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Fabre souvenirs entomologiques livre 5

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Publié par :
Ajouté le : 21 juillet 2011
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Jean-Henri Fabre SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES Livre V Étude sur l’instinct et les mœurs des insectes (1897) Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Table des matières AVANT-PROPOS. .....................................................................4 CHAPITRE I. LE SCARABÉE SACRÉ. LA PILULE. ............. 15 CHAPITRE II. LE SCARABÉE SACRÉ. LA POIRE...............27 CHAPITRE III. LE SCARABÉE SACRÉ. LE MODELAGE....42 CHAPITRE IV. LE SCARABÉE SACRÉ. LA LARVE............. 51 CHAPITRE V. LE SCARABÉE SACRÉ. LA NYMPHE – LA LIBÉRATION..........................................................................63 CHAPITRE VI. LE SCARABÉE À LARGE COU. LES GYMNOPLEURES. ................................................................. 77 CHAPITRE VII. LE COPRIS ESPAGNOL. LA PONTE. ........ 91 CHAPITRE VIII. LE COPRIS ESPAGNOL. MOEURS DE LA MÈRE. ............................................................................. 110 CHAPITRE IX. LES ONTHOPHAGES. LES ONITICELLES.131 CHAPITRE X. LES GÉOTRUPES. L’HYGIÈNE GÉNÉRALE...........................................................................146 CHAPITRE XI. LES GÉOTRUPES. LA NIDIFICATION. ... 158 CHAPITRE XII. LES GÉOTRUPES. LA LARVE. ................ 174 CHAPITRE XIII. LA FABLE DE LA CIGALE ET LA FOURMI................................................................................186 CHAPITRE XIV. LA CIGALE. LA SORTIE DU TERRIER..201 CHAPITRE XV. LA CIGALE. LA TRANSFORMATION. .....211 CHAPITRE XVI. LA CIGALE. LE CHANT. ........................ 220 CHAPITRE XVII. LA CIGALE. LA PONTE – L’ÉCLOSION.234 CHAPITRE XVIII. LA MANTE. LA CHASSE......................253 CHAPITRE XIX. LA MANTE. LES AMOURS.................... 268 CHAPITRE XX. LA MANTE. LE NID. ................................274 CHAPITRE XXI. LA MANTE. L’ÉCLOSION...................... 288 CHAPITRE XXII. L’EMPUSE..............................................301 À propos de cette édition électronique................................. 313 – 3 – AVANT-PROPOS. La construction du nid, sauvegarde de la famille, donne l’expression la plus élevée des facultés instinctives. Ingénieux architecte, l’oiseau nous l’enseigne ; encore plus diversifié dans ses talents, l’insecte nous le répète. Il nous dit : « La maternité est la souveraine inspiratrice de l’instinct. » Préposée à la permanence de l’espèce, de plus grave intérêt que la conservation des individus, elle éveille de merveilleuses prévisions dans l’intellect le plus somnolent ; elle est le foyer trois fois saint où couvent, puis soudain éclatent ces inconcevables lueurs psychiques qui nous donnent le simulacre d’une infaillible raison. Plus elle s’affirme, plus l’instinct s’élève. Les plus dignes de notre attention sous ce rapport sont les hyménoptères, à qui incombent, dans leur plénitude, les soins de la maternité. Tous ces privilégiés des aptitudes instinctives préparent pour leur descendance le vivre et le couvert. À l’intention d’une famille que leurs yeux à facettes ne verront jamais et que néanmoins connaît très bien la prévision maternelle, ils passent maîtres en une foule d’industries. Tel devient manufacturier en cotonnades et foule des outres d’ouate ; tel s’établit vannier et tresse des corbeilles en morceaux de feuilles ; celui-ci se fait maçon ; il édifie des chambres en ciment, des coupoles en cailloutis ; celui-là monte un atelier de céramique où la glaise se pétrit en élégantes amphores, en jarres, en pots ventrus ; cet autre s’adonne à l’art du mineur et creuse dans le sol de mystérieux hypogées aux tièdes moiteurs. Mille et mille métiers analogues aux nôtres, souvent même inconnus de notre industrie, sont en œuvre pour la préparation de la demeure. Viennent après les vivres des futurs nourrissons : amas de miel, gâteaux de pollen, conserves – 4 – de gibier savamment paralysé. En de semblables travaux, dont l’objet exclusif est l’avenir de la famille, éclatent, sous le stimulant de la maternité, les plus hautes manifestations de l’instinct. Pour le reste de la série entomologique, les soins maternels sont en général très sommaires. Déposer sa ponte en lieux propices où la larve, à ses risques et périls, puisse trouver gîte et nourriture, voilà tout à peu près dans la majorité des cas. Avec ces rusticités d’éducation, les talents sont inutiles. Lycurgue bannissait de sa république les arts, accusés d’amollir. Ainsi sont bannies les supérieures inspirations de l’instinct chez les insectes élevés à la spartiate. La mère s’affranchit des douces sollicitudes du berceau, et les prérogatives de l’intellect, les meilleures de toutes, s’amoindrissent, s’éteignent, tant il est vrai que, pour la bête comme pour nous, la famille est une source de perfectionnement. Si l’hyménoptère, soigneux à l’extrême de sa descendance, nous a émerveillés, les autres, abandonnant la leur aux éventualités de la bonne et de la mauvaise fortune, nous paraîtraient, en comparaison, d’un médiocre intérêt. Ces autres sont la presque totalité ; du moins, à ma connaissance, dans la faune de nos pays, il n’y a qu’un second exemple d’insectes préparant à leur famille les vivres et le logement comme le font les collecteurs de miel et les enfouisseurs de bourriches de gibier. Et, chose étrange, ces émules en délicatesses maternelles de la gent apiaire butinant sur les fleurs ne sont autres que les Bousiers, exploiteurs de l’ordure, assainisseurs des gazons contaminés par le troupeau. Des corolles embaumées du parterre il faut passer au monceau de bouse laissé sur la grand’route par le mulet, pour retrouver les mères dévouées et de riches instincts. La nature abonde en pareilles antithèses. Que sont pour elle notre laid et notre beau, notre propre et – 5 – notre sordide ? Avec l’immondice, elle crée la fleur ; d’un peu de fumier, elle nous extrait le grain béni du froment. Malgré leur ordurière besogne, les Bousiers occupent rang fort honorable. Par leur taille, en général avantageuse ; leur costume sévère, irréprochablement lustré ; leur tournure replète, ramassée dans sa courte épaisseur ; leur ornementation bizarre, soit du front, soit aussi du thorax, ils font excellente figure dans les boîtes du collectionneur, surtout, quand à nos espèces, d’un noir d’ébène le plus souvent, viennent s’adjoindre quelques espèces tropicales, où fulgurent les éclairs de l’or et les rutilances du cuivre poli. Ils sont les hôtes assidus des troupeaux ; aussi divers exhalent un doux fumet d’acide benzoïque, l’aromate des bergeries. Leurs mœurs pastorales ont frappé les nomenclateurs, qui, trop souvent, hélas ! peu soucieux de l’euphonie, cette fois se sont ravisés pour mettre en tête de leurs diagnoses les dénominations de Mélibée, Tityre, Amyntas, Corydon, Alexis, Mopsus. Il y a là toute la série des appellations bucoliques rendues célèbres par les poètes de l’antiquité. Les églogues virgiliennes ont fourni leur vocabulaire à la glorification des Bousiers. Il faudrait remonter aux gracieuses élégances des papillons pour rencontrer nomenclature aussi poétique. Là sonnent, empruntés au camp des Grecs et au camp des Troyens, les noms épiques de l’Iliade. C’est peut-être un peu trop de luxe guerrier pour ces pacifiques fleurs ailées dont les mœurs ne rappellent en rien les coups de lance des Achille et des Ajax. Bien mieux inspirée est l’appellation bucolique appliquée aux Bousiers ; elle nous dit le caractère dominant de l’insecte, la fréquentation du pâturage. Les manipulateurs de bouse ont pour chef de file le Scarabée sacré, dont les étranges manœuvres attiraient déjà l’attention du fellah, dans la vallée du Nil, quelques milliers d’années avant notre ère. Quand il arrosait son carré d’oignons, – 6 – le paysan égyptien voyait, de temps à autre, le printemps venu, un gros insecte noir passer à proximité et rouler à la hâte, à reculons, une boule en fiente de chameau. Il regardait, ébahi, la machine roulante comme regarde aujourd’hui le paysan de Provence. Nul n’échappe à la surprise quand il se trouve pour la première fois devant le Scarabée, qui, la tête en bas, les longues jambes postérieures en haut, pousse de son mieux la volumineuse pilule, cause de fréquentes et gauches culbutes. À coup sûr, devant ce spectacle le fellah naïf se demandait ce que pouvait être cette boule, quel intérêt avait la bête noire à la rouler avec tant de véhémence. Le paysan d’aujourd’hui se fait la même question. Aux temps antiques des Rhamsès et des Thoutmosis, la superstition s’en mêla : on vit dans la sphère roulante l’image du monde et sa révolution diurne ; et le Scarabée reçut les honneurs divins : il est le Scarabée sacré des naturalistes modernes, en souvenir de sa gloire d’autrefois. Depuis six à sept mille ans que le curieux pilulaire fait parler de lui, est-il bien connu dans l’intimité de ses mœurs ? Sait-on à quel usage précis il destine sa boule ? Sait-on comment il élève sa famille ? Nullement. Les ouvrages les plus autorisés perpétuent sur son compte de criantes erreurs. La vieille Égypte racontait que le Scarabée fait rouler sa boule d’orient en occident, sens dans lequel se meut le monde. Il l’enfouit après sous terre pendant vingt-huit jours, durée d’une révolution lunaire. Cette incubation de quatre semaines anime la race du pilulaire. Le vingt-neuvième jour, que l’insecte connaît pour être celui de la conjonction de la lune avec le soleil, et celui de la naissance du monde, il revient à sa boule enterrée ; il l’extrait l’ouvre et la jette dans le Nil. Le cycle se termine. – 7 – L’immersion dans l’eau sainte fait sortir un Scarabée de la boule. Ne sourions pas trop de ces récits pharaoniques : quelque peu de vérité s’y trouve, en mélange avec les extravagances de l’astrologie. D’ailleurs une bonne part du sourire reviendrait à notre propre science, car l’erreur fondamentale, consistant à regarder comme berceau du Scarabée la boule que l’on voit rouir à travers champs, persiste encore dans nos livres. Tous les auteurs qui parlent du Scarabée la répètent ; depuis les époques si lointaines où s’édifiaient les Pyramides, la tradition s’est conservée intacte. Il est bon de temps en temps de porter la hache dans l’épais fourré des traditions ; il est avantageux de secouer le joug des idées reçues. Il peut se faire que, dégagée de scories encombrantes, la vérité resplendisse enfin, magnifique, bien supérieure à ce qui nous était enseigné. Ces audaces du doute parfois me sont venues ; et bien m’en a pris, notamment, au sujet du Scarabée. L’histoire du pilulaire sacré m’est aujourd’hui connue à fond. Le lecteur verra combien elle dépasse en merveilleux les contes de l’Égypte. Les premiers chapitres de mes recherches sur l’instinct ont déjà montré, de la façon la plus formelle, que les pilules rondes çà et là roulées sur le sol par l’insecte jamais ne contiennent de germe et ne peuvent vraiment pas en contenir. Ce ne sont pas là des habitacles pour l’œuf et la larve ; ce sont des vivres que le Scarabée se hâte d’entraîner loin de la mêlée pour les enfouir et les consommer dans le recueillement d’un réfectoire souterrain. Depuis que, sur le plateau des Angles, au voisinage d’Avignon, je recueillais passionnément les bases de mes affirmations contraires aux idées reçues, près de quarante ans se sont écoulés, et rien n’est venu infirmer mon dire ; loin de là : tout l’a corroboré. La preuve sans réplique aucune est enfin – 8 – venue avec l’obtention du nid du Scarabée, nid authentique cette fois, récolté en tel nombre que je l’ai désiré, et dans certains cas façonné même sous mes yeux. J’ai dit mes vaines tentatives d’autrefois pour trouver la demeure de la larve, j’ai dit le piteux échec de mes éducations en volière, et peut-être le lecteur a-t-il compati à mes misères en me voyant, autour de la ville, cueillir honteusement, à la dérobée, dans un cornet de papier, l’offrande qu’un mulet passant déposait pour mes élèves. Non, certes : dans les conditions où je me trouvais, l’entreprise n’était pas facile. Mes pensionnaires, grands consommateurs, ou pour mieux dire grands dissipateurs, oubliaient les ennuis de la volière en se livrant à l’art pour l’art dans les joies du soleil. Les pilules se succédaient, superbement arrondies, puis étaient abandonnées sans emploi après quelques exercices de roulement. Le monceau de vivres, ma pénible acquisition dans les mystères de la nuit tombante, se gaspillait avec une désespérante rapidité, et le pain quotidien finissait par manquer. D’ailleurs la filandreuse manne du cheval et du mulet ne convient guère à l’œuvre maternelle, je l’ai appris depuis. Il faut quelque chose de plus homogène, de plus plastique, que seul peut fournir l’intestin un peu relâché du mouton. Bref, si mes premières études me mirent au courant des mœurs publiques du Scarabée, pour divers motifs elles ne m’apprirent rien sur ses mœurs privées. Le problème de la nidification restait aussi ténébreux que jamais. Pour le résoudre, sont loin de suffire les ressources étriquées d’une ville et le savant outillage d’un laboratoire. Il faut séjour prolongé à la campagne ; il faut la société d’un troupeau, en plein soleil. Ces conditions, mères d’un succès certain, pourvu que la patience et le bon vouloir s’en mêlent, je les trouve à souhait dans la solitude de mon village. – 9 – Les vivres, mon grand souci d’autrefois, surabondent aujourd’hui. À côté de ma demeure, sur la grande route, des mulets vont et viennent, allant aux travaux des champs, en revenant ; matin et soir des troupeaux de moutons passent pour se rendre au pâturage ou pour rentrer à la bergerie ; retenue par une corde dans un cercle déterminé de pelouse à tondre, la chèvre de ma voisine bêle à quatre pas de ma porte. Et si dans mon étroit voisinage il y a disette, de jeunes pourvoyeurs, affriandés par un berlingot, vont à la ronde cueillir le menu de mes bêtes. Ils arrivent, dix pour un, avec leur cueillette dans les récipients les plus imprévus. Dans cette théorie de choéphores d’un nouveau genre, s’utilise toute chose concave qui tombe sous la main : calotte de vieux chapeau, fragment de tuile, débris de tuyau de poêle, fond de toupin, restes de panier, reliques de soulier racornies en nacelle, au besoin même casquette de collecteur. C’est du nanan cette fois, semblent me dire leurs yeux luisants de joie ; c’est du choisi, première qualité. – La marchandise est louée suivant ses mérites et sur- le-champ soldée comme il est convenu. Pour clore la séance de réception, je conduis les approvisionneurs aux volières et je leur montre le Scarabée roulant sa pilule. Ils admirent la plaisante bête qui semble jouer avec sa boule ; ils rient de ses culbutes, ils s’esclaffent de ses gauches efforts quand il gigote affalé sur le dos. Charmant spectacle, alors surtout que le berlingot fait protubérance au coin de la joue et délicieusement fond. Ainsi s’entretint le zèle de mes petits collaborateurs. N’ayons crainte que mes pensionnaires jeûnent : leur garde-manger sera largement pourvu. Ces pensionnaires, qui sont-ils ? Et tout d’abord le Scarabée sacré, le principal sujet de mes recherches actuelles. Le long rideau de collines de Sérignan pourrait bien être son extrême limite vers le nord. Là se termine la flore méditerranéenne, dont les derniers représentants ligneux sont – 10 –