temps.
Bon, je n’ai pas pris de décision, tu le sais. Tu as parlé avec intelligence et
conviction, je le reconnais ; je vais méditer tes arguments. Et pense à
m’envoyer ta fille.

LE CHEF RELIGIEUX
Au public.
Cet homme n’a plus ni foi ni raison. Jamais je ne lui enverrai ma fille, ni
qui que ce soit d’autre. Comment lui faire entendre sagesse ? Tout
pouvoir provoque sa propre perte, lorsqu’il dépasse la limite de ce que
les gens sont prêts à accepter. Pourtant, les gens acceptent beaucoup de
choses, même le despotisme – mais il y a toujours une limite à ne pas
franchir. Un homme de pouvoir intelligent connaît cette limite, un
homme borné l’ignore.

Il s’éloigne en saluant d’un geste déférent et va dans l’antichambre.




27 ème8 scène

Le président, abattu, avec l’ordonnance dans son bureau.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Je me sens fatigué parfois. Je vais aller siester chez la Première Dame, ça
va me détendre... et peut-être clarifier mon esprit partagé.

L’ORDONNANCE
A part.
Laquelle des Premières Dames ?





ème9 scène

Le Chef religieux et sa femme debout dans l’antichambre.

LE CHEF RELIGIEUX
J’ai rêvé cette nuit que le Président serait tué par un jeune homme.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Toi aussi, et tes rêves. Un jeune homme. Tout le monde est jeune dans
ce pays-là. Des vieux plus vieux que le Président, c’est difficile à trouver,
et avec tous ces enfants qui arrivent… Un jeune homme. Ça ne peut pas
être une femme, de toutes les façons. A-t-on déjà vu une femme
renverser un président africain ? Et tuer encore moins. Toi, avec tes
rêves, faut être un peu plus précis quand même. On croirait entendre
l’horoscope de la télé publique.

LE CHEF RELIGIEUX
Quel irrespect. Tu oses me parler sur ce ton. Voilà ce qui arrive aux
hommes qui sont trop bons avec leur femme. Tu ne connais rien à la
politique. Et toi, tes rêves, je les connais par cœur : pagnes, parfums et
bijoux ! Ce n’est pas intéressant ni très original. Ce n’est pas sérieux.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Tu n’avais qu’à prendre une épouse moins jeune !

28 LE CHEF RELIGIEUX
Tu es comme ton frère, le syndicaliste-là.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Je te signale que le syndicaliste est devenu chef de parti. Il a réussi au
moins, celui-là !

LE CHEF RELIGIEUX
Bravo, le chef d’une opposition silencieuse, ou inexistante, ou pire,
complice des dérives que subit ce pays-là. Il a créé un parti, et s’est
proclamé lui-même président. Est-ce qu’il a seulement été élu par les
membres de son parti ? Et pardon, est-ce qu’il a même des membres, ce
parti ?

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Au moins, il gagne sa vie, lui !

LE CHEF RELIGIEUX
Certes, mais sais-tu comment il le gagne, cet argent-là ? Ce margouillat
magouilleur. Il mange avec les autres. Et il ne mange pas proprement, tu
vois ce que je veux dire…

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
A part, alors que son mari quitte.
S’il pouvait au moins rêver comment gagner un peu plus d’argent…
Rêver d’assassinats, ça ne remplit hélas pas la marmite.





ème10 scène

La femme du chef religieux, dans l’antichambre. Arrive son amie, qui revient du
marché, les sacs pleins de légumes et autres feuilles comestibles. Elle est suivie d’un
espion qui se cache immédiatement derrière le canapé ; il écoute toute la conversation.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Hé, mon amie, comment ça va bien ?


29 LA MÉNAGÈRE
Ça va un peu. Mon veuvage me pèse quand même. Il faut que je me
remarie bientôt, je suis encore jeune et pas si mal, n’est-ce pas ?

Un temps.
Tu sais ce qu’on raconte en ville ? Le Président voudrait rester au
pouvoir. En tout cas, c’est que l’on dit.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Et donc ?

LA MÉNAGÈRE
Mais c’est une bonne nouvelle, non ? Quand un chef est bon, il doit
rester au pouvoir. On ne change pas un Chef qui gagne.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Excuse-moi. Premièrement, il n’est pas si bon que cela. Je ne vois pas qui
a gagné, à part lui-même et son entourage. Et deuxièmement, la
Constitution dit que c’est interdit.

LA MÉNAGÈRE
Eh, pardon, j’avais oublié que ton frère était politicien lui aussi.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Tu vois, je vais t’expliquer. C’est comme dans un match de foot…

LA MÉNAGÈRE
Tu t’intéresses au foot maintenant !
EUX
Donc dans le foot, il y a des règles ; chacun sait qu’il y a deux mi-temps
de quarante-cinq minutes ; ça fait en tout quatre-vingt-dix minutes. On
ne peut pas dire tout à coup : ‘En fait, le temps est trop court, faut le
prolonger, car je dois encore marquer un but’. Ce n’est pas possible !
Fallait le faire avant ! S’ils sont trop nuls pour marquer des buts pendant
le temps réglementaire, ce n’est pas la faute de la règle. Et quand il y a
une règle, on ne peut pas la modifier en cours de route.

LA MÉNAGÈRE
Mais il y a bien des prolongations dans certains matchs !

30 LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Bon, ce n’est qu’une comparaison. Mais les prolongations sont
ellesmêmes prévues par des règles. Et je ne vois pas pourquoi le Président
resterait. Qu’est-ce qu’il a fait pour ce pays-là soit moins pauvre ? Après
quatorze ans, nous en sommes toujours aux mêmes problèmes, au même
niveau. Un niveau qui est très bas.

LA MÉNAGÈRE
Il n’existe pas de mauvais chef, il n’y a que de mauvais courtisans.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Justement, tous ces pouvoiristes qui tournent autour de lui : s’il reste, ils
resteront aussi ! Et l’un des talents de l’homme de pouvoir, n’est-ce pas
de choisir correctement son entourage ? On ne peut pas dire qu’il ait
brillé sur ce plan-là.

LA MÉNAGÈRE
Et tous ces vieux oiseaux qui voudront se faire élire à sa place, s’asseoir
sur son trône ? Ils ne sont pas meilleurs, bien au contraire. Ils ont déjà
ruiné ce pays-là une fois. Personne ne peut vouloir qu’ils reviennent. Ils
ont beau se parer de belles plumes pour séduire, ce sont toujours les
mêmes corbeaux. Et même en chantant une berceuse, le corbeau ne
devient pas pour autant une jeune et jolie colombe, c’est bien connu.
Quant à moi, j’en ai assez entendu, avec ces vieux coassements. Pardon,
je ne parle pas de ton frère, qui est jeune encore.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Ce n’est pas une raison pour jeter toutes les règles à la poubelle ! Les
règles sont plus importantes que les hommes.

LA MÉNAGÈRE
Non, la théorie n’est jamais plus importante que la pratique. C’est par la
pratique que tes parents t’ont conçue, à ce que je sache, et pas en parlant
de théories ou de constitutions ; c’est en faisant, et non en discutant
qu’on apprend comment on fait. D’ailleurs, ma chère, ton mari n’est-il
pas un proche du Président ? Tu devrais avoir la même position que moi.
Entre ton frère et ton mari, tu devrais choisir ton mari. Et en plus, si la
police t’entendait ?



31 LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
La force ne permet pas de s’approprier les pensées d’autrui. Les gens ne
vont jamais accepter cela : il est prévu qu’il parte, même si on invente
une propagande mensongère sur les talents du chef et sur les bienfaits de
son règne. Le peuple ne sera son pas dupe. Le mensonge peut arriver à
floraison, mais point à la fructification. Toute cette opération de
prolongement illégal sera un échec, je te le dis.

LA MÉNAGÈRE
Tu n’as qu’à te présenter toi-même aux élections.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Et pourquoi pas !

LA MÉNAGÈRE
Tu parles fort et bien ; hélas on ne t’écoutera pas, tu es une femme…
EUX
Et c’est bien dommage ! Un jour ça changera.

LA MÉNAGÈRE
Qui te dit que ce sera mieux que maintenant ? Le pouvoir c’est le
pouvoir, que ce soit celui des hommes ou celui des femmes, ça ne
change pas tellement ni sa nature, ni ses dérives.
Mais on ne va pas se disputer pour ces histoires. Et je me demande bien
en quoi tout cela peut bien me concerner. J’ai besoin d’un mari, pas d’un
Président. D’ailleurs, je viens de rencontrer quelqu’un, un militaire, il
n’est pas si mal… Allez, je te laisse !

La ménagère quitte.











32 ème11 scène

La femme du Chef religieux. L’espion toujours caché.

LA FEMME DU CHEF RELIGIEUX
Au téléphone.
Allô mon frère ? Tu sais ce que dit la ville… Tu n’y crois pas ?
Écoutemoi bien : tu as intérêt à y croire. Faut te réveiller.

Raccroche.
Vraiment, les hommes ne sont pas faits pour faire de la bonne politique.
Ils sont trop médiocres pour cela. Trop influençables. Ils sont comme
des gamins. Les femmes sont tellement plus sérieuses !

Elle quitte.





ème12 scène

L’espion émerge de derrière le canapé. Arrive le Ministre de l’Intérieur, en grand
boubou.

L’ESPION
Excellence, il y a des gens malveillants qui veulent déstabiliser le régime,
et qui sont ouvertement contre le Président.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Tu te moques de moi ? Je te paye pour quoi ? Tu n’as pas d’informations
plus précises ? On dirait du mauvais journalisme, débiter des généralités
que l’on connaît déjà ! Que tout le monde ne soit pas d’accord avec tout,
ça va de soi.

L’ESPION
Monsieur le Ministre, la femme du chef religieux, l’ami du Président, par
exemple, raconte que…



33 LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Imbécile ! C’est la famille de machin, là, le rigolo de l’opposition. Tu
t’attendais à quoi, elle répète ce que dit son frère, ce n’est pas une
nouveauté. Et ce n’est pas une femme qui va changer le cours de
l’Histoire. Vite, va-t’en !

L’ESPION
Il y a aussi autre chose, Excellence. Votre fils…

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Quoi, mon fils ? Qu’est-ce qu’il a encore fait, celui-là. Raconte un peu
plus vite, je passe mon temps à te tirer les vers du nez.

L’ESPION
Il a été vu.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Je suis content de savoir qu’au moins tu ouvres les yeux pour voir !

En colère.
Avec qui et où a-t-il été vu, imbécile ?

L’ESPION
Avec la deuxième fille du petit frère du Président. Ils… Enfin, je pense
qu’ils se voient régulièrement, vous comprenez ce que je veux dire. Il n’y
a pas de doute là-dessus.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Songeur.
Bon. C’est bon, laisse-moi maintenant.

L’espion se remet derrière le canapé. Le ministre parlant seul.
Celui-là, il mijote quelque chose. Et Aïssata, il ne peut quand même
pas… Ce n’est pas correct, de commencer déjà avant le mariage de
tromper... Mariage, ah mariage… Et en plus, nous avons besoin de notre
brillante juriste parisienne. Mais faut l’avouer : la nièce du Président, ça a
une autre allure que la fille d’un conseiller, même spécial. Ce ne sont pas
les mêmes moyens, ni la même dot… Et ça nous rapprochera encore du
Palais, cela me donnera un peu d’avance sur mes concurrents. Enfin, il
n’est pas bête ce garçon… A propos, voilà la jeune fille qui ignore sans
doute encore tout de sa déception future.
34 ème13 scène

Entrent Aïssata et son père, le Conseiller spécial ; ils vont tous trois s’asseoir sur le
canapé, derrière lequel se dissimule toujours l’espion. Aïssata se retrouve au milieu des
deux hommes ; au fur et à mesure des discussions, les deux hommes se rapprochent de
la jeune fille, qui se retrouvera comme cernée.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Alors Aïssata, comment vont les études ?

AÏSSATA
Bien, merci Monsieur le Ministre, ça avance.

Tu ne m’appelles plus tonton depuis que tu étudies à l’étranger ? Et as-tu
vu mon fils depuis ton arrivée ?

AÏSSATA
Il dit qu’il est très pris.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
En riant.
Quel goujat, celui-là. Je jure que j’étais mieux élevé que ça, quand j’étais
jeune. Faire attendre une fille aussi belle et brillante. Une fille d’aussi
grande famille…

A part.
Les filles de bonne famille, on ne les aime pas, on les épouse. Mais
encore faut-il que la famille soit vraiment bonne.

Se tournant vers Aïssata et se rapprochant d’elle.
Bon, ma fille, ton père et moi voulions te voir. C’est au sujet d’une
affaire d’importance capitale.

AÏSSATA
D’accord, vous me voyez, je suis là, je vous écoute.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Alors… Tu sais que la Constitution prévoit des élections présidentielles
bientôt…

35 AÏSSATA
… auxquelles le Président voudrait se représenter, alors que les textes
l’interdisent.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Mais comment sais-tu cela ?

AÏSSATA
La rumeur va vite.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Rien n’est officiel pour le moment, et je dirais même : rien n’est définitif.
Je sais de source sûre que le Président lui-même n’a pas encore pris sa
décision.

Se tourne vers le conseiller, qui jusque-là pianotait des SMS sur son portable et ne
suivait que distraitement les échanges.
J’ai eu la Première Dame au téléphone tout à l’heure.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Laquelle ?

AÏSSATA
D’accord, mais qu’est-ce que j’ai à faire dans tout cela ?

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Bon, voilà. Tu es juriste, n’est-ce pas. Spécialiste de droit constitutionnel,
je me suis renseigné : bravo, tu honores ta famille et ce pays-là tout
entier. Du coup, avec ton père, nous nous disions…

AÏSSATA
Comment ?

Un temps.
Ne comptez pas sur moi pour participer à cette aventure. Bidouiller la
Constitution, vraiment je ne peux pas.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Soulevant son nez de son portable, le rangeant dans sa poche.
L’enfant que tu portes au dos est celui qui te mordra.

36 LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Bidouiller ? Qui parle de bidouiller ? Quel mot atroce, complètement
inapproprié. Vraiment les femmes ne connaissent rien à la politique. Là
nous parlons de politique ma petite, de haute politique, de décisions
graves qui engagement l’avenir du pays, et tu nous accuses de bidouillage.
Non, il s’agit de voir seulement si et comment le volet juridique d’un tel
processus peut être géré. Le Président, qui n’est pas juriste, a des états
d’âme, semble-t-il. Cela devrait te rassurer. Il veut respecter le droit, c’est
un homme droit et consciencieux.

AÏSSATA
Il a bien raison d’avoir des états d’âme, car il y a de quoi en avoir. La
èmeConstitution interdit un 3 septennat, et en plus, cette disposition qui le
prévoit ne peut pas être modifiée : donc…

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
C’est bien le métier des juristes que de trouver des solutions à des
questions juridiques. Si le droit était clair, on n’aurait pas besoin de
juristes pour l’expliquer, l’interpréter, et même le modifier.

AÏSSATA
Le juriste est là pour éclairer la loi et pour l’appliquer, pas pour la
travestir.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Nous comprenons bien, ma fille. Mais le droit ne fait qu’organiser le
pouvoir ; il n’est pas au-dessus du peuple, qui décide ce qu’il veut. Le
droit ne tombe pas du ciel, walaï, c’est le peuple qui crée le droit, le
peuple peut donc également changer le droit.

AÏSSATA
La Constitution est le texte suprême, il fixe au pouvoir des règles du jeu,
précisément. C’est une question de justice, et la justice est plus vieille que
le pouvoir. Un pouvoir sans justice n’est que despotisme. Si l’on ne
respecte pas la Constitution, chacun peut faire n’importe quoi ! Et je ne
comprends pas pourquoi on discute de tout cela, je suis en vacances, pas
en examen.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Ne t’énerve pas. Ça te fait des révisions gratuites… Oui, les autres
étudiants n’ont pas cette chance ! Et il ne s’agit pas du tout de faire des
37 choses irrégulières. Nous voulons simplement réfléchir ensemble sur la
façon d’avancer en toute légalité, justement.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Exactement. Ce n’est pas moi, Ministre de l’Intérieur, qui vais dire le
contraire. Tout doit toujours se passer en toute légalité, c’est
indispensable ! Sinon, c’est l’anarchie. Et l’anarchie, c’est l’ennemi
numéro un de tout Ministre de l’Intérieur !

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Ma fille, il faut être un peu raisonnable. Il faut comprendre que ce pays-là
va sombrer dans le chaos si le Président quitte le pouvoir avant d’avoir
achevé son œuvre. Walaï.

AÏSSATA
Vraiment, Papa, je ne te reconnais pas ; tu parles comme de la
propagande. Ce n’est pas intéressant. C’est du traficotage, ce n’est pas
sérieux.

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Haussant le ton, se rapprochant de sa fille.
C’est toi qui n’es pas sérieuse. Réfléchis un peu, la brillante intellectuelle.
On t’envoie à l’étranger faire des études. Tu peux quand même rendre un
petit service à ton pays et à ton père ? Qui va te payer tes études quand je
ne serai plus Conseiller spécial ?

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
Et qui va payer votre mariage, quand ton père et moi serons au
chômage ?

LE CONSEILLER SPÉCIAL
Et ta mère, qui est malade, qui va payer ses traitements à l’étranger ? Ce
n’est pas comme à Paris ici, pas de Sécurité sociale, faut sortir de l’argent,
et ce n’est pas toi avec tes études éternelles qui va pouvoir t’en charger.
Walaï. Tu veux tuer ta mère ? Il ne suffit pas de manger mon argent, faut
aussi racheter de l’argent pour acheter à manger – euh, enfin, tu
comprends…

Il s’embrouille.
Tu vois un peu dans quel état tu mets ton vieux père. Walaï, tu es ingrate.
Dieu te jugera sévèrement.
38 Il s’essuie le front avec un mouchoir.

AÏSSATA
Abattue.
Bon, qu’attendez-vous exactement de moi ?


39
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