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La « cité des centaures » : l'architecture du quartier des Célestins par Jacques Hermant, 1890-1905 - article ; n°1 ; vol.6, pg 47-67

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23 pages
Livraisons d'histoire de l'architecture - Année 2003 - Volume 6 - Numéro 1 - Pages 47-67
Le quartier de la Garde républicaine, situé à l'emplacement de l'ancien couvent des Célestins, à l'angle du boulevard Henri IV et de la rue de Sully, a été édifié par Jacques Hermant de 1890 à 1905 pour la municipalité de Paris. Remportant le concours organisé en 1889, Hermant conçoit une véritable cité destinée aux unités de cavalerie et d'infanterie de la Garde, force du maintien de l'ordre dans la capitale. Le plan en forme de flèche utilisant l'angle du boulevard Henri IV et de la rue de Sully séduit le jury par son originalité. Prévue pour accueillir cinq cents hommes et des centaines de chevaux, elle dispose de logements superposés aux écuries, de nombreux locaux de service (cantines, armureries, salle de musique, infirmerie) et d'une zone vétérinaire. Cette caserne est le premier édifice public d'envergure construit par Jacques Hermant. Elle devait rassembler les techniques les plus modernes de l'architecture de la fin du XIXe siècle : le béton pour la structure des pavillons et le métal pour les voûtes du manège. Hermant applique également les principes hygiénistes contemporains recommandés pour les constructions collectives. Hermant se rattache au courant rationaliste par l'agencement raisonné et systématique des plans en fonction des besoins des cavaliers et par les élévations qui en découlent. Il utilise l'effet esthétique des matériaux combiné à des élévations classiques inspirées des modèles de la Renaissance florentine et du XVIIe siècle français.
The barracks built along the boulevard Henri IV in Paris, where the old monastery of the Celestins used to be, house the cavalry and infantry units of the Republican Guard since the 19th century. In 1879, the city of Paris and the government decided to build new accomodations for this armed force in order to modernize the construction and to increase the standing of the quarter. The architect Jacques Hermant won the competitive examination. He created an original plan using the angle of two avenues as a guiding principle. He conceived a real military city for the riders and their horses with a central course, an indoor ring, stables and also lodgings for families and bachelors upstairs. It includes a dispensary, veterinary premises, a blacksmith's shop, arms factories and repositories, and a music room. The barracks, made from 1890 to 1905, bespeak a rationalist approach: for each building the architect chose the appropriate place and structure according to the functions, movements and needs of men and horses. They indicate also the use of modern materials as iron for the ring and reinforced concret for the structure of the building whereas the whole design follows hygienist rules recommanded for collective buildings. It was the first important construction in Hermant's carreer.
Die in Paris längs des Boulevards Henri IV an dem damaligen Standort des Klosters der Coelestinermonche errichtete Kaserne beherbergt seit dem 19. Jahrhundert die Einheiten der Kavallerie und der Infanterie der Garde Républicaine. Im Jahre 1879 beschlossen die Stadt Paris und der Staat, fur diese Wehrkräfte neue Quartiere herzustellen und dabei die Bauten zu modernisieren und deren Ausstattung zu verbessern. Der Architekt Jacques Hermant gewann den Wettbewerb. Er entwarf einen originellen Plan, der sich an dem Winkel zweier Straßen als leitendes Prinzip orientiert. Er erdachte eine echte Soldatenstadt fur die Reiter und ihre Pferde mit einer zentralen Reitbahn, einer Reitschule, Ställen und Etagenquartieren fur Familien und fur Gesellen. Er plante ebenso eine Krankenhausapotheke, Veterinärstationen, einen Hufschmiedladen, Waffenwerkstätten und -lager und einen Musiksaal. Die zwischen 1890 und 1905 gebaute Kaserne lässt den rationalistischen Zugang des Architekten erkennen : jedem Gebäude weist er den geeigneten Platz und die zweckdienlichste Struktur zu, die den Tätigkeiten, dem Verkehr und dem Bedarf der Leute und der Pferde entsprechen. Es werden moderne Materialien benutzt wie Eisen in der Reitschule und Eisenbeton im Gerüst der anderen Bauten, ebenso wie das gesamte Projekt die Hinweise der Hygieniker betreffend der Gemeinschaftsbauten berücksichtigt. Dieses Bauwerk gilt als Hermants erstes bedeutendes in seiner Karriere.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Isabelle Ducos-Rouge
La « cité des centaures » : l'architecture du quartier des
Célestins par Jacques Hermant, 1890-1905
In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°6, 2e semestre 2003. pp. 47-67.
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Ducos-Rouge Isabelle. La « cité des centaures » : l'architecture du quartier des Célestins par Jacques Hermant, 1890-1905. In:
Livraisons d'histoire de l'architecture. n°6, 2e semestre 2003. pp. 47-67.
doi : 10.3406/lha.2003.947
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lha_1627-4970_2003_num_6_1_947Zusammenfassung
Die in Paris längs des Boulevards Henri IV an dem damaligen Standort des Klosters der
Coelestinermonche errichtete Kaserne beherbergt seit dem 19. Jahrhundert die Einheiten der Kavallerie
und der Infanterie der Garde Républicaine. Im Jahre 1879 beschlossen die Stadt Paris und der Staat,
fur diese Wehrkräfte neue Quartiere herzustellen und dabei die Bauten zu modernisieren und deren
Ausstattung zu verbessern. Der Architekt Jacques Hermant gewann den Wettbewerb. Er entwarf einen
originellen Plan, der sich an dem Winkel zweier Straßen als leitendes Prinzip orientiert. Er erdachte eine
echte Soldatenstadt fur die Reiter und ihre Pferde mit einer zentralen Reitbahn, einer Reitschule,
Ställen und Etagenquartieren fur Familien und fur Gesellen. Er plante ebenso eine
Krankenhausapotheke, Veterinärstationen, einen Hufschmiedladen, Waffenwerkstätten und -lager und
einen Musiksaal. Die zwischen 1890 und 1905 gebaute Kaserne lässt den rationalistischen Zugang des
Architekten erkennen : jedem Gebäude weist er den geeigneten Platz und die zweckdienlichste Struktur
zu, die den Tätigkeiten, dem Verkehr und dem Bedarf der Leute und der Pferde entsprechen. Es
werden moderne Materialien benutzt wie Eisen in der Reitschule und Eisenbeton im Gerüst der anderen
Bauten, ebenso wie das gesamte Projekt die Hinweise der Hygieniker betreffend der
Gemeinschaftsbauten berücksichtigt. Dieses Bauwerk gilt als Hermants erstes bedeutendes in seiner
Karriere.
Abstract
The barracks built along the boulevard Henri IV in Paris, where the old monastery of the Celestins used
to be, house the cavalry and infantry units of the Republican Guard since the 19th century. In 1879, the
city of Paris and the government decided to build new accomodations for this armed force in order to
modernize the construction and to increase the standing of the quarter. The architect Jacques Hermant
won the competitive examination. He created an original plan using the angle of two avenues as a
guiding principle. He conceived a real military city for the riders and their horses with a central course,
an indoor ring, stables and also lodgings for families and bachelors upstairs. It includes a dispensary,
veterinary premises, a blacksmith's shop, arms factories and repositories, and a music room. The
barracks, made from 1890 to 1905, bespeak a rationalist approach: for each building the architect chose
the appropriate place and structure according to the functions, movements and needs of men and
horses. They indicate also the use of modern materials as iron for the ring and reinforced concret for the
structure of the building whereas the whole design follows hygienist rules recommanded for collective
buildings. It was the first important construction in Hermant's carreer.
Résumé
Le quartier de la Garde républicaine, situé à l'emplacement de l'ancien couvent des Célestins, à l'angle
du boulevard Henri IV et de la rue de Sully, a été édifié par Jacques Hermant de 1890 à 1905 pour la
municipalité de Paris. Remportant le concours organisé en 1889, conçoit une véritable cité
destinée aux unités de cavalerie et d'infanterie de la Garde, force du maintien de l'ordre dans la
capitale. Le plan en forme de flèche utilisant l'angle du boulevard Henri IV et de la rue de Sully séduit le
jury par son originalité. Prévue pour accueillir cinq cents hommes et des centaines de chevaux, elle
dispose de logements superposés aux écuries, de nombreux locaux de service (cantines, armureries,
salle de musique, infirmerie) et d'une zone vétérinaire. Cette caserne est le premier édifice public
d'envergure construit par Jacques Hermant. Elle devait rassembler les techniques les plus modernes de
l'architecture de la fin du XIXe siècle : le béton pour la structure des pavillons et le métal pour les voûtes
du manège. Hermant applique également les principes hygiénistes contemporains recommandés pour
les constructions collectives. Hermant se rattache au courant rationaliste par l'agencement raisonné et
systématique des plans en fonction des besoins des cavaliers et par les élévations qui en découlent. Il
utilise l'effet esthétique des matériaux combiné à des élévations classiques inspirées des modèles de la
Renaissance florentine et du XVIIe siècle français.Par Isabelle Ducos-Rouge
LA « CITÉ DES CENTAURES » :
L'ARCHITECTURE DU QUARTIER DES CÉLESTINS
PAR JACQUES HERMANT, 1890-1905
Victor Hugo avait choisi la rue du Petit-Musc, située entre le quai des Célestins
et la rue Saint-Antoine, pour évoquer la noirceur des Thénardiers, illustrant un
quartier en proie à la misère et aux vices, bien approprié à une description des
Misérables. La rue du Petit-Musc1 était, bien avant le percement du boulevard
Henri IV, la seule voie, très étroite, permettant une communication entre les quais
de Seine et la rue Saint-Antoine. Le quartier, mal relié au reste de la capitale, semb
lait une poche propice à la délinquance et à l'abandon. Hugo nous le présente
avant que les bras de Seine séparant l'île Louviers du quai des Célestins ne soient
comblés, opération qui avait permis d'assainir ce site marécageux ; la description
des Misérables, évoquant les années de la monarchie de Juillet, ne tient pas compte
non plus du boulevard Henri IV, construit en 1876. La caserne de la garde municip
ale de Paris, occupant l'ancien couvent des Célestins sur la rue du Petit-Musc,
était précisément logée dans ce quartier pauvre. Son état de délabrement n'était
plus en accord avec les embellissements que la ville et l'État avaient commencé à
engager dans cette zone encore insalubre à l'habitat populaire. L'ancien couvent,
livré aux démolisseurs sous la Révolution, remanié de nombreuses fois par des
constructions hâtives à l'usage des troupes et de la cavalerie, n'était plus digne de
la garde républicaine.
On donne parfois le sobriquet de « centaures »2 aux cavaliers ; cette appellation
évoque la force civilisée, à l'image des bons et sages centaures Pholos ou Chiron,
qui s'opposent, dans la mythologie, aux centaures violents et ignorants. Liés à leur
monture, à force de dressage, les cavaliers en deviennent de vrais « centaures » ; leur
maîtrise du cheval les métamorphose en êtres extraordinaires dont la force paraît
décuplée. La caserne conçue pour la Garde républicaine par Jacques Hermant de
1890 à 1905 est bien la cité civilisée et policée de ces « centaures », certes doués
de force mais aussi de discipline. La caserne est en effet imaginée comme une ville
1. Cette rue, située hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, était appelée rue Puty-Musse ou Put-y-
Musse signifiant « fille publique s'y cache », puis rue du Petit-Musc ou rue aux Célestins. Cette
rue servit longtemps de repaire aux prostituées. Elle était très étroite, puisque une décision ministér
ielle du 8 nivôse an IX, signée Chaptal, en fixa la largeur à 9 mètres, portée à 30 mètres en 1830.
Dictionnaire administratif et historique des rues et monuments de Paris, 1855, Paris, Maisonneuve et
Larose, 1994, p. 569.
2. Ce sobriquet n'est plus en usage actuellement, mais il l'a été longtemps au cours du XXe siècle et
peut-être antérieurement, ce que nous n'avons pas pu préciser davantage.
Ь'шгашги à'hutoire de l'architecture n° 6 ISABELLE DUCOS-ROUCE
avec ses magasins, ses logements, son administration, ses archives, ses ateliers, son
infirmerie, ses espaces d'exercices... C'est un ensemble autonome de bâtiments dont
les usages et fonctions gravitent autour des activités de la cavalerie et du cheval,
cité dans la cité, où les « centaures militaires » peuvent vivre et travailler de manière
indépendante, tout en étant opérationnels vers l'extérieur. D'ailleurs, le terme de
caserne est impropre : quartier est le mot pour désigner le logement des troupes de
cavalerie (comme d'artillerie), celui de caserne étant réservé à l'infanterie.
Le quartier des Célestins s'inscrit dans un mouvement général de construction
de casernes en France au XIXe siècle : le logement des troupes, qu'il s'agisse d'a
rmées permanentes ou de milices urbaines, devient une prérogative de l'État. Le
XIXe siècle met en place des typologies pour différentes catégories d'édifices, y
compris les casernes : elles sont au carrefour des réflexions des architectes, des ingé
nieurs du génie militaire et des hygiénistes. On peut se demander en quoi celle des
Célestins diffère par rapport aux références canoniques antérieures ou contempor
aines. L'implantation de la caserne et la configuration du parcellaire environnant
ne sont pas le fruit du hasard mais répondent à des critères d'urbanisme et de
stratégie. Les raisons esthétiques ne sont pas moins présentes : la caserne ne devait-
elle pas embellir le quartier environnant, comme le prouve le concours public
organisé pour choisir son architecte ? Cet édifice n'est pas aussi classique et convent
ionnel que sa façade donne à le penser : il est une réponse moderne à la question
du logement collectif militaire et un témoignage du courant rationaliste auquel se
rattache Jacques Hermant.
Les projets de reconstruction de la caserne de 1880 à 1889
Si la Garde est soumise à l'armée, au service de l'État et de ses lieux de pouv
oirs, il n'en a pas toujours été ainsi puisqu'elle avait été créée pour être le corps
de protection de Paris et, dépendait uniquement de l'autorité civile. Depuis la loi
du 2 avril 1849, la Ville de Paris était responsable pour moitié avec l'État de l'en
tretien de la garde (ce qui comprenait soldes et indemnités de résidence à Paris),
même si cette dernière dépendait hiérarchiquement du ministère de la Guerre, tout
comme la gendarmerie dont elle faisait partie5. Le casernement était la seule excep
tion à cette règle, c'est-à-dire le logement complet de la garde, qui demeurait sous
l'entière responsabilité de la Ville de Paris (location ou achat des terrains, chauff
age, mobilier, frais de gardiennage etc.), convention naturelle étant donné le rôle
de police municipale de ces troupes. Néanmoins, cet arrangement ne satisfaisait
plus la Ville : elle n'avait pas pleine autorité sur cette force, alors qu'elle en suppor-
3. Conseil municipal de Paris, rapport présenté par M. le colonel Martin au nom de la commission du
budget sur le chapitre XI des dépenses du projet de budget de 1880 (Contribution de la Ville de Paris
dans les dépenses de la Garde républicaine), 1 1 décembre 1 879, p. 1 .
Lh'raLioiu à histoire de l'architecture n° 6 LA « CITÉ DISCI NTA URFS » 49
tait directement les frais et que les effectifs de la garde avaient presque doublé
depuis 18494.
Pour régler ces différends de gestion, le ministère de la Guerre avait constitué
avec la Ville de Paris une commission mixte de réorganisation du casernement de
la garde républicaine, créée dès 1881, ayant pour but de moderniser les logements.
La caserne souffrait de l'amputation des terrains situés à l'emplacement du boule
vard Henri IV et se trouvait coupée en deux parties par ce dernier. L'éloignement
de son État-major, résidant au 31 quai Bourbon, nuisait par ailleurs à la transmis
sion des ordres.
La Ville de Paris souhaitait valoriser le quartier des Célestins, ce qui ne semblait
pas passer par le maintien de la caserne à son emplacement initial. Le percement
du boulevard Henri IV en 1876 permit de relier la Bastille au boulevard Saint-
Germain, améliorant ainsi les liaisons nord-sud de la capitale et valorisant un sec
teur peu aménagé depuis la Renaissance (ill. 1). Le centre de gravité de Paris avait
en effet eu tendance à se déplacer vers l'ouest (Passy, Auteuil, Neuilly, faubourg
Saint-Honoré) de manière prononcée aux XVIIIe et XIXe siècles, affectant plusieurs
quartiers de l'est parisien qui s'étaient vidés de leur population en raison d'un tissu
urbain devenu archaïque.
La municipalité étudia un premier projet de reconstruction, en prévoyant de
soustraire une bande de terrain de vingt mètres de large sur toute la longueur de
la caserne du côté du boulevard Henri IV, afin de pouvoir la lotir. On pensait
vendre avantageusement les parcelles reconstruites, louer les rez-de-chaussée à des
commerçants, grâce à la plus-value résultant du percement du boulevard et déve
lopper ainsi l'activité marchande du quartier. Malgré les propositions d'expropria
tion de Marcellin Varcollier, chef de section au service d'architecture de la Ville,
le ministère de la Guerre préféra conserver les façades sur le boulevard Henri IV.
Vaudremer puis Varcollier envisagèrent sans plus de succès l'implantation dans
le XVe arrondissement. La municipalité dut se ranger aux raisons stratégiques du
ministère de la Guerre, à qui le quartier des Célestins semblait idéal. La zone orient
ale de la capitale, à l'habitat traditionnellement populaire, était considérée comme
propice aux insurrections ; la présence de la caserne serait à même de mieux maîtri
ser cette zone. Elle serait proche de la préfecture de police et du quartier général
du gouverneur militaire. La caserne bénéficierait de larges débouchés vers la Bast
ille, les grands boulevards et vers la rive gauche par le boulevard Henri IV, enfin
le long des quais de Seine. En cas de troubles dans Paris, les troupes de la garde
étaient les premières à intervenir, opérant rapidement au centre pour laisser le
temps nécessaire aux corps de l'armée active, installés aux forts de ceinture, de s'éta
blir sur les points importants de la périphérie.
On choisit donc ce quartier pour réaliser un édifice « d'où l'on bannirait tout
motif architectural inutile»5.
4. Arch. Paris, VM14 6, rapport de la 2e division de la direction des travaux de Paris sur la reconstruc
tion de la caserne, 14 mai 1889.
5. Arch. Paris, VM14 6, projet du programme de concours pour la construction de la caserne, 1889.
IÀvraLionj d' histoire ùe l'architecture n° 6 50 ISABELLE DUCOS ROUGE
Un concours d'architecture pour la nouvelle caserne
Malgré ces désirs d'économie, on décida de procéder à un concours public afin
de réaliser une construction utilitaire mais capable d'embellir le quartier. Elle devait
regrouper l'État-major et les troupes au sein du même bâtiment, ce qui permettrait
à la Ville d'économiser sur le loyer du quai Bourbon où logeait l'État-major. Le
financement devait être réalisé par la vente de la caserne de la Cité au département
de la Seine. Le programme du concours fut publié en 1889. Il prévoyait que l'en
trée principale de la caserne serait située du côté du boulevard Henri IV, de même
que les logements des officiers et des sous-officiers « pouvant être assimilés à des
habitations bourgeoises »6. Le pavillon de l'État-major, également placé en façade,
devait être isolé des autres constructions et disposer de plusieurs entrées dont une
carrossable. Les services généraux de la caserne étaient également compris dans ce
programme.
La population à loger était de cinq cents hommes, soit quatre escadrons et deux
compagnies, au total 130 officiers, 52 sous-officiers, 100 brigadiers ou gardes
mariés et 298 gardes célibataires. Ils devaient être répartis dans des bâtiments diffé
rents selon leurs grades. Les officiers supérieurs de l'État-major devaient être ins
tallés à part, dans un quartier spécial mais intégré au reste de la caserne. Les
chambrées des célibataires seraient distinctes des logements des ménages. Un
ensemble de services était prévu dans l'enceinte de la caserne : deux cantines, un
service d'habillement et d'équipement, une salle de musique, deux salles d'écoles,
une infirmerie et des bains.
Le service vétérinaire comprenait une infirmerie, isolée et réservée aux chevaux
malades pour 22 chevaux au moins, un hangar à opérations, un bassin pédiluve
couvert, un abreuvoir, un magasin à fourrage, un cabinet pour le vétérinaire et une
pharmacie. La forge de la maréchalerie pouvait être placée près de l'infirmerie des
chevaux mais en dehors, tout en communiquant avec le hangar aux opérations. Les contagieux possédaient des écuries particulières (trois écuries à une place
et une écurie à trois places) totalement isolées du reste de l'infirmerie ; elles seraient
séparées par des murs de 2,50 ou 3 mètres de hauteur et les passages de communic
ation devaient être fermés par des doubles portes pleines de même hauteur. Ces
écuries pour bêtes contagieuses ouvriraient sur une cour spéciale pourvue d'un
abreuvoir réservé. Un local à désinfection vétérinaire était recommandé ainsi qu'un
emplacement pour les fumiers.
Le programme prévoyait la démolition des anciens bâtiments, excepté une
construction parallèle à la rue de Sully, qui, dans un souci d'économie, devait être
reprise dans le nouveau projet. La difficulté était de conserver ce corps de bâtiment,
tout en sachant utiliser la superficie d'une parcelle irrégulière malgré les accroiss
ements de terrains par achats. Pas moins de vingt-deux projets furent présentés7.
6. Arch. Paris, VM14 6, projet du programme de concours pour la construction de la caserne, 1889.
7. Les candidats étaient Alfred Leclerc, Charles Girault, Ernest-Louis Guigardet, Louis Lebrun,
Vital Couturier, Constant Breton, Victor Blavette, Eugène Gourde, Joanny Bernard et Gaston
Livraiwiu à'hùitoire de L'architecture n° 6 « CITÉ DES CENTA URLS » 51 LA
Les concurrents furent reçus à l'Hôtel de Ville le 22 juin 1890 pour élire une partie
des membres du jury, comme cela était prévu dans le règlement. Le jury était
composé de membres désignés par l'administration préfectorale, de membres élus
par le conseil municipal, de représentants désignés par le ministre de la Guerre, qui
ne possédaient qu'une voix consultative, enfin de membres élus par les concurrents.
C'était à cette dernière catégorie qu'appartenaient les architectes élus par les vingt-
deux concurrents : Jean-Louis Pascal, Emile Vaudremer, Charles Garnier, mais
aussi Raulin, et deux suppléants, Ginain et Moyaux.
Dans une lettre, restée anonyme, à la direction des travaux de Paris, un
concurrent malheureux protestait que la plupart des candidats retenus n'eussent
pas respecté plusieurs conditions du concours. Que dire du maintien de l'édifice
de la rue de Sully ou encore de l'emplacement de l'État-major et des officiers
du côté du boulevard Henri IV ? Autant de manquements aux exigences du pro
gramme. Ses critiques étaient fondées puisque plusieurs architectes, comme Her-
mant, plaçaient aussi l'État-Major et les officiers du côté de la rue de Sully. Il
blâmait en outre la brièveté du délai qui avait été accordé, susceptible de « favo
riser les grands ateliers d'architectes occupant une douzaine et plus de jeunes lau
réats des Beaux-Arts, et cela au détriment des architectes pratiques, ayant des cabi
nets pour la clientèle»8. Sa protestation (vaine) témoigne de la suprématie des
ateliers des grands architectes issus de l'Ecole des Beaux-Arts, véritables « machines
à concours », capables de produire des projets séduisants même s'ils s'éloignaient
des programmes.
Lors de la séance du 1er août 1890, à la suite de cette lettre de protestation, le
jury, avant d'examiner les huit projets retenus, souhaitait discuter de l'élimination
des concurrents qui n'avaient pas respecté les termes du concours. L'architecte
Jean-Louis Pascal était d'avis que les candidats n'ayant pas conservé le bâtiment le
long de la rue de Sully devaient être exclus. Malgré cet avis impartial, un certain
Sauton, l'un des membres, objecta que cette clause n'était pas si importante, qu'elle
ne faisait qu'indiquer les « tendances économiques de l'administration »9. Il allait
jusqu'à prétendre que le respect du programme n'allait pas toujours dans le sens
d'un moindre coût ! La majorité des membres du jury se rallia à cet avis, sauf Jean-
Louis Pascal, qui insistait pour que l'on consignât son opinion contraire. En réalité,
le bâtiment à conserver dont il était question ne fut pas maintenu : son état était
si mauvais qu'il fut plus économique de le raser.
Dezermaux (ensemble), Jacques Hermant, Paul-Nicolas Reingard, Jean-Théodule- Louis de Sibourg
et Henri David, Gaston Trélat, Jérôme Gillot et Alexandre Portier, Gabriel Morice et Paul Blondel,
Jean Formigé, Georges Gerdolle, Julien Guadet, Adolphe Bocage, Georges Guyon, Ludovic Dionis,
Antonin Durand, Arch. de Paris, VM14 6, libte des concurrents dressée par la préfecture de la
Seine, s.d.
8. Arch. Paris, VM14 6, lettre anonyme à Alphand, directeur des travaux de Paris, 28 juillet 1890.
9. Arch. Paris, 6, procès-verbal de la séance du jury pour le concours de la caserne des Céles-
tins, 1er août 1890.
L'wra'uotw d'hiâtoire de l'architecture n° 6 52 ISABELLE DUCOS-ROUGE
Les critiques apparues lors du concours sous-entendaient également que les
pouvoirs officiels favorisaient les architectes issus de l'École des Beaux- Arts ; on
redoutait la « camaraderie des sept » majoritaires dans le jury, tous des
amis des architectes lauréats. Il est vrai que Jacques Hermant, le vainqueur, avait
été l'élève de Vaudremer, déjà employé par la Ville de Paris sur ce projet, comme
de Raulin, également présent dans le jury. On pourrait donc penser que le favori
tisme, « la camaraderie » soulignée par la lettre anonyme, avait bel et bien joué.
Néanmoins, ce serait méconnaître la réelle qualité du projet de Jacques Hermant,
bien supérieure à ceux des autres concurrents, comme l'attestent encore leurs plans
aquarelles. De plus, le lauréat avait réussi à conserver l'ancien corps de bâtiment,
élément plaidant en sa faveur.
Le plan élaboré par Jacques Hermant
Jacques Hermant, comme son père Achille, avait suivi le cursus de l'École des
Beaux- Arts, où il était entré en 1874, obtenant le deuxième Grand Prix en 1880
à l'âge de 25 ans. Il avait participé avec son père au concours public de la Sor
bonně, en 1882, pour lequel il avait été primé. Au moment où il remportait le
concours de la caserne des Célestins, il avait déjà construit à Paris, en 1883, un
immeuble de rapport et de commerce au 57 de la rue de Richelieu, et un second commercial rue du Mail, également dans le 2e arrondissement. Il tra
vailla avec son père Achille à la construction d'une caserne de la garde de Paris,
rue Monge, en 1884, et, probablement en collaboration avec lui, à la maison de
répression de Nanterre10 (1878-1888). Ce précédent permit probablement à Her
mant de se forger une expérience concernant le type architectural de la caserne.
Avec le projet des Célestins, le jeune Hermant remporte un important concours
qui établit sa réputation. Si la caserne de la rue Monge était située sur un terrain
aux formes régulières, il n'en allait pas de même pour celle des Célestins dont les
terrains avaient la forme d'un triangle imbriqué dans un trapèze. De nombreux
pans coupés vers la rue de la Cerisaie et de l'Arsenal empêchaient un traitement
continu des façades, les seuls alignements possibles des constructions étaient situés
le long du boulevard et de la rue de Sully. Une autre contrainte importante devait
être prise en compte : les services généraux comme l'infirmerie, la pharmacie ou les
ateliers présents dans la caserne serviraient à d'autres établissements de la garde
dans Paris. Il fallait prévoir le déplacement et le transport rapide hors de la caserne
des hommes et des matériels.
Le jury apprécia l'idée d'Hermant d'utiliser la pointe que dessinait le terrain à
l'angle du boulevard Henri IV et de la rue de Sully comme principe directeur du
plan (ill. 1 et 2). Le lauréat avait choisi la bissectrice de la partie triangulaire
comme axe de symétrie mais aussi comme ligne de hiérarchisation des masses :
10. Thierry Kozak, L'Architecte Jacques Hermant (1855-1930), thèse dactylographiée, université de
Paris IV, 1993, p. 18.
IÂvrauoru à'hiitoire de l'architecture n° 6 LA « CITÉ DES CENTAURES >, 53
111. I : Plan du rez-de-chaussée, projet initial proposé par Jacques Hermant au concours, 20 X 28
Arch, de Paris, n° 6069.
cette bissectrice sépare le triangle en deux masses égales et permet de tirer parti de
la zone trapézoïdale, placée ainsi à l'arrière ; la pointe du triangle étant la partie
noble, celle à partir de laquelle tous les autres bâtiments se définissent puisqu'elle
abrite l'État-major de la garde. Les parties à trois étages donnant sur le boulevard
et la rue de Sully sont subordonnées à l'État-major, constituant avec lui les parties
les plus importantes et les plus riches de la caserne (ill. 4 et 5).
Livrai) oiw à' histoire àe L'architecture n° 6 54 ISABELLE DUCOS-ROUGE
'О К Soya*
111. 2 : Jacques Hermant, plan du premier étage, documentation de la Garde républicaine.
Le manège rectangulaire représente le second point fort de la disposition : il est
utilisé comme contrepoint du bâtiment de l'État-major, suivant l'axe de la bissect
rice, séparé de celui-ci par une vaste cour entourée d'une piste. De chaque côté
du manège étaient disposés des bâtiments pour le logement des gardes mariés et
des gardes célibataires, qui étaient séparés. Le manège servait également à masquer
les parties les plus irrégulières de la zone trapézoïdale, Hermant l'employant
comme un paravent derrière lequel il plaçait tous les bâtiments secondaires voués
aux services de la caserne (infirmeries, forge, cour à fumiers, etc.). Par cet échelon
nement des bâtiments, procédant des moins importants aux plus élevés hiérarch
iquement, ou des constructions aux fonctions les plus utilitaires aux plus nobles,
Hermant donnait un sens pratique et symbolique à son plan. N'est-il pas significa
tif que le bâtiment du commandement soit en regard du lieu le plus important
pour le dressage et l'exercice des chevaux ? Cette disposition permet de définir la
destination de cette architecture par une explication visuelle forte et séduisante.
Livralwiw d'h'utoire de l'architecture n° 6