Qui étaient les Tcherkesses caucasiens du Jardin d’Acclimatation ?

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Publié le : samedi 27 août 2016
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Qui étaient les Tcherkesses caucasiens du Jardin d’Acclimatation ? Julien Radenez (Mai 2016)
Le Jardin d’Acclimatation, situé à Paris entre la porte de Neuilly et la porte des Sablons, était un jardin zoologique (de 1860 à 1950) et ethnographique (de 1877 à 1931). LaSociété zoologique d’acclimatation, fondée en 1854 par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, avait pour but «de concourir à l'introduction, à l'acclimatation et à la domestication des espèces d’animaux utiles ou d’ornement ; au perfectionnement et à la multiplication des races nouvellement introduites ou domestiques.» [Règlement constitutif, article 2]. Le Jardin d’Acclimatation servait à la fois de terrain d’études (pseudo-) scientifiques et de parc de loisirs. Animaux sauvages et humains exotiques étaient ème présentés au public dans leur milieu supposé naturel ou culturel. A la fin du 19 et ème au début du 20 siècle, les exhibitions ethnographiques attiraient des millions de visiteurs. Dans un article duMonde diplomatique, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire résument : «L’apparition, puis l’essor et l’engouement pour les zoos humains résultent de l’articulation de trois phénomènes concomitants : d’abord, la construction d’un imaginaire social sur l’autre (colonisé ou non) ; ensuite, la théorisation scientifique de la “hiérarchie des races” dans le sillage des avancées de l’anthropologie physique ; et, enfin, l’édification d’un empire colonial alors en pleine construction.» [Ces zoos humains de la République coloniale, 2000]. Les indigènes, aux rôles de barbares (étrangers), se mettaient en scène face aux spectateurs, photographes et cinéastes. En réalité, tous étaient engagés et rémunérés comme figurants ou acteurs. Dans les villages reconstitués, on trouvait aussi des populations proches voire locales. Elles étaient préjugées archaïques et marginales, néanmoins civilisables et intégrables.
En mai 1913, leBulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-Francerelata «l’arrivée, au Jardin d'Acclimatation, d'une caravane de Tcherkesses caucasiens». Ces Tcherkesses (Circassiens), visiblement nomades, campaient sous de grandes tentes. Les hommes pratiquaient la chaudronnerie, l’étamage et le rétamage ; les femmes lisaient les lignes de la main. Les jeudis et dimanches, ils montaient sur les planches du Kiosque à Musique pour un concert en plein air. Un chroniqueur duMagasin pittoresqueque ces musiciens, chanteurs et suggéra danseurs étaient des artistesprofessionnels.En juillet 1913, Adolphe Bloch, anthropologue physique et racialiste, écrivit : «La caravane tcherkesse se compose d'environ 60 individus, hommes, femmes, jeunes filles et enfants de tout âge, qui provenaient des montagnes du territoire russe de Kars, du côté de Batoum, au Sud-Ouest du Caucase; mais cette variété de Tcherkesses était primitivement établie au Nord de la chaîne, dans le gouvernement de Terek, d'après ce que me disait leur interprète. Etant quasi-musulmans, les Tcherkesses, après leur défaite par les Russes, en 1864, s'étaient retirés en grande partie sur le territoire de Kars, qui, avant l'année 1878, faisait encore partie, avec Batoum, de la Turquie d'Asie. L'on me disait aussi qu'il y avait dans la troupe un certain nombre de Tatars. Je demandai donc à voir principalement les Tcherkesses ; mais, remarquant l'intérêt particulier que je prenais à examiner et à mesurer les Tcherkesses seuls, les Tatars voulurent tous se faire passer pour Tcherkesses. Qu'est-ce qu'un Tatar? Aujourd'hui ce terme est plus spécialement appliqué (surtout par les savants russes) à certaines populations parlant la langue turque et appartenant, pour la plupart, à la race turque de la Sibérie, du Caucase ainsi que de l'Est et du Midi de la Russie d'Europe. A cela rien d'étonnant du reste qu'il y ait des Tatars dans la troupe du Jardin d'acclimatation puisque quelques-uns d'entre eux sont mariés à des femmes tcherkesses, mais les descendants, issus de ces mariages, ne sont naturellement plus d'une pureté absolue, à moins de tenir entièrement de l'un ou de l'autre des ascendants. Ces Tatars ont le type caucasique avec les yeux bruns, les cheveux et la barbe noirs, mais ils une peau quelquefois jaunâtre, tandis que les Tcherkesses purs ont la peau très blanche, les cheveux châtain-foncé, et les yeux grisâtres ou marron plus ou moins clair ; le nez est droit et nullement sémitique; leur taille est moyenne (un seul avait environ 1 m. 75). Les femmes et les jeunes filles paraissent être généralement de pures Tcherkesses, car elles ont aussi la peau très blanche, les cheveux châtains et les yeux plus ou moins clairs, même tout à fait bleus chez deux d'entre-elles. Il y a parmi ces Circassiennes de beaux types, ainsi que l'avaient déjà remarqué les voyageurs qui visitèrent les Tcherkesses dans leur pays d'origine. Elles dansent et chantent, dans leur costume national, sur une estrade disposée à cet effet. Je n'ai pu en mesurer que trois car les autres s'y opposèrent, non par timidité, mais par superstition. Ces 3 femmes âgées de 15, 35 et 42 ans ont un indice céphalique de 82,45 - 81,62 - 75,14 (moyenne 79,73). Quant aux hommes, sur 9 individus que je suppose être de véritables Tcherkesses, et âgés de 14 à 82 ans, l'indice céphalique est de 84,74 - 74,55 - 79,47 - 85,96 - 74,87 - 78,35 - 82,12 - 73,82 - 80,51 (moyenne 79,50). L'indice céphalique moyen chez les Tcherkesses est donc moins élevé, dans les deux sexes, que chez les mêmes Caucasiens du Nord mesurés par d'autres auteurs ; mais outre que la brachycéphalie n'est pas générale dans tout le Caucase, la différence chez ces Tcherkesses peut être due à l'influence du changement de milieu, le climat du Sud de la montagne n'étant pas le même que celui du Nord. Les autres caractères anthropologiques des Tcherkesses ont pu également se modifier
par le changement de climat. Ainsi un voyageur allemand Reineggs qui visita les Tcherkesses dans leur habitat primitif, vers la fin du XVIIIe siècle, remarqua qu'il y avait un grand nombre de femmes qui étaient rousses, et nous croyons que cette couleur de la chevelure était un caractère atavique rappelant leur origine rousse ou blonde. Les enfants ont le teint blanc comme les mères. Leurs yeux, comme d'ailleurs ceux des adultes, présentent des colorations très variables, mais pouvant, presque toutes, se rapporter à des teintes plus ou moins claires de l'iris, bleu ardoisé, jaunâtre ou jaune verdâtre, etc. Il existe souvent aussi des taches brunes sur la surface de l'iris ou au pourtour de son grand cercle le reste de la membrane étant plus clair. Les anthropologistes russes ont particulièrement insisté sur cette variété de coloration des yeux chez les peuples du Caucase. Il y avait, parmi les enfants, des nouveau-nés au Jardin même, mais sur aucun d'eux l'on ne cherchait à déformer le crâne, la tête étant entièrement découverte. Au Jardin d'Acclimatation les Tcherkesses campent sous la tente, mais chez eux ils ont bien des maisons en bois et même en pierre, dit-on, dans des villages appelés aoule, situés dans la montagne. Chaque village est composé de petites tribus comptant généralement trois familles, chaque famille étant formée de trois frères mariés et de leurs enfants (d'après ce que disait l'interprète).[De l'origine et de l'évolution des peuples du Caucase à propos des Tcherkesses actuellement exhibés au Jardin d'Acclimatation].L’enquête historique révèle que lesTcherkesses caucasiens du Jardin d’Acclimatation étaient Roms. Il s‘agissait des familles Maximoff, Filipoff, Koudakoff, probablement aussi Kalmikoff et Sotnikoff. Stationnées sur un terrain vague de la banlieue parisienne, elles ont été recrutées par un entrepreneur du spectacle. L’écrivainMateo Maximoff, petit-fils de Jono Maximoff, publia un récit des événements :«On nous a conduits dans un endroit appelé le Jardin d'acclimatation. Il y avait là des animaux de toutes sortes ; c'était un zoo. Au fond, il y avait également un parc d'attraction, avec de vastes hangars entourés de palissades ; c'est là que nous avons installé nos roulottes et nos tentes. Dans les autres hangars, il y avait d'autres gens appartenant à des peuples d'Asie ou d'Afrique, et tous les jours, surtout quand il faisait chaud, des milliers de visiteurs venaient nous voir.[...]y avait aussi une baraque Il dans laquelle nos femmes lisaient les lignes de la main. Dans un autre coin, nos marteaux résonnaient sur nos enclumes et nos forges primitives restaient toujours allumées.» [Dites-le avec des pleurs,1990]. En octobre 1913, les familles Maximoff, Filipoff, Kudakoff, Kalmikoff, Sotnikoff, Demeter, Tsuron et Kadar séjournaient dans la banlieue londonienne, à Ilford, Leyton et Whitechapel. Eric Otto Winstedt insinua qu’elles parcouraient la France et l’Angleterre depuis des années [Coppersmith Gypsy notes,Journal of the Gypsy Lore Society volume 8,1914-1915]. A partir des archives photographiques et cinématographiques, Sasha Zanko identifie ses grands-parents Jono et Yipunka Koudakoff. Alexandre Zanko, alias Jono (Yochka) Koudakoff, est né en 1888 à Kamenets-Podolski (Podolie, Ukraine). L’appellation britannique «Galician Gypsies» (Tsiganes Galiciens) est concordante avec la Podolie et compatible avec le Caucase, territoires de l'Empire russe. L’historienne Henriette Asséo attire l’attention sur les sources documentaires et synthétise : «Nous pouvons reconstituer l’existence tumultueuse des vitsa des Roms de Galicie grâce aux recherches de Jerzy Ficowski mais surtout aux archives de la Gypsy Lore
Society conservées à Liverpool. L’arrivée entre 1905 et 1914 des “Gypsy coppersmiths”, composés de quatre familles de Tsiganes de la Galicie polonaise a été journellement suivi par les enquêteurs de la Gypsy Lore Society. On peut aisément compléter les dossiers par des archives polonaises, anglaises, françaises, italiennes ou belges. Peu nombreux mais doués de l’ubiquité que confèrent des déplacements incessants, ces Tsiganes grands voyageurs ont fait l’objet d’un intérêt tout particulier, en laissant derrière eux une somme considérable de témoignages. En croisant ces témoignages avec l’ensemble des archives, il est possible de reconstituer une sémiologie des contacts sur deux décennies de pérégrinations. Ces groupes ne cherchaient nullement à dissimuler ce qu’ils étaient et “l’exotisation assumée” fut un facteur d’inclusion sociale à une époque où la variété ethnographique européenne était non seulement tolérée mais recherchée.» [Izydor Kopernicki et les Roms de la Galice polonaise,Etudes Tsiganes n° 48-49,2011].
Galician Gypsies (British Pathé) http://www.britishpathe.com/video/gallican-gypsieshttps://www.youtube.com/watch?v=6WQOf_S-cqI Fred Shaw Photographs (University of Liverpool Library) http://sca-arch.liv.ac.uk/ead/search/?operation=full&recid=gb141smgcshaw
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