Sorties de crise en Afrique (Tome 1)

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La réflexion sur la sortie de crise n'a pas souvent pris en considération le rôle des institutions qui exercent une contrainte sur les manières de faire, de penser et d'agir pour les rendre prévisibles et durables. Cette réflexion éclaire les processus institutionnels de sortie de crise. Qu'est-ce qui explique la sortie de crise par les institutions en Côte d'Ivoire et en RDC ? Cet ouvrage y répond à partir d'une étude comparée des processus institutionnels de sortie de crise dans les deux pays.
Publié le : dimanche 8 février 2015
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EAN13 : 9782806107671
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16
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AFRI Q UE
La réfl exion sur la sortie de crise n’a pas souvent pris en
considération le rôle des institutions, c’est-à-dire des normes
et organes qui exercent une contrainte sur les manières de Yves Paul MANDJEM
faire, de penser et d’agir pour les rendre prévisibles et durables.
Cette réfl exion entend éclairer les processus institutionnels de
sortie de crise.
Qu’est-ce qui explique la sortie de crise par les institutions en
Côte d’Ivoire et en RDC ? Cette réfl exion tente d’y répondre à
partir d’une étude comparée des processus institutionnels
de sortie de crise dans les deux pays. La sortie de crise ici est
déterminée en partie dans le sillage des institutions et dans
le jeu des acteurs. Elle est le fruit de la « real politik » et du 16
choix.
Les institutions de sortie de crise ne permettent pas toujours
de sortir de la crise ou de fonder la paix. Autant l’expression
« institutions de sortie de crise » a une dimension idéologique
au sens d’institutions conduisant à la sortie de crise, autant la
réalité de leur fonctionnement révèle qu’elles font partie d’un
processus ambigu ponctué par la dynamique des rapports de
forces, facilitant ou hypothéquant la sortie de crise. Toutefois, Les sorties de criseil importe de noter le poids de la paix comme institution : aucun
acteur politique n’accepte de vouloir faire perdurer la crise. en Afrique
Yves Paul Mandjem, agrégé de science politique, Prix du lauréat
e Tome 1du XVI Concours d’agrégation CAMES Congo-2013, est Maître de
conférences à l’Institut des relations internationales du Cameroun
(IRIC) et chercheur au GRAPS de l’Université de Yaoundé II. Il est Le déterminisme relatif des institutions
également l’auteur de nombreux articles sur la sociologie de l’État
en crise ou en reconstruction, les gouvernements de transition en de sortie de crise en AfriqueAfrique, les élections de sortie de crise en Afrique. Ses travaux actuels
portent sur la sécurité transfrontalière en Afrique, l’institution militaire
en Afrique et le maintien de la paix en Afrique.
9 7 8 2 8 0 6 1 0 1 3 6 5
ISBN : 978-2-8061-0136-5
www.editions-academia.be 48 €
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Les sorties de crise en Afrique
Yves Paul MANDJEM
Le déterminisme relatif des institutions
de sortie de crise en Afrique












Les sorties de crise
en Afrique

Acteurs, Institutions et Pouvoir d’État

Volume I


























D/2014/4910/38 ISBN 978-2-8061-0136-5


© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par
quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans
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Collection « ESPACE AFRIQUE »









Les sorties de crise
en Afrique

Acteurs, Institutions et Pouvoir d’État

Volume I


Yves Paul Mandjem










3
Parus dans la même collection

1. J. KAMANDA KIMONA-MBINGA, Le défi congolais. De la dégénérescence
à la renaissance, 2001.
2. Z. HABIMANA MAKAMBA (dir.), Courants actuels de la philosophie
africaine, 2002.
3. Ph.DENIS et C.SAPPIA (dir.), Femmes d’Afrique dans une société en mutation,
2004.
4. P.-J. LAURENT (dir.), Décentralisation et citoyenneté au Burkina Faso, 2004.
5. M. PONCELET, G. PIROTTE, G. STANGHERLIN et E.
SINDAYIHEBURA, Les ONG en villes africaines. Études de cas à Cotonou
(Benin) et à Lubumbashi (RDC), 2006.
6. Ch.BECKER et Ph.DENIS (eds), L’épidémie du sida en Afrique
subsaharienne. Regards historiens, 2006.
7. E. P. NGOMA-BINDA, Principes de gouvernance politique éthique. ... Et le
Congo sera sauvé, 2009.
8. P. PETIT (dir.), Société civile et éducation. Le partenariat à l’épreuve du terrain,
2010.
9. L. VIDAL & C. KUABAN (dir.), Sida et tuberculose : la double peine ?
Institutions, professionnels et société face à la coinfection au Cameroun et au Sénégal,
2010.
10. J.-P. SEGIHOBE BIGIRA, Partenariat pour les forêts du Bassin du Congo et
développement durable. Le droit à l’épreuve des enjeux, 2012.
11. D. MOTTIER, Une ethnographie des pentecôtismes africains en France. Le temps
des prophètes, 2014.
12. M. NTUBUBA BISIMWA, Les pouvoirs politiques traditionnels dans la
gouvernance démocratique en RDC, 2014.
13. J.-C. MASHINI D.M., Gouvernance en RD Congo. Regard et témoignage, 2014.
14. F. LAPEYRE et A. LEMAÎTRE, Politiques publiques et pratiques de
l’économie informelle en Afrique subsaharienne, 2014.
15. O. KAHOLA TABU, Les ménages à Lubumbashi. Hébergement des parents et
vie domestique, 2014.
16. Y. MANDJEM, Les sorties de crise en Afrique (vol. 1). Acteurs, institutions et
pouvoir d’Etat, 2014.
17. Y. MANDJEM, Les sorties de crise en Afrique (vol. 2). Acteurs, institutions et
pouvoir d’Etat, 2014.



4

Remerciements
Cet ouvrage est le fruit de nombreuses années de réflexion sur les
crises politiques africaines et les modalités de sortie de celles-ci. Je
remercie tous ceux qui de près ou de loin, d’une manière ou d’une
autre, ont contribué à la réalisation de cet ouvrage : Luc Sindjoun,
Yves Poirmeur, Augustin Loada, Alain Ondoua, Nicolas Van de
Walle, Pierre Englebert, René Otayek, Patrice Bigombe Logo,
Mireille Manga Edimo, Jean-Emmanuel Pondi, Michel Temsa,
Séraphine Signing. Je tiens enfin à exprimer mes remerciements à ma
famille, en particulier Mme veuve Ndouck née Marie Bissik,
M. Gilbert Yah, Mme YAH née Françoise Ndjah, et Mme Yvette
Ikoumou Mbeke, pour sa compréhension et sa sollicitude
inestimables, ainsi qu’à tous ceux dont j’ai omis de citer les noms,
mais qui se reconnaîtront.

Je dédie cet ouvrage à mon défunt père, François Ndouck.


5



Liste des sigles et abréviations
ABAKO Association des Bakongo
ACCORD African Center for the Constructive Resolution of
Disputes
ACDI Agence Canadienne de Développement
International
ACL Assemblée Constituante et Législative
ACL-PT Assemblée Constituante et Législative-Parlement
de Transition
ADIA Agence d’Information Dialogue
AFDL Alliance des Forces Démocratiques pour la
Libération du Congo
AFP Agence France-Presse
AIP Agence Ivoirienne de Presse
AMP Alliance pour la Majorité Présidentielle
ANC Armée Nationale Congolaise
ANR Agence Nationale des Renseignements
AP-Wè Alliance Patriotique du Peuple Wè
BCEAO Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest
BERCI Bureau d’Études et de Recherches Consulting
International
CCI Centre de Commandement Intégré
CCTV Canal Congo Télévision
CDP Congrès pour la Démocratie et le Progrès
CEA Comité d’Évaluation et d’Accompagnement
CECOS Centre de Commandement des Opérations de
Sécurité
CEDAF Centre d’Étude et de Documentation Africaines
CEDEAO Communauté Économique des États de l’Afrique
de l’Ouest
CEI Commission Électorale Indépendante
CELC Commission de l’Éthique et de la Lutte contre la
Corruption
7
CGFDR Comité de gestion des Fonds du Désarmement
pour le Programme National de Désarmement,
Démobilisation et Réinsertion
CIAT Comité International d’Accompagnement de la
Transition
CIDDR Comité Interministériel du Désarmement,
Démobilisation et Réinsertion
CKTV Canal Kin Télévision
CNCA Conseil National de la Communication
Audiovisuelle
CNDHCI Commission Nationale des Droits de l’Homme de
Côte d’Ivoire
CNDP Congrès National de Défense du Peuple
CNRD Congrès National pour la Résistance et la
Démocratie
CNS Conférence Nationale Souveraine
CNSI Commission Nationale de Supervision de
l’Identification
CNSP Comité National de Salut Public
CODEP Collectif de l’Opposition Démocratique Plurielle
CONACO Confédération Nationale du Congo
CONADER Commission Nationale de Désarmement,
Démobilisation et Réinsertion
CPC Cadre Permanent de Concertation
CPI Cour Pénale Internationale
CURDIPHE Cellule Universitaire de Recherche et de Diffusion
des Idées et Actions Politiques du Président Henri
Konan Bédié
CVR Commission Vérité et Réconciliation
DCF/COFE Démocratie Chrétienne Fédéraliste/Collectif des
DEC Fédérations des Églises Chrétiennes
DDR Désarmement, Démobilisation et Réinsertion
DDRRR Désarmement, Démobilisation, Rapatriement,
Réinstallation, et Réintégration
DIC Dialogue Inter-congolais
ECVA Enregistrement, Contrôle et Vérification de
l’Armement
FAC Forces Armées Congolaises
FAFN Forces Armées des Forces Nouvelles
FANCI Forces Armées Nationales de Côte d’Ivoire
8
FARDC Forces Armées de la République Démocratique du
Congo
FAZ Forces Armées Zaïroises
FESCI Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte
d’Ivoire
FDLR Forces Démocratiques de Libération du Rwanda
FDS Forces de Défense et de Sécurité
FJDA Forum des Jeunes pour la Démocratie en Afrique
FLC Front de Libération du Congo
FLCO Front de Libération du Centre Ouest
FLEC Front de Libération de l’Est du Congo
FLGO Front pour la Libération du Grand-Ouest
FMI Fonds Monétaire International
FN Forces Nouvelles
FNI Front Nationaliste et Intégrationniste
FONUS Forces Novatrices pour l’Unité et la Solidarité
FPI Front Populaire Ivoirien
FPR Front Patriotique Rwandais
FRCI Forces Républicaines de Côte d’Ivoire
FRN Forum de Réconciliation Nationale

GRIP Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix
et la Sécurité
GTI Groupe de Travail International
GTZ Agence Allemande de Coopération Technique
(Deutsche Gesellschaft für Technische
Zusammenarbeit)
HAM Haute Autorité des Médias
HCDH Haut-Commissariat des Nations Unies pour les
Droits de l’Homme
HCR-PT Haut Conseil de la République-Parlement de
Transition
INS Institut National de la Statistique
JED Journaliste en Danger
MASVOCI Mouvement des Agents de Santé Volontaires de
Côte d’Ivoire
MEECI Mouvement des Elèves et des Etudiants de Côte
d’Ivoire
MEVCI Mouvement des Enseignants Volontaires de Côte
d’Ivoire
9
MFA Mouvement des Forces d’Avenir
MILOCI Mouvement Ivoirien de Libération de l’Ouest de la
Côte d’Ivoire
MINUCI Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire
MJCC-CI Mouvement de la Jeunesse Citoyenne de Côte
d’Ivoire
MJP Mouvement pour la Justice et la Paix
MLC Mouvement de Libération du Congo
MONUC Mission des Nations Unies en République
Démocratique du Congo
MPCI Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire
MPIGO Mouvement Populaire Ivoirien du Grand-Ouest
MPR, fait Mouvement Populaire pour la Révolution, fait
privé privé
MRC Mouvement Révolutionnaire Congolais
MRLC Mouvement Révolutionnaire pour la Libération du
Congo
OCI Organe Consultatif International
ONDH Observatoire National des Droits de l’Homme
ONI Office National d’Identification
O.N.U Organisation des Nations Unies
ONUCI Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire
PALU Parti Lumumbiste Unifié
PDCI-RDA Parti Démocratique de Côte d’Ivoire -
Rassemblement Démocratique Africain
PIT Parti Ivoirien des Travailleurs
PNRRC Programme National de Réinsertion et de
Réhabilitation Communautaire
PNUD Programme des Nations Unies pour le
Développement
PPRD Parti du Peuple pour la Reconstruction et la
Démocratie
RALIK Radio Liberté Kinshasa
RCA République Centrafricaine
RCD Rassemblement Congolais pour la Démocratie
RCD-ML Rassemblement Congolais pour la
Démocratie/Mouvement de Libération
RCD-N Rassemblement Congolais pour la
Démocratie/National
RDC République Démocratique du Congo
10
RDR Rassemblement des Républicains
REC-Info Réseau Européen Congo-Information
RENACO Regroupement des Nationalistes Congolais
RHDP Rassemblement des Houphouetistes pour la
Démocratie et la Paix
ROC Regroupement de l’Opposition Congolaise
RPP Rassemblement pour la Paix et le Progrès
RTI Radio Télévision Ivoirienne
RTNC Radio Télévision Nationale Congolaise
SADC Southern African Development Community
SCEPDHO Structure de Culture, d’Éducation Populaire et des
Droits de l’Homme
SMI Structure Militaire d’Intégration
TPIR Tribunal Pénal International pour le Rwanda
TPIY Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie
TSSL Tribunal Spécial pour le Sierre Léone
UA Union Africaine
UCP Union des Congolais pour la Paix
UDCY Union pour la Démocratie Citoyenne
UDPCI Union pour la Démocratie et la Paix en Côte
d’Ivoire
UDPS Union pour la Démocratie et le Progrès Social
UE Union Européenne
UNAFEC Union des Nationalistes Fédéralistes du Congo
UNITA União Nacional para a Indepĕndencia Total de
Angola : Union Nationale pour l’Indépendance
Totale de l’Angola
UNPC Union Nationale de la Presse Congolaise
UPC Union des Patriotes Congolais
UPRGO Union Patriotique de Résistance du Grand-Ouest
URC Union pour la Renaissance du Congo

11


Figures
Figure 1 : La partition de fait de la Côte d’Ivoire : Ligne de non-
franchissement et zone de confiance au moment de la mise en place
du gouvernement de transition (mars 2003)


Source : Carte de Ch. Bouquet – dessin de N.Pau-Martinez’ et G. Ravignon
Géopolitique de la Côte d’Ivoire, Armand Colin, 2005, p. 175.
13
Figure 2 : La partition de fait de la RDC : Les forces en présence
à la veille de la mise en place du gouvernement de transition
(juillet 2003)



Source : Carte de M.-F. Cros et F. Misser, Géopolitique du Congo (RDC)
Éditions Complexe, 2006, p. 10.

14

INTRODUCTION GÉNÉRALE

La sortie de crise par les institutions
comme objet de recherche
De nos jours, s’il est une interrogation qui traverse avec constance
et véhémence la science de la résolution des conflits en Afrique,
comme partout ailleurs dans le monde, sur fond d’incertitudes, c’est
bien celle de la sortie de crise par la mise en route des institutions.
Elle constitue un objet de recherche théorique nouveau doublé d’une
préoccupation empirique majeure qui est devenue déterminante
depuis que dans les conflits politiques en Afrique, il est désormais
possible de déconseiller un usage non seulement démesuré et
incontrôlé de la notion de transition démocratique, mais aussi aveugle
1et imprudent du passage de la guerre à la paix .
Comparée aux précédents processus politiques en cours ou ayant
2eu cours en Afrique, la sortie de « conflit » ou de « crise » par les

1 Sindjoun (Luc), « Le Gouvernement de transition : Éléments pour une théorie
politico-constitutionnelle de l’État en crise ou en reconstruction », in Mélanges en
l’honneur de Slobodan Milacic, Démocratie et liberté : tension, dialogue, confrontation,
2007, pp. 967-1011.
2 Bien que la littérature ait l’habitude d’opérer une importante distinction entre
conflit et crise (voir les chapitres de Hermann, Pruitt, et McClelland et Hoggard in
e Rosenau (James) (éd.), International Politics and Foreign Policy, 2 éd., New York, Free
Press, 1969 ; Williams (Philip), Crisis Management, New York, Wiley, 1976 ; Holsti
(Ole), Crisis, Escalation and War, Montréal, McGill University Press, 1972 ; Frei
(Daniel) (éd.), Managing International Crisis, Beverly Hills, Calif., Sage, 1982 ; Ned
Lebow (Richard), Between Peace and War, Baltimore, The Johns Hopkins University
Press, 1981), nous allons utiliser de manière synonymique les deux concepts.
Dans ce sens, voir Brecher (Michael), « Crisis, Conflict war : State of the
discipline », Revue Internationale de Science Politique, vol. 17, n° 2, avril 1996, pp.
127139. Dans l’analyse qui suivra, le conflit « consiste en un affrontement ou heurt
intentionnel » entre individus ou groupes « qui manifestent les uns à l’égard des
autres une intention hostile…, éventuellement par le recours à la violence, laquelle
peut le cas échéant tendre à l’anéantissement physique de l’autre », voir Freund
15
institutions se distingue essentiellement par son objet, sa portée et les
perspectives qu’elle soulève en termes de renouvellement du cadre de
vision et de la grille d’analyse des situations politiques pourtant très
complexes. Initiée en Afrique à la suite de la réception problématique
des questions de libéralisation politique, de partage de pouvoir,
d’alternance et/ou de légitimité au pouvoir dans certains États jadis
3néopatrimoniaux , mais aussi de renégociation du pacte social et
politique dans les États postcoloniaux comme la Côte d’Ivoire et la
4RDC , la sortie de crise est étroitement liée à la prolifération des
e 5conflits internes sur le continent à la fin du XX siècle . Des conflits
dont l’origine peut être associée à la troisième vague des
6démocratisations . La démocratisation en Afrique a été le révélateur
d’un contexte explosif de déchirures ethno-identitaires, de fractures
sociales, communautaires et ethno-nationalistes et de ressentiments
populaires. Accordée aux frasques de la récession économique des
années 1980, elle va donner libre cours à l’exacerbation des
revendications populaires et des luttes politiques parfois très violentes
entre communautés ou entre les élites pour le contrôle ou l’accès au
pouvoir. Ce contexte, en consacrant la mise à mal des souverainetés
7africaines va conduire à l’effondrement de l’État africain . Cet

(Julien), Sociologie du conflit, Paris, PUF, 1983, p. 65 ; la crise quant à elle se réfère au
passage actif des hostilités armées, voir Zartman (William I.), La résolution des
conflits en Afrique, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 12. Cependant, souvent associée à
une flambée soudaine sur une courte période, la crise peut être un litige prolongé
dont la résolution emprunte les mêmes modalités que la sortie de conflit.
3 Médard (Jean-François), « L’État néo-patrimonial en Afrique noire », in
JeanFrançois Médard (dir.), États d’Afrique Noire : Formations, mécanismes et crise, Paris,
Karthala, 1991, pp. 323-353.
4 Certaines de leurs populations s’étant vues privées de la nationalité et des droits y
afférents ainsi que de leur droit à la propriété et à l’accès à la terre.
5 e À la fin du XX siècle, plusieurs pays africains étaient victimes de la violence
politique interne à manifestation militaire (Algérie, Angola, Burundi, R.C.A,
Congo (Brazzaville), RDC, Côte d’Ivoire, Libéria, Nigeria, Rwanda, Sénégal,
Soudan, Somalie…).
6 Huntington (Samuel P. ), “Democracy’s third wave”, in Journal of Democracy 2, 2,
1991; The third wave: democratization in the late twentieth century, Norman, University of
Oklahoma Press, 1992. Pour un point de la littérature, Shin (Doh Chull) “On the
third wave of democratization: a synthesis and evaluation of recent theory and
research”, World Politics 47, October1994.
7 Selon William Zartman, un État effondré est « un phénomène bien plus
considérable qu’une simple rébellion, un coup d’État ou une émeute ». Un État
effondré, c’est un État qui ne s’acquitte plus des fonctions inhérentes à sa raison
d’être. Le centre de décision n’est plus maintenu et la cohésion sociale se relâche.
16
effondrement de l’État africain étant de plus en plus accentué par les
jeux et les enjeux d’une reconfiguration du capitalisme libéral, à la
grande désillusion de ceux qui, à la fin de la guerre froide, avançaient
8la marginalisation stratégique et économique future du continent .
La faillite ou la crise de l’État africain va prédisposer celui-ci à
9devenir le site privilégié de la violence politique interne car, le risque
de conflit ou de guerre civile est d’autant plus fort dans les États
10particulièrement faibles . Les États faibles (weak States), sont des
États qui reposent sur des frontières artificielles ou sur un territoire
dont ils ont du mal à contrôler l’étendue, avec une unité nationale,
religieuse ou culturelle fragile, dirigés par des pouvoirs autoritaires
mais fragiles, et connaissant un sous-développement dramatique.
11Leur homogénéité et leur stabilité seraient sujettes à caution . L’État
en faillite quant à lui est un État « dont les services publics ne fonctionnent
plus, qui ne peuvent plus remplir leurs fonctions régaliennes, assurer la sécurité, la
justice, l’éducation pour tous, et qui connaissent des phénomènes de corruption, de

Le pouvoir et l’ordre tombent entre les mains des « groupes fragmentaires ». Déjà
en 1994, le Zaïre est un État en danger. Zartman (William), L’effondrement de l’État :
Désintégration et Restauration du pouvoir légitime, Paris, Nouveaux horizons, 1996.
8 Kaplan (R.D.), “The Coming Anarchy: how scarcity, crime over population,
tribalism and diseases are rapidly destroying the social fabric of our planet” The
Atlantic Monthly 273 (2), February 1994, pp. 44-76; Clapham (Christopher), Africa
and the international System. The Politics of State Survival, Cambridge, Cambridge
University Press, 1996.
9 Selon une étude de la Banque africaine de développement, « le continent a connu
depuis 1960 plus de 200 coups d’État, et 101 chefs d’État ont été chassés par la force. Depuis
1970, on a compté au moins 35 guerres en Afrique sub-saharienne. En ajoutant les victimes de
tous les conflits dits « déstructurés » qui ont éclaté ou se sont poursuivis depuis 1990 (Congo,
Burundi, Soudan, Sierra Leone, Libéria, Somalie, Ouganda, Angola, etc.), on dépasse le
nombre de morts causés par la première guerre mondiale en Europe (environ 8 millions). En
2003, 15 pays étaient encore concernés par une guerre, soit 20 % de la population du
continent », citée par Bouquet (Christian), Géopolitique de la Côte d’Ivoire, Paris,
Armand Colin, 2005, p. 6. De même, l’Annexe I du Volume II de Prévention des
crises et promotion de la paix, ouvrage commandité par l’Organisation Internationale
de la Francophonie et intitulé : Démocratie et élections dans l’espace francophone, in
JeanPierre Vettovaglia et al. (eds), Bruxelles, Bruylant, 2010, pp. 877-878, indique les
pays de l’espace francophone ont connu 16 coups d’État militaires en 1990 et
2009.
10 Tazdaït (Tarik) et Nessah (Rabia), Les théories du choix révolutionnaire, Paris, La
Découverte, 2008, p. 101.
11 Myrdal (Gunnar), Le Défi du monde pauvre, Paris, Gallimard, 1971 ; Sur (Serge),
« Sur les États défaillants », Commentaire, n° 112, hiver 2005-2006, pp. 891-899.
17
12criminalité, une sorte de décomposition de l’appareil d’État » . Toutefois,
l’État en faillite se distingue de la faillite ou de la crise de l’État du fait
de la guerre civile ou de la rébellion car, dans la plupart des cas
comme le montrent les exemples ivoirien et congolais, la faillite de
l’État précède et dévoile la crise de l’État. Cette dernière se manifeste
sous trois formes : la crise du contrôle total du territoire par l’État du
fait de sa faible capacité de projection périphérique pour des raisons
tenant à l’absence des ressources financières, matérielles et humaines,
à l’indocilité des sociétés situées à la périphérie de la Capitale : d’où
13l’émergence d’un « souverain territorial de type archipélagique » , à titre
d’illustration le Gouvernement de la RDC d’avant la guerre de 1996 ;
la crise de la population dans son rapport à l’État, la crise du
sentiment national et de l’allégeance citoyenne qui révèle les
crispations identitaires ethno-régionales et la fracture sociale et
communautaire ; et la contestation avec succès du monopole étatique
de la violence physique légitime sur le territoire par des mouvements
armés qui de ce fait, deviennent des acteurs conventionnels de la vie
politique. Par ailleurs, la notion d’État en faillite peut être utilisée pour
désigner des pays dont la situation financière est tellement dégradée,
en proie au déclin économique, étroitement dépendant de
l’exportation de matières premières, ayant un faible revenu par
habitant et où la richesse est très inégalement répartie. Ce type de
pays parmi lesquels, on peut ranger la Côte d’Ivoire et la RDC
14d’avant-guerre, connaît un risque élevé de conflit ou de guerre civile ,
étant entendu que dans ce contexte, l’État par son autorité, ses
services publics, n’apparaît plus comme étant au service de l’intérêt
général ; ce qui favorise l’apparition et le triomphe des tensions
communautaires, sociales et politiques. Dès lors, il y a une corrélation
entre institutions de sortie de crise et État en crise ou en faillite même
15si ce rapport n’est pas de l’ordre de la causalité .
La sortie de crise par les institutions a incontestablement atteint
son âge d’or avec la prolifération de diverses formes de luttes
violentes de pouvoir qui remettent en cause les régimes politiques

12 Sur (Serge), op. cit., p. 894.
13 Sindjoun (Luc), « L’explication de l’Afrique dans la science des relations
internationales : tout est possible », Revue Camerounaise d’Études Internationales,
er n° 002, 1 semestre 2009, pp. 7-28, p. 10.
14 Banque Mondiale, Briser la spirale des conflits. Guerre civile et politique de développement,
Bruxelles/Paris, De Boeck & Larcier/Nouveaux Horizons, 2005, p. 16.
15 Sindjoun (Luc), « Le gouvernement de transition », op. cit.
18
africains, mais aussi lorsque la pratique diplomatique en cours dans
les initiatives de résolution des conflits internes sur le Continent, l’a
consacrée comme sa recette pour mettre fin aux mouvements
insurrectionnels dans nombre d’États africains. Ces luttes de pouvoir
peuvent prendre la forme des coups d’État, des rébellions, des vastes
mouvements violents de populations à l’appel d’un leader suite à la
contestation des résultats d’un scrutin. Elles se distinguent des
nouveaux mouvements sociaux en cours en ce moment en Afrique
du Nord et dans une partie du monde arabe (Tunisie, Egypte, Libye,
Algérie, Maroc, Bahrein, Yémen, Jordanie…), qui ne reposent plus
uniquement sur des valeurs matérialistes, mais également sur des
valeurs non matérialistes, et s’inscrivent dans des stratégies de
contestation des régimes en place ; même si, par la suite, à défaut de
provoquer la chute de ces régimes comme en Tunisie et en Egypte, il
n’est pas exclu que ces mouvements de contestation se transforment
en rébellion armée contre le régime en place : c’est le cas de la Libye
de Mouammar Khadafi. Toutefois, la forme de lutte de pouvoir à
l’origine du conflit en Côte d’Ivoire et en RDC, champ de notre
étude, est la rébellion.
Notre définition de la rébellion s’inspire de celle élaborée par
16Diana Russel . Celle-ci définit la rébellion comme « une lutte de pouvoir
dans laquelle le régime en place est menacé par [un groupe réduit d’individus
17qui utilise] des moyens qui incluent, entre autres, le recours à la violence » .
Cette définition emprunte également la variable potentielle de
« l’illégalité du mouvement » à la définition des révolutions élaborée
18par Jack Goldstone ; c’est dire que les rébellions ne sauraient être
des révolutions mais, sont fondamentalement des mouvements
19insurrectionnels. Ce sont des groupes de « partisans » . Dans cet

16 Russel (Diana E. H.), Rebellion, Revolution and Armed Force, New York, Academic
Press, 1974.
17 Tazdaït (Tarik) et Nessah (Rabia), op. cit., p. 15. Les mots entre les crochets sont
de nous.
18 Ce dernier définit les révolutions en retenant neuf variables potentielles : 1)
l’illégalité du mouvement ; 2) le recours à la violence ; 3) la participation des élites ;
4) la participation des masses ; 5) un changement de politique ; 6) un changement
de gouvernement ; 7) un changement structurel de politique ; 8) un changement
socio-économique structurel ; 9) un changement fondamental de l’idéologie en
vigueur, in Goldstone (Jack), Révolution and Rebellion in the Early Modern World,
Berkeley, University of California Press, 1991.
19 Les partisans sont des individus ou des groupes d’individus qui désagrègent une
instance juridique et institutionnelle (l’État) afin de donner libre cours
19
ordre d’idées, les seules variables que la rébellion a en commun avec
la révolution sont l’usage de la violence et l’irrégularité du
20mouvement . La rébellion est le théâtre d’une forme de lutte de
pouvoir qui aboutit à une situation de neutralisation entre les forces
armées gouvernementales et celles des forces insurrectionnelles sur
un territoire. De plus, elle a la particularité que son action dans les
conflits en Côte d’Ivoire et en RDC n’a pas été précédée ou n’est pas
accompagnée d’un projet idéologique ; c’est là l’un des critères qui
inscrit la rébellion dans le champ des nouvelles guerres et la distingue
21des anciennes .
La rébellion est une forme du politique ayant fréquemment cours
22dans les États en crise ou en faillite . L’État, dans une telle situation,

provisoirement à une politique d’accentuation de la « relation ami-ennemi », voir
Schmitt (Carl), La notion de politique. Théorie du partisan, Paris, Flammarion, 1992,
pp. 33-34.
20 Pour Charles Tilly, la révolution est définie à partir de deux critères : l’ampleur de
la violence et l’étendue de la perte de pouvoir de l’élite politique, in From
Mobilization to Revolution, Reading, Addison-Wesley, 1978 ; par ailleurs, pour Diana
Russel, on devrait parler de révolution « quand une rébellion atteint son objectif (le
renversement du régime) et qu’elle induit des transformations sociales significatives », cité par
Tazdaït (Tarik) et Nessah (Rabia), op. cit., p. 15. Toutefois, deux clarifications sont
à faire : d’abord le renversement d’un régime n’est pas toujours synonyme de
révolution, sinon la plupart des « révolutions de palais », renversements des
régimes à la suite des coups d’État en Afrique seraient des révolutions. Ensuite,
on ne sait pas avec quel instrument mesurer ces transformations sociopolitiques
« significatives », d’autant plus que depuis Alexis de Tocqueville, la révolution est
un mélange de continuité et de discontinuité. À ce sujet, voir De Tocqueville
(Alexis), L’Ancien régime et la révolution, Paris, Gallimard, 1967.
21 Nous nous inscrivons ainsi dans la perspective de Mary Kaldor qui pense que les
anciennes guerres étaient menées dans l’esprit du cosmopolitisme, tandis que les
nouveaux conflits civils le sont au nom du particularisme et de l’exclusivisme. Les
nouveaux conflits civils sont dénués de toute idéologie et de tout projet, mais sont
au mieux des mobilisations ethno-nationalistes. Cet auteur postule que ces
derniers peuvent être opposés aux anciennes guerres sur trois plans : Idéologie versus
identité ou vide politique, Guerres avec et pour la population versus violences contre la population,
Économie des guerres : mobilisation de la production versus illégalité et pillage. Kaldor (Mary),
New and Old Wars. Organized Violence in a Global Era, Cambridge, Polity Press,
1999 ; voir également, Marchal (Roland) et Messiant (Christine), « Les guerres
civiles à l’ère de la globalisation. Nouvelles réalités et nouveaux paradigmes »,
Critique internationale, n° 18, janvier 2003, pp. 91-112.
22 Ce sont des États avec des Gouvernements illégitimes, qui se maintiennent par la
force et la répression, ou qui n’arrivent plus à concourir au bien-être de leurs
populations, ni à assumer leurs missions de sécurité des biens et des personnes
sur leur territoire.
20
est très probablement faible, non démocratique, incompétent, et
incapable de s’opposer à l’escalade de la violence de la part des
éléments rebelles, quand il ne la provoque pas par sa propre
23 24maladresse ; à titre d’illustration, la politique de l’ivoirité inaugurée
par le Président Henri Konan Bedié, qui a été poursuivie par les
gouvernements qui se sont succédé après lui. Les rebelles sont
également des acteurs rationnels c’est-à-dire qu’avant de prendre leur
décision, ils ont procédé à un calcul coûts/bénéfices et, la rébellion
s’avère être l’alternative qui leur procure l’utilité espérée la plus élevée.
Le prix que paient les belligérants lors des combats ne représente
qu’une part insignifiante des souffrances endurées par l’ensemble des
populations. Les théories du choix révolutionnaire permettent de
justifier l’engagement « révolutionnaire » dans les contextes ivoirien et
congolais par une multitude de facteurs allant des coûts moins élevés
25de l’engagement « révolutionnaire » , à la recherche des biens publics
26 27(instauration d’un nouveau régime) , aux « incitations sélectives » , à

23 Banque Mondiale, op. cit., p. 16.
24 Ce concept, on le doit à l’écrivain ivoirien Niangoran-Porquet. Selon Georges
Niangoran-Bouah, « L’ivoirité, c’est l’ensemble des données socio-historiques, géographiques et
linguistiques qui permettent de dire qu’un individu est citoyen de Côte d’Ivoire ou ivoirien »,
« Les fondements socioculturels de l’ivoirité », in Curdiphe, L’ivoirité ou l’esprit du
nouveau contrat social du Président Henri Konan Bédié, Abidjan, Presses Universitaires de
Côte d’Ivoire, 1996, pp. 45-51.
25 Guillaume Soro, le Secrétaire général des « Forces Nouvelles », nom de baptême
de l’opposition armée ivoirienne, avait déclaré : « C’est bien parce que le pire est à
craindre que j’ai décidé de ne pas baisser les bras », in Soro (Guillaume), Pourquoi je suis
devenu un rebelle. La Côte d’Ivoire au bord du gouffre, Paris, Hachette-Littératures, 2005,
p. 16.
26 Un bien public est un bien non rival (dont la jouissance par l’un n’exclut pas
l’autre) et universel, voir Samuelson (Paul A.), « The Pure Theory of Public
Expenditure », Review of Economics and Statistics 36, November, 1954, pp. 387-389.
Ils sont accessibles, y compris à ceux qui n’ont pas contribué aux coûts de leur
réalisation, voir Muller (E.N.) et Opp (K.D.), « Rational choice and rebellious
collective action », American Political Science Review, vol. 80, 1986, pp. 471-488.
Guillaume Soro écrit : « j’ai décidé de quitter mon pays, de rejoindre ceux qui voulaient lutter
pour la démocratie et leur apporter mon savoir-faire politique et ma détermination », in Soro
(Guillaume), op. cit., p. 24.
27 Les « incitations sélectives » sont des récompenses (privées) qu’un individu peut
espérer recevoir s’il participe à la rébellion, voir Olson (Mancur), The Logic of
Collective Action, Cambridge, Harvard University Press, Mass, 1971. Elles peuvent
être d’ordre économique ou social ; sur les incitations sociales, voir Muller (E.N.)
et Opp (K.D.), op. cit.
21
28la répression d’État , à la pauvreté et au sous-développement d’un
29pays , etc. Les risques de conflit sont donc multiformes. La
concentration d’importantes quantités de ressources naturelles dans le
sous-sol congolais et la présence d’abondantes ressources agricoles et
minières en Côte d’Ivoire constituent très souvent une source de
financement pour les organisations rebelles. Dans le cas d’espèce,
même si, Alassane Ouattara est souvent cité parmi les
30commanditaires de la rébellion ivoirienne , il reste que son
comportement et celui de ses pairs de l’opposition politique que
sont : Henri Konan Bedié, Francis Wodié, Innocent Kobena Anaky
pour ne citer que ceux-là, ressemblent à celui de « resquilleur » ou de

28 La répression d’État est une incitation sélective à rejoindre un groupe
révolutionnaire. Dans ce sens lire : DeNardo (James), Power in Numbers : the Political
Strategy of Protest and Rebellion, Princeton, Princeton University Press, 1985 ; Mason
(David T.), « Nonelite response to state sanctioned terror », Western Political
Quarterly, vol. 42, 1989, pp. 467-492 ; Mason (David T.) et Krane (Dale A.), « The
political economy of death squads : toward a theory of impact of state-sanctioned
terror », International Studies Quarterly, vol. 33, 1989, pp. 175-198. Elle peut prendre
la forme de la répression violente d’une opposition. Cette répression peut
s’appuyer sur des mesures légales ou quasi-légales à l’image de restrictions (ivoirité
er et article 35 de la Constitution du 1 août 2000 contre Alassane Ouattara)
touchant les leaders quant à leur participation à des activités politiques (Laurent
Gbagbo et Ouattara le 22 octobre 1995, Ouattara et Bedié le 22 octobre 2000 en
Côte d’Ivoire), leur emprisonnement ou leur exil (Laurent Gbagbo passera cinq
mois et demi à la maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA) à partir du
18 février 1992). Elle peut aussi s’exercer sur l’ensemble des individus qui sont
soupçonnés de soutenir la rébellion. Selon Guillaume Soro, « la rébellion a éclaté en
Côte d’Ivoire pour faire face à un régime excluant, raciste et violent », in Soro (Guillaume),
op. cit., p. 15. Edi Angulu, Ambassadeur de la RDC en France dira dans une
interview que : « La guerre de 1996 a été une guerre légitime menée par les compatriotes
congolais rassemblés autour du Mzee L.D. Kabila pour libérer notre pays de la dictature de
Mobutu », in Jeune Afrique Économie, n° 347, du 16 décembre 2002 au 19 janvier
2003. Ancien opposant au pouvoir de Mobutu, Edi Angulu fut ministre du
Tourisme sous L.D. Kabila. Mzee en Swahili veut dire l’aîné.
29 Le risque de guerre civile est beaucoup plus élevé dans des pays dont le revenu,
déjà faible, stagne ou régresse ; il s’agit du groupe de pays, resté jusqu’à présent à
l’écart du développement mondial. Voir Banque Mondiale, op. cit., pp. 19-20.
30 Gome Gnohité (Hilaire), Le Rempart : Attaque terroriste contre la Côte d’Ivoire, Abidjan,
Institut éco-projet, 2004 ; Blé Kessé (Adolphe), La Côte d’Ivoire en guerre. Le sens de
l’imposture française, Paris, L’Harmattan, 2005 ; Blé Goudé (Charles), Crise ivoirienne :
Ma part de vérité, Abidjan, Leader Team Associated et les éditions Fraternité matin,
e 2 éd., 2006, p. 78.
22
31« passager clandestin » ; c’est également le cas du comportement des
membres de l’opposition politique en RDC. Toutefois, il est
important de rappeler que la multitude des facteurs énumérés par les
théoriciens du choix rationnel convoqués pour justifier l’engagement
« révolutionnaire » dans les contextes ivoirien et congolais n’a rien de
fondamentalement révolutionnaire dans l’analyse des causes de la
rébellion. Avant eux, Thomas Hobbes, a montré comment les
Républiques sont détruites, par une sorte de maladie ou un désordre
des humeurs. En nous inspirant de cet auteur, on peut affirmer que
trois choses concourent à disposer les hommes à la rébellion en Côte
d’Ivoire et en RDC : le mécontentement, le prétexte du droit et
32l’espoir du succès . En ce qui concerne le mécontentement qui vient
de la peur et de l’ambition, on peut dire que le fait qu’un ou plusieurs
groupes d’individus aient pris les armes en Côte d’Ivoire ou en RDC
et aient échoué à renverser les régimes des Présidents Gbagbo en
2002 et Laurent-Désiré Kabila en 1998, les a disposés à la rébellion
33par peur d’être arrêtés ou emprisonnés . Par ailleurs, en ce qui
concerne l’ambition, le mécontentement dans ce cas précis vient du
trouble de l’esprit. En ce sens, ceux qui sont à l’aise, sans craindre de
manquer et de connaître la violence peuvent s’engager ou provoquer
la rébellion à cause de « la sensation qu’ils ont de manquer du pouvoir, de
l’honneur et de ses témoignages, qui selon eux, leur sont dus ». Or, « toute joie et
tout chagrin de l’esprit consistant (…) en une rivalité pour être préféré à ceux avec
qui l’on se compare, ces gens doivent nécessairement prendre en mauvaise part et se
sentir blesser de se voir déconsidéré par rapport à ceux qu’ils pensent excéder en
34vertu et en capacité de gouverner » . Alassane Ouattara, l’ancien Premier
ministre du Président Houphouët Boigny se situe dans cette catégorie
de mécontent à l’esprit troublé, depuis que les régimes politiques qui
ont succédé à celui du premier Président de la République de Côte
d’Ivoire, ont décidé de le priver non seulement de sa nationalité
qualifiée de « douteuse », mais également de son droit de conquérir

31 Selon Mancur Olson, le comportement de passager clandestin est celui d’un
individu qui, s’étant abstenu de participer à un mouvement révolutionnaire, laisse
les autres prendre des risques, tout en évitant ainsi de subir le moindre coût, mais
entend bénéficier des retombées de leurs actions, in The Logic of Collective Action,
op. cit.
32 Hobbes (Thomas), Éléments de loi, (1640), Paris, Allia, 2006, pp. 178-187.
33 La rébellion en Côte d’Ivoire a commencé par un coup d’État ; et ce n’est que
plus tard que celui-ci est devenu une rébellion armée.
34 Hobbes (Thomas), Éléments de loi, op. cit., pp. 178-187.
23
les trophées politiques mis en compétition par l’État ivoirien. Son
discours belliqueux qui lui vaut aujourd’hui le soupçon d’être qualifié
de père de la rébellion ivoirienne, est simplement l’expression de ce
35type de mécontentement .
Le prétexte de droit quant à lui naît du fait que même lorsqu’un
homme est mécontent, si à son avis, il n’y a pas de raison juste de
s’opposer au gouvernement en place, ou de lui résister, ni de prétexte
pour justifier sa résistance, ou se procurer une assistance, il ne le
montrera jamais. À titre d’illustration, l’arrestation et l’incarcération en
1997, à la prison de Makala de Jeannot Bemba Saolona, milliardaire
du mobutisme déchu, « patron des patrons » par le régime de
Laurent-Désiré Kabila, va changer le destin de Jean-Pierre Bemba.
Cette mésaventure du régime de Laurent-Désiré Kabila a eu pour
principale conséquence de propulser brusquement Jean-Pierre Bemba
de la vie de blouson doré à celle de seigneur de guerre en 1998, à
travers la création du Mouvement de Libération du Congo (MLC).
De même, « lorsque les ordres semblent nuire au peuple et que chacun pense que
le peuple a la même opinion et la même sensation que lui et que ceux qui sont de
son avis, désignant par « peuple » n’importe quel nombre de leur faction »,
cela peut pousser à la sédition. Selon Guillaume Soro, Secrétaire
général des Forces Nouvelles « C’est bien parce que le pire est à craindre que
36j’ai décidé de ne pas baisser les bras » . Edi Angulu, Ambassadeur de la
RDC en France en 2002 affirme dans une interview que : « La guerre
de 1996 a été une guerre légitime menée par les compatriotes congolais rassemblés
autour du Mzee L.D. Kabila pour libérer notre pays de la dictature de
37Mobutu » .
La troisième chose qui dispose à la sédition, c’est l’espoir du
succès ; en Côte d’Ivoire et en RDC, on affirme être devenu rebelle
pour libérer le pays de la dictature, de l’exclusion et de la violence. Ici
et là bien qu’ils ne soient pas parvenus à renverser les gouvernements
en place, les rebelles sont associés à la reconstruction de l’État dans
ces deux pays. Et selon Thomas Hobbes, sans ces trois choses, il ne
peut y avoir aucune rébellion, et lorsqu’elles sont toutes réunies, il n’y
manque plus qu’un homme de crédit pour montrer l’exemple et

35 Parlant du Président Gbagbo, Alassane Ouattara dira : « Cette personne devrait s’effacer
pour que la démocratie revienne en Côte d’Ivoire », Douh (Patrice L.), « Les erreurs et
contradictions de Ouattara », Le Temps, n° 1848, 25 juin 2009, p. 5.
36 Soro (Guillaume), op. cit., p. 16.
37Jeune Afrique Économie, n° 347, du 16 décembre 2002 au 19 janvier 2003.
24
38sonner trompette . Dans son ouvrage consacré à cet effet,
Guillaume Soro explique les raisons qui l’ont conduit à la sédition :
« j’ai décidé de quitter mon pays, de rejoindre ceux qui voulaient lutter pour la
39démocratie et leur apporter mon savoir-faire politique et ma détermination » .
La rébellion en tant que conflit domestique ou interne violent en
Côte d’Ivoire ou en RDC peut être assimilée à une guerre civile. Les
guerres civiles sont parfois définies par rapport à la révolution, aux
génocides, aux massacres ou pogroms, aux guerres de libération
40nationale contre le colonialisme, aux guerres de sécession , même si
certains, en particulier les économistes de la Banque mondiale
n’établissent aucune distinction entre guerre civile, insurrection,
41rébellion, révolution, mouvements de protestation, émeutes .
Toutefois, la guerre civile se distingue de la violence collective car, à la
différence de cette forme de violence, elle implique l’existence d’une
organisation rebelle bien armée et incorporant des combattants à
plein-temps. On parle généralement de la guerre civile : « lorsqu’une
organisation rebelle identifiable défie militairement le gouvernement et que la
violence qui en résulte entraîne la mort de plus de mille personnes, avec un
42minimum de 5 % dans chaque camp » . Cette définition élaborée par la
Banque mondiale s’inspire de celle formulée par Paul Collier et Anke
Hoeffler qui, conditionne l’usage du terme « guerre civile » à la
43vérification simultanée de quatre propriétés . Ainsi s’inspirant de ces
derniers, on pourrait valablement penser que les rébellions en Côte
d’Ivoire et en RDC ont conduit à la guerre civile ; même s’il s’est agi
dans le premier pays d’une guerre civile étouffée car, l’intervention
française en 2003 n’a pas permis à ce qu’elle atteigne le stade ouvert.
En premier lieu, ces conflits mettent en scène des parties qui
disposent chacune d’une organisation militaire (le gouvernement
ivoirien avec ses FANCI ou ses FDS contre les FAFN, elles-mêmes
composées des forces du MPCI, du MPIGO et du MJP ; le

38 Hobbes (Thomas), Éléments de loi, op. cit., pp. 178-187.
39 Soro (Guillaume), op. cit., p. 24.
40 Small (Melvin) et Singer (David), Resort to arms : International and Civil Wars,
18161980, Beverly Hills, Sage, 1982 ; Collier (Paul) et Hoeffler (Anke), “Civil war”, in
Sandler T. et Hartley K. (dir.), Handbook of Defense Economy, vol. 2, New York,
Elsevier, 2007, pp. 711-739.
41 Tazdaït (Tarik) et Nessah (Rabia), op. cit., pp. 89-90 ; Banque Mondiale, op. cit.,
p. 26.
42 Cette définition classique est tirée de Banque Mondiale, op. cit., p. 26.
43 Collier (Paul) et Hoeffler (Anke), “Civil war”, op. cit.
25
gouvernement congolais avec ses FAC contre les forces des
mouvements rebelles que sont : le MLC, le RCD-Goma, le
RCDML, le RCD-N et le CNDP). En deuxième lieu, le nombre de morts
44au cours des batailles excède mille . En troisième lieu, les groupes qui
participent au conflit doivent s’infliger des pertes réciproques, dont au
moins 5 % pour le groupe le plus faible. Le gouvernement est
partieprenante au conflit. La guerre civile est donc une guerre armée
opposant un groupe à un autre groupe et/ou au gouvernement en
place au sujet du pouvoir, en dehors de tout cadre dûment structuré
et à l’intérieur d’un pays sans que soit observée de participation
directe d’une armée étrangère, ce qui n’exclut pas pour autant
45l’influence d’une force étrangère . En cela, elle diffère radicalement
de la guerre entre nations qui s’applique à des situations interétatiques
et qui met en jeu des forces organisées militairement et soumises à
certaines règles du début à la fin.
Ainsi, en Afrique particulièrement, le conflit dans les ordres
politiques marqués par la guerre civile porte sur l’organisation du
monopole étatique, voire une contestation armée du monopole
étatique par des mouvements rebelles. Ce contexte donne
provisoirement le spectacle d’une configuration où l’État, du moins
ce qu’il en reste et les mouvements rebelles sont en concurrence pour
le monopole de la violence sur le territoire de l’État africain. Les
différents accords de paix en Côte d’Ivoire, en RDC, au Rwanda, au
Libéria, au Burundi…, bien que faisant la part belle à la transition
démocratique, portent sur des processus de recomposition de la
46souveraineté étatique à la suite des guerres civiles .

44 Selon Richard Brennan, le coût humain de la guerre entre 1998-2004 en RDC est
estimé à près de 4 000 000 de personnes, in International Rescue Committee
(IRC), Rapport, janvier 2006. En Côte d’Ivoire, malgré l’absence de statistiques
fiables, on compte de milliers de morts, voir Gome Gnohité (Hilaire), Le Rempart :
Attaque terroriste contre la Côte d’Ivoire, Abidjan, Institut éco-projet, 2004,
pp. 240-324.
45 Tazdaït (Tarik) et Nessah (Rabia), op. cit., p. 87. Sur l’influence et la participation
des forces armées étrangères en RDC, voir Bouvier (Paul) en coll. avec Bomboko
(Francesca), Le Dialogue intercongolais : Anatomie d’une négociation à la lisière du chaos.
Contribution à la théorie de la négociation, Bruxelles, Musée Royal de l’Afrique Centrale,
2004 ; El Hacen Ould Lebatt (Mohamed), Facilitation dans la tourmente : deux ans de
médiation dans l’imbroglio congolais, Paris, L’Archipel, 2005.
46 Déplorant la partition de son pays, le Président Laurent Gbagbo déclarait fin
2002 : « Lors de mon élection, j’ai été chargé d’un pays de 322 000 km². Je
léguerai 322 000 km² à mon successeur ».
26
Ces conflits armés entament ou traduisent le phénomène de
désinstitutionalisation à géométrie variable (totale ou partielle) des
ordres politiques africains. La désinstitutionalisation, entendue ici
comme un « ensemble de perturbations qui affectent tous les niveaux
47de l’ordre politique » , est caractéristique de la crise politique. Cette
dernière est marquée à la fois par la corrosion de l’ordre établi et par
le développement des mobilisations désintégratrices ; dans le cas
d’espèce, la naissance de mouvements rebelles, les fractures
identitaires sévères. C’est la remise en cause à géométrie variable de
l’ordre politique africain car, il y a à la fois désaccord sur la définition
des rôles politiques, contestation de l’autorité qui était attachée à ces
rôles, non-respect des bonnes manières politiques, inobservation des
rituels, transgression du code qui régissait jusqu’alors les
comportements politiques, dénégation des valeurs fondamentales sur
lesquelles s’appuyait la politique. Elle est la marque des « conjonctures
critiques » qui se caractérisent par l’interdépendance croissante des
faits et gestes des différents acteurs de la crise, l’existence d’« îlots de
jeu tendu » entre eux, à travers des « coups directs » parfois médiatisés
par les acteurs, ainsi que par la bataille permanente qu’ils se livrent
48pour imposer leur définition de la situation .
Les conflits armés sont le creuset des configurations de la
politique où le rapport à l’autre s’extériorise véritablement sous la
49forme du rapport à l’« ennemi » , une « menace inadmissible » parce
que non réductible au groupe fusionnel. Le rapport à l’ennemi rend
compte de la politique dans les ordres politiques conflictuels en
Afrique comme activité productrice de violence orgiaque. La
politique est désormais réduite à une espèce de « forme de la
50dépense » . L’aggravation constante du désordre amène à
appréhender la crise comme synonyme de rupture, de cassure, de
dépassement d’un point de non-retour.

47 Chevallier (Jacques), Institutions politiques, Paris, LGDJ, 1996, p. 144.
48 Dobry (Michel), Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la FNSP, 1992.
49 Schmitt (Carl), La notion de politique/Théorie du partisan, Paris, Flammarion, 1992.
50Mbembe (Achille), « Essai sur le politique en tant que forme de la dépense »,
Université de Witwatersrand :
www.ccb.org/transcip/urbanitats/africa/pdf/mbembe.pdf., (consulté le 16 juin
2004).
27
Cependant, il est important de signaler que la violence politique et
51la parlementarisation de la vie politique ne sont pas antinomiques.
La première conduit à la seconde lorsque le « seuil de tolérance qui
caractérise l’habitus social » d’un peuple ou d’un groupe est atteint. Le
système d’interactions dans lequel s’insèrent les parties dans les
conflits armés en Afrique crée des ensembles d’interdépendances qui
structurent leurs actions. En réalité, tel un jeu, les conflits armés en
Afrique intègrent les stratégies des acteurs, laissent apparaître les
contraintes auxquelles ces derniers sont soumis, limitent leurs marges
de manœuvres et les mettent en demeure de négocier un changement
des règles de jeu pour éviter une fin réciproque. Il s’agit de
l’avènement d’un champ de coopération et d’interdépendance entre
52acteurs avec des intérêts mêmes contradictoires .
Les théories du choix révolutionnaire appliquées aux situations de
guerre civile en Côte d’Ivoire et en RDC nous renseignent sur le fait
que si les rebelles dans les deux cas peuvent être souvent taxés d’avoir
engagé la lutte pour le renversement du pouvoir sans envisager de
véritables changements structurels, il est important de souligner que
l’action de ces derniers est sous-tendue par de fortes revendications
(grievance). Les motivations des rebelles se fondent sur les motifs
d’ordre sociopolitique : répression politique, déficit ou absence de
démocratie, exclusion politique et sociale, citoyenneté, inégalités
économiques et inégal accès à la terre. Les revendications, qu’elles
soient des motifs ou des mobiles, sont plus à même de rendre
compte des motivations des rebelles que l’avidité (greed) et masquent
parfois très bien cette dernière. La guerre, souvent présentée par ses
instigateurs comme un catalyseur indispensable au progrès social, est
bien plus généralement, un désastre économique et social pour le
pays qu’elle affecte. D’abord parce que la variable la plus significative
du déclenchement d’une guerre civile est la faiblesse de l’État ou de
son gouvernement. D’autre part, la contestation réussie du monopole
étatique de la violence physique sur le territoire par les groupes armés
et le réalisme des acteurs du conflit face à une entreprise
révolutionnaire qui n’a pas réussi à renverser le régime en place,

51 La parlementarisation est un processus de pacification des luttes politiques par
l’éradication de la violence sauvage et destructrice de l’adversaire et le
renforcement de la légitimité de la compétition à travers la codification des règles
de jeu. Elias (Norbert), Dunning (Eric), Sport et Civilisation : La violence maîtrisée,
Paris, Fayard, 1994.
52 Crozier (Michel), Friedberg (Erhard), L’acteur et le Système, Paris, Seuil, 1977, p. 20.
28
favorisent les activités illégales. D’ailleurs les activités de prédation des
ressources naturelles pendant les périodes de conflit concernent aussi
53bien les rebelles que les gouvernements . Enfin, ce sont les civils, et
moins les combattants actifs, qui souffrent des principaux méfaits de
la guerre civile et beaucoup de ses conséquences néfastes ne font que
54s’amplifier longtemps après que la guerre a pris fin .
La réinsertion du partisan commence alors lorsque le jeu politique
insère la contrainte d’une absence de survie, si l’on ne s’appuie pas sur
une organisation reconnue ou des institutions reconnues. Dans cet
ordre d’idées, le destin politique de l’irrégularité en Afrique n’est donc
pas l’irrégularité permanente et l’action du partisan c’est-à-dire du
combattant irrégulier vise à susciter une nouvelle instance, un nouvel
55ordre politique . Et s’inspirant de Lénine, on pourrait affirmer que la
guerre de partisans est un ingrédient nécessaire pour négocier un
56nouveau contrat social en Afrique . Il s’en suit que le problème du
partisan peut être résolu ; car, les partisans au cours des rébellions
africaines entendent devenir des combattants de la paix et de glorieux
héros. En ce sens, à la faveur de la fin de la sortie de crise en Côte
d’Ivoire, les ex-rebelles affirmaient : « Nous voulons donner une chance à la
Côte d’Ivoire à tous les niveaux en partant de la primature. Nous voulons laisser
une Côte d’Ivoire nouvelle de paix, prospère et réconciliée avec elle-même avant
57notre départ qui est imminent » . Les partisans qui se dérobent de cette
direction sont de la racaille anarchiste et des ennemis du genre
hu58main . La fin de ce contexte d’incertitude structurelle dépendrait
alors de la mise en œuvre des « recettes tactiques ». Les accords de
paix qui s’en suivent sont un ensemble de dispositions juridiques is-

53 Global Witness, Chocolat chaud : Comment le cacao a alimenté le conflit en Côte d’Ivoire,
Rapport, www.globalwitness.org, juin 2007.
54 Banque Mondiale, op. cit., pp. 26-27.
55 Pour corroborer ce propos, lire Soro (Guillaume), Pourquoi je suis devenu un rebelle.
La Côte d’Ivoire au bord du gouffre, Paris, Hachette-Littératures, 2005. Sur l’idée d’une
« rébellion démocratisante » d’Ernest Wamba Dia Wamba et sur le chapitre
consacré aux « acteurs, leur profil, leurs prises de position », lire Bouvier (Paul) en
coll. avec Bomboko (Francesca), Le Dialogue intercongolais…, op. cit., pp. 75-107 ; El
Hacen Ould Lebatt (Mohamed), Facilitation dans la tourmente…, op. cit.
56 Sur l’utilisation de la guerre de partisans par le parti communiste pour faire la
révolution, lire Schmitt (Carl), op. cit., 1992, pp. 256-259.
57 Confiait un haut cadre des Forces Nouvelles au correspondant Régional du
journal ivoirien Nord-Sud, Lire Allah Kouamé, « Côte d’Ivoire : processus de sortie
de crise – Les com’zones réduisent leurs effectifs », Nord-Sud, 23 octobre 2009.
58 Schmitt (Carl), La notion de politique. op. cit.
29
sues des négociations politiques entre les parties en conflit ayant pour
but d’établir un compromis entre elles et de régir la transition. Cette
configuration tend à transformer l’ennemi d’hier en adversaire
d’aujourd’hui. La signature des accords de paix desquels sont issues
des technologies institutionnelles comme les institutions et les
élections de sortie de crise (étant entendu qu’au cours de la sortie de crise,
les élections peuvent être perçues comme une institution), participe
de ces recettes car, le mouvement de « désinstitutionalisation » libère
en effet un ensemble de potentialités nouvelles, qui peuvent être
positives ou négatives.
En s’inspirant de Thomas Hobbes, on peut dire qu’il y a des
affinités électives entre la paix et le renoncement par les belligérants
59de leur droit à la guerre . Selon ce dernier, « La Cité est un instrument de
la paix, un facteur de sécurité ; elle est engendrée par les représentations et les
calculs de l’individu appliqué à discipliner par son intelligence, le mouvement de
ses passions. L’instabilité naturelle, la guerre de chacun contre tous étant le
produit inévitable du droit de tous à tout, il est clair que le moyen d’établir la
60paix, ce sera une renonciation à ce droit d’où la guerre procède » . Il en
découle que la guerre civile ou la rébellion est un moyen de
recréation d’un nouveau contrat social. Le contrat social, selon
Hobbes, résidant dans les conditions et les modalités de cette
renonciation ; c’est elle qui, introductrice de la sécurité, crée l’État.
La guerre civile ou la rébellion est une modalité de réétatisation en
Afrique.
Au nombre des pays confrontés à un conflit interne armé et qui
ont choisi les élections comme modalité de sortie de crise, se
trouvent la Côte d’Ivoire et la RDC. La sortie de crise dans ces pays
emprunte toute une dynamique de pacification des rapports
politiques à travers un effort de Démocratisation-Rétatisation par la
reformulation des règles du jeu politique et par la réconciliation des
parties dans les États en déliquescence. De ce point de vue, elle
véhicule une dynamique de re-institutionnalisation de la vie
politique qui elle-même vise les processus et les entreprises qui
tendent à organiser les modèles politiques de façon stable.


59 Hobbes (Thomas), « De la première et de la seconde Lois naturelles, et des
contrats », in Léviathan, Première Partie : L’Homme, 1651, Chapitre XIV,
Paris, Gallimard, 2000, pp. 120-132.
60 Idem.
30
I. Considérations préjudicielles sur les institutions de
sortie de crise
La recherche ne peut pas être effectuée séparément du travail de
clarification des concepts de base utilisés comme catégories de lecture
et d’explication, et de construction de l’objet d’étude considéré
comme domaine de définition, de vérification des hypothèses.
A- Le domaine conceptuel de définition de l’étude
L’objectif ici est de cerner les contours de notre objet d’étude,
quelques clarifications préalables des concepts centraux s’avèrent
nécessaires. Il s’agit des concepts comme ceux d’institution, de sortie
de crise ou « transition politique pacifique », d’institutions de sortie de
crise ou de transition, des élections de sortie de crise et de
l’institutionnalisation.

● L’institution : un concept englobant et dynamique
Largement utilisé dans les domaines les plus divers des sciences
sociales, le concept d’institution semble en effet avoir perdu en
61compréhension ce qu’il a gagné en extension . Devenu fuyant et
insaisissable, ce concept est « polysémique, équivoque et
problématique » et son sens varie avec les disciplines sans jamais
désigner dans une de ces disciplines un concept clairement
62identifiable .

● L’acception sociologique du concept d’institution
L’acception sociologique du concept d’institution permet de lier
la naissance des institutions à l’existence d’un contexte sociétal dans
lequel elles émergent. En tant que formes sociales établies (formes
juridiques, conventions, coutume), les institutions sont les produits
d’une société en quête de régulation. L’apport de la sociologie à la
clarification de ce concept tel qu’utilisé dans le cadre de cet ouvrage,
63est de rapprocher le concept d’institution à celui de culture , une

61 Chevallier (Jacques), Institutions politiques, Paris, LGDJ, 1996, p. 13.
62 Lourau (René), L’analyse institutionnelle, Paris, Éditions de Minuit, 1970, p. 141.
63 Pour Fauconnet et Mauss, le concept d’institution renvoie à un « ensemble d’actes ou
d’idées tout institué que les individus trouvent devant eux et qui s’impose plus ou moins à eux »,
article « Sociologie » rédigé dans la Grande Encyclopédie française, V° Sociologie,
1901. Émile Durkheim s’est référé directement à cette définition et a repris
l’analyse à son compte dans la préface qu’il a donné à la seconde édition des Règles
31
acception classique qui ressemble étrangement à l’approche
défendue par la variante sociologique du néo-institutionnalisme.
D’autre part, cette acception appréhende également l’institution
comme les processus par lesquels la société s’organise. Vues sous
cet angle, les institutions dans la sortie de crise désignent des
processus par lesquels, on organise les ordres politiques en crise.
Cette conception de type essentialiste assimile les institutions à
l’institué, mais a la faiblesse de les objectiver fortement et de les
considérer comme les formes invariantes et immuables. Or, il est
important de mentionner que si les institutions sont la formalisation
des pratiques socioculturelles, on ne saurait négliger le fait que dans
la sortie de crise, elles empruntent du nouveau au contexte
exceptionnel de son émergence ; et en ce sens ce sont des
institutions ad hoc qui peuvent changer en fonction de l’évolution de
l’environnement dans lequel elles ont pris corps.

● L’acception du concept d’institution en Droit
La théorie juridique de l’institution de Maurice Hauriou n’est
certes pas la première analyse de type institutionnel à avoir été
64proposée . Elle représente pourtant dans la thématique des juristes,
en France tout au moins, une étape essentielle de la conceptualisation
65de l’institution et de la théorie du droit . Elle entend par institution,
« une idée d’œuvre ou d’entreprise qui se réalise et dure juridiquement dans un
milieu social ; pour la réalisation de cette idée, un pouvoir s’organise qui lui procure
des organes ; d’autre part, entre les membres du groupe social intéressé à la
réalisation de l’idée, il se produit des manifestations de communion dirigées par les
66organes du pouvoir et réglées par des procédures » . Les éléments constitutifs
de l’institution énumérés dans la formulation de Hauriou : l’idée
d’œuvre, le pouvoir de gouvernement organisé et les manifestations
de communion, peuvent aussi être constitutives d’une institution dans
la sortie de crise ; seulement, les manifestations de communion y

de la méthode sociologique, Paris, PUF, 1993 : « on peut appeler institution, toutes les croyances
et tous les modes de conduite institués par la collectivité ».
64 Tanguy (Y.), « L’institution dans l’œuvre de Maurice Hauriou. Actualité d’une
doctrine », Revue du droit public et de la science politique, 1991, pp. 61-79.
65 Millard (Eric), « Hauriou et la théorie de l’institution », Droit et Société, 30/31, 1995,
pp. 381-412.
66 Hauriou (Maurice), « La théorie de l’institution et de la fondation. Essai de
vitalisme social », in Aux sources du droit : le pouvoir, l’ordre et la liberté, Cahiers de la
Nouvelle Journée, n° 23, 1925, p. 96.
32
côtoient régulièrement celles de désunion ou d’ex-communion
réciproque.
Celle-ci assimile l’institution à une organisation, qui d’une idée
d’œuvre devient « instituée » ; seulement, l’« institué », autrement
perçu comme quelque chose de durable ne sied pas à la notion
d’institution telle qu’appréhendée ici. Dans le cadre de cet ouvrage,
nous emprunterons à Hauriou, le concept d’institution « vivante » de
nature corporative (institutions organes) ; toutefois, notre conception
de l’institution a la particularité d’avoir sa mort programmée dès sa
mise en place, c’est-à-dire dans les objectifs qui l’ont fait naître.
Maurice Hauriou reconnaît que la chaîne solide des institutions se
croise avec la trame plus légère des relations juridiques passagères ;
cependant, il conditionne leur mort qui est essentiellement juridique
aux opérations de dissolution et d’abrogation. Or, au cours de la
sortie de crise, la mort d’une institution est d’abord politique ; elle
peut se manifester par le refus d’un acteur puissant ou des acteurs de
lui conférer la légitimité. C’est le cas des institutions issues de
l’Accord de Marcoussis en Côte d’Ivoire.
La théorie juridique nous permet de rendre compte des
institutions de sortie de crise à partir de leur filiation au droit de la
transition ; même si, pour ce qui est de ce cas spécifique, le rapport de
force qui est fondamentalement fluctuant relativise la force du droit.
Dès lors, en prenant pour préalable cette théorie, on serait à même de
postuler que dans la sortie de crise, les institutions ne sont pas
uniquement des foyers de droit, mais aussi des foyers de luttes parfois
générées par ce droit, ou encore des foyers de remodelage, de
rapiéçage de ce droit.
Par ailleurs, la brèche ouverte par l’acception hauriouiste élastique
des institutions (institutions politiques, institutions privées) permet de
les envisager en dehors de celles de l’État et de la démocratie
formelle. Dans la sortie de crise, ces dernières renaissent d’un
vouloirvivre collectif et ne sont chacune prise individuellement qu’une forme
d’institutions, à côté des structures internationales de suivi et
d’accompagnement. De ce fait, l’État en reconstruction est donc une
institution complexe, mieux un tissu d’institutions.
En définitive, il découle de l’analyse juridique d’Hauriou que
l’institution désigne les structures fondamentales qui permettent
d’identifier un régime politique, et qui se distinguent des effets
contractuels et interindividuels de la simple volonté des acteurs
sociaux. Cette acception hauriouiste nous permettra d’appréhender le
33
régime politique de la transition en Côte d’Ivoire et en RDC. Bien
plus, cette vision à l’origine de la perspective institutionnaliste en
science politique nous permettra d’aborder les institutions de sortie
de crise par une analyse de leur fondement structurel même si elle
pêche fortement par la non prise en compte de leur rapport à la
société ou à l’environnement.

● Le concept d’institution en science politique
Le néo-institutionnalisme est abordé comme une approche
plurielle, cependant chacune de ses variantes essaie de proposer une
définition à la notion d’institution. Dans la plupart des cas, la
définition fournie par l’institutionnalisme historique est plus vague
que celle produite par les autres variantes. En général, les
institutionnalistes historiques travaillent avec une définition des
institutions qui inclut à la fois les organisations formelles et les règles
et procédures informelles qui structurent les comportements. Peter
Hall a une large définition qui inclut des règles formelles, des
procédures consensuelles, et des pratiques opérationnelles standards
qui structurent les rapports entre les individus dans diverses unités de
67la politique et de l’économie . L’institutionnalisme historique permet
aussi de saisir les institutions de sortie de crise à partir de l’idée
d’organisation, de processus consensuel et de processus et pratiques
de normalisation. Cette variante qui autorise à considérer les
institutions comme des variables déterminantes ayant une forte
capacité à façonner la sortie de crise, va être relativisée dans le cadre
68de cet ouvrage . Cela dit, si dans la sortie de crise les institutions ont
une force structurante, elles ne sont pas les plus importantes dans la
détermination du procès politique.
Selon les théoriciens de l’institutionnalisme du choix rationnel, les
institutions sont des « règles utilisées par les individus pour déterminer qui et
qu’est-ce qui seraient inclus dans les situations de décisions, comment l’information
est structurée, quelles actions pourraient être prises et dans quelle séquence, et

67 Hall (Peter), Governing the Economy : The Politics of State Intervention in Britain and
France, New York, Oxford University Press, 1986.
68 Au cœur de la variante historique de l’institutionnalisme, se trouve l’idée que les
institutions ne sont pas de simples variables intervenantes, mais des arènes qui,
bien qu’étant des construits, façonneraient le procès politique, voir Bratton
(Michael) et Van de Walle (Nicolas), Democratic Experiments in Africa : Regime
Transition in Comparative Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 1997,
pp. 41-43.
34
comment les actions individuelles pourraient être agrégées dans les décisions
collectives… tout ce qui existe dans un langage partagé par une communauté
69d’individus plutôt que les parts physiques d’un environnement externe » . Cette
variante qui appréhende les institutions comme étant productrices des
70mécanismes de coordination , permet de considérer les institutions
dans la sortie de crise comme les paramètres de l’action produits par
les acteurs.
Les théoriciens de l’institutionnalisme sociologique définissent les
institutions comme « des structures et activités cognitives, normatives et
71régulatrices qui fournissent la stabilité et un sens aux comportements sociaux » .
Ainsi, en prenant en compte l’environnement dans lequel elles
émergent, cette approche nous renseigne sur une acception des
institutions de sortie de crise qui n’échappe pas à la formalisation des
pratiques socioculturelles. Dans cet ordre d’idées, les institutions sont
d’abord et avant tout une manifestation symbolique des besoins
d’une société ou d’un groupe dans la société en quête de paix et
reconstruction et pourraient être découplées de l’action.
La définition de l’institution couvre désormais les structures
formelles, les normes sociales, les symboles et les idées. Telles
qu’exposées, les institutions seraient des canevas de l’action et des
72producteurs de résultats politiques . Toutefois, le
néoinstitutionnalisme offre une occasion de discuter de l’utilisation des
institutions dans la sortie de crise comme variables explicatives
73autonomes , en même temps qu’il fait émerger une acception plus
complexe de l’institution, dont le champ d’investigation est plus vaste
que l’État, la démocratie et leurs institutions. Ses thématiques dans la
sortie de crise couvrent aussi les structures internationales de suivi et
d’accompagnement, les normes et procédures consensuelles de

69 Kiser L. et Ostrom E., “The Three Worlds of Action : A Metatheoretical
Synthesis of Institutional Approaches”, in Ostrom E. (ed.), Strategies of Political
Inquiry, Beverly Hills, Sage, 1982, p. 179.
70 Sven Steinmo et al, op. cit.
71 Scott W. R., “Symbols and Organizations: From Barnard to the Institutionalists”,
in O. E. Williamson, ed., Organization Theory, Oxford, Oxford University Press,
1995, p. 33.
72 March J.G. et Olsen J.P. , Rediscovering institutions: the organizational basis of politics,
New York, Free press 1989; Pierson (Paul), Dismantling the welfare State Reagan,
Thatcher and politics of Retrenchment, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
73 March J.G. et Olsen J.P. , « The New Institutionalism: Organizational Factors in
Political Life », American Political Science Review, vol. 78, 1984, pp. 734-749.
35
pacification et les luttes pour le contrôle du pouvoir politique au
cours et au terme de la transition.
Notre définition des institutions de sortie de crise procède de celle
de Kathleen Thelen and Sven Steinmo qui ont fait une association
complémentaire entre les apports de l’institutionnalisme historique et
ceux de l’institutionnalisme du choix rationnel. Pour ces auteurs, les
institutions sont à la fois des variables contraignantes ou
déterminantes de l’action et des instruments stratégiques entre les
mains des acteurs. Avec eux, on peut soutenir que dans la sortie de
crise, les institutions influencent les acteurs de la crise et en même
74temps, ces derniers les influencent ou façonnent à leur tour .
Cette approche des institutions permet de montrer que si les
institutions contraignent et réfractent les politiques, elles sont loin
d’être les seules, du moins les « causes » les plus déterminantes de
résultats dans la sortie de crise. Étant de par leur nature, le reflet des
objectifs des acteurs, les institutions sont des instruments entre les
mains des acteurs pour atteindre leurs buts. Par ailleurs, dans la sortie
de crise, elles sont caractérisées par l’adaptabilité car, certains choix
initiaux sont disfonctionnels ; et même lorsque les choix initiaux sont
appropriés, l’environnement politique évolue rapidement.

● La logique de l’institutionnalisation
Par institutions, « il faut entendre l’ensemble des faits sociaux qui,
s’inscrivant dans la durée, ont l’apparence d’une réalité « objective », « naturelle »,
75et sont vécus comme tels par les individus » .

Notre approche de l’institution
L’institution est en même temps une structure ou une force qui
exerce des contraintes sur les acteurs, mais également une « ressource
76mobilisée » entre les mains de ceux-ci pour atteindre certaines de
leurs fins. L’effet le plus immédiat de cette vision instrumentale de

74 Thelen (Kathleen) and Steinmo (Sven), “Historical institutionalism in
Comparative Politics” in Sven Steinmo & al. (eds), Structuring Politics. Historical
Institutionalism in Comparative Analysis, Cambridge, Cambridge University Press,
1992, pp. 1-32.
75 Chevallier (Jacques), op. cit., 1996, p. 17.
76 Les « ressources mobilisées » peuvent être considérées comme des moyens
utilisés par les acteurs en vue d’atteindre certaines fins, voir Dobry (Michel),
Sociologie des Crises Politiques, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences
Politiques, 1992, p. 34.
36
l’institution, consiste à voir dans sa transformation en ressource, une
réalité isolable du contexte institutionnel dans lequel, il a pris
naissance. L’institution perçue à la fois comme une réalité productrice
de contraintes et une ressource permet de saisir de manière décisive
les transformations conjoncturelles qu’elle peut connaître durant la
sortie de crise. L’effectivité de l’institution dans la sortie de crise tient
de manière particulière aux rapports de force entre acteurs qui
président non seulement à son émergence, mais aussi à son
déploiement tout au long de celle-ci.

● La sortie de crise ou « transition politique pacifique »
La sortie de crise quant à elle, est entendue ici comme « un
moment et un processus qui se déroulent entre deux situations, dont
l’une est instable et l’autre stable, d’un régime politique avec une
possibilité de changement des pratiques et des normes dans le sens de
la paix et/ou de la démocratisation, et de la restauration de l’autorité
77de l’État » . Dans le cadre de la sortie de crise marquée par la guerre
civile ou le conflit armé, il s’agit du passage de la guerre civile ou du
conflit armé à la paix. La sortie de crise dont nous parlons dans le
cadre de cet ouvrage, est une « transition politique pacifique ». Elle
signifie le « passage d’un régime à un autre », c’est-à-dire « de la guerre comme
régime de la politique fondée sur la destruction de l’autre à la paix comme régime
78de la politique impliquant la tolérance de l’autre » . La « transition politique
pacifique » en Côte d’Ivoire et en RDC intègre et dépasse la transition
démocratique et nous évite le piège de l’unidimensionnalité promue
en partie par « la nouvelle sociologie politique africaniste d’inspiration
79Nord-américaine » . Elle peut être aussi une transition démocratique,
puisque la sortie de crise s’effectue suivant le modèle de la paix
démocratique. Dans les cas d’espèce, le paradigme de la transition ne
se conforme pas au modèle du passage du régime autoritaire ou
dictatorial à la démocratie. C’est d’ailleurs le lieu de rappeler que
l’usage continuel du paradigme de la transition constitue une

77 Cette définition de la transition complétée pour répondre aux exigences de notre
objet d’étude est une adaptation de celle proposée par Quantin (Patrick),
« Congo : on achève bien les transitions », Polis, Revue Camerounaise de Science
Politique, vol. 6, n° 2, 1998.
78 Sindjoun (Luc), « Le Gouvernement… », op. cit., p. 973.
79 Eyoh (Dickson), “From economic crisis to political liberalization: The Pitfalls of
new political sociology for Africa”, African studies Review, vol. 39, n° 3, December,
1996.
37
dangereuse habitude consistant à essayer d’imposer un ordre
conceptuel simpliste et parfois incorrect à un tableau empirique d’une
80complexité considérable . Toutefois, la grande ambiguïté de la
démocratisation ici, est celle de comment passer des « armes aux
urnes ». La notion de « transition politique pacifique » bien que
prenant en compte les dynamiques de reformulation libérale du jeu
politique avec une possibilité qu’elles se poursuivent même dans le
contexte de l’après transition, tient également et de manière
saisissante, la transition comme le passage à un nouvel ordre politique
en tant que dynamique englobante des rapports politiques dans la
société. Cela dit, dans les États existants, mais extrêmement faibles
(« Léviathan boiteux » en Côte d’Ivoire) ou effondrés (« souveraineté
déchue » en RDC), les entrepreneurs de la paix dans leurs efforts de
démocratisation « ont toujours négligé l’issue de la (re)construction de
81l’État » ; or pour la sortie de crise dans les deux pays, la
(re)étatisation et la démocratisation sont pour nous, des défis
compatibles à surmonter pour favoriser la transition vers un nouvel
ordre politique.
D’autre part, la « transition politique pacifique » ne mène pas
82nécessairement à la paix , à la démocratie et à l’État en tant que
« processus de monopolisation » ; contrairement à ce que laisse
entendre sa dimension téléologique et finaliste. Les cas de la Somalie,
du Soudan, du Burundi, de la RDC et de la Côte d’Ivoire sont à cet
effet assez révélateur. La « transition politique pacifique » doit être
perçue comme un processus en dents de scie associé à la possibilité
83de trajectoires multiformes et non tracées d’avance . Le paradigme
de la transition associé à la sortie de crise permet d’envisager un
nouveau paradigme du changement politique.


80 Carothers (Thomas), “The end of the transition paradigm”, Journal of Democracy,
vol. 13, n° 1, January 2002, pp. 5-21.
81 Idem, p. 17.
82 Par la notion de paix ici, on entend la « paix positive » réalisée par une sortie
durable du conflit armé, par opposition à la paix « négative » qui présente des
affinités avec la sortie immédiate de conflit (Résolution du conflit armé), voir
Galtung (Johan), « Violence, Peace and Peace Research », Journal of Peace Research,
vol. 3, 1969, pp. 167-191.
83 Przeworski (Adam), Democracy and Market : Political and economic reforms in Eastern
Europe and Latin America, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 13.
38
● Les élections de sortie de crise
En période de routine politique, les élections sont une opération
dont la finalité devient la participation du plus grand nombre à la
84désignation des représentants en conquête du pouvoir , alors que
dans les sorties de crise, les élections sont une opération qui va
audelà de cette fonction pour inclure une fonction qui n’est pas
spécifique à la sortie de crise, puisque toute élection a une dimension
de pacification politique. Seulement, la dimension pacification
politique est plus accentuée dans les élections de sortie de crise
puisqu’il s’agit de passer de la guerre à la paix. Cette conception des
élections de sortie de crise a une forte dimension idéologique. Elle
procède de la place de choix réservée à l’élection par la théorie
démocratique. Selon cette dernière, l’élection est un mode efficace de
régulation de l’altérité, un moyen de prévenir crises et conflits
politiques au moment crucial de la dévolution du pouvoir. Et comme
le souligne Jean du Bois de Gaudusson, « c’est en raison des
ressources qu’on leur prête, que les élections sont convoquées pour
85contribuer au succès des processus de sortie de crise » . Ainsi, les
élections de sortie de crise sont convoquées en aval des processus
institutionnels de sortie de crise et entendent refonder l’État comme
processus de monopolisation par la désignation de son nouveau
représentant légitime. Elles se positionnent également comme un
instrument chargé de provoquer le changement politique, c’est-à-dire
de faire passer de la guerre comme régime politique fondé sur la
86discrimination ami-ennemi à la démocratie comme régime politique
fondé sur le fair-play, la tolérance avec à la clé, les élections comme
mode unique de dévolution du pouvoir d’État ; bref elles entendent
consacrer un nouveau départ. Cependant, beaucoup d’élections
récentes n’ont pas apporté la paix et la stabilité des institutions

84 Voilliot (Christophe), « L’opération électorale », in Cohen (Antonin) et al. (dir.),
Nouveau manuel de science politique, Paris, La Découverte, 2009, pp. 395-405 ; du Bois
de Gaudusson (Jean), « Les élections entre démocratie et crises : l’enjeu
stratégique des opérations électorales », Section I, Chapitre III intitulé L’état des
lieux, in Vettovaglia (Jean-Pierre) et al. (eds), Démocratie et élections dans l’espace
francophone, Volume II de l’ouvrage Prévention des crises et promotion de la paix,
Bruxelles, Bruylant, 2010, pp. 176-192.
85 Idem, p. 177.
86 Schmitt (Carl), La notion de politique. op. cit.
39
87politiques que l’on était en droit d’attendre . L’exemple le plus récent
en date est les élections de sortie de crise des 31 octobre et
28 novembre 2010 en Côte d’Ivoire. Celles-ci ont même été à
l’origine de l’approfondissement de la crise ivoirienne.

● Les institutions de sortie crise ou de Transition
Les institutions de sortie de crise sont des institutions des ordres
politiques en voie de sortie de crise ou en reconstruction. En ce sens,
elles sont des institutions de transition. Elles sont une réalité
constante dans les États africains qui tentent de se relever des crises
ou des conflits armés qui ont entamé la dégradation partielle ou totale
des conditions matérielles de leur formation : Rwanda, Tchad,
Libéria, Somalie, Sierra Leone, Burundi, République Démocratique
du Congo, et Côte d’Ivoire ; même si, elles ne sont pas spécifiques
aux ordres politiques en voie de sortie de crise ou de conflit interne.
En tant qu’institutions pro tempore, limitées dans le temps, certaines
d’entre elles interviennent aussi pour marquer la structuration d’un
jeu politique transparent qui consacre « la civilisation électorale des
mœurs politiques » dans les sorties de crise. À cet effet, tout en étant
semblables aux institutions de la démocratie, celles-ci se distinguent
des institutions qui interviennent pour marquer le passage d’un
régime politique autoritaire à un autre, jugé plus libéral. À titre
d’illustration, on pourrait citer les institutions de transition issues des
concertations politiques de démantèlement du régime autoritaire sous
la forme des « conférences nationales souveraines » au Bénin, au
Niger, et au Congo au début des années 1990. Dans le cas d’espèce, il
s’agissait des institutions de transition démocratique dont le terminus a
quo est constitué par le constat institutionnel de la crise de
l’autoritarisme et le terminus ad quem, par l’avènement au pouvoir des
dirigeants issus des élections fondatrices de la nouvelle tradition
88politique . Elles se distinguent également des institutions de
transition de « décompression autoritaire », comme celles observées
au Togo et en ex-Zaïre issus respectivement de l’Accord de
Ouagadougou signé le 11 juillet 1993 et de la conférence nationale

87 Vettovaglia (Jean-Pierre), Introduction du Volume II intitulé : Démocratie et élections
dans l’espace francophone de l’ouvrage Prévention des crises et promotion de la paix, in
Vettovaglia (Jean-Pierre) et al. (eds), Bruxelles, Bruylant, 2010, p. 4.
88 Sindjoun (Luc), « Le Gouvernement… », op. cit.
40
89souveraine d’août 1991 à décembre 1992 ; en Guinée après les états
90généraux pour le changement démocratique d’avril 1993 ou au
Zimbabwe après l’Accord de Harare du 15 septembre 2008.
Elles se distinguent enfin des institutions mises en place par les
comités nationaux de salut public après les coups d’État militaires tel
le gouvernement de transition mis en place le 4 janvier 2000 dirigé
par le général Robert Gueï en Côte d’Ivoire, même si elles ont en
commun le fait d’être des institutions de période d’exception.
Toutefois, cette délimitation stricte et actualisée de notre objet
d’étude n’ignore pas que historiquement, dans la théorie
constitutionnelle classique la dictature telle qu’elle était pratiquée à
Rome, était une institution, mieux un gouvernement de transition
marqué par la concentration temporaire des pouvoirs entre les mains
d’une seule et même personne ; dans la théorie constitutionnelle
marxiste-léniniste, la dictature du prolétariat est une institution de
passage du capitalisme au communisme, officiellement chargée
d’organiser le dépérissement de l’État, c’est-à-dire la perte du
caractère bourgeois de l’État. Dans ce cas de figure, la transition a
plutôt relevé de « l’idéocratie » c’est-à-dire du discours comme système
de gouvernement, que de la réalité, laquelle trahissait les dynamiques
91réelles de pérennité du pouvoir et de bureaucratisation de l’État .
En effet, point d’État effectif ou imaginé sans institutions ; étant
entendu que la théorie constitutionnelle a toujours réservé une place
de choix à l’État et à ses institutions. C’est la raison pour laquelle la
crise de l’État africain qui s’est traduite par une souveraine
inefficacité gouvernementale et administrative, le refus de toute
véritable institutionnalisation et l’informalisation du politique et de
l’économique, et qui parfois a été le creuset des conflits internes, a
nourri les thèses du désordre comme paradigme explicatif de la

89 Il s’agit des gouvernements de coalition ou d’union pour apaiser la crise politique
dans ce pays. On peut citer les gouvernements de décompression autoritaire tels
ceux dirigés par les Professeurs Crispin Mulumba Lukoji et Nguza Karl-I-Bond
respectivement nommés le 6 janvier 1991 et le 25 novembre 1991.
90 Ils avaient prescrit de veiller à l’institution d’une Commission électorale
indépendante, organe impartial chargé de superviser les procédures électorales
afin de permettre l’organisation des élections transparentes et crédibles.
91 Expression de Slobodan Milacic repris par Sindjoun (Luc), « Le gouvernement… »,
op. cit., pp. 970-971.
41
92politique africaine et de l’absence d’institutions en Afrique . L’État,
ce sont les institutions de sortie de crise, peu importe si elles
contrôlent ou non tout ou partie du territoire. Les institutions de
sortie de crise décrètent la persistance d’un État fut-il en faillite ou
en reconstruction. Ces dernières sont chargées d’assurer le passage
de la guerre civile ou du conflit armé à la paix. Elles permettent de
réconcilier crise et institutions ; ce sont des institutions de
circonstances exceptionnelles chargées de diminuer les tensions et
de la sortie de crise. Ainsi, les institutions de sortie de crise sont
issues du compromis des accords de paix qui sanctionnent la
cessation des hostilités au cours d’un conflit et marquent le début
du processus incertain et désordonné qu’est la sortie de crise. Ce
sont également des solutions institutionnelles fluides et flexibles en
ce sens qu’elles sont liées au passage à négocier.
Dans le cadre de cet ouvrage, nous optons pour la définition
matérialiste qui privilégie les institutions-organes. Les institutions de
sortie de crise, telles qu’analysées ici, sont des institutions issues de la
coalition des dirigeants et/ou des représentants de l’État ou de ce qui
en reste, des dirigeants et/ou représentants des mouvements armés
significatifs, des partis politiques ou des organisations de la société
civile influençant la dynamique politique de leur État. Dans certaines
d’entre elles, la coalition inclut en plus les dirigeants et/ou les
représentants des États médiateurs, du médiateur, des États puissants
et organisations sous régionales (CEDEAO), régionales (UA et UE)
et internationales (ONU). Ces dernières peuvent être considérées
comme des structures internationales d’appui à la sortie de crise. La
définition de ce dernier type d’institution prend en compte les
structures internationales de suivi-évaluation et d’accompagnement
et/ou de dialogue comme le GTI, le CEA ou le CIAT. La thèse des
institutions de transition qui font l’intermédiation entre des groupes
et des institutions qui participent au conflit de transition, fournit un
important levier analytique pour confronter les différences de
trajectoire dans les sorties de crise. Il en découle qu’au cours de la
sortie de crise, les institutions apparaissent comme une réalité
multiple et variable. À cet effet, nous distinguerons : les institutions
politiques dites de souveraineté : chargées d’élaborer les lois, d’assurer

92 Chabal (Patrick) et Daloz (Jean-Pascal), L’Afrique est partie ! Du désordre comme
instrument politique, Paris, Economica 1999 ; Hyden (Goran), African Politics in
Comparative Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, pp. 50-71.
42
leur mise en œuvre, et de faire respecter l’ordre public, c’est le cas des
gouvernements de transition en Côte d’Ivoire et en RDC, du
parlement, des cours et tribunaux de transition en RDC, du CCI en
Côte d’Ivoire ; les institutions d’appui à la démocratie telles la CEI en
93Côte d’Ivoire et en RDC, la CNDHCI, la CNCA en Côte d’Ivoire
ou l’ONDH, le HAM, la CVR et la CELC en RDC ; les structures
internationales d’appui à la sortie de crise telles le GTI et le CEA en
Côte d’Ivoire et le CIAT en RDC.

● L’institutionnalisation
L’institutionnalisation est un attribut incontournable de l’État. Elle
« se manifeste chaque fois que des classes d’acteurs effectuent une typification
réciproque d’actions habituelles [de sorte que] chacune de ces typifications est une
94institution » durcit les rapports sociaux en établissant des cadres
d’actions prédéfinis, de types d’acteurs habilités à exécuter chaque
action, des modalités et des règles impersonnelles qui président à
l’exécution des actions ou au choix des acteurs. La sortie de crise est
indissociable d’un effort de création juridique et institutionnelle dans
la mesure où il n’y a pas de sortie de crise sans institutionnalisation
même si cette dernière n’épuise pas toute la complexité de la
première. En empruntant la démarche de Philippe Braud, nous allons
scruter le changement décisif introduit par l’institutionnalisation des
ordres politiques conflictuels en Côte d’Ivoire et en RDC dans le
95passage de la guerre à la paix . Seulement, l’institutionnalisation est
une condition nécessaire mais pas suffisante de la sortie de crise.
B- La détermination du champ d’étude
Toute étude qui porte sur la sortie de crise ploie sous le joug de
certaines conventions en sciences sociales. D’abord, l’une d’entre elles
consiste en l’observation du recul dans le temps, de la distance

93 Dans le cadre de la sortie de crise en Côte d’Ivoire, la CEI a sous son autorité
deux institutions techniques qui ne sont pas des institutions de transition, mais
dont le rôle est important car, elles sont chargées des opérations d’identification et
d’inscription sur les listes électorales. Ce sont l’INS et l’opérateur technique,
Société SAGEM SECURITY, désigné dans le cadre du deuxième Accord
complémentaire à l’Accord politique de Ouagadougou du 28 novembre 2007 et
entériné officiellement par le Décret n° 2008-04 du 13 janvier 2008.
94 Berger (Peter) et Luckmann (Thomas), La construction sociale de la réalité, Paris,
Armand Colin, 1996, p. 78.
95 Sur la construction de l’État de droit, voir Braud (Philippe), Manuel de sociologie
politique, Paris, LGDJ, 1994, pp. 73-74.
43
temporelle par rapport à l’évènement. L’attitude de l’histoire (version
école des annales) à l’égard de l’événement est révélatrice. Le fait que
nous ayons choisi de travailler sur un objet relevant de l’actualité,
aurait pu dans une certaine mesure constituer un obstacle
épistémologique. De manière saisissante, Pierre Bourdieu considère
ainsi que : « le chercheur ne peut arriver qu’après la fête, quand les
lampions sont éteints et les trétaux retirés, et avec un produit qui n’a
96plus aucun des charmes de l’impromptu » . Dans le même ordre
d’idées, il s’élève contre « les questions surgies de l’immédiateté de
l’événement, contre l’attention immédiate à l’immédiat ». Voilà
comment la distanciation temporelle du chercheur par rapport à
97l’événement est érigée en attitude épistémologique par excellence et
que le « retrait des sociologues dans le présent » est considéré comme
étant peu fécond. Cette attitude qui a légitimé le discours du « très
98tôt » dans les études africaines et la catégorie du « laisser le temps au
99temps » en matière d’analyse des processus politiques en Afrique,
est prisonnière de l’illusion du spontané.
Cette étude s’attelle à démontrer qu’il est possible de tenir un
discours scientifique sur les processus de sortie de crise par les
institutions en Côte d’Ivoire et en RDC suivant que les lampions sont
allumés ou éteints. Il s’agit de rendre compte des lampions qu’ils
soient éteints ou allumés.
Par ailleurs, cette étude entend renouveler la portée heuristique de
la sortie de crise par les institutions, thème généralement abordé à
travers le prisme déformant de l’analyse journalistique. Les
emportements passionnels et les intérêts économiques et stratégiques
des parties prenantes à la crise ivoirienne ou congolaise, affectent le
regard scientifique du chercheur dans son effort d’objectivation des
crises désintégratrices des États africains. De même, la familiarité des
individus avec l’objet d’étude crée l’illusion de la spontanéité de
l’objet. Dès lors, l’objet semble relever du domaine des données
immédiates de la conscience et des sens. Or, l’activité scientifique

96 Bourdieu (Pierre), Homo Academicus, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 210.
97 Sindjoun (Luc), Science politique réflexive et savoirs sur les pratiques politiques en Afrique
noire, Dakar, CODESRIA, Série État de la littérature 2- 1999, p. 1.
98 Zeleza (T.), Manufacturing African Studies and Crises, Dakar, CODESRIA, 1997.
99 Milacic (Slobodan), « Critique de la transition unique. Notre épistémologie du
post-communisme dans le rétroviseur de la pensée unique », Revue Internationale de
Politique Comparée, vol. 3, n° 1, 1996, pp. 19-40.
44
renvoie non pas à un « monde à décrire » mais plutôt à un « monde à
100construire » .
Il s’agit ici de s’appuyer sur une connaissance préalable des réalités
pour construire les réalités à observer : c’est la construction réaliste au
sens où l’entend Pierre Bourdieu : « Il n’est de « spontané » que
101construit » . C’est la construction « réaliste » qui permet de passer de
la politologie de la carte postale (se limitant aux évidences
aveuglantes, aux produits des sens) à la politologie réflexive se fiant au
raisonnement qui démasque le caché, l’invisible, les causes
102structurales inaccessibles aux sens .
1. Le champ historique : Les ressorts historiques de la faillite
de l’État en Côte d’Ivoire et en RDC
Officiellement colonie française par décret du 10 mars 1893 signé
par le Président français Sadi Carnot, la Côte d’Ivoire, pays de
l’Afrique de l’Ouest de 322 462 km² de superficie, pour une
population actuelle estimée à 16. 000. 000 d’habitants, autrefois
considéré comme le pays du miracle économique africain, devient
indépendante selon les modalités d’accès transactionnelles entre les
dirigeants ivoiriens avec comme leader le docteur Félix Houphouët
103Boigny et la puissance colonisatrice, la France, le 7 août 1960 .
De son côté, après la conférence de Berlin (du 15 novembre 1884
au 26 février 1885), le Congo aujourd’hui RDC, pays de l’Afrique
centrale vaste comme un continent, avec 2 345 410 km² de
104superficie , pour une population actuelle estimée à 65 751 000
d’habitants, devient officiellement une « possession » du roi Léopold
II de Belgique en 1908. Ce dernier est reconnu comme souverain à
titre personnel de l’État indépendant du Congo, qui accède à
l’indépendance selon les modalités de rupture des liens de

100 Bachelard, cité par J. Chevallier et D. Lochak, Science administrative, Tome I, Paris,
LGDJ, 1978, p. 104.
101 Bourdieu (Pierre), « Comprendre », La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 516.
102 Sur la réflexivité, Bourdieu (Pierre) (avec Wacquant (Loïc J.D.), Réponses, Paris,
Seuil, 1992. Voir également Sindjoun (Luc), L’État ailleurs. Entre noyau dur et case
vide, Paris, Economica, 2002, p. 7.
103 Blé Kessé (Adolphe), La Côte d’Ivoire en guerre. Le sens de l’imposture française, Paris,
L’Harmattan, 2005, p. 31. Cette transaction est un armistice politique au cours de
laquelle les dirigeants ivoiriens renoncent à l’indépendance économique en vue de
l’obtention du pouvoir politique.
104 Avec cette superficie, la RDC est autant grande que l’Europe de l’Ouest et près de
huit fois la superficie de la Côte d’Ivoire.
45
105domination entre le colonisateur belge et le colonisé congolais le
30 juin 1960.
L’État ivoirien indépendant est un État relativement stable ; car,
ce qu’on désigne ici sous le vocable indépendance, est un mélange de
continuité coloniale et de discontinuité dans la mesure où les élites
ivoiriennes qui accèdent au pouvoir d’État sont relativement mieux
préparées à la gestion de l’État que leurs frères du Congo. Quant à
l’État congolais indépendant, il s’est agi d’un État en décomposition
car, le 11 juillet 1960, soit onze jours après la proclamation de son
indépendance, le Katanga proclame sa sécession.
Les deux pays ne connaissent donc pas une même expérience
coloniale et des modalités identiques d’accession à l’indépendance.
Pourtant, si l’on tend à relativiser les différences entre les modèles
106d’administration directe ivoirien et patrimonial congolais , il est
incontestable qu’un héritage politique et institutionnel différent, du
moins dans sa dimension de « lègue politique » et de « test de survie
ou de longévité », pourrait constituer une source de divergences
fondamentales qui expliqueraient, soit la relative stabilité de l’État
post-colonial ivoirien, soit encore la faillite ou la décomposition de
l’État post-colonial congolais. En effet, les servitudes de la politique
paternaliste belge au Congo avec ses corollaires que sont
l’impréparation des élites à l’exercice du pouvoir, les préparatifs bâclés
de la décolonisation et l’interférence des intérêts étrangers sont à
107l’origine de cet état de choses . D’ailleurs, dans une comparaison

105 Sur la politique d’émancipation basée sur l’indépendance, lire le Discours du
30 juin 1960 de Patrice Lumumba, Premier Ministre du Congo. In (Congo,
MaiJuin 1960, Ganshot Vander Meersch, pp. 235-244) cité par Zah (Zéphirin), Sur les
traces de Mamadou Koulibaly, Abidjan, Les éditions le courrier, 2007, pp. 172-174.
106 Selon Crawford Young, il faut aller chercher les pratiques néopatrimoniales au
Congo belge, dans une approche plus complexe que l’idée de la simple résurgence
des pratiques précoloniales.
107 Piermay (Jean-Luc), « Zaïre, Un pays à reconstruire », Dossier thématique,
Politique Africaine, n° 41, mars 1991, pp. 3-9. Par ailleurs, les évolués congolais
étaient plus préoccupés à exiger les mêmes statuts, avantages et privilèges que les
blancs. Dans le même sens, le Manifeste de conscience africaine publié en 1956
par l’abbé Malula, Joseph Ileo et Joseph Ngalula, n’appelait pas à une
indépendance immédiate. Il exigeait seulement une certaine humanisation du
colonialisme par la reconnaissance de plus de droits au peuple congolais, même
s’il eut une forte répercussion et contribua à la relance du mouvement
nationaliste, voir Mbata Mangu (André), « Contribution des intellectuels congolais
au mouvement nationaliste, à la lutte pour l’indépendance et la démocratie au
46
récente des politiques coloniales belge et française de promotion des
cadres et élites africains devant gérer l’après indépendance faite par
André Mbata Mangu, il ressort qu’à l’époque coloniale, la politique
belge au Congo-Kinshasa était claire : « pas d’élite, pas d’ennuis », à
l’inverse de la France, pour qui la formation des cadres dans les
colonies visait l’émergence d’une élite. Ainsi, lors de l’accession du
Congo-Kinshasa à l’indépendance, le pays comptait moins de dix
108cadres nationaux ayant terminé leurs études universitaires . La
politique coloniale belge était fondée sur l’obscurantisme et Crawford
109Young souligne l’absence d’une élite congolaise avant 1940 .
Cependant, sous Buisseret, le Gouverneur général des colonies, en
1948, une petite classe des évolués était née avec comme mission de
soutenir les travaux des colonisateurs en fonction des subalternes.
Des héritages politiques coloniaux différents auxquels s’ajoutent
les superficies disproportionnellement différentes. La Côte d’Ivoire et
la RDC sont deux États africains du Golfe de Guinée qui présentent
des trajectoires politiques différentes. Rapidement, ces deux États
post-coloniaux font émerger en leur sein un système de domination
sociale digne de féconder une comparaison entre les deux pays et
dont le crépuscule leur est « fatal ». L’autoritarisme et le
patrimonialisme sont deux éléments importants dans l’analyse du
processus de construction et de déconstruction de l’État post-colonial
en Côte d’Ivoire. En effet, si l’autoritarisme à géométrie variable des
110régimes d’Houphouët Boigny et de Mobutu a contribué à saper la
construction d’un État fort en Côte d’Ivoire et en RDC, le
patrimonialisme sous ses déclinaisons civile et économique en Côte
111d’Ivoire, administratif et politique en RDC s’est révélé comme un

Congo-Kinshasa », in Mbata Mangu (André) (dir.), Nationalisme, panafricanisme et
reconstruction africaine, Dakar, CODESRIA, 2006, pp. 23-38, p. 32.
108 Mbata Mangu (André), op. cit., p. 31.
109 Young (Crawford) (éd), Introduction à la politique congolaise, Kinshasa, Presses
universitaires du Zaïre, 1979.
110 Médard (Jean-François), « autoritarismes et démocraties en Afrique noire »,
Politique Africaine, n° 43, octobre, 1991, pp. 92-104.
111 Callaghy (Thomas), « Politics and vision in Africa : The interplay of Domination,
Equality and Liberty », In Chabal (Patrick) (ed), Political Domination in Africa,
Cambridge, Cambridge University Press, 1986, pp. 31-36 ; Callaghy (Thomas M.),
The State-Society Struggle : Zaire in Comparative Perspective, New York, Columbia
University Press, 1984, p. 32 ; Médard (Jean-François), « L’État patrimonialisé »,
Politique africaine n° 39, septembre, 1990, pp. 25-36 ; Médard (Jean-François),
« L’État néopatrimonial en Afrique noire », dans Jean-François Médard (dir.),
47
mode de gestion de l’État qui a œuvré à la construction à long terme
112d’un État faible dans les deux pays . L’évolution autoritaire des deux
régimes ajoutée à une situation socio-économique profondément
sinistrée précipite la crise des systèmes Houphouétiste et Mobutiste.
Celle-ci est donc la résultante de l’effet de deux crises
socioéconomique et sociopolitique qui vont secouer les deux pays de la fin
des années 1970 au début des années 1990. Les deux crises
combinées provoquent alors une « crise des autoritarismes » en Côte
d’Ivoire et au Zaïre.
La Côte d’Ivoire et la RDC partagent en commun le fait qu’ayant
longtemps croupi sous des autoritarismes, leurs régimes respectifs
sont passés près de l’éclatement en 1990, mais vont réussir leur
« adaptation conservatrice » ; de courte durée (neuf ans pour la Côte
d’Ivoire et sept ans pour la RDC) car, ces autoritarismes s’achèvent
113par une guerre de succession internationalisée ponctuée parfois par
114des putschs . L’unité nationale fortement fragilisée par les régimes

États d’Afrique noire : Formation, mécanismes et crise, Paris, Karthala, 1991, pp.
323353.
112 Pour plus de détails sur le processus de construction et de déconstruction de
l’État post-colonial ivoirien et congolais, se référer à notre thèse : « Les
institutions dans les processus de sortie de crise : analyse comparée de la Côte
d’Ivoire et de la RDC », thèse de doctorat en science politique, Université de
Yaoundé II, avril 2010.
113 En Côte d’Ivoire, la guerre de succession oppose le Président Henri Konan Bédié
successeur du Président Houphouët Boigny à Alassane Ouattara Premier ministre
de ce dernier. La guerre de succession va s’internationaliser lorsqu’à la suite de la
prise du pouvoir par un joker inattendu, le Président Gbagbo, le 26 octobre 2000,
ce dernier voudra mettre en place la politique de la refondation. Lire Koulibaly
(Mamadou), La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, Abidjan, Édition La
Refondation, 2003 ; Blé Kessé (Adolphe), op. cit. ; Djéhoury (Anicet Maxime),
Marcoussis : les raisons d’un échec, Paris, L’Harmattan, 2005 ; Gnakalé (Viviane),
Laurent Gbagbo, pour l’avenir de la Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2006 ; voir aussi
Banégas (Richard) et Otayek (René), « Le Burkina Faso dans la crise ivoirienne :
effets d’aubaines et incertitudes politiques », Politique Africaine, n° 89, mars 2003,
pp. 71-87. Ero (Comfort) et Marshall (Anne), « l’Ouest de la Côte d’Ivoire : un
conflit Libérien ? », Politique Africaine. Idem, pp. 88-101. Le fait que l’accord de
Lusaka qui sanctionne le cessez-le-feu le 10 juillet 1999 ait été signé par les
représentants de l’Angola, de la RDC, de la Namibie, du Rwanda, de l’Ouganda et
du Zimbabwé témoigne la dimension internationale de la guerre. Voir Kalulambi
Pongo (Martin), Transition et conflits politiques au Congo-Kinshasa, Karthala, 2001.
114 Le putsch du 24 décembre 1999 orchestré par les jeunes mutins en Côte d’Ivoire
et qui porta le Général Robert Gueï au pouvoir avait comme principal objectif
l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir. Voir Gomé Gnohité (Hilaire), op. cit.
48
d’Houphouët-Boigny et de Mobutu à travers leur politique respective
115de la colonisation agraire et de l’authenticité, est remise en cause
dans ces deux pays par les guerres de succession de ces deux
Présidents. À ces éléments s’ajoutent la politique de l’ivoirité conçue
116et mise en œuvre par le Président Henri Konan Bédié et l’article 35
er de la Constitution ivoirienne du 1 août 2000 ainsi que la « grogne des
Banyarwanda » du Kivu qui veulent accéder à la gestion du pouvoir
117en RDC . Autant d’éléments qui vont accentuer l’asphyxie d’un État
déjà agonisant dans les deux pays.
2. Les ressorts contextuels de la sortie de crise par les
institutions en Côte d’Ivoire et en RDC
La Côte d’Ivoire et la RDC étaient deux pays promus à un
prestige élogieux sur le continent : géant et poumon économique de
l’Afrique de l’Ouest pour le premier et acteur clé de l’intégration
africaine pour le second. Cependant, ils ont sombré dans un type
identique de violence politique interne (rébellion, violences
miliciennes) ; ce qui a sérieusement stoppé la poursuite de ce grand
dessein national pour les deux pays. Par ailleurs, le processus de
résolution du conflit congolais a commencé bien avant le
118déclenchement du conflit ivoirien . Mais, il est important de signaler
que ces deux pays ont entrepris la reconstruction de leur État presque
au même moment (l’année 2003), par le recours aux technologies
institutionnelles circonstancielles de gestion de l’État en période de
crise. Les ordres politiques en voie de sortie de crise en Côte d’Ivoire
et en RDC sont deux hypothèses d’école de sortie de crise en Afrique
par les institutions. Dans le cadre cette étude, il s’est agi pour nous de
faire, non pas un bilan, mais une intelligibilité de ces processus.


115 L’intégration des différents groupes se fait sur la base du droit foncier
traditionnel : le droit d’usage et non le Droit de propriété.
116 Pour un exposé exhaustif sur l’Ivoirité, lire : Revue de la CURDIPHE, Touré
(Saliou) (dir.), L’Ivoirité ou l’esprit du nouveau contrat social du Président Henri Konan Bedié,
Abidjan, PUCI, 1996.
117 Kalulambi Pongo (Martin), op. cit.
118 Le 10 juillet 1999, on enregistre les premières signatures de l’Accord de
cessez-lefeu de Lusaka.
49
II. Considérations opératoires sur les institutions de sortie
de crise
La problématique et les hypothèses de travail constituent les
éléments majeurs de spécification d’une étude. La problématique
participe du découpage conceptuel de l’objet, de sa construction. Elle
est bien le cadre théorique personnel à partir duquel se précise la
question de départ et se compose la réponse à celle-ci. Un cadre
théorique qui sert de fondement aux hypothèses sur lesquelles le
chercheur construira une réponse cohérente à cette question de
119départ . Quant aux hypothèses de travail, elles se présentent en
réalité comme une réponse provisoire à la question de départ de la
recherche (progressivement revue et corrigée au cours du travail
exploratoire et de l’élaboration de la problématique). Et pour
connaître la valeur de cette réponse, il faut, en quelque sorte, la
120soumettre à l’épreuve des faits . Les hypothèses constituent le point
121de départ et la boussole de tout « raisonnement expérimental » .
A- La problématique d’étude de la sortie de crise
La problématique théorique à partir de laquelle s’ordonnent les
approches institutionnelles de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en
RDC s’inscrit à la fois dans le domaine de l’ancien et du neuf, mais
également dans le domaine de l’un et du multiple.
1. La pesanteur des approches de sortie de crise instituées
Le champ de l’étude de la sortie de crise est un lieu dans lequel
foisonnent une multitude d’approches instituées qui constituent
122autant de préconstructions savantes . Il s’agit des approches se
rapportant directement à la sortie de crise et moins à la reconstruction
de l’État en faillite. Les approches de sortie de crise sont diverses.
Cependant dans un essai de typologie, nous avons tenté de les
regrouper en huit (08) approches :

119 Quivy (Raymond) et Van Campenhoudt (Luc), Manuel de Recherche en Sciences
Sociales, Paris, Dunod/Bordas, 1988, pp. 81-98.
120 Idem, p. 130.
121 Bernard (Claude), Introduction à la médecine expérimentale, Paris, Garnier Flammarion,
1966, p. 54.
122 Champagne (Patrick) « La rupture avec les préconstructions spontanées ou
savantes », Initiation à la pratique sociologique, Paris, Dunod/Bordas, 1989,
pp. 163-220.
50
- L’approche historique de sortie de crise est marquée par la figure
de la résolution hobbesienne des conflits qui, renvoie à la paix par la
123victoire et/ou la domination d’une des parties au conflit . Elle
mentionne que « la façon la plus simple et la plus radicale de passer
124de la guerre à la paix, c’est la victoire » . Cette solution militaire des
conflits instaure une paix imposée par l’une des parties. Elle est
125synonyme de soumission ou d’élimination de l’adversaire . Cela dit,
la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC a été à certains moments
marquée par la hantise de cette solution militaire, comme en
témoignent l’initiative malheureuse de l’Opération « Dignité » du
4 novembre 2004, conçue comme une solution devant permettre à
l’armée ivoirienne de pacifier le pays en matant la rébellion et l’assaut
lancé par les troupes transnationales de l’AFDL en 1996 qui s’est
achevée par la victoire de ces dernières sur les forces armées zaïroises
du régime de Mobutu, le 17 mai 1997. De même, c’est la solution
militaire qui va permettre de solder la crise post-électorale en Côte
d’Ivoire et aider le candidat Alassane Ouattara déclaré vainqueur par
la CEI, à adjoindre la légalité à la légitimité-reconnaissance
internationale dont il jouissait déjà et à recouvrer l’effectivité du
pouvoir. D’autre part, cette solution militaire peut être le fait d’une
coalition d’États (coalition anglo-américaine en IRAK) ou d’une
organisation internationale (L’OTAN en Afghanistan, l’UA aux
Comores). Cette solution a été invoquée en RDC après la reprise des
combats à l’Est du pays entre les rebelles du CNDP de Laurent
Nkunda et les forces armées congolaises à la suite des élections de
2006 ; en effet, les voix se sont élevées pour fustiger l’attitude des
forces de la MONUC qui n’ont pas ménagé d’efforts afin d’aider le
gouvernement congolais à vaincre cette rébellion.
Toutefois, contrairement à la thèse développée dans cette
approche, le conflit en Côte d’Ivoire et en RDC ne se termine pas par
la lassitude d’un des adversaires, aucun d’entre-eux n’étant parvenu à

123 Nous avons une excellente illustration dans la lutte entre Melos et Athènes
rapporté par Thucydide : « La Guerre du Péloponnèse », in Hérodote –
Thucydide, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1964,
pp. 1095-1105.
124 Simmel (Georg), Le Conflit, Paris, Circé, 1995, p. 141.
125 Norbert Elias parle de la construction de l’État en Occident à partir de la
résolution prise par le roi d’éliminer ses concurrents en puissance c’est-à-dire les
autres seigneurs féodaux, guerriers susceptibles de lui disputer le pouvoir, in La
dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, p. 6.
51
prendre le dessus sur l’autre ou les autres à l’issue du conflit. Celui-ci
apparaît comme « un ensemble de pertes et de destructions
126communément consenties » par les acteurs ; ce qui force ces
derniers à rechercher un compromis qui, dans le cas d’espèce est une
forme de coopération raisonnée qui instaure un modèle du
gagnant/gagnant, un jeu à somme variable, avec la paix et la
réconciliation comme une possibilité. Notre vision du compromis se
distingue alors de celle élaborée par Simmel qui tend à le confondre à
la compromission. Par ailleurs, si nous sommes d’avis avec cette
approche qui postule l’existence d’une relation dialectique entre la
guerre et la paix, la pacification et le conflit ; il est important de
souligner que notre démarche se démarque de celle de Simmel en ce
sens que dans la sortie de crise, la paix relève du ressort de la
programmation. Notre démarche tend à considérer la paix comme
l’état originel poursuivi par le processus, et le conflit de transition
127comme une séquence, un état transitoire de celui-ci .
- L’approche politique ou diplomatique de sortie de crise. Selon
cette approche, lorsque dans une crise ou un conflit interétatique ou
intra-étatique, aucune des parties n’est parvenue à l’élimination de
l’adversaire, les méthodes politiques ou diplomatiques comme la
128médiation, la facilitation ou la conciliation sont des techniques de
129sortie de crise qui vise le règlement pacifique des différends . Ces
méthodes de résolution de conflit peuvent intervenir aussi bien en
amont du conflit, à des fins de prévention, qu’en aval, lors des efforts
de reconstruction des ordres politiques en voie de sortie de crise
comme en Côte d’Ivoire et en RDC. La résolution du conflit
présentée ici comme « l’élimination des causes du conflit sous-jacent,
généralement avec l’accord des parties en présence » grâce à
l’intervention d’un tiers qui selon le cas peut prendre la figure d’un

126 Monroy (Michel), Fournier (Anne), Figures du conflit, Paris, PUF, 1997, pp. 12-13.
127 Même si nous sommes d’accord avec Simmel qui affirme la paix serait par
essence conflictogène, Simmel (Georg), Le Conflit, op. cit., pp. 59-63. La victoire
militaire du FPR de Paul Kagamé qui sanctionne la fin du conflit rwandais,
n’empêche au régime de Kigali de vivre permanemment sous la hantise d’une
éventuelle attaque des milices interhamwés réfugiées à l’Est de la RDC.
128 Ces différentes méthodes de résolution des conflits sont souvent utilisées de
manière interchangeable. Pour établir les nuances qui existent entre elles, voir El
Hacen Ould Lebatt (Mohamed), Facilitation dans la tourmente…, op. cit. ; Zartman
(William I.), La résolution des conflits en Afrique, Paris, L’Harmattan, 1990.
129 Voir l’article 11 du rapport de l’ONU de 2000 consacré aux opérations de
maintien de la paix, présenté par Lakhdar Brahimi.
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médiateur, facilitateur ou conciliateur « est à long terme un fruit
130épineux » . C’est la paix fonctionnaliste basée avant tout sur le
résultat et le règlement du différend. Dans cette perspective, « seul le
temps résout les conflits » même si pour se faire, il a besoin de l’aide
131d’un tiers . Cette fétichisation du temps long de la sortie de crise,
peut permettre de dire avec Ira William Zartman que la France a
montré trop d’empressement à vouloir résoudre une crise qui n’était
pas suffisamment mûre pour l’être. Or, le temps seul ne suffit pas
pour rendre compte de la sortie de crise, encore faudrait-il que se
produisent ou se reproduisent un certain nombre de comportements,
de pratiques et d’actions qui créent la confiance entre acteurs pour
aller dans le sens de la paix.
Certains auteurs intéressés par les processus de sortie de crise se
sont attelés à faire une radioscopie des facilitations ou des médiations
en œuvre, prenant avec naïveté pour argent comptant les prétentions
affichées par les acteurs, appréciant les politiques de résolution de
132conflit en termes de réussite ou de défaillances ou enfin
133encourageant la promotion de la paix . Au-delà de la préciosité de la
densité des informations contenues dans leurs travaux, cette
conception de l’analyse des résolutions de conflits qui se démarque de
ce qui se joue dans ces processus diplomatiques, s’éloigne de la nôtre
dans le cadre de cette étude. Pour d’autres, la résolution des conflits
apparaît comme un champ c’est-à-dire « un espace social constitué
par les relations de concurrence ou de complémentarité entre des
acteurs en quête de définition de l’ordre dans une situation
134conflictuelle » . Cette acception nous a permis d’appréhender la
complexité de la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC à partir de
la multiplicité d’acteurs qui interviennent dans ces processus (ONU,

130 Zartman (William I.), La résolution…, op. cit., p. 12.
131 Ibid, p. 245.
132 Bouvier (Paule) en coll. avec Bomboko (Francesca), Le Dialogue intercongolais…,
op. cit. ; El Hacen Ould Lebatt (Mohamed), Facilitation dans la tourmente…, op. cit. ;
Ayissi (Anatole N.), « Le défi de la sécurité régionale en Afrique après la guerre
froide, vers la diplomatie préventive et la sécurité collective », Travaux de
recherche de l’UNIDIR (New York et Genève), n° 27, 1994 ; Smouts (Marie
Claude), Les organisations internationales, Paris, Armand Colin, pp. 140-143.
133 Doob (Léonard W.), La résolution des conflits, Paris, Nouveaux Horizons/Âge
d’Homme, 1984.
134 Sindjoun (Luc) et Bach (Daniel), « Ordre et désordre en Afrique », Introduction
générale, Revue Camerounaise de Science Politique, vol. 4, n° 2, novembre 1997,
pp. 1-9.
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