Salle des pas perdus

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La rumeur recommençait. D'abord quelques mots crus lancés par des hommes. Les femmes les avaient attrapés avec avidité, en avaient ajoutés. L'histoire s'inventait, longue, de plus en plus longue, nauséabonde. Chuchotements, bouche à oreille. Et puis, elles ne se gênent plus. "Une belle salope ! Si c'est pas une honte, revenir ici. Elle porte le malheur sur elle. Même vieille. Folle, folle à lier !" Les voix montaient, stridentes, vulgaires. Les rires devenaient gras, puis s'étouffaient.
Publié le : lundi 2 mars 2015
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EAN13 : 9782336371382
Nombre de pages : 148
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Claire Julier
Salle des pas perdus Nouvelles
Salle des pas perdus
Claire Julier
Salle des pas perdus
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05696-8 EAN : 9782343056968
JENNY « Ils font peur ses yeux. Ils ont toujours fait peur. Ni bleus, ni verts, ni gris. Deux flaques troubles qui fixent à la limite du supportable et puis qui disparaissent comme si elles se liquéfiaient. Deux yeux d’eau, fuyants, apparemment sans pupilles. » Pourquoi me raconte-t-il cela ? Et à la troisième personne comme s’il lançait un début d’histoire ou voulait me forcer à rentrer par effraction dans une vie inconnue. Le ferry s’arrête. Peut-être va-t-il descendre me laissant seul pour inventer la suite ou pour oublier son étrange manière d’entrer en contact ou enchaîner sur un autre début d’histoire pendant le temps qui s’écoule entre deux arrêts. D’un port à l’autre, d’une île à l’autre. Sur le pont du ferry, entre le bruit de l’étrave qui fend l’eau et les mouettes qui piaillent, entre les paysages côtiers de bâbord et la pleine mer de tribord, je suis dans un entre-deux. Le ferry cabote le long de roches hospitalières ou non hospitalières. Je navigue entre mer et terre. Dépaysement assuré pour pas cher avec le va-et-vient, la bousculade des embarquements et des débarquements, les temps morts de tout accostage et de chaque départ. Comme les longs trajets en car, sauf que j’ai le ciel au-dessus de ma tête, l’irrégularité de la traversée selon le vent et toujours l’imprévu lié à l’eau et à ses mouvements. Pendant la navigation, le temps est suspendu. Pas besoin d’agir. Accueillir simplement les impressions, dormir, manger, somnoler, écouter ou ne pas écouter les histoires fugaces, vivre de rencontres furtives, avec en plus les éléments incontrôlables. « Ils font peur ses yeux d’eau. Une peur que personne ne peut décrire. Un froid dans le dos, une stalactite trop
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ancienne pour fondre. Dedans, il n’y a que de l’absence. Des yeux dont on ne parle pas parce que essayer de les décrire crée déjà un malaise. La couleur est partie, ne reste que le trouble. Un marécage dont on ne voit pas le fond. » Quand le bateau s’éloigne du port, il recommence de sa voix monotone comme s’il était habitué à ce genre de récit. La mer est calme, le soleil plombe. Les rares passagers sont à l’intérieur pour se protéger de la chaleur. Ils somnolent. Sur le pont, il n’y a que lui et moi. Me voit-il ? M’a-t-il reconnu ? Sait-il qu’il monologue la même chose depuis qu’il s’est assis à côté de moi ? « Les yeux ne se lisent pas comme les lignes du visage. Celles-ci tu peux les étudier comme un livre ouvert. Elles racontent d’une manière géographique les strates, les poussées géologiques, les assèchements, les incidents, les creusements. La nuque suit le mouvement. Regarde l’Atlas et compare. Et si elles ont été touchées par traficoti esthétique, elles décrivent encore plus fort. Les mains, c’est à part. La tête les oublie. Presque toujours. Par le mouvement, la position, l’ouverture, elles se tendent, se recroquevillent, se ferment, supplient. Elles vivent à leur rythme, indépendantes du visage et des lèvres qui lancent les mots. Ils font peur ses yeux. Sans couleur, comme un vertige. Quel est le chemin parcouru pour qu’ils se couvrent d’un voile épais qui cache la pupille, pour qu’ils s’éloignent de ce que la bouche dit ou que les mains racontent ? »
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J’écoute sans l’interrompre, sans poser de questions. C’est le temps sans temps réel où le ferry se traîne jusqu’au prochain arrêt. Sa voix est métallique, presque grinçante. Il sort d’un sac en jute un morceau de pain et des olives. Pendant qu’il mange, au moins il se tait, crache les noyaux par-dessus bord. Je crois qu’il va s’endormir. A bâbord, défilent des kilomètres de côtes dans la lumière plate de midi. Rien à signaler jusqu’à ce qu’il me prenne le bras. Ses doigts sont comme des pinces pour me forcer à écouter. Il recommence avec son histoire d’yeux. Il parle droit devant lui, sans que je voie son visage. Sa voix est indéfinissable. Est-elle masculine ? Féminine ? Impossible à dire. Parfois selon les sonorités, elle apparaît grave ou aigüe, enfantine ou chevrotante. Inclassable comme son corps. Enroulé dans une cape avec la capuche bien ajustée sur la tête. Et puis qu’est-ce que cela changerait ? Il (elle) ne me regarde pas. Regarde au loin. Voit-il (elle) la mer ? J’aimerais que quelque chose démarre, que ce refrain lancinant sur deux yeux qui ne pleurent pas, qui ne peuvent pas pleurer parce qu’ils ont perdu les larmes cesse. Le disque semble rayé. Le ciel si bleu, l’étrave qui fend l’eau ne s’accordent pas avec les mots qu’il répète inlassablement. Je regarde les vagues qui s’écartent lorsque la proue les frappe. Régulières. Un filet d’écume. Un rythme apaisant. Tout est calme, si calme. « Ses yeux, ils ont toujours fait peur. Un regard où l’on pourrait se noyer. Les larmes sont parties. Personne ne sait pourquoi. Un matin, les yeux sont restés béants, gelés de l’intérieur. Deux grands trous et quand ils se détournaient, la peur était toujours là. Tapie. »
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