MARCEL DUCHAMP, ou LES MYSTÈRES DE LA PORTE

De
Publié par

MARCEL DUCHAMP, ou LES MYSTÈRES DE LA PORTE

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
Lecture(s) : 776
Nombre de pages : 20
Voir plus Voir moins
        
   
 
 
MARCEL DUCHAMP, ou LES MYSTRES DE LA PORTE  Roman-feuilleton ‘pataphysique illustré en trois épisodes   Philippe Renaud   
 
 
 
  
  
 Fig. 1  
MARCEL DUCHAMP, ou LES MYSTRES DE LA PORTE Roman-feuilleton ‘pataphysique illustré en trois épisodes  Philippe Renaud   PREMIER ÉPISODE  « LE BATTANT CÉLIBATAIRE SE MARIE ! 
  Ce n’est ni beau, ni émouvant, mais diablement énigmatique : en deux mots, c’est Le Marchand du Sel, autrement dit Marcel Duchamp, le Fantômas de l’art moderne.  En 1927, au septième étage du 11, rue Larrey dans le 5e arrondissement de Paris, le locataire susdit conçut un battant de porte original : il pivote sur ses gonds de telle sorte qu’il peut s’encastrer indifféremment dans deux embrasures de mêmes dimensions, situées de part et d’autre d’un axe faisant face à des visiteurs imaginaires, autrement dit aux « regardeurs  que nous sommes vous et moi. Le travail fut exécuté par un menuisier anonyme selon les instructions du commanditaire.  son biographe et vieil ami Robert Lebel, le « Marchand du Signe  dit que cette transformation avait été « strictement à usage domestique . Mais… lequel, au juste ? Des dizaines au moins de critiques d’Art ont glosé sur « cette fameuse porte  mais aucun de ceux que j’ai lus, tant sur papier que sur Internet, ne (se) pose la question ; elle est pourtant des plus pertinentes, puisqu’il s’agit d’un usage domestique. L’éphémère Mme Duchamp d’alors, Lydie Sarazin-Levassor, en donne dans son beau livre Un Échec matrimonial une explication si surchargée de détails qu’elle ne permet pas plus de se faire une image précise des lieux tels qu’ils étaient qu’une description de Balzac. Mais, en gros, l’histoire est connue avec certitude : au début de 1927, de retour de New York, Duchamp emménage à Paris dans un petit appartement situé dans le toit d’un immeuble de la rue Larrey. L’appartement se composait alors de la pièce où nous
 
2
imaginons nous trouver sur les photos – dite chambre à coucher — et du studio, dans lequel on aperçoit une table ; les WC étaient sur le palier, et la chambre de bains nulle part.  ce moment, Duchamp et Lydie Sarazin décidèrent de se marier. C’est pour Lydie que Duchamp aménagea lui-même une salle de bains, dont les diverses photos laissent deviner les marches ; la surélévation permettait à l’eau de s’écouler directement dans la gouttière. Pour des raisons que narre de son mieux Bernard Marcadé, biographe le plus récent de Duchamp, le couple choisit de ne pas doter la neuve salle de bain d’une porte ; car, devant rester ouverte la plupart du temps pour cause d’extrême humidité, elle eût par trop restreint la circulation dans la chambre à coucher et ses possibilités d’ameublement. D’où la solution inventée par Duchamp et réalisée par un menuisier anonyme, que les feuilletonistes du futur ne manqueront pas de nommer Le Maître inconnu de la Porte Larrey (milieu du XXe siècle ?)  Duchamp ne découragea pas la métamorphose de cet aménagement utilitaire en Ouvrage de l’esprit : en une cosa mentale, comme le voulait Leonardo, qui l’a tant fasciné et inspiré. La « fameuse  porte – qui mit peu d’années à mériter ce qualificatif – a passé du domaine des arts mécaniques  à celui des arts libéraux . En 1933 déjà deux critiques d’art en donnèrent une description dans la revue Orbes ; en 1945 Duchamp en faisait le dessin pour un numéro spécial de la revue new yorkaise View ; elle est depuis devenue célèbre ; elle (ou plutôt ses répliques) fait (font) l’objet de commentaires de plus en plus nombreux. Chose paradoxale vu leur abondance, ces gloses manquent de variété, sauf celle des langues utilisées ; elles tournent – en rond évidemment - autour des idées reçues de paradoxe ou de défi aux normes. Beaucoup sont involontairement absurdes — d’autant plus instructives — parce qu’elles confondent deux significations du mot porte : battant et embrasure. Si bien qu’on lit des phrases telles que : « porte paradoxale (ouverte et fermée en même temps)  ; « porte qui peut être ouverte et fermée en même temps , sic . Outre que c’est faux, ça ne mène pas loin. Cependant, un critique qui ne confond pas les deux sens du mot affirme que ce battant inflige un démenti au french proverb  « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée  ; il nous informe que cette interprétation est largement partagée ; c’est amusant, mais peu convaincant ; car, à cet égard, la porte Larrey ne diffère pas des portes ordinaires (1), quelle que soit l’acception de « porte  ; et puis, chose notable, les photos qu’on peut en voir, ainsi que le dessin dans View, ne montrent la célèbre chose ni ouverte, ni fermée, mais entrouverte ; et, de plus, selon le même angle, ou presque – d’infimes différences se révélant par l’ombre portée de la poignée du battant.  Les pièges langagiers presque invisibles (donc efficaces) qu’aime poser Duchamp nous forcent, en l’occurrence et par bonheur, à découvrir qu’une porte, au sens de battant, ne peut être ni ouverte, ni fermée. On peut la (le) pousser ou la (le, etc.) tirer ; rien de plus – à moins de prendre en compte les verbes dont elle peut être le complément, tels couvrir (de graffiti), insulter, humer, incendier ; on peut aussi la prendre avec soi pour la réparer ou la dérober. Mais à condition d’admettre que « prendre la porte  ou « emprunter (!) une porte dérobée  suppose un passage, non un battant… Ce que fait ici Duchamp, volontairement ou non peu im… porte , c’est de révéler la faille inhérente à la dualité presque toujours impensée d’une banale « porte-à-battant . Nous avons tellement l’habitude de penser comme un objet unique les deux éléments qui vont ensemble , ce « féminin  et ce « masculin , que leur dissociation, ou la suppression de l’un d’entre eux, nous déroute complètement. Ne négligeons surtout pas la place
 
3
éminente , énorme , qu’occupe l’idée, l’image de la porte dans notre vie psychique. Quant au malaise causé par la mise en crise « sexuelle  de la porte, elle confirme l’importance chez Duchamp du thème de l’hermaphrodisme, si bien mis en lumière par Jean Clair dans Sur Marcel Duchamp et la fin de l’art ; ce que nous appelons du seul mot de « porte  est un être androgyne. Il est significatif que les dictionnaires que j’ai consultés par acquit de conscience définissent tous le battant comme « la partie mobile d’une porte , non comme une pièce indépendante, retirable, fabriquée autrement et ailleurs, etc. Quant à l’adjectif « battant  l’un des exemples donnés de son emploi est « une porte battante , Julien Gracq . Tout comme nos bras et jambes sont les parties mobiles de nos corps, issus des mêmes cellules souches…  A lire le livre de Lydie Sarasin, qui se montre des plus généreuses envers son ex-mari, et d’autres témoignages, Duchamp se maria sans conviction, sans amour ; la rencontre et le mariage furent arrangés par des amis, surtout le couple Picabia. Lydie était une richissime héritière, et Duchamp songeait – vaguement — à mettre un peu d’ordre dans sa vie. Le désaccord qui entraîna rapidement la fin d’une vie en couple tout juste esquissée semble avoir porté entre autres sur le fait que Duchamp avertit Lydie qu’il considérait comme absurde la monogamie conjugale. Elle, qui l’aimait, le laissa libre, mais n’avait pas le désir de l’imiter, ce qui eût dédouané le polygame époux.  Ceci étant, l’idée s’insinue que le battant (mâle) s’ajustant tour à tour à deux ouvertures est une image pertinente du désir de son inventeur, lequel n’avait pas rompu avec sa (principale) maîtresse new yorkaise. Qu’il en ait eu ou non conscience en 1927 n’a aucune importance, selon ses dires répétés sur le conscient et l’inconscient. C’est plus tard peut-être qu’il découvrit que ce battant à deux embrasures était représentatif d’une thématique à deux faces : la face « célibataire  et la face « couple . Le fait que toutes les représentations connues montrent le battant entre les embrasures, et comme libre de choisir sa direction, n’en fait-il pas une sorte de battant célibataire ? (Et que l’on pense aux divers sens de battant !)  Ceci explique éventuellement pourquoi Duchamp – qui loua cet appartement jusqu’en 1963 alors qu’il vivait surtout à New York – attribua de l’importance à ce coin, cet angle du logis. Quand il le quitta, l’ installation  — au sens ménager et pas encore « artistique  — fut retirée de l’appartement et vendue à un grand marchand d’art, non sans qu’une réplique en eût été faite l’année même, et exposée comme « objet indépendant , écrit un historien de l’art. Il n’est pas indifférent d’apprendre que cette réplique, suivie d’autres, eut pour co-artisan Daniel Spoerri, Suisse polyvalent qui dès 1960 avait rejoint le groupe des Nouveaux réalistes.      
 
Ne manquez pas le prochain épisode, intitulé :  Rabelais et Jarry gardiens de la honteuse porte-pompe !!! C’est cool, c’est GOTHIQUE !  
4
(1) Comme si l’existence des unijambistes « démentait  le proverbe conseillant de ne pas mettre deux pieds dans un même soulier.  Parmi les innombrables sites Internet consacrés à Duchamp (plusieurs à notre Porte), l’un peut être particulièrement recommandé : Tout-fait : Marcel Duchamp Studies Online Journal .  Crédit photographique : Fig. 1 : Door, 11 rue Larrey , © 1995 Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris.  
 
5
  
  
 Fig. 2  
MARCEL DUCHAMP, ou LES MYSTRES DE LA PORTE Roman-feuilleton ‘pataphysique illustré en trois épisodes  Philippe Renaud   DEUXIÈME ÉPISODE  « RABELAIS ET JARRY GARDIENS DE LA POMPANTE PORTE  CONFÉRENCE PRONONCÉE PAR UN DOCTEUR EN ‘PATAPHYSIQUE, DEVANT UN AUDITOIRE CHOISI, DONC RESTREINT, HÉSITANT LONGTEMPS  PRENDRE LA PAROLE, DE PEUR D’TRE SOUMIS AUX UBUESQUES SUPPLICES DE LA TORSION DU NEZ ET DE L’EXTRACTION DE LA CERVELLE PAR LA PLANTE DES PIEDS.   Ainsi parla le Docteur, après avoir rappelé que la ‘pataphysique est la Science des cas particuliers et des exceptions, ainsi que des solutions imaginaires :  « Rabelais et Jarry are my gods, evidently , a déclaré Duchamp. Il s’inspirait d’écrivains plutôt que de peintres – Leonardo excepté, qui pratiquait bien d’autres arts que la seule peinture. Chez Duchamp, l’opposition léonardienne : chose mentale/chose artisanale  (ou : manuelle ) devient, selon ses propres termes, art conceptuel/art rétinien . En outre : « L’ennemi numéro un est la main de l’artiste, l’ennemi numéro deux est le goût, pas seulement pour l’artiste, mais aussi pour le spectateur (1).  Donner à réfléchir vaut mieux que donner à voir.
 
6
Il a dit et répété que ses idées, picturales ou plastiques, lui venaient surtout d’écrivains qui créent de nouveaux mots, des tournures déconcertantes, et, d’une façon plus générale, tirent leur substance du jeu des mots, des jeux sur eux, avec eux, voire contre eux. Aussi comprend-on que ses « dieux  soient deux des plus grands inventeurs de langage des lettres françaises. De plus – et ce n’est pas simple coïncidence — les jeux sur le langage vont de pair chez eux avec une royale indifférence au bon goût. Duchamp lui-même excelle dans l’art du contrepet et des jeux de mots allant d’une complexe subtilité à une atterrante platitude, soit volontaire, soit cadeau d’un hasard. Comme chez Rabelais et Jarry, l’obscène et le scatologique s’y relaient ou s’y combinent. En outre, plusieurs de ses travaux et readymades ont pour titre un calembour ou une nouvelle alliance de mots : Objet-dard , Coin de chasteté, L.H.O.O.Q., Belle Haleine, M’amenez-y … Le plus célèbre, un urinoir rebaptisé Fontaine, est excrémentiel de nature. Pour compléter ces préambules et regagner nos embrasures, je crois capital de vous rappeler, Mesdames et Mess… hon…, pardon, de vous rappeler, Monsieur, que Duchamp eut une véritable passion pour la logique (il fut champion d’échecs), la physique, et la mécanique — il obtint une distinction au Salon des inventeurs pour une machine optique. Plusieurs de ses toiles présentent ce qu’il nomme « UNE JUXTAPOSITION D’ÉLÉMENTS MÉCANIQUES ET DE FORMES VISCÉRALES . C’est le cas dans l’un de ses splendides tableaux de 1912, intitulé Mariée . Ce sera aussi le cas de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même , souvent considérée comme l’« arrêt sur image  d’un film projetant schématiquement la circulation sans issue du désir sexuel, et sa vaine répétition. Dans ce domaine encore, il s’inspire de Jarry ; dans Le Surmâle en particulier, cet écrivain considérable a créé une forme toute nouvelle du séculaire Homme-machine, mais aussi tout autre que celle des (belles) histoires d’automates androïdes de la fin du XIXe siècle. Il invente en littérature ce que Duchamp appelle « juxtaposition d’éléments mécaniques et de formes viscérales .  propos d’ automates , notons en passant que c’est Rabelais — l’un des dieux de Jarry — qui a forgé ce mot.   
 
 Fig. 3  
7
  Sur la photo (Figure 3) d’une des répliques de la Porte , la pièce de droite est meublée d’une table supportant un verre à pied ; et de quelque chose qui semble être un plat. Sur les photos d’autres répliques, présentées dans d’autres expositions, on voit à côté du verre une coupe contenant des fruits (?) ou des biscuits (?), ainsi qu’une forme évoquant une tasse. De fait, le verre à boire et la nourriture sont les premières choses qui accrochent le regard ; retenons comme un indice qu’eux seuls signifient l’existence d’habitants dans ces lieux – et que Duchamp n’a pas choisi un livre, par exemple, ni une paire de lunettes, ni une pipe, ni un chapeau, etc. De l’autre pièce, on ne distingue que deux marches aboutissant à un plancher surélevé. La photo semble vouloir créer des contrastes entre les deux pièces, qui, tout en étant contiguës et symétriques, s’opposent comme la clarté d’un visage « ouvert , « à découvert , à son antagoniste , pour user d’un drolatique euphémisme de Diderot : antagoniste qu’il est d’usage de laisser dans l’ombre et de voiler, de ne pas montrer aux passants. Littré écrit que les « muscles antagonistes  produisent des mouvements à la fois contraires et complémentaires, l’un n’ayant de fonction qu’en tant que symétrique opposé de l’autre. Dans le dessin de Duchamp publié par la revue américaine View  en 1945, la pièce où nous imaginons nous trouver est nommée bedroom : « chambre à coucher  ; celle de droite, studio ; la troisième, bathroom : « chambre de bain , avec ou sans toilettes. On optera pour la présence de WC, qui seule donne sens à la piste que nous entrouvrons. Chose importante, les photos conservent toujours la mention « 11 rue Larrey , dont l’apparent inintérêt même met la puce à l’esprit du regardeur. Téléchargez ce fichier  (format. pdf/ms.edu) (2). Vous y verrez entre autres, illustrant un texte remarquable, deux photos de l’original de notre Door : l’une prise in situ , l’autre chez le galeriste qui l’a achetée : sur celle-ci, on a la surprise de voir, fixé à l’un des montants, le fac-similé d’une plaque de nom de rue qui se lit : RUE LARREY. C’est dire si Duchamp tenait à ce titre-calembour ! Ce nom mis en évidence paraît confirmer que le lieu sombre, qu’il n’est pas habituel de montrer grand ouvert aux visiteurs, est bien l’un de ces « lieux absolument lieux , selon Mallarmé à qui Duchamp vouait presque autant de dévotion qu’à Jarry — qui était un fervent disciple de Stéphane ; lequel écrivit de polissons sonnets à double sens, qui inspirèrent le scato-pornographe Apollinaire, qui le premier écrivit un texte des plus admiratifs sur Duchamp, et cette circulation du (mauvais) goût en suggère une autre, celle des aliments à la rue Laraie 11 : absorbés dans le studio, digérés dans la chambre coucher, évacués le matin dans les Lieux absolument Lieux, se passant donc de prédicat, Lieux « qu’on ne peut pas dire , tout comme alors la lettre Q dans les écoles des bonnes sœurs, et le Petit balai qu’Ubu lance sur la table du festin au début d’Ubu Roi. En termes de mécanique, le système digestif présente une forte analogie avec une pompe : d’abord aspirante (même si l’on mange la tête en bas) et refoulante pour achever le processus. Or, en remplaçant deux obturateurs (deux battants) par un seul, Duchamp remplace une fausse pompe par une bonne. La nouvelle, en effet, met en œuvre un seul obturateur qui ferme l’une des deux ouvertures par le mouvement même qui ouvre l’autre. (Voir, dans Wikipédia, à l’entrée « Pompe , l’article POMPE  PALETTES). 1re phase : le battant ferme l’accès aux Lieux et du même coup ouvre la voie au studio (= nourriture), qui est chassé dans le « ventre  qu’est la pièce centrale ; seconde phase : un mouvement inverse ouvre l’accès aux Lieux, où aura… lieu le
 
8
refoulement, dans l’acception technique de pompe refoulante – et que le Bon Goût nous garde de toute allusion à la psychanalyse… Ainsi, le logement contenant l’humain mangeant, digérant puis urinant et déféquant devient lui-même une pompe à l’image de celui qui y vit. De ces deux « systèmes , l’un est organique, l’autre pas ; l’un est « viscéral , l’autre mécanique ; par leur agencement, ils représentent peut-être ce que signifiait pour Duchamp une représentation « mécanomorphiste  du monde extérieur-intérieur ; un monde devenu réversible selon la topologie, science qui le fascinait. L’incessant « battement  de l’un à l’autre est adéquatement suggéré par ce battant incapable de fermer les deux ouvertures, de bien fermer la chambre où nous ne pouvons dormir que d’un œil (fenêtre de l’âme, selon Leonardo) et de clore une bonne fois la question. Cette crise de gravité sera rapidement guérie, car nous ne manquerons pas de recourir au Soigneur de gravité qui fait partie du Grand Verre, autre nom de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même . Il dissipera nos angoisses en nous soufflant que la Porte 11 Rue La Raie est la première et à notre connaissance unique représentation-transposition de l’ubuesque Pompe à merde de Jarry. Elle est le complément, délibéré ou non, de l’urinoir mondialement connu sous le nom de Fontaine . Fontaine qu’un collège international d’Éminences a consacrée « Œuvre la plus influente du XXe siècle .  Ayant ainsi parlé, le conférencier dit avec une matoise bonhomie : - Si l’une des personnes, hon… si l’Assistance désire nous poser une question, qu’elle le fasse sans crainte d’aucun de nos supplices ordinaires ni extraordinaires.   
 Fig. 4  
  - Monsieur le Docteur etc., la Pompe à merde de Jarry ? Qu’est-ce encore que cette mécanique-là ? - Une obsession de lycéens. Avant de fréquenter le lycée de Rennes où s’étoffait le mythe d’Ubu, Jarry fut lycéen trois ans à Saint-Brieuc. Ses écrits de l’époque célèbrent les combats épiques des adorateurs et des adversaires de la Pompe à merde… - Qui était ? - Une pompe de vidange, une citerne horizontale sur quatre roues munie d’un long et gros tuyau flexible, qu’on actionnait à la fin du XIXe siècle soit par la force des bras, soit par celle d’une machine à vapeur incorporée. En un temps où les égouts étaient rares, la pompe, dite à merde par un peuple irrévérencieux, se laissait voir tous les jours, allant vider, entre autres, les fosses d’aisances du lycée… -… sous les hourras des potaches, bien entendu.
 
9
- Pas seulement des potaches ; il y avait sur elle des chansons populaires, pas piquées des vers, si j’ose dire. Vous en trouverez deux ou trois sur Internet. Jarry, écrivain précoce, fut très inspiré par la Pompe. Dans ses écrits d’alors, elle peut fonctionner à rebours du bon sens : ses fidèles s’en servent pour asperger de m… ses détracteurs ; elle se ramifie en plusieurs tuyaux, elle fait de la musique d’orgue parfumée, comme, l’orgue à bouche dans A rebours  de Huysmans ; Jarry dirait que l’orgue à m…  en est « le double ignoble  ; c’est un monstre, objet d’un culte inspiré de celui de Mithra… Au lieu d’être aspergé du sang d’un taureau, le néophyte l’est du semi-liquide « qu’on ne peut pas dire . Il y a une chose qui me frappe dans ces chansons et dans les petits drames de Jarry adolescent : par une espèce de contagion, de force d’extension, les mots de « pompe à m…  se mettent à englober les « lieux , et le petit trou entre les fesses qu’on ne peut pas dire non plus – le « suprême Clairon plein des strideurs étranges , métaphorisait Rimbaud… Manière de (ne pas) dire une « trompe à m… . - Oh ! Oh ! Savez-vous comment Apollinaire, grand lecteur de Rimbaud, célébrait l’« œillet  d’une de ses bien-aimées ? - Hon… bien sûr, mais rappelez-le-moi quand même. - C’est, psalmodiait-il, « la porte [de ton corps] plus mystérieuse encore que les autres… Porte des sortilèges dont on n’ose point parler… SUPRME PORTE… Tu m’appartiens aussi/Qui t’ouvres entre deux montagnes de perles … - Comme c’est galant, bien tourné et pompeux ! Un vulgaire dirait plutôt : la Porte dans La Raie, non ? Et la boucle est bouclée !!! Pas mal, hein, mon cher ? Comment se fait-il que tant d’exégètes de cette porte aient été aveugles à l’évidence du titre ? Parce qu’ils sont des intellectuels BIEN ÉLEVÉS ET DE (BON) GOT ? Hon !! Qu’en dites-vous ? - Ne nous emballons pas… Je pense que votre vision de l’ensemble comme une espèce de… de parcours fléché de l’habitant mangeant, digérant et… faisant ce que vous dites… En somme, une mécanique digérante contenant l’humain digérant, est fort ingénieuse ; cette idée d’une porte réelle allant de la porte qu’est la bouche à celle qui s’ouvre dans les Lieux ténébreux, ça me plaît, c’est ingénieux. Mais ça ne tient pas la route, ou plutôt la rue, sans vouloir vous froisser. - Ah ! bon ? Vraiment ? Et pour quelles raisons, sans vouloir vous décerveler ? - La première crève les yeux : vous avez dit vous-même, dans le précédent Episode, que la pièce sombre était une salle de bains rudimentaire construite par Duchamp lui-même pour les ablutions de sa future épouse ; et que les WC étaient sur le palier. Votre château de cartes s’effondre. - Pas du tout ! et voici pourquoi : quand des familiers de Duchamp commencèrent à faire circuler des photos montrant cette pièce sombre, et quand Duchamp dessina le schéma pour View , les photos la faisaient ressembler à quelque « petit coin  évoquant les antiques WC à la turque, et le dessin le nommait bathroom, mot qui inclut la probabilité de W.C. : to go to the bathroom se traduit par « aller aux toilettes . Et puis, le livre de Lydie Sarazin-Levassor n’existait pas. Dans les années 40, la vie de Duchamp à Paris était pour ses admirateurs américains, bien plus nombreux que les français, une nébuleuse et confuse préhistoire ! - Possibilité, et même probabilité ne sont pas certitude… Qu’en dites-vous ? - Je dis que la certitude existe, grâce au surnom immédiatement donné par des amies et amis de Duchamp à l’urinoir photographié par Alfred Stieglitz : Madonna of the Bathroom . Voilà qui dissipe toute hésitation : vous ne mettriez pas un urinoir dans une salle réservée aux bains ! Tout de même !
 
10
- Mais Duchamp, lui, mélangeait douche et cuvette de WC, sexe et pipi-caca : auriez-vous oublié son poisseux calembour bilingue : « Oh ! do shit again !…. Oh ! douche it again !…  ? Et son contrepet intitulé Question d’hygiène intime ? - Hon ! Son calembour bilingue signifie bien plus que vous ne pensez. : il met crûment en lumière ce que les mots bathroom en anglais, toilettes en français essaient de dissimuler. - Et nous revoici dissertant sur les mots. Et aussi sur les voies et façons par et selon lesquelles se crée un « sens  de l’œuvre d’art. Je dis bien, quoique cela soit bizarre, œuvre d’art : vu que Duchamp n’a cessé de parler de lui-même comme d’un artiste, et cela avec sérieux. Si nous y réfléchissions dans un troisième et dernier épisode ? Et peut-être qu’il nous faudrait revenir sur le célèbre aphorisme : « Ce sont les regardeurs qui font le tableau … - Un entretien à la Diderot ? Sur une porte « paradoxale , quelle coïncidence… On dirait que c’est fait exprès ! Je ne demande pas mieux. En attendant, allons dîner et satisfaire nos portes dévorantes, et régaler de vin ces pompes aspirantes. - Oh ! le bel et pompeux alexandrin ! Et quelle richesse dans la rime ! Au fond, vous n’êtes pas le méchant Ubu dont vous vous donnez l’air ; vous n’en avez gardé que le Hon .     Ne manquez sous aucun prétexte le Troisième et irrévocablement Dernier épisode :  De Rembrandt à Duchamp : LES REGARDEURS FONT LE TABLEAU, MARCEL S’EXPLIQUE, ET TOUT S’ILLUMINE GRCE AU GAZ D’ÉCLAIRAGE    (1) Ces informations, ainsi que d’autres, sont empruntées à l’excellent ouvrage de Bernard Marcadé, Marcel Duchamp. La vie à crédit. Biographie , Flammarion, 2007, 599 p. Offre une bibliographie quasi exhaustive des écrits de et sur M.D.  (2) Plus on cherche, plus on trouve sur Internet d’intéressants ouvrages sur M.D. ; intégralement mis en ligne, la plupart sont en anglais. Quant aux ouvrages en français, ils figurent dans le catalogue du Réseau des Bibliothèques romandes (RERO).  Crédits photographiques : Fig. 2 : Marcel Duchamp, Bride/Mariée , (1912) © Museum of art Philadelphia — Image Copyright © 2006 Estate of Marcel Duchamp — Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris.  Fig. 3 : Porte, 11 rue Larrey, réplique. Photo empruntée au site Anaphonie .  Fig. 4 : Fontaine. Surnommée « Madonna of the Bathroom , photo Alfred Stieglitz, 1917. Empruntée au site Tout-fait .
 
11
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.