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La création des institutions patrimoniales de Tunisie : œuvre des savants de l'Académie des inscriptions et des belles-lettres et des fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique et des Beaux-arts - article ; n°1 ; vol.12, pg 123-134

De
14 pages
Livraisons d'histoire de l'architecture - Année 2006 - Volume 12 - Numéro 1 - Pages 123-134
« La création des institutions patrimoniales de Tunisie : œuvre des savants de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et des fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique et des beaux-arts », par Myriam Bâcha. La création des institutions patrimoniales de Tunisie, lors de l'établissement du protectorat, a été fortement marquée par la personnalité des fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique et des beaux-arts français et par celle des savants de l'Institut de France. Xavier Charmes, chef du bureau du secrétariat et de la comptabilité au ministère de l'Instruction publique, s'appuie sur les savants de l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour définir les grandes lignes de sa politique. Georges Perrot, Charles Tissot, René Cagnat et Salomon Reinach apportent ainsi à Charmes la substance scientifique qui lui permet d'organiser la Mission de Tunisie à partir de 1881. Par la suite, quand il crée le service des antiquités et des arts et promulgue le décret du 7 mars 1886, Charmes prend davantage d'autonomie vis-à-vis de ce milieu savant et organise ces institutions de façon à évincer le service des monuments historiques du terrain tunisien. Si Charmes marque de son empreinte la politique patrimoniale tunisienne, son délégué, René de la Blanchère, directeur du service des antiquités, influencera aussi durablement cette administration. Cette histoire institutionnelle rappelle à quel point la personnalité des individus qui l'ont façonnée a pu être déterminante.
« Die Schafrung der patrimonialen Institutionen in Tunesien : Das Werk der Gelehrten der Académie des inscriptions et belles-lettres und der Beamten des Kultusministeriums », von Myriam Bacha. Die Schafrung der tunesischen patrimonialen Institutionen nach dem Protektorät wurde stark von der Persönlichkeit der Akteure im Kultusministerium und im Institut de France geprägt. Xavier Charmes, der Amtsleiter vom Bureau du Secrétariat et de la Comptabilité im Kultusministerium, berief sich auf die Gelehrten, um die Leitprinzipien seiner Politik festzulegen. Denn Georges Perrot, Charles Tissot, René Cagnat et Salomon Reinach brachten die wissenschaftliche Absicherung, die ihm erlaubte, ab 1881 die Mission de Tunis einzurichten. Danäch, als er den Service des antiquités et des arts gründete und die Verordnung vom 7 Màrz 1886 verkündete, gewann Charmes immer mehr Autonomie gegenüber dem Gelehrten-Milieu und gab dieser Institution eine Richtung, so dass sie vom Service des Monuments historiques verschont blieb. Zwar prägte Charmes die tunesische patrimoniale Politik, aber sein Delegierter, René de la Blanchère, übte als Direktor des Service des antiquités und durch seine vielseitigen Tätigkeiten einen noch stärkeren Einfluss auf diese Verwaltung aus. Diese Institutionengeschichte zeigt, in wieweit die schafFenden Persönlichkeiten fur das Gestalten der Institution mafigeblich gewesen sind.
The foundation of the heritage institutions in Tunisia, as the work of the scholars of the Académie des inscriptions et belles-lettres and of the civil servants in the ministry of Public Instruction and Fine Arts, by Myriam Bacha. When the protectorate was established, the personality of the civil servants in the French ministry of Public Instruction and Fine Arts, as well as the one of the scholars of the Institut de France had a great impact on the foundation of the heritage institutions in Tunisia. Xavier Charmes, as a head of the secretary's and accounts department in the ministry of Public Instruction, relies on the scholars of the Académie des Inscriptions et belles-lettres to define the broadlines of his policy. So Georges Perrot, Charles Tissot, René Cagnat and Salomon Reinach have lent their scientific support to Charmes and have enabled him to organize the Mission in Tunisia since 1881. Afterwards, when he sets up the antiquities and arts services and promulgates the decree of March 7th 1886, Charmes becomes more and more indépendant from this scholarly circle and organizes these institutions so as to oust the Historic Monuments Department from the Tunisian ground. If Charmes has left his mark on the Tunisian heritage policy, so has his representative, René de la Blanchère as a head of the Antiquities services, having a long-term influence on this administration. This institutional history tells how decisive the personality of the ones who had shaped it all could have been.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Myriam Bacha
La création des institutions patrimoniales de Tunisie : œuvre des
savants de l'Académie des inscriptions et des belles-lettres et
des fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique et des
Beaux-arts
In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°12, 2e semestre 2006. pp. 123-134.
Citer ce document / Cite this document :
Bacha Myriam. La création des institutions patrimoniales de Tunisie : œuvre des savants de l'Académie des inscriptions et des
belles-lettres et des fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique et des Beaux-arts. In: Livraisons d'histoire de
l'architecture. n°12, 2e semestre 2006. pp. 123-134.
doi : 10.3406/lha.2006.1055
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lha_1627-4970_2006_num_12_1_1055Résumé
« La création des institutions patrimoniales de Tunisie : œuvre des savants de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres et des fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique et des beaux-arts
», par Myriam Bâcha. La création des institutions patrimoniales de Tunisie, lors de l'établissement du
protectorat, a été fortement marquée par la personnalité des fonctionnaires du ministère de l'Instruction
publique et des beaux-arts français et par celle des savants de l'Institut de France. Xavier Charmes,
chef du bureau du secrétariat et de la comptabilité au ministère de l'Instruction publique, s'appuie sur
les savants de l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour définir les grandes lignes de sa
politique. Georges Perrot, Charles Tissot, René Cagnat et Salomon Reinach apportent ainsi à Charmes
la substance scientifique qui lui permet d'organiser la Mission de Tunisie à partir de 1881. Par la suite,
quand il crée le service des antiquités et des arts et promulgue le décret du 7 mars 1886, Charmes
prend davantage d'autonomie vis-à-vis de ce milieu savant et organise ces institutions de façon à
évincer le service des monuments historiques du terrain tunisien. Si Charmes marque de son empreinte
la politique patrimoniale tunisienne, son délégué, René de la Blanchère, directeur du service des
antiquités, influencera aussi durablement cette administration. Cette histoire institutionnelle rappelle à
quel point la personnalité des individus qui l'ont façonnée a pu être déterminante.
Zusammenfassung
« Die Schafrung der patrimonialen Institutionen in Tunesien : Das Werk der Gelehrten der Académie
des inscriptions et belles-lettres und der Beamten des Kultusministeriums », von Myriam Bacha. Die
Schafrung der tunesischen patrimonialen Institutionen nach dem Protektorät wurde stark von der
Persönlichkeit der Akteure im Kultusministerium und im Institut de France geprägt. Xavier Charmes, der
Amtsleiter vom Bureau du Secrétariat et de la Comptabilité im Kultusministerium, berief sich auf die
Gelehrten, um die Leitprinzipien seiner Politik festzulegen. Denn Georges Perrot, Charles Tissot, René
Cagnat et Salomon Reinach brachten die wissenschaftliche Absicherung, die ihm erlaubte, ab 1881 die
Mission de Tunis einzurichten. Danäch, als er den Service des antiquités et des arts gründete und die
Verordnung vom 7 Màrz 1886 verkündete, gewann Charmes immer mehr Autonomie gegenüber dem
Gelehrten-Milieu und gab dieser Institution eine Richtung, so dass sie vom Service des Monuments
historiques verschont blieb. Zwar prägte Charmes die tunesische patrimoniale Politik, aber sein
Delegierter, René de la Blanchère, übte als Direktor des Service des antiquités und durch seine
vielseitigen Tätigkeiten einen noch stärkeren Einfluss auf diese Verwaltung aus. Diese
Institutionengeschichte zeigt, in wieweit die schafFenden Persönlichkeiten fur das Gestalten der
Institution mafigeblich gewesen sind.
Abstract
"The foundation of the heritage institutions in Tunisia, as the work of the scholars of the Académie des
inscriptions et belles-lettres and of the civil servants in the ministry of Public Instruction and Fine Arts",
by Myriam Bacha. When the protectorate was established, the personality of the civil servants in the
French ministry of Public Instruction and Fine Arts, as well as the one of the scholars of the Institut de
France had a great impact on the foundation of the heritage institutions in Tunisia. Xavier Charmes, as
a head of the secretary's and accounts department in the ministry of Public Instruction, relies on the
scholars of the Académie des Inscriptions et belles-lettres to define the broadlines of his policy. So
Georges Perrot, Charles Tissot, René Cagnat and Salomon Reinach have lent their scientific support to
Charmes and have enabled him to organize the Mission in Tunisia since 1881. Afterwards, when he
sets up the antiquities and arts services and promulgates the decree of March 7th 1886, Charmes
becomes more and more indépendant from this scholarly circle and organizes these institutions so as to
oust the Historic Monuments Department from the Tunisian ground. If Charmes has left his mark on the
Tunisian heritage policy, so has his representative, René de la Blanchère as a head of the Antiquities
services, having a long-term influence on this administration. This institutional history tells how decisive
the personality of the ones who had shaped it all could have been.Par Myriam BACHA
LA CRÉATION DES INSTITUTIONS PATRIMONIALES
DE TUNISIE : ŒUVRE DES SAVANTS DE L'ACADÉMIE
DES INSCRIPTIONS ET DES BELLES-LETTRES
ET DES FONCTIONNAIRES DU MINISTÈRE
DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS
Au lendemain du traité du Bardo (12 mai 1881) et de la convention de la
Marsa (8 juin 1883) qui officialisent le protectorat de la France sur la Régence de
Tunis1, le résident de France en Tunisie, ministre plénipotentiaire dépositaire des
pouvoirs de la République, entreprend l'organisation des institutions qui vont lui
permettre de prendre définitivement possession du pays. Si les autorités françaises
de Tunisie mettent lentement en place la nouvelle administration tunisienne, le
ministre de l'Instruction publique, Jules Ferry, fait preuve de davantage de réacti
vité. Il confie à Xavier Charmes (1844-191 9) 2 le soin de développer une politique
scientifique en Tunisie : ce dernier deviendra le véritable promoteur des institutions
patrimoniales de et reprendra le vieux dessein du ministère et de l'Institut
qui, dès le début du XIXe siècle, avaient mis en place plusieurs programmes d'étude
destinés à mieux connaître l'Afrique du Nord. Charmes est certes l'initiateur de ce
programme mais il n'agit pas seul et des savants de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres l'aident à concrétiser son projet. Les institutions patrimoniales pren
nent ainsi corps grâce à la volonté d'un fonctionnaire et à celle des savants de l'Ins
titut. L'analyse des échanges et de la collaboration entre fonctionnaires et savants va
permettre de décomposer le processus de construction de la politique patrimoniale
tunisienne tout en mettant en valeur l'apport essentiel de certains de ces hommes.
Étudier les liens qui unissent ou opposent ces deux groupes constitue le moyen de
mieux apprécier les institutions de sauvegarde des monuments historiques créées
par la France en Tunisie.
1. La Régence de Tunis était jusqu'alors une province ottomane à la tête de laquelle régnait un souver
ain, le bey Mohamed es Sadock.
2. Xavier Charmes entre au ministère de l'Instruction publique en 1872. En 1877, il est nommé
chef de la division des Sciences et des Lettres. Il joue un rôle déterminant dans le développement
des expéditions scientifiques et choisit la plupart des missionnaires envoyés à l'étranger (Fontarce,
Foucart, Morgan, Savorgnan de Brazza, etc.). Il est en outre l'initiateur du musée d'ethnographie
du Trocadéro, réorganise les bibliothèques et les Archives nationales rattachées à sa direction et
favorise la création d'instituts archéologiques français à l'étranger. Voir Léon Bourgeois, Notice sur
la vie et les travaux de X. Charmes (1849-1919), Paris, Institut de France, 1925, n° 13, Morizot-
Thibault, Discours prononcé à l'occasion de la mort de M. Xavier Charmes, dans la séance du 10 mai
1919, Paris, Institut de France, 1919, n° 13.
Livrauofu d'h'utoire de l'architecture n° 12 124 MYRIAM BACHA
Xavier Charmes et la Mission de Tunisie
Lors de la conquête de l'Algérie, le ministère de l'Instruction publique avait
vainement émis le souhait d'étudier l'ensemble de l'Afrique du Nord3 mais le pro
jet avait dû être circonscrit à l'Algérie où des savants avaient été envoyés pour,
entre autres, y relever les vestiges antiques4. Par la suite, le ministère de l'Instruc
tion publique avait tenté d'encourager le financement des missions scientifiques à
l'étranger et, notamment, vers les autres contrées nord-africaines. Cependant, jus
qu'au début des années 1870, aucune politique cohérente n'est mise en place pour
réaliser ce dessein nord-africain. En 1874, est créée au sein du service des voyages
et des missions scientifiques et littéraires du ministère de l'Instruction publique,
qui fonctionnait alors assez mal, une commission chargée de développer les finan
cements accordés aux savants désireux de se rendre à l'étranger. Il faut cependant
attendre la création de la division des sciences et lettres en 1877 — qui devient le
bureau du secrétariat et de la comptabilité en 1882 - pour que soit inaugurée une
véritable politique archéologique, dirigée par Xavier Charmes, son directeur, en
collaboration avec la commission des voyages et des missions scientifiques. Faisant
sien le vieux dessein du ministère, Charmes tente de multiplier le nombre d'archéo
logues envoyés dans les pays du bassin méditerranéen. .
C'est donc naturellement vers lui que les ministères de l'Instruction publique
et des Affaires étrangères se tournent lorsqu'ils projettent de développer dans la
Régence de Tunis un important programme d'étude placé sous la tutelle de l'Insti
tut de France et du comité des travaux historiques et scientifiques. Le projet qui
prend le nom de « Mission de Tunisie » est ainsi confié à la division des sciences
et lettres de Charmes et à la commission des voyages et des missions scientifiques
et littéraires. Lors de la première étape de la Mission, Xavier Charmes nomme, pour
relever les monuments, un jeune épigraphiste élève de Léon Renier, René Cagnat,
qui effectuera trois séjours en Tunisie entre 1881 et 18835. En envoyant régulièr
ement ses rapports à Charmes, ce dernier gagne rapidement sa confiance et lui di
spense ses conseils pour améliorer les missions futures. Il suggère ainsi de s'adjoindre
la participation des militaires postés en Tunisie et envisage le travail en deux étapes :
tout d'abord, explorer l'ensemble du territoire et ses parties inconnues sous la pro
tection de l'armée puis confier aux militaires la réalisation de fouilles dont la direc
tion serait assurée « de loin » par un archéologue expérimenté6. Cependant, Cagnat
est encore un jeune archéologue et Charmes recueille également les conseils des
savants confirmés de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
À ce stade, l'ambition du directeur du bureau du secrétariat est de donner plus
d'ampleur à la Mission de Tunisie mais il ne parvient pas à concevoir la forme
3. Eve Gran-Aymerich, Naissance de l'archéologie moderne, 1798-1945, Paris, CNRS éd., 1998, 741 p.
4. Nabila Oulebsir, Les Usages du patrimoine. Monuments, musées et politique coloniale en Algérie (1830-
1930), Paris, éd. de la Maison des Sciences de l'Homme, 2004, p. 50.
5. Arch. nat., F17 2943/D, dossier Cagnat.
6.nat., F17 13055, lettre du 10 avril 1882 de Cagnat à Charmes.
Livraiàorui d'histoire de l'architecture n° 12 LA CRÉATION DES INSTITUTIONS PATRIMONIALES DE TUNISIE 125
concrète que son projet pourrait prendre. Fonctionnaire peu expérimenté dans les
questions d'archéologie, Charmes doit systématiquement s'appuyer sur les savants
de l'Académie pour définir et préciser les modalités de son action. Il s'adresse donc
à Georges Perrot, académicien et professeur d'archéologie à la Sorbonně. Sur cer
tains aspects, les recommandations de Perrot se rapprochent de celles de Cagnat :
il exhorte Charmes à explorer l'ensemble du territoire tunisien et, parallèlement, à
entreprendre des fouilles à l'emplacement de villes antiques7. Sur d'autres points,
pourtant, son avis diverge : il lui conseille ainsi de se concentrer plus particuli
èrement sur l'étude de la période punique, alors très mal connue. S'inspirant de
ces avis, Charmes élabore progressivement la forme qu'il donnera à son vaste pro
jet mais, pour l'affiner, se tourne également vers Charles-Joseph Tissot, membre
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et grand connaisseur de la Tunisie8.
Restée confidentielle, la correspondance échangée entre les deux fonctionnaires
révèle l'ascendant scientifique qu'exerce Tissot sur Charmes. Là encore, ses recom
mandations rejoignent celles de Cagnat et de Perrot. Tissot définit les axes de
recherche qui devront être développés par les savants de la Mission de Tunisie : il
faudra d'abord mener l'étude complète du pays puis entreprendre les fouilles des
villes antiques et plus particulièrement l'emplacement de Carthage ; les savants
devront rechercher, dessiner et décrire tous les monuments antiques, de la préhis
toire à la conquête romaine, et recueillir toutes les inscriptions antérieures à la
conquête arabe9. C'est encore Tissot qui, en décembre 1882, pousse Charmes à
demander des crédits supplémentaires à la chambre des députés pour faire aboutir
la nouvelle version de la Mission de Tunisie10. Par la même occasion, il propose
de prendre la direction scientifique de la mission, ce qu'accepte immédiatement
Charmes. Dès 1883, Charmes présente donc aux députés un projet de loi visant à
attribuer un crédit de 1 1 5 000 francs à la Mission pour lui donner davantage d'amp
leur11. Toutefois, malgré les bons résultats obtenus par Cagnat lors de ses pre
mières expéditions et la volonté de Charmes d'inscrire l'exploration de la Tunisie
dans la lignée de celle d'Egypte, de Morée et d'Algérie, les députés refusent de finan
cer cette nouvelle mouture.
7. Ibid., lettre du 6 juillet 1882 de Perrot à Charmes.
8. Entre 1852 et 1857, alors qu'il était encore élève consul, Tissot avait parcouru la Régence et y
avait effectué ses premières recherches archéologiques. Voir K. Bendana, « Être archéologue à
Tunis dans la deuxième moitié du XIXe siècle : l'exemple de Charles-Joseph Tissot (1828-1884) »,
J. Alexandropoulos, P. Cabanel (dir.), La Tunisie mosaïque, diasporas, cosmopolitisme, archéologies de
l'identité, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2000, p. 513-526.
9. Arch, nat., F17 13055, lettre « confidentielle » du 20 octobre 1882 de Tissot à Charmes.
10. Ibid, lettre du 14 décembre 1882 de Tissot à Charmes.
11. Annexe n° 1796, titre III de l'exercice 1883, service de l'Instruction publique, chapitre 26, Annales
de la chambre des députés. Documents parlementaires, sessions ordinaires de 1883, nouvelle série,
t. VIII du 9 janvier au 11 juin 1883, Paris, Impr. officielle, 1883, p. 350.
IÀvraiàoiu d'biàtoire de l'architecture n° 12 126 MYRIAM BACHA
La prédominance du bureau du secrétariat
sur le service des monuments historiques
Après le refus de la Chambre, Xavier Charmes est contraint de renoncer au
projet d'une grande Mission de Tunisie et se contente d'autoriser des expéditions
de moindre envergure. Les budgets lui permettent seulement de financer les voyages
de quelques savants. Pendant ce temps, la situation des antiquités préislamiques
devient très alarmante. Laissées à l'abandon, elles sont la proie des particuliers
avides de constituer leurs collections, des entrepreneurs qui, dans un pays en voie
d'urbanisation, n'hésitent pas à les détruire pour récupérer la pierre, et des mili
taires particulièrement nombreux à fouiller le sol tunisien. Le sort des antiquités
émeut les membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et notamment
Salomon Reinach (1858-1932), de retour d'une longue mission au cours de laquelle
il a pu constater in situ l'état des ruines tunisiennes 12.
Dans ce contexte, un événement inattendu va persuader Charmes de prendre
des mesures en faveur des antiquités à l'abandon. Depuis 1881, l'archéologie tuni
sienne attire l'attention d'un autre service du ministère de l'Instruction publique,
celui des monuments historiques. Au début de l'année 1882, Edmond Duthoit
(1837-1889) et Emile Bœswillwald, respectivement architecte en chef et inspecteur
général des historiques en Algérie, effectuent une tournée d'environ
45 jours en Tunisie afin de relever les principaux monuments du pays13. En réac
tion à l'intrusion de Duthoit et de Bœswillwald, mais également sous l'influence
du résident général, Paul Cambon, qui lui demande de nommer un spécialiste
susceptible de gérer les affaires de l'archéologie 14, Charmes se décide à prendre des
mesures pour développer un programme de préservation du patrimoine antique et,
avant tout, de réformer les institutions scientifiques du ministère de l'Instruction
publique. Sur les conseils de Salomon Reinach qui milite pour la création d'un
organisme centralisant les résultats des travaux des savants, Charmes publie en
décembre 1884 un arrêté instituant une commission chargée de réunir et de publier
les découvertes archéologiques tunisiennes15. Rattachée à la section d'archéologie
du comité des travaux historiques et scientifiques, cette structure prend le nom de
commission de publication des découvertes archéologiques faites en Tunisie, mieux
connue sous le nom de commission de Tunisie16.
12. Arch. nat., F17 3002/A, dossier S. Reinach, arrêté du 17 novembre 1883 chargeant Salomon Reinach
d'une mission archéologique en Tunisie.
13. Médiathèque de la direction de l'architecture et du patrimoine (MDAPA), dossier sur la Tunisie
non inventorié, rapport du 30 octobre 1882 du directeur général des beaux-arts au ministre de
l'Instruction publique.
14. Ministère des Affaires étrangères (MAE), archives diplomatiques de Nantes, série Tunisie, premier
versement, n° 1351, brouillon de lettre du 21 février 1883 du résident au ministre de l'Instruction
publique.
15. X. Charmes, Le Comité des Travaux historiques et scientifiques (Histoire et documents), publiés par
les soins du ministère de l'Instruction publique, Paris, Impr. nationale, 1886, vol. 2, p. 346.
16. Jehan Desanges, « La Commission dite de l'Afrique du Nord au sein du CTHS », 'Afrique du nord
antique et médiévale. Actes du VU' colloque international sur l'histoire et l'archéologie de l'Afrique du
Nord, S. Lancel (dir.), Paris, éd. du CTHS, 1999, p. 11-22.
Livraiâoru) d'hidtoire de l'architecture n° 12 LA CRÉATION DES INSTITUTIONS PATRIMONIALES DE TUNISIE 127
Au moment où est inaugurée cette commission, Charmes décide d'envoyer son
propre délégué en Tunisie dans le but d'y organiser les institutions patrimoniales
et nomme, le 10 février 1885, René du Coudray de la Blanchère (1853-1896) 17.
Ce dernier doit dresser l'inventaire des richesses archéologiques de la Régence, cent
raliser les résultats des travaux des archéologues confirmés et des amateurs puis les
communiquer à la commission de Tunisie, de manière à éviter la perte d'informat
ions que la mauvaise organisation avait jusque-là favorisée. Mais sa mission princi
pale consiste avant tout à fonder une administration chargée de gérer les monuments
historiques, à promulguer une législation patrimoniale et, enfin, créer un musée.
Dans les premiers temps, Charmes laisse la Blanchère concevoir les premiers
textes législatifs. Un mois seulement après la nomination de ce dernier, le Journal
officiel tunisien (JOT) publie le décret du 8 mars 1885 officialisant la création d'un
service des antiquités, beaux-arts et monuments historiques18. Ce texte prescrit l'étude,
le classement et la conservation des monuments, œuvres d'art ayant un caractère
historique ainsi que la création d'un musée où les travaux des savants et leurs
découvertes seront réunis. Le même JOT annonce la nomination de René de la
Blanchère aux fonctions de directeur des antiquités, beaux-arts et monuments
historiques de Tunisie19. Les deux décrets sont vraisemblablement conçus par la
Blanchère et par le résident sans l'intervention de Charmes. Or, ce dernier se montre
insatisfait de leur contenu. Il souhaite que le lien unissant le service des antiquités
au bureau du secrétariat et de la comptabilité soit mentionné et il rejette l'intitulé
« service des antiquités, des beaux-arts et des monuments historiques »20. Il craint
en effet que la formule « monument historique » ne provoque l'intervention du ser
vice des monuments historiques, son grand concurrent. Selon lui, si le terme
monument historique est éliminé et si de la Blanchère a la charge des seules anti
quités pré-islamiques, le service des monuments historiques français n'aura aucune
occasion de s'inviter en Tunisie. Pour éviter cela, Charmes veut donc limiter l'attr
ibution de l'administration dirigée par la Blanchère à la gestion du patrimoine de
l'Antiquité. La Blanchère et Paul Cambon considèrent au contraire que le futur
service tunisien devra gérer les patrimoines antique et arabo-musulman. S'en suit
alors un affrontement à propos de l'intitulé définitif de l'administration qui sera
chargée de protéger les monuments historiques de la Régence21. Finalement, en
janvier 1886, Charmes contraint ses interlocuteurs à publier un décret transfo
rmant le service des antiquités, beaux-arts et monuments historiques en direction
des antiquités et des arts22.
17. Arch. nat., F17 13055, arrêté de nomination de René du Coudray de la Blanchère du 10 février
1885. Agrégé d'histoire, ancien membre de l'École française de Rome, il est professeur attaché à
l'École supérieure des lettres d'Alger depuis 1881.
18. Décret du 22 djoumadi-el aoual 1302 (8 mars 1885), Journal officiel tunisien (JOT) du 12 mars
1885, p. 527.
19. Ibid.
20. Arch, nat., F17 13055, brouillon de lettre du 20 mars 1885 de Charmes à de la Blanchère.
21. Ibid., brouillon de lettre du 4 juillet 1885 de Charmes à Cambon, ministre résident.
22. JOT du jeudi 14 janvier 1886, décret du 7 rabia-et-tani 1303 (12 janvier 1886).
LÀvraiâoru d'b'utoire de l'architecture n° 12 128 MYRIAM BACHA
Après avoir réglé cette question, Charmes et Cambon confient à la Blanchère
le soin de concevoir la législation qui lui permettra de protéger les monuments
tunisiens. Toutefois, le même problème se pose à nouveau car Charmes souhaite
éliminer le terme « monument historique » du texte de loi. Par un hasard fortuit,
l'intrusion tant redoutée du service des monuments historiques se concrétise à la
suite d'une erreur dans l'acheminement du courrier au ministère de l'Instruction
publique. En mai 1885, la lettre et le projet de décret que la Blanchère envoie à
Charmes arrivent inopinément dans les bureaux de la direction des beaux-arts.
Celle-ci ignore alors que la Régence est en train de se doter d'une telle loi. Estimant
que les pièces « du décret [...] se rattachent à des questions qui intéressent au plus
haut degré la direction des beaux-arts puisqu'il s'agit d'assurer la conservation
d'édifices ayant pour la plupart une valeur artistique [...] »23, la direction des beaux-
arts confie au service des monuments historiques le soin de donner son avis sur les
dispositions législatives de ce projet et prie Charmes d'attendre le compte rendu
avant de promulguer le texte24. Utilisant vraisemblablement les rapports de 1882,
Bœswillwald demande un mois plus tard qu'une allocation de 5 000 francs soit
consacrée à la conservation des monuments tunisiens25. Charmes utilise dès lors cet
incident pour accentuer sa pression sur la Blanchère et Cambon afin qu'ils adop
tent dans le décret une terminologie facilitant l'éviction du service des monuments
historiques.
Une fois encore, il parvient à imposer sa vision et le décret du 7 mars 1886 est
formulé selon ses souhaits26. Le décret charge le service des antiquités et des arts de
gérer l'ensemble du patrimoine tunisien, mais consacre au patrimoine de l'Antiquité
une place privilégiée. Il réglemente le classement et la conservation des immeubles,
fixe la pratique des fouilles et le statut des découvertes.
Après avoir fortement exercé sa tutelle lors de l'élaboration de ces institutions,
Charmes va abandonner une grande part de son autorité à son délégué lors de
l'organisation du musée du Bardo.
René de la Blanchère : directeur omnipotent du service des antiquités et des arts
La création d'un musée d'antiquités à Tunis fut envisagée par René Cagnat dès
1881 mais ses démarches ne purent aboutir car aucune subvention ne fut accor
dée27. Il faut attendre l'arrivée de la Blanchère pour que le projet prenne un nouvel
élan. En effet, Charmes charge ce dernier de créer un musée pour réunir les anti-
23. Arch. nat., F17 13055, lettre du 7 mai 1885 de la section des beaux-arts du ministère de l'Instruc
tion publique au directeur du bureau du secrétariat du ministère de l'Instruction publique.
24. MDAPA, dossier Tunisie non inventorié, rapport du 11 mai 1885 au sous-secrétaire d'État.
25. Ibid., rapport du 30 octobre 1882 du directeur général des beaux-arts au ministre de l'Instruction
publique. Ibid., lettre du 8 juin 1885 de Bœswillwald.
26. Décret du 1er djoumadi-et-tani 1303, 7 mars 1886, JOT, du 11 mars 1886, p. 41-43.
27. Arch, nat., F17 2943/D, dossier Cagnat, copie et traduction du décret beylical du 13 djoumadi 1299
(1er mai 1882) concernant l'attribution d'un local pour un musée, envoyé par Cagnat à Charmes.
LwraLtonj d'hidtoire de l'architecture n° 12 :
CRÉATION ÍJi:S 1S'\TI TI : I IONS PATRi \TON1A/ h'S DU TUNISIH 129 LA
quités ne pouvant être conservées sur les sites archéologiques, mais il ne lui aban
donne pas complètement le projet et participe au choix de l'édifice qui accueillera
l'établissement. Ni Charmes ni le résident n'envisage en effet d'édifier un nouveau
bâtiment et ils décident de réutiliser un des palais beylicaux. Le choix se porte sur
les anciens appartements du harem du Bey au palais du Bardo, situé à environ cinq
kilomètres du centre de Tunis (ill. 1). Le décret du 26 mars 1885 rend publique
la création du musée Alaoui destiné à recevoir et à « conserver les œuvres artistiques,
les antiquités et, d'une manière générale, toutes les collections utiles à l'étude des
sciences et des arts »28.
Illustration non autorisée à la diffusion
111. 1 « Entrée du palais du Bardo », photographie anonyme dans Georges Marçais, Les Villes d'art
céiibres. У unis et Kairouan, Paris, Laurens, 1937, p. 119. СЛ. Mynam Bâcha.
La Blanchère applique les directives imposées par Charmes et organise l'activité
du service des antiquités autour de la constitution des collections du futur musée.
Sa première tâche consiste à s'adjoindre la collaboration des fonctionnaires français
et arabes, des archéologues confirmés et amateurs ainsi que des militaires installés
dans les différentes régions, afin qu'ils surveillent l'état des ruines et participent
éventuellement à des fouilles. Sa participation à la réhabilitation de l'ancien palais
et ses initiatives pour constituer les collections du futur musée sont cependant menées
de façon autonome par rapport à Charmes, qui se montre peu directif. La Blanchère
lui envoie certes ses rapports mais ce dernier le laisse totalement libre d'agir à sa
guise. Inauguré en 1888, le musée est essentiellement l'œuvre de la Blanchère.
28 Décret du 9 djoumadi-et-tani 1302 (25 mars 1885) établissant au Bardo un musée des antiquités,
beaux-arts et monuments historiques sous le nom de musée Alaoui, JOT du 26 mars 1885, p. 585.
Ln'i-auumj à'hui taire de l'architecture n° 12 130 MYRIAM BACHA
La Blanchère continue ensuite de prendre des initiatives et Charmes lui aban
donne progressivement son pouvoir décisionnaire. En 1888, il franchit une nouv
elle étape vers davantage d'autonomie. Constatant que les budgets alloués par le
ministère de l'Instruction publique ne lui permettent pas de remplir tous les aspects
de sa mission, la Blanchère envisage de faire appel au mécénat de villes françaises.
Il projette avec le résident général, Massicault, de solliciter les particuliers et les
grandes villes de France pour qu'ils offrent des subsides en échange de moulages,
de fac-similés, d'estampes « d'une portion des objets découverts dans les fouilles
faites en leur nom »29. Persuadés d'obtenir au moins 50 000 francs, la Blanchère et
Massicault soumettent leur idée aux ministres de l'Instruction publique et des Affaires
étrangères qui les encouragent dans leur action. Ils conçoivent ainsi une circulaire
qu'ils envoient à plusieurs municipalités françaises30. Finalement, seules Paris, Dijon
et Grenoble répondent favorablement et offrent la somme de 10 150 francs, dont
10 000 de la seule municipalité parisienne.
Si les résultats ne sont guère concluants, cet épisode révèle l'influence croissante
de la Blanchère dans les choix et les actions du service des antiquités. Les archives
manuscrites du bureau du secrétariat et de la comptabilité conservées aux Archives
nationales montrent d'ailleurs que, dès la fin des années 1880, un renversement
s'opère dans la prise de décision et que c'est désormais la Blanchère qui oriente la
politique tunisienne. Doué d'une forte personnalité, autoritaire mais habile, ce
dernier parvient à dicter ses volontés et ses choix scientifiques à Charmes qui les
accepte presque systématiquement. En quelques années, le directeur du service des
antiquités devient le véritable ordonnateur de l'action archéologique du ministère
de l'Instruction publique en Tunisie.
La dernière manifestation de cette ascendance intervient en 1890 lorsque le
directeur du bureau du secrétariat se voit contraint d'appliquer les règles du protec
torat : la Tunisie n'étant pas une colonie, un ministère français ne peut payer le
traitement du chef d'une administration du protectorat. Pour faire vivre le service
des antiquités, Charmes doit donc faire en sorte que les autorités tunisiennes pren
nent à leur charge les budgets de l'administration, du musée et de leur personnel.
Le salaire de la Blanchère étant trop important pour la Tunisie, Charmes décide
de nommer son délégué au poste d'inspecteur des bibliothèques et musées archéo
logiques d'Algérie et de Tunisie afin « d'étudier et de proposer les améliorations des
mesures qui pourront être adoptées pour le développement de ces établissements et
pour l'avancement des études auxquelles ils sont consacrés »31. Grâce à cet arrange-
29. MAE Paris, nouvelle série Tunisie, n° 307, rapport du 2 janvier 1888 du directeur du service des
antiquités au résident général.
30. Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Toulouse, Nantes, Rouen, Le Havre, Saint-Étienne, Dijon,
Grenoble, Poitiers, Clermont-Ferrand, Aix-en-Provence, Rennes, Montpellier et Caen. Arch, nat.,
F17 13056, lettre du 16 janvier du ministre des Affaires étrangères au ministre de l'Instruction
publique ; MAE Paris, nouvelle série Tunisie, n° 307, lettre de février 1888 du ministre de l'In
struction publique au ministre des Affaires étrangères.
31. Arch, nat.., F17 13058, décret du 20 mai 1890 de nomination de la Blanchère.
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