Les Européens d'Afrique du Nord dans les armées de la libération française

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Entre 1942 et 1945, l'Afrique française du Nord a connu le taux de mobilisation le plus élevé jamais enregistré dans les annales de l'histoire militaire de France. De 16% en Algérie et en Tunisie, ce taux passe à 20% au Maroc. A travers le fonds d'archives du SHD de Vincennes et les témoignages d'anciens combattants, l'auteur a reconstitué dans quelles conditions la France s'est dotée d'une armée moderne et bien équipée. Ceux qu'on allait appeler les "Pieds-Noirs" y ont joué un rôle majeur.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358703
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Les Européens d’Afrique du Nord
dans les armées de la libération française
Frédéric Harymbat
Entre 1942 et 1945, l’Afrique française du Nord a connu le taux de
mobilisation le plus élevé jamais enregistré dans les annales de notre
histoire militaire. En Algérie et en Tunisie, 16 % de la population
européenne se retrouvent sous l’uniforme, ce taux grimpe à 20 % au
Maroc. Si ces chifres sont parfois mentionnés dans des articles ou
des documentaires, ils n’ont guère suscité d’étude plus approfondie. À
travers les fonds d’archives du SHD de Vincennes et les témoignages
Les Européens d’Afrique du Nord d’anciens combattants, il a été possible de reconstituer dans quelles
conditions parfois épiques, parfois tragi-comiques, la France s’était dans les armées
dotée d’un nouvel outil de combat. Celui-ci se met en place alors que
de la libération françaiseles intrigues politiques empoisonnent l’atmosphère. Il n’empêche…
Une armée moderne et bien équipée renaît. Ceux qu’on allait appeler (1942-1945)
les « Pieds-Noirs » y ont joué un rôle majeur.
« Valise ou cercueil », le rappel des cinquante ans des accords
d’Evian a été l’occasion, en 2012, de se remémorer la tragédie de
la guerre d’Algérie et l’exode des « rapatriés ». Qui s’est souvenu,
pourtant, qu’avant d’être des réfugiés, ces hommes et ces femmes
avaient parfois été des combattants ?
Voici leur histoire.
Né en 1965, agrégé d’histoire, Frédéric Harymbat est actuellement enseignant au lycée
Chartier à Bayeux. Cet ouvrage est tiré d’un Master II recherche, travail fait sous la
direction de Jean Quellien et présenté en septembre 2012 à l’UFR d’histoire de Caen et
qui a reçu le prix universitaire 2013 des Cercles Algérianistes.
Couverture : Denise Peyronnet, Pierre
Prabis, Roger Rambert, trois Français
d’AFN parmi d’autres engagés pour la
libération de leur pays.
Source : Les Tournantsrovigo.fr,
Patrice Laverdet.page.perso.
ISBN : 978-2-343-02442-4
30 €
Histoire et Perspectives Méditerranéennes Histoire et Perspectives Méditerranéennes
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Les Européens d’Afrique du Nord
Frédéric Harymbat
dans les armées de la libération française


Les Européens d'Afrique du Nord
dans les armées de la libération française
(1942-1945)



















Histoire et Perspectives méditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les Éditions L'Harmattan se
proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des
origines à nos jours.


Déjà parus

Kamal CHAOUACHI, La culture orale commune à Malte et à la Tunisie, 2014
Abdelaziz RIZIKI MOHAMED, Sociologie de la diplomatie marocaine, 2014.
Ahmed BENNOUNA, Le crédit-bail au Maroc. Un mode de financement original,
2014.
Francesco CORREALE, Le front colonial de la guerre 1914-1918, Trafic d’armes et
propagandes dans l’Occident maghrébin, 2014.
Mustapha HOGGA, Théocratie populiste ou séparation des pouvoirs au Maroc ?
Histoire et alternative démocratique, 2014.
André-Paul WEBER, Régence d’Alger et Royaume de France (1500-1800). Trois
siècles de luttes et d’intérêts partagés, 2014.
Cyril GARCIA, Trois historiens face à la guerre d’Algérie, 2014.
Seghier TAB, Les élus français d’origine maghrébine et la politique représentative,
2013.
Mariam MONJID, L’Islam et la modernité dans le droit de la famille au Maghreb,
Etude comparative : Algérie, Maroc et Tunisie, 2013.
Tahar HADDAD, La naissance du mouvement syndical tunisien, 2013.
Geneviève FALGAS, Les Français de Tunisie de 1881 à 1931, 2013.
Ismaïl REGRAGUI, La diplomatie publique marocaine : une stratégie de marque
religieuse ?, 2013.
Anis BEN ALI, Le rapatriement des Français d’Afrique du Nord dans la presse. Alpes-
Maritimes 1955-1962, 2013.
Mohamed CHABANE, Heurts et malheurs du secteur agricole en Algérie, 1962-2012,
2013
Hosni KITOUNI, La Kabylie orientale dans l’histoire. Pays des Kutuma et guerre
coloniale, 2013.
Geneviève GOUSSAUD-FALGAS, Les Français de Tunisie de 1881 à 1931, 2013.
Jean BISSON, La guerre en Méditerranée 8 novembre 1942-9 septembre 1943.
L’histoire revisitée, 2012.
Adel BOUSNINA, Le littoral et le désert tunisiens. Développement humain et
disparités régionales en Tunisie, 2012.
Guy FEUER, Kamel YAHMI, Un dialogue pour la réconciliation, Un Algérien de
France – Un Français d’Algérie, 2012.
Abderrahman EL BERRHOUTI, Outils médiatiques et populations du Moyen Atlas
marocain, 2012.
Fedj MAÂTOUG, John F. Kennedy, la France et le Maghreb (1957-1963), 2012.
Abdelkrim SAA, Migrants berbères marocains, De l’oasis de Figuig à Paris, 2012. Frédéric HARYMBAT




Les Européens d'Afrique du Nord
dans les armées de la libération française
(1942-1945)





































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-02442-4
EAN : 9782343024424
A la mémoire de Denise Vancappel, ma belle-mère, et de Henri
Cocogne, un vieux guerrier parti trop tôt.

Cet ouvrage n’aurait pas vu le jour sans l’aide de tous ceux
qui ont accepté de me faire bénéficier de leurs témoignages ou de
leurs compétences. Nombreux sont ceux que je dois remercier
chaleureusement. Je tiens d’abord à remercier le professeur Jean
Quellien, de l’UFR d’histoire de Caen, qui assura la direction de ce
travail, ainsi que l’équipe du CRHQ. Leurs avis et conseils m’ont été
précieux, moi qui n’avais pas goûté à la recherche depuis plus de
vingt ans. Je remercie également mon collègue et ami, Bernard
Piccarreta, professeur au lycée Jean-Bart de Dunkerque pour m’avoir
fait découvrir la richesse insoupçonnée des Cercles Algérianistes. Je
ne voudrais pas oublier le personnel du SHD de Vincennes. Qu’il me
soit également permis de remercier M. Jacky Pedemonte , président de
l’Association des anciens de Kouba, M. Daniel Mansion, M. Herve
Cuesta, M. Bernard Venis qui m’ont autorisé à utiliser photos et textes
de leurs sites ainsi que M. Yves Sarthe, de la revue L’Algérianiste.
Merci à la fondation De Lattre. Les anciens combattants qui ont
accepté de répondre à mes questions méritent tout particulièrement
ma reconnaissance, M. Germain Clauzier, M. René Giguelay, M.
Etienne Muvien, M. Marcel Ronda. Merci à M. François Xueref pour
m’avoir fait parvenir son témoignage. Merci à M. Sylvain Brion qui
s’est chargé de toute la mise au point informatique. Merci enfin à ma
femme et à mes filles qui m’ont encouragé et ont supporté mes sautes
d’humeur.



INTRODUCTION

« Une étude sur les Pieds-Noirs, et pourquoi pas sur les Corses ou
les Normands ? », telle est la question qui me fut posée par un
collègue lorsque je lui annonçai mon sujet de recherche. Une telle
remarque n'a rien d'étonnant en soi. Quand on évoque le terme Pied-
Noir, ce sont spontanément les visages de Roger Hanin et de Marthe
Villalonga, les odeurs de méchoui et de merguez, ou plus
tragiquement les images de la guerre d'Algérie qui apparaissent, bien
plus que les souvenirs de la Seconde Guerre. Et pourtant, ces Pieds-
Noirs y ont joué un rôle que nos compatriotes ont oublié. Si la
recherche se penche sur la place des « indigènes » dans l'armée
française, celle des Français d'Afrique du Nord est généralement peu
évoquée. Elle témoigne pourtant d'un engagement exceptionnel dont il
faut souligner l'ampleur.
Enseignant dans le secondaire depuis plus de vingt ans, j'ai pu
constater au fil des échanges avec mes élèves qu'aux yeux de nos
compatriotes l'armée française a joué un rôle mineur, voire inexistant
dans les opérations militaires entre 1939 et 1945. Comment expliquer
un tel fait ? Cela tient d'abord à l'effondrement de 1940. La défaite
d'une force tenue jusqu'alors pour la première du monde a été si
soudaine qu'elle a marqué les mémoires et laissé le souvenir d'un
désastre sans précédent dont le prestige de nos troupes ne s'est jamais
relevé. Ensuite, la place prise par l'évocation de la Résistance, de la
politique de collaboration de Vichy et du génocide des juifs a fait
passer au second plan les opérations menées par des forces régulières
françaises. Celles-ci ont pourtant toujours été présentes dans la lutte
contre les forces de l'Axe.
Dès 1940, la France Libre peut compter sur des éléments qui
regroupent les trois armes (FAFL, FNFL, FFL) mais, en 1942, elle
n'aligne guère plus de 40.000 hommes, soldats, marins et aviateurs
confondus.
En 1941, la tentative de ralliement des troupes de Syrie a été un
échec et a révélé le fossé existant entre de Gaulle et l'armée fidèle à la
personne du maréchal Pétain. Si l'outil militaire dont dispose la France
Libre est de valeur, il reste donc fort modeste au regard des effectifs
déployés par les autres belligérants.


11
L'année 1942 marque un tournant avec l'entrée dans la guerre de
l'Afrique du Nord. L'armée d'Afrique est alors forte de plus de 80.000
hommes, essentiellement des soldats de métier formant des troupes de
tradition et qui sont convaincus de leur valeur militaire. Après la
campagne de Tunisie, la mobilisation décrétée fournit des renforts
permettant la constitution progressive d'une armée de plus de 250.000
hommes, armée à laquelle les Américains fournissent un matériel
moderne, remplaçant les équipements démodés et usés par les combats
contre les forces italiennes et allemandes. La mise sur pied de cet outil
militaire fait appel aussi bien aux ressources humaines fournies par les
populations indigènes qu'à celles fournies par ceux que l'histoire de
France allait appeler les Pieds-Noirs. A la veille de la Deuxième
Guerre mondiale, ce terme est peu utilisé, on parle plutôt
« d 'Algériens » ou de « Nord-Africains » pour désigner les Européens
vivant au Maghreb, « arabes », « musulmans », « indigènes » étant les
adjectifs courants réservés aux populations locales. Quant au terme
« maghrébin », il serait totalement anachronique dans le cadre de cette
étude.
S'ils sont présents en Tunisie et au Maroc, les Pieds-Noirs sont
particulièrement nombreux en Algérie, seule colonie française de
peuplement en Afrique. Cette population est d'ailleurs très hétérogène.
Elle comprend tout d'abord les descendants des colons venus dans les
premières années de la conquête auxquels se sont joints les déportés et
les volontaires de 1848 ainsi que des Alsaciens-Lorrains après 1871.
Les particularismes régionaux ont très vite disparu et n'ont survécu
qu'à travers les fêtes folkloriques, prétexte à sortir les costumes
traditionnels et à entonner des couplets appris auprès des grands-
parents. Un deuxième groupe vient ensuite constitué de Français
d'origine étrangère : Italiens, Espagnols et Maltais, souvent naturalisés
de fraîche date.
Cet ensemble cosmopolite donne alors une identité très particulière
à certaines régions.
La région d'Oran regroupe ainsi des immigrés venus des Baléares,
d'Andalousie et de Catalogne.
Si ces immigrants sont présents de manière inégale dans les zones
rurales, ils constituent une bonne part de la population des plus
grandes villes d'Algérie et contribuent ainsi à créer des identités très
particulières dans lesquelles l'assimilation n'empêche pas le maintien
de coutumes vivaces.
12
La ville d'Oran est alors qualifiée d' « espagnole » ; l'italien reste
parlé dans l'Est constantinois.
Les Maltais sont surtout présents à Bône où ils sont actifs dans le
commerce et les affaires. Les juifs, enfin, constituent une autre
particularité de l'Afrique du Nord. La place qui leur est donnée au sein
de la société coloniale est révélatrice de toutes les passions de
1l'époque. Héritiers des guerriers berbères soumis par la conquête arabe
ou des Espagnols expulsés d'Al-Andalus, ils forment un groupe
spécifique d'autochtones devenus citoyens français de plein droit alors
que la plupart des musulmans gardent un statut de sujet de l'empire.
En novembre 1942, cependant, cette dignité leur a été retirée depuis
déjà deux ans et ils se trouvent toujours relégués à un statut de sujet
après avoir été évincés de l'administration et de l'armée.
A ces groupes, il convient d'ajouter des réfugiés français
(Alsaciens-Lorrains) et tous ceux que l'administration qualifie
d'apatrides. Beaucoup ont fui le nazisme, le fascisme ou le
franquisme, en tout près de 200.000 personnes.
Ces exilés sont internés depuis 1940 dans des camps du Sud
algérien où les conditions de vie sont très dures, parfois comparables à
de véritables camps de travaux forcés. Au final, on recensait avant la
guerre pour la seule Algérie 936 531 Européens (11,4% de la
population totale) dont 126 563 étrangers, auxquels s'ajoutaient 200
000 résidents au Maroc et 100 000 en Tunisie.
Au fil des générations, ces Européens d'Afrique ont développé une
identité particulière qui les distingue des « Francaouis »
métropolitains. Aux yeux de la métropole justement, les Français
d'Afrique du Nord, et en particulier ceux d'Algérie, sont un groupe
étonnant et pour lequel on fait preuve autant d'admiration que de
méfiance : « Chez eux, le patriotisme est un réflexe de l'instinct
élémentaire. Ces Français d'Afrique (…) restent avant tout des êtres
soumis beaucoup plus aux commandements de l'instinct qu'aux
déductions de la raison et à l'influence de l'idéal (…) Ils forment une
collection d'individualités beaucoup plus qu'une collectivité encadrée,
2organisée sur un corps de principes et de traditions ». Ces quelques
lignes tirées de l'ouvrage du général Catroux, et rédigées après -
guerre, montrent à quel point le jugement porté sur les Français
d'Algérie a pu être impitoyable.

1 Bernard Lugan, Histoire des Berbères, 2012, p. 62-79.
2 Général Catroux, Dans la bataille de Méditerranée, Paris, Julliard 1949, p.28.
13
Leur dévouement à la nation ne peut pourtant être mis en cause.
En 1871, Alger a fourni un corps de francs-tireurs. En 1914, sur
125 000 mobilisés, ce sont plus de 22 000 hommes qui tombent pour
la France, soit un mobilisé sur cinq, causant une saignée irréparable.
En 1940, lorsque le général Noguès hésite et semble pencher pour la
continuation de la lutte, manifestant des velléités de refus de la
défaite, notables et associations d'anciens combattants lui apportent
leur soutien.
Ce patriotisme sans faille, ce nationalisme ombrageux traduisent un
attachement viscéral à la France qui se manifeste particulièrement en
Algérie, territoire où la communauté européenne est la plus
importante.
La loi de 1889 y a favorisé l'assimilation de vagues successives
d'immigrants qui ont tenu à prouver, par leur participation à la
Première Guerre, qu'ils étaient devenus des Français à part entière.
Cela n'empêche pas l'AFN d'être vue comme un bastion de Vichy où
racisme et antisémitisme ont fait bon ménage avec la collaboration et
le culte du Maréchal.
Pourtant, lorsque la mobilisation est décrétée en novembre 1942, la
population soutient l'effort de guerre sans faiblir, effort qui allait se
montrer sans précédent dans notre histoire. En effet, coupée de la
métropole, l'Afrique du Nord ne peut compter que sur elle-même. Si
l'armée d'Afrique ne manque pas de cadres, ses effectifs en hommes
sont insuffisants pour faire face aux besoins d'une guerre moderne
Aussi les mesures de mobilisation sont-elles poussées à un point
jamais atteint. En octobre 1943, 550 000 hommes et femmes sont sous
les drapeaux (volontaires FFL, troupes d'AOF, troupes spéciales du
Levant, armée d'Afrique, appelés). L'AFN fournit à elle seule la moitié
de ce contingent. C'est à partir de ces effectifs que le Corps
reExpéditionnaire Français en Italie puis la I armée se mettent en place
et prennent part aux combats pour la libération de la France et de
l'Europe. L'histoire de ces troupes d'outre-mer n'a jamais été cachée ;
il n'y a qu'à parcourir les livres édités pour la jeunesse dans les années
50 pour constater que l'armée d'Afrique est à l'honneur et que son
engagement est présenté sous les couleurs d'une véritable épopée, ne
dissimulant rien des sacrifices consentis par ses soldats, qu'ils soient
musulmans, métropolitains ou pieds-noirs.
14
Mais le temps a fait son œuvre, les derniers survivants disparaissent
tandis que la mauvaise conscience coloniale transforme en victimes
les acteurs de ces événements, distribuant les bons et les mauvais
rôles, confondant histoire et mémoire.
3Si on étudie aujourd'hui l’engagement des « indigènes » , la place
tenue par les « Pieds-Noirs » mérite également d'être rappelée.
En dehors de quelques statistiques rappelant un taux de
mobilisation exceptionnel dans notre histoire militaire, la place qu'ils
tiennent entre 1942 et 1945 n'est guère évoquée. Aussi ce travail
tâchera-t-il de préciser certains points : quel rôle les Européens
d'Afrique du Nord ont-ils joué dans la constitution des nouvelles
forces armées ? Quels furent le poids de leur engagement et leur part
dans les combats de la Libération ? Comment cet engagement fut-il
reconnu par la métropole ? C'est à toutes ces interrogations que cette
étude cherche à répondre. Cela n'est pas facile à étudier. Il n'y a jamais
eu de régiments « pieds-noirs » constitués et nommés en tant que tel
et, en dehors de leur accent, rien ne distingue appelés, volontaires ou
engagés venus du Maghreb de leurs frères d'armes métropolitains.
Souvent d'origine modeste, peu de Français d'Afrique du Nord ont
écrit sur leur expérience guerrière et leur engagement, engagement
qui, d'ailleurs, apparaissait alors, et encore aujourd'hui, comme allant
de soi. Les journaux de marche des unités, les ouvrages d'histoire
militaire fournissent des comptes rendus détaillés des opérations mais
ne distinguent pas les hommes, et ce parce qu'il y a eu une véritable
solidarité au combat où on ne saurait faire le poids des mérites des uns
et des autres. La mémoire des Pieds-Noirs s'est d'abord fixée sur le
drame de la guerre d'Algérie et la douleur de l'exil. En 1962, les
vétérans étaient dans la force de l'âge nombreux étaient ceux qui, dix-
sept ans après, auraient pu témoigner mais leur mémoire s'est fixée sur
un moment qui est apparu non seulement comme une catastrophe mais
aussi comme une trahison, reléguant à l'arrière-plan l'épisode de la
Seconde Guerre mondiale.

3 On peut se référer à la thèse de Belkacem Recham, Les Musulmans algériens
dans l'armée française (1919-1945), publiée aux Editions l'Harmattan, Paris,
1996.

15
Ce travail n'a pas la prétention d'évoquer une histoire « occultée » ;
il s'agissait plutôt de faire une synthèse à partir des sources dispo-
nibles : archives militaires consultables au SHD de Vincennes, témoi-
gnages écrits ou oraux (ces derniers hélas peu nombreux en raison du
grand âge des témoins) sur l'armée d'Afrique, ouvrages divers parus
sur l'Algérie, le Maroc ou la Tunisie évoquant au hasard des pages les
anciens combattants et leurs souvenirs.
On peut ainsi essayer de retracer le parcours de ces hommes
mobilisés pour la libération de leur pays et pour un combat auquel
beaucoup d'entre eux auraient pu se soustraire s'ils l'avaient voulu.
L'étude qui suit est divisée en cinq parties qui, pour chacune,
permet d'évoquer un moment particulier de cette page d'histoire. La
première évoque la période très particulière allant de 1940 à 1942,
époque durant laquelle l'AFN semble un des meilleurs atouts de Vichy.
La population se rallie pourtant massivement à un effort de guerre
sans précédent après le débarquement allié du 8 novembre. La
deuxième partie étudiera dans quelles conditions difficiles un outil
militaire se met en place alors que pourtant les Français d'Afrique du
Nord sont l'enjeu de luttes politiques féroces, thème qui sera abordé en
troisième partie. Leur contribution à la libération de l'Europe, au côté
des « indigènes », sera l'objet de la quatrième partie. Enfin, nous
tenterons de voir comment une mémoire « pied-noir » s'est construite
autour du souvenir de la Seconde Guerre, expliquant en partie une
attente désespérée de reconnaissance jamais assouvie.
16


I. DE L'ATTENTISME A L'ENGAGEMENT (1940-1942)

Entre 1940 et 1942, l'Afrique se retrouve en marge des événements
militaires et politiques. Fermement tenue dans le giron de Vichy, elle
apparaît comme la terre d'élection de la Révolution nationale. C'est
pourtant sur son sol qu'une armée se reconstitue à partir de 1943 pour
participer à la libération de l'Europe.
A.1940 : L'occasion perdue

La « débâcle » de 1940 reste encore aujourd'hui un des plus grands
traumatismes de notre histoire. Son ampleur, sa rapidité restent sans
équivalent et c'est surtout l'effondrement moral qui l'a accompagnée
qui continue de marquer les esprits. Dans une situation aussi
catastrophique, l'Afrique du Nord pouvait-elle constituer un recours ?
1. Accepter la fatalité ou continuer la lutte ?
a) Refus initial de la défaite

En juin 1940, lorsque le front s'effondre sous la pression des
divisions blindées allemandes et que la défaite semble inéluctable,
l'idée de faire de l'Afrique du Nord une base de repli permettant la
continuation de la lutte apparaît comme une option envisageable. En
dépit des pertes enregistrées, la France garde de très sérieux atouts.
La Marine est intacte et possède avec l'aide de la Royal Navy le
contrôle de la Méditerranée ; l'Armée de l'Air y a déjà déployé une
partie de son personnel et des centaines d'appareils se sont repliés sur
les aérodromes ; quant à l'Armée de Terre, elle peut compter sur plus
de 300.000 hommes. Certes, l'équipement en blindés et artillerie
moderne (pièces antichars et antiaériennes) est insuffisant mais les
forces italiennes de Tripolitaine sont encore moins bien loties, ne
disposant que d'un matériel obsolète. On s'interroge depuis plus de
soixante-dix ans sur le caractère réaliste ou irréaliste d'une telle
opération qui aurait peut-être changé le cours de l'histoire de notre
pays. Dans un ouvrage récent, assez étonnant mais très documenté,
Jacques Sapir, Loïc Mahé et Frank Stora se sont livrés à une analyse
poussée du contexte militaire existant à l'époque et des moyens qui
17
1auraient pu être mis en œuvre . Solidement étayé, leur ouvrage défend
l'idée que l'AFN était largement en mesure de défendre son territoire
face à la menace italienne et allemande. En juin 1940, l'Axe ne
pouvait mobiliser que des moyens relativement faibles, et l'hypothèse
d'une opération combinée aéronavale sur les côtes du Maroc ou de
l'Algérie apparaissait bien improbable au regard de l'équilibre des
forces. En dépit du manque d'infrastructures industrielles, l'aide
matérielle que les Etats-Unis étaient en mesure d'apporter aurait pu
permettre de remplacer progressivement l'équipement des troupes
françaises pour qu’elles puissent tenir tête à toute tentative d'offensive.

1 Jacques Sapir, Franck Stora, et Loïc Mahé, 1940, et si la France avait continué la
guerre, Editions Tallandier, 2010. Ce livre qui a connu un gros succès d'édition se
penche sur ce que les Anglo-Saxons appellent l'histoire alternative. Ce type de
réflexion peut susciter la méfiance mais cet essai prend en compte toutes les
possibilités et souligne que seul le défaitisme d'une partie des élites françaises a
amené l'armistice. Dans le cadre d'une démarche plus conventionnelle, on peut se
rapporter aux travaux d'André Truchet, L'Armistice de 1940, Paris, PUF, 1955, et de
Christine Lévisse-Touzé, L'Afrique du Nord, recours ou secours, septembre1939-
juin 1943, Paris-I, Sorbonne, 1991.
18
L'opinion publique se serait-elle ralliée à la décision de continuer la
lutte ? Les témoignages montrent que, du côté des colons européens,
l'idée de la défaite apparaît, aux premiers jours de juin, comme
inacceptable, d'abord parce que cela heurte le nationalisme passionnel
de la population française mais aussi parce que cela peut remettre en
cause le prestige et donc l'autorité de la puissance coloniale. Chez les
musulmans, la perspective d'une défaite française pose la question
d'une nouvelle tutelle liée aux prétentions italiennes sur la Tunisie ou
espagnoles sur l'Oranie. Pendant quelques jours, l'opinion semble
prête à basculer et à soutenir l'idée d'une résistance à outrance face à
l'Allemagne, en continuant la lutte sur le sol africain. Français et
musulmans manifestent côte à côte leur attachement à la patrie et
souhaitent poursuivre la guerre.
En Algérie, la fédération des anciens combattants appelle aux
armes. Presse et radio relaient cette ferveur patriotique ; le 20 juin, le
journal L'écho d'Alger revendique ainsi pour les Français d'Algérie et
d'Afrique du Nord « l'honneur quels que soient les risques que le
destin leur prépare, de servir au premier rang des défenseurs de
l'Empire sur le nouveau théâtre d'opérations que nos dirigeants
peuvent être appelés à utiliser ». Le 24 juin, M.Gardel, directeur de
l'information au gouvernement général, déclarait à Radio-Alger :
« Apprenez, sachez et dites à ceux qui n'étaient pas à l'écoute que la
lutte continue sur tous les fronts, en Afrique du Nord comme
2ailleurs » .
Au Maroc, le général Noguès semble lui aussi envisager
sérieusement cette option puisqu'il envoie en métropole une mission
chargée de faire parvenir un maximum de spécialistes et d'armes
3lourdes en Afrique .
En tant que commandant en chef du théâtre d'opérations de
l'Afrique du Nord, il joue un rôle clé dans le dispositif de défense
français en Méditerranée. Les officiers qui ont été détachés
accomplissent des prouesses en parvenant à faire embarquer en
direction de l'Afrique du Nord près de 10.000 hommes provenant de
l'Armée de Terre et à peu près autant de l'Armée de l'Air.


2 Exemples rapportés par Pierre Ordioni, Tout commence à Alger, 1940-1944,
Paris, Editions Albatros, 1985, p. 138.
3 Christophe Dutrone, « L'Afrique du Nord est-elle prête ? », article paru dans la
revue Ligne de front, janvier 2008, p. 31-37. Les chiffres qui suivent viennent en
grande partie de cette étude.
19
Plus de 1700 tonnes d'armement et de munitions sont également
acheminées en direction de l'Algérie et du Maroc, via Marseille et
Port-Vendres. Dans le même temps, face à la désorganisation des
services en métropole, Noguès prend la responsabilité de s'adresser
directement aux Américains par l'entremise de l'ambassade de France
à Washington. Le 20 juin, l'ambassade transmet une demande portant
sur de l'artillerie anti-char et des tubes de DCA, accompagnés de
stocks de munitions. Dans le reste de l'Empire, les autorités attendent
la décision du commandant en chef, dont l'attitude allait être
déterminante pour l'avenir du pays. C'est sur sa décision que leur prise
de position allait se faire. Face aux ordres venus du gouvernement de
Bordeaux dirigé désormais par le maréchal Pétain, Noguès temporise,
tergiverse et refuse de franchir le pas de la dissidence. Il bénéficie
pourtant du soutien de l'opinion, en particulier au Maroc. Pétain y est,
en effet, moins populaire, en raison de son attitude à l'encontre de
4Lyautey qui a été sévèrement jugée lors de la guerre du Rif . En
Tunisie, les prétentions de l'Italie fasciste inquiètent une partie de la
population qui redoute les conséquences d'un armistice.
b) Le retournement de l'opinion

Ces velléités de résistance s'effacent pourtant devant le concept de
la discipline militaire et le prestige attaché à la personne du maréchal
Pétain. Le fait que l'Empire reste intact, que pas un pouce de son
territoire ne soit cédé aux Allemands et aux Italiens a finalement
amené les autorités à se rallier à Vichy et à accepter l'idée de
l'armistice. Le ralliement de la flotte a également découragé les
partisans de la résistance à outrance. Sans le concours de l'amiral
Darlan et de ses navires, il apparaît impossible de continuer la lutte en
Afrique du Nord. Si, pour les militaires, l'argument de la discipline
l'emporte, comment expliquer, de son côté, le ralliement final d'une
population européenne, si marquée par le patriotisme, à l'idée de
l'armistice et à l'acceptation de la défaite?


4 Lyautey et Pétain divergeaient sur les moyens et les buts de la guerre. Là où
Lyautey cherchait le ralliement, Pétain voulait l'écrasement. Ulcéré de voir sa
politique réduite à néant, Lyautey attendit le rétablissement de la situation
militaire pour démissionner (Bernard Lugan, 2012). Pour une étude complète sur
le sujet, voir Vincent Courcelle-Labrousse, Nicolas Marmié, La guerre du Rif,
Maroc, 1921-1926, Paris, Tallandier, 2008, 364 p.
20
Pour Annie Rey-Goldzeiguer, cela peut s'expliquer par les
structures de la société coloniale. Celle-ci reste marquée par de
profonds clivages entre Européens et indigènes d'abord, entre
européens eux-mêmes ensuite. La défaite n'amène pas l'invasion de
l'Afrique ; ce faisant, chacun peut ainsi espérer conserver ses
privilèges et, pour certains, le changement de régime peut permettre
l'expression d'une rancœur et d'un mépris longtemps contenus, en
particulier envers les juifs, les francs-maçons, les communistes. La
Révolution nationale apparaîtrait ainsi comme le régime idéal pour
5l'Algérie coloniale et les protectorats de Tunisie et du Maroc , Le 7
octobre 1940, le décret Crémieux qui accordait la citoyenneté
française aux juifs d'Algérie est aboli tandis qu'une législation
d'exception se met en place pour exclure de l'administration et de la
vie publique opposants réels ou supposés : francs-maçons, juifs,
réfugiés apatrides, républicains espagnols, communistes.
L'armée d'Afrique les chasse de ses rangs tandis que les éléments
jugés les plus dangereux sont internés dans des camps au sud où un
véritable univers concentrationnaire se met en place. La mise en place
d'un pouvoir fort qui rejette l'héritage de la République ne peut que
séduire une partie de l'opinion très fortement marquée par
l'antiparlementarisme virulent des années 30. L'ancrage de l'Afrique
du Nord apparaît encore plus affirmé avec l'expression d'une
anglophobie exacerbée après la tragédie de Mers-el-Kébir.
2. Le choc de Mers -el-Kébir
a) L'attaque surprise

Le sort de la flotte française était parmi l'une des plus grandes
inquiétudes du gouvernement britannique qui ne craignait qu'une
chose : la voir tomber entre les mains des Allemands. Sans doute un
des plus beaux instruments de combat que la France ait jamais eus
depuis deux siècles, elle est sortie invaincue et quasiment intacte des
événements de 1940.


5 Annie Rey-Goldzeiger, Aux origines de la guerre d'Algérie, 1940-1945, de Mers-
el-Kébir aux massacres du Nord- Constantinois, Paris, Editions la Découverte,
2006.
21
En dépit des assurances données par le gouvernement français et
6des directives de l'amiral Darlan , Winston Churchill n'avait aucune
confiance dans les mesures qui devaient être appliquées en cas de
coup de force allemand.
Le 3 juillet 1940, la Force H, sous le commandement de l'amiral
Sommerville, s'était présentée devant la rade de Mers-el-Kébir où
stationnait une partie de la flotte française et avait mis l'amiral
Gensoul devant le fait accompli. Plusieurs options étaient proposées
aux Français : rejoindre la Grande-Bretagne et continuer la guerre,
gagner les Antilles ou un port américain, se saborder ou se laisser
désarmer. Les navires, sous l'effet des clauses d'armistice, équipages
en partie à terre, étaient dans l'impossibilité de riposter. Le minage de
l'entrée de la rade par des avions anglais empêchait toute sortie.
Devant la gravité de la situation, les autorités civiles et militaires
d'Oran préviennent la population par un communiqué affiché à 13h30.
7La panique est générale autour de la rade .
Les services de défense passive étaient mobilisés ; seuls les
ouvriers de la centrale et des travaux portuaires restaient à leur poste.
Les négociations tentées de part et d'autre durèrent jusqu'à la fin de
l'après-midi mais, devant le refus des Français, l'ordre d'ouvrir le feu
fut donné. En moins de vingt minutes, l'escadre fut écrasée sous un
déluge d'obus de gros calibre tirés par le Hood, le Résolution et le
Valiant. Les cuirassés Bretagne, Provence et Dunkerque coulèrent ou
durent s'échouer, ravagés par les flammes. 1224 marins et officiers
payèrent de leur vie cet acte que l'amiral Cunningham qualifia, vingt
8ans plus tard, de « sacrément stupide et sacrément odieux ». Vichy sut
exploiter ce ressentiment qui s'exprima de manière particulièrement
forte en Oranie où la population fut le témoin du bombardement de la
flotte et des attaques aériennes qui survinrent dans les jours qui
suivirent.

6 Les directives à tenir sont claires : saborder les navires plutôt que les laisser à
une puissance étrangère.
7 Jean-Jacques Antier, Le drame de Mers el-Kébir, Paris, Presses de la cité, 1990,
p. 331.
8 Il ne fut pas le seul à réagir ainsi. L'amiral North fut relevé de son
commandement pour ses critiques acerbes envers la décision du Premier
ministre, J.J.Antier, op.cit., p. 372.
22
L'émotion fut d'autant plus forte que des proches pouvaient se
trouver parmi les victimes : « Dans la soirée de cette triste journée
pour la Marine Nationale, notre ami breton Kermabon, marin à bord
du contre-torpilleur Mogador, vient, couvert de mazout et fortement
commotionné, nous raconter comment son navire a été coupé en deux
par un gros obus (…) Le 6 juillet suivant, les avions britanniques re-
viennent attaquer le cuirassé Dunkerque échoué sur le rivage et, mal-
heureusement, parmi les victimes, notre ami Cadero, douanier à Béni-
Saf, en service sur un remorqueur accosté contre le cuirassé, est tué
par l'explosion d'une torpille. Nous recevons dans notre appartement
sa veuve que nous avions ramenée de Bretagne en 1937 et sa petite
. 9fille. Encore une grosse peine »
b) L'affirmation de l'anglophobie

Dans la presse française, nombreux sont les intellectuels qui
relaient cette indignation : « Au soir de l'armistice, nous ne pensions
pas qu'il pût rien nous arriver de pire... Et puis tout à coup, ce
retournement de l'Angleterre contre nous, ce guet-apens de Mers el-
Kébir, et tous ces marins sacrifiés.
M. Winston Churchill se souvient-il de ce qu'il a coûté d'efforts aux
ouvriers de l'entente cordiale pour vaincre la vieille inimitié, pour
conjurer cette haine héréditaire qu'entretenaient entre les deux
peuples les souvenirs de la guerre de cent ans, une histoire sombre et
cruelle (...)? M. Churchill a dressé pour combien d'années contre
10l'Angleterre une France unanime ? » Parmi les militaires, ces
événements créent une véritable fracture entre ceux qui entendent
rejoindre de Gaulle et les Britanniques et ceux qui désormais rejettent
ces derniers. Appelé à devenir une figure célèbre de l'armée française,
le colonel Van Hecke avoue ainsi dans ses mémoires avoir renoncé à
rejoindre la Grande-Bretagne après cette tragédie.

9 Témoignage de René Giguelay, De l'Oranie aux Ardennes, p. 7. L'attaque
aérienne tua plus de 150 marins.
10 Article de François Mauriac paru dans le Figaro, cité par Pierre Darcourt, « Les
guerriers sacrifiés », Paris, Nimrod, 2012, p. 54.
23
Le général de Gaulle lui-même prononça un discours pathétique :
« Je dirai d'abord ceci : il n'est pas un Français qui n'ait appris avec
douleur et avec colère que des navires de la flotte française avaient
été coulés par nos alliés (…) Aussi, m'adressant aux Anglais, je les
invite à nous épargner et à s'épargner eux-mêmes toute représentation
de cette odieuse tragédie comme un succès naval direct. Ce serait in-
11juste et déplacé ». Ce rejet de l'Angleterre disqualifia également
ceux qui voulaient continuer la lutte à ses côtés. Mers el-Kébir sonna
ainsi définitivement le glas des espérances de ceux qui souhaitaient
voir l'Afrique du Nord rejeter l'armistice et continuer la lutte.
Les événements de Syrie contribuèrent encore un peu plus à
renforcer le sentiment d'anglophobie.
Plusieurs régiments de l'armée d'Afrique participèrent aux
affrontements fratricides de cette guerre et en rapportèrent des
sentiments violemment antigaullistes.
Pour autant, peut-on considérer que l'Afrique du Nord en général et
l'Algérie en particulier s'endorment dans la quiétude apportée par le
statut de territoire neutre que leur confère l'armistice ? Rien n'est
moins sûr et, loin d'être un territoire préservé, l'Afrique du Nord
apparaît comme un espace tiraillé et travaillé par de multiples courants
antagonistes. Si les partisans du général de Gaulle sont rares et ne
forment pas une organisation constituée, il existe pourtant des
hommes prêts à en découdre, un jour ou l'autre, avec l'Allemagne
nazie.
Leurs idées politiques et leurs valeurs sont parfois aux antipodes ;
cela explique le manque d'unité des réseaux de résistance en Afrique
du Nord où, jusqu'en 1943, l'ambiguïté politique est la règle.


111 Cité par Robert Aron, Grands dossiers d'histoire contemporaine, Paris, Perrin,
1964, p. 171.
24
B. Une époque de trouble et d'ambiguïtés : 1940-1942, l'Afrique
de Vichy

12 Le général Weygand illustre toute l'ambiguïté de cette période.
Nommé le 7 septembre 1940 délégué du gouvernement en Afrique
française, il allait y déployer une importante activité en visant à
donner à ces territoires la capacité de se défendre face à toute attaque
dans le respect de la doctrine « contre quiconque ». Weygand,
accompagné d'une équipe de spécialistes, entendait moderniser
l'économie de l'Afrique du Nord et s'attaquait à la question de son
développement. Afin de rassurer l'opinion publique, l'accord
économique conclu avec les Etats-Unis grâce à l'action de leur
représentant Robert Murphy garantissait le ravitaillement de l'Afrique
du Nord où les conditions de vie devenaient de plus en plus difficiles
du fait de la guerre. Dans le même temps, la politique de la Révolution
nationale était appliquée avec une rigueur plus grande qu'en
métropole, rendant très difficile l'expression de toute « dissidence ».
L'armée d'Afrique apparaît partagée entre la mystique de la
revanche et celle de la discipline.
1. La révolution nationale et son impact en Afrique du Nord
a) L'encadrement de la population

A l'image de la métropole, l'administration et la population, aussi
bien européenne qu'indigène, firent preuve du plus grand loyalisme à
l'égard de l'Etat de Vichy tenu pour la seule autorité légale.
Même si les conditions de vie étaient plus difficiles qu'avant
guerre en raison des restrictions alimentaires, les rigueurs de
l'occupation étaient inconnues dans ces territoires où la Révolution
nationale avait trouvé des partisans zélés. L'historienne Annie Rey-
Goldzeiger a dressé un tableau très sombre de cette période,
soulignant que la législation antisémite y fut appliquée avec la plus
grande rigueur et ce avec le soutien avéré d'une partie de l'opinion.

12 Né le 21 janvier 1867, Maxime Weygand bénéficie d'un grand prestige. De
naissance mystérieuse (on lui prête une ascendance royale), il est le bras droit de
Foch pendant la Grande Guerre. Généralissime en 1940, il rétablit une solide
ligne de défense sur la Somme mais n'arrive pas à sauver la situation. Il se
montre un partisan résolu de l'armistice en 1940.
25
Présentée comme un territoire « travaillé par des haines de clans,
de races et de caste », l'Afrique du Nord apparaît comme la terre
13d'élection de la politique de Vichy . La mémoire de la Grande Guerre
y est très forte et a contribué à y forger une identité « ancien
combattant » aussi puissante qu'en métropole. La popularité du
maréchal Pétain y est indéniable, surtout en Algérie, le Maroc, comme
nous l'avons vu, ayant gardé un souvenir plus mitigé de son rôle
pendant la guerre du Rif. Cela permet la mise en place de structures
d'encadrement de la population parmi lesquelles la Légion Française
des Combattants joue un rôle majeur.
Fondée au mois d'août 1940, la Légion apparaît comme un puissant
relais de la doctrine de la Révolution nationale puisque les autorités
entendent lui confier un rôle d'encadrement de la société et
d'instruction civique. Fédérant les différentes associations d'anciens
combattants, encadrée par des militaires à la retraite, elle peut compter
sur l'adhésion des foules et sur l'activisme de ses membres. « Avec la
légion ou contre la France », tel est le slogan que l'on retrouve parfois
14sur les murs d'Alger . Les rapports de gendarmerie mentionnent des
rassemblements de plusieurs milliers de personnes comme à
Constantine ou à Oran où se regroupent plus de 15 000 légionnaires. A
elle seule, l'Algérie en regroupe plus de 100.000, dont 64.000
15Européens . La débâcle de 1940 a fait hésiter les autorités sur la place
à donner aux jeunes mais ceux-ci furent autorisés à côtoyer leurs
glorieux anciens. Parmi les plus exaltés, certains rejoignirent le bras
armé de cette institution, le SOL (service d'ordre légionnaire) institué
en janvier 42. Pour la seule région d'Alger, le général Mast estimait
leur nombre à près de 5.000.
Remarqués pour leur morgue, les SOL se montrent à l'occasion peu
respectueux des autorités et n'hésitent pas à jouer sur la provocation, y
compris contre des militaires. Les autorités doivent freiner les
éléments les plus zélés qui n'hésitent pas à procéder à des agressions
sur les plages et dans les cafés.

13 Telle est la vision qu'en donne en particulier Jacques Soustelle dans son
témoignage Envers et contre tout.
14 Annie Rey-Goldzeiger, op.cit., p. 36.
15 Benoît Haberbusch, La gendarmerie en Algérie, Service Historique de la
gendarmerie nationale, Vincennes, 2004, p. 259.
26
La Légion apparaît omniprésente en Afrique du Nord et son insigne
fait partie de la garde-robe d'une grande partie de la population, en
particulier des fonctionnaires qui trouvent là un moyen d'affirmer leur
loyalisme vis-à-vis des autorités.
Venue de métropole, Renée Gosset ne peut s'empêcher de
contempler le phénomène non sans une certaine ironie : « Les chefs de
service des administration obligent leurs employés à s'y faire inscrire.
Le directeur des Postes d'Alger révoque, sous un prétexte quelconque,
les membres de son personnel qui n'en font pas partie. (…) Aussi
modérés que soit leur enthousiasme, industriels, négociants,
intermédiaires, grossistes adhèrent en masse. Plus un patron de bistrot
qui ne s'en réclame. Somme toute la Légion prend, et sur une échelle
combien plus vaste, combien plus cynique la place de la franc-
16maçonnerie que Vichy supprime pour des raisons identiques ».
A côté de la population adulte, les jeunes sont le grand souci des
autorités de Vichy. Il faut, en effet, encadrer une masse d'hommes
démobilisés et surtout insuffler un nouvel esprit voulu par la
Révolution nationale. C'est dans l'idée d'opérer une véritable
régénération que l'Etat entend promouvoir une nouvelle institution :
les Chantiers de Jeunesse. Placés sous la responsabilité du ministère
de la Famille et de la jeunesse et sous la direction du général de la
Porte du Theil, les Chantiers ne se veulent pas, à l'origine, un service
militaire de substitution. Il s'agit plutôt de donner de nouvelles valeurs
à une jeunesse jugée amollie et sans idéal. Virilisés et dynamisés par la
pratique de travaux en plein air et par des activités sportives, les
garçons des chantiers devaient constituer le prototype d'un homme
nouveau promoteur de la révolution nationale.
En Afrique du Nord, ce projet est porté par un personnage haut en
couleur, le colonel Van Hecke. Doté d'une personnalité qui aurait pu
faire de lui un corsaire ou un général d'empire, ce Flamand a fait sa
carrière dans la légion où il a gagné la nationalité française. Après
avoir eu l'intention de rejoindre l'Angleterre, Mers-el-Kébir l'a
dissuadé d'entrer en dissidence. Il accepte la prise en charge des
Chantiers d'Algérie où un commissariat régional a été créé, et rejoint
le territoire où son arrivée ne passe pas inaperçue. Il se retrouve à la
tête de plusieurs groupements.

16Renée Gosset, Le coup d'Alger, Editions la revue moderne, Montréal, 1946, p. 47.
27
En raison de la faiblesse du peuplement européen, les trois terri-
toires d'AFN sont inégalement équipés en structures et c'est l'Algérie
qui se taille la part du lion avec quatre groupements (Cherchell, Sidi-
Ferruch, Houvion, Djidjelli). Ceux-ci regroupent à l'origine 8.000
jeunes démobilisés à la fin du mois de juillet 1940. Comme les ac-
cords d'armistice ne permettent plus l'organisation de la conscription,
le temps passé aux Chantiers apparaît comme un service civil obliga-
toire pendant lequel les recrues reçoivent la même formation qu'en
métropole. Cette action s'inscrit alors dans l'esprit le plus orthodoxe de
la Révolution nationale, action qui veut s'incarner dans sa devise « par
nous, la France renaîtra ». Après la guerre, Van Hecke présenta cette
devise comme le symbole de sa volonté de résister et de préparer la
libération de la France, mais pour l'heure elle semblait plutôt s'inscrire
dans la plus pure orthodoxie vichyste. L'antisémitisme n'est pas ainsi
absent des discours de ce militaire : « Les Juifs algériens, comme les
Juifs en général, ne gagneront rien aux Chantiers, tandis qu'ils ris-
quent d'y semer les ferments de la désagrégation dont l'expérience du
passé a montré la nocivité. Ils n'y gagneront rien parce que leur na-
ture, essentiellement orgueilleuse, n'admet aucune supériorité. (…) Il
n'y a qu'un moyen de régler la question juive, un moyen radical : éli-
miner purement et simplement du recrutement des Chantiers tous les
17individus de race juive reconnus tels par la loi du 2 juin 1941 ». Ac-
cueillant pour l'essentiel des jeunes Européens, les chantiers excluent
donc les juifs, même ceux dont les familles ont pu obtenir par déroga-
tion le maintien de la nationalité française.
Si dans le même temps Van Hecke met en place toute une
organisation qui allait permettre, le temps venu, de faire des Chantiers
18un outil de combat , rien ne les fait, à l'époque, officiellement
apparaître comme l'instrument de la revanche. Ils apparaissent bien
plutôt comme le relais d'une politique fondée sur la fidélité à la
personne du maréchal Pétain.


17 Cité par Jacques Cantier, L'Algérie sous le régime de vichy, Odile Jacob, Paris,
2002, p.76. Van Hecke ne donne aucun renseignement sur cet épisode dans son
ouvrage Les Chantiers au secours de la France.
18 Les Chantiers ont une organisation calquée sur la structure régimentaire ; le
groupe correspond ainsi à une compagnie, l'équipe à un peloton. Van Hecke se
dote, en plus, à Alger d'un véritable état-major. François Broche, L'armée
française sous l'occupation, Paris, Presses de la cité, 2002, p. 385.
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