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Rapport d'information déposé (...) par la commission des affaires étrangères en conclusion des travaux d'une mission d'information constituée le 5 octobre 2010 sur « La géopolitique de l'eau »

De
312 pages
La mission d'information sur la géopolitique de l'eau, créée par la Commission des Affaires étrangères le 5 octobre 2010, analyse la place de l'eau dans les conflits et les coopérations entre États : état des lieux de l'eau dans le monde et enjeux liés aux risques majeurs qui pèsent, tant sur la disponibilité que sur la qualité de l'eau ; débats autour de l'eau comme facteur de conflit ou moteur de coopération (« hydrodiplomatie ») ; moyens d'améliorer la gouvernance de l'eau à l'échelle mondiale.
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°N 4070 (rectifié)
______


ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

TREIZIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 13 décembre 2011.


RAPPORT D’INFORMATION


DÉPOSÉ

en application de l’article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
(1)en conclusion des travaux d’une mission d’information constituée le 5 octobre 2010

sur « La géopolitique de l’eau »

Président
M. LIONNEL LUCA

Rapporteur
M. JEAN GLAVANY


Députés


___
__________________________________________________________________
(1) La composition de cette mission figure au verso de la présente page. La mission d’information « Géopolitique de l’eau » est composée de : M. Lionnel Luca,
président, M. Jean Glavany, rapporteur, Mme Nicole Ameline, MM. Jacques Bascou, Claude
Birraux, Alain Bocquet, Gilles Cocquempot, Jean-Claude Guibal, Jean-Pierre Kucheida,
Renaud Muselier et Jean-Marc Nesme.
— 3 —






SOMMAIRE
___

Pages
INTRODUCTION............................................................................................................... 9
I – L’EAU, UNE RESSOURCE ABONDANTE MAIS À LA DISPONIBILITÉ
DÉGRADÉE ...................................................................................................................... 13
Encadré n° 1 : Dix chiffres clés sur l’eau......................................................... 14
A – L’EAU : QUELLE RÉALITÉ PHYSIQUE POUR QUELS ENJEUX SOCIAUX ? .............. 15
1) Une ressource abondante, stable mais inégalement répartie................... 15
a) Volumes globaux et cycle de l’eau.................................................................. 15
b) La répartition de l’eau douce à l’échelle de la planète : des inégalités
« naturelles » .................................................................................................. 18
c) La disponibilité effective de l’eau ................................................................... 21
2) Le petit cycle de l’eau : des besoins mal assouvis ..................................... 24
a) Les usages de l’eau, ressource multidimensionnelle au cœur de
l'organisation sociale ..................................................................................... 25
b) Une grande partie de l'humanité privée d'eau potable et d’assainissement .. 29
c) La crise sanitaire : un scandale mondial........................................................ 35
B – DES TENSIONS SUR LA RESSOURCE APPELÉES À CROÎTRE ............................... 38
1) L’augmentation continue des besoins........................................................... 38
a) La pression démographique............................................................................ 38
b) L’urbanisation ................................................................................................ 39
c) L’accroissement des revenus et l’évolution des modes de vie ........................ 41
d) L’industrialisation et l’énergie ....................................................................... 42
2) La dégradation de l'offre d’eau....................................................................... 44
a) Les évolutions climatiques.............................................................................. 45
b) Les pollutions diverses.................................................................................... 47
c) Irrigation, gaspillages et surexploitation : un désastre écologique ............... 49 — 4 —

3) Quelques projections qui impliquent de rompre un cercle vicieux et de
s’atteler à la bonne gestion des eaux transfrontalières.............................. 52
a) Des projections inquiétantes........................................................................... 52
b) Des tensions qui concernent souvent une ressource à partager..................... 57
Encadré n°2 : Un cri d’alarme sur l’état de l’eau sur la planète..................... 62
II – L’EAU ENJEU DES RELATIONS INTERNATIONALES.......................................... 65
A – L'EAU FACTEUR DE CONFLIT OU MOTEUR DE COOPÉRATION? ........................... 65
1) La sécurité hydrique : une géopolitique de l’eau qui élève la ressource
en enjeu conflictuel entre États ...................................................................... 66
a) L’eau révélateur de puissance ........................................................................ 67
● Les grandes hydrohégémonies ........................................................................ 68
● L’eau enjeu de puissance................................................................................. 71
● L’eau comme lien social .................................................................................. 72
● L’eau dans la guerre : l’eau cible ou arme de destruction ............................. 73
b) Le conflit ouvert : possible réponse à une interdépendance mal assurée ? ... 74
● Des facteurs déclenchants supposés................................................................ 74
● L’eau d’abord un élément territorial et politique............................................ 75
● Le faible risque de conflits ouverts.................................................................. 77
2) L'eau : un potentiel de coopération qui structure des
« hydrodiplomaties »........................................................................................ 81
a) Les études empiriques menées sur les relations internationales dans les
bassins partagés ............................................................................................. 82
● Les études conduites s’opposent à la thèse des guerres de l’eau.................... 82
● Des coopérations de « qualité » contrastée..................................................... 84
● Des mécanismes toutefois réels et utiles.......................................................... 86
● De la volonté politique aux enjeux de coopération : les étapes d’une
coopération fructueuse ................................................................................... 88
b) Quelques exemples de coopération................................................................. 90
● Le cas atypique de l’accord indo-pakistanais de répartition des cours d’eau 90
● La Commission du Mékong ............................................................................. 91
● Des accords de gestion bilatérale complets .................................................... 92
● Les accords sur l’immense bassin de la Plata : des coopérations plus ou
moins réussies................................................................................................. 93
● Un tout petit nombre d’accords portant sur les aquifères transfrontaliers..... 94
3) Les conflits infra-étatiques ou le sombre avenir du partage de l’eau....... 96
a) Les conflits interrégionaux ............................................................................. 96
b) Les conflits d’usage ........................................................................................ 98 — 5 —

c) L’opposition entre service public et secteur privé : des guerres pour
l’appropriation ou la mise en valeur d’un bien public « mondial » .............. 101
B – ETUDES DE CAS : LES CONFLITS ANCIENS DU BASSIN JORDANIEN ET LES
TENSIONS RÉCENTES DU BASSIN D’ARAL.............................................................. 108
1) Le bassin jordanien : l'eau volet intégré du conflit territorial et question
sécuritaire .......................................................................................................... 109
a) Israël ou la conquête de l’eau......................................................................... 110
b) Israël et les Arabes : entre guerre et paix ...................................................... 113
● L’allié jordanien confronté aux risques d’une crise de l’eau.......................... 113
● Les États en guerre avec Israël : la Syrie et le Liban...................................... 116
c) Le « partage » des eaux entre Israéliens et Palestiniens................................ 117
● Les droits à l’eau des Palestiniens : des droits reconnus dans le cadre d’un
partage provisoire et inégal des ressources des seuls aquifères.................... 117
● Une gestion quotidienne largement asymétrique ............................................ 119
● Une réforme du partage des eaux est-elle possible ? ...................................... 125
d) Règlement global – solutions techniques........................................................ 128
Encadré n°3 : L'eau, révélatrice d'un nouvel apartheid au Moyen Orient ..... 130
2) L'Asie centrale : l'internationalisation conflictuelle des questions d'eau
et d'énergie........................................................................................................ 132
a) Une eau abondante, mal répartie et qui profite surtout aux puissants États
d’aval.............................................................................................................. 133
b) Eau contre énergie : de l’interdépendance forcée par la planification
soviétique aux interdépendances subies......................................................... 137
c) Un épouvantable gâchis : la question prioritaire d’une meilleure gestion .... 145
d) Quelles solutions régionales et quelle politique européenne ? ...................... 149
III – L’IMPÉRIEUSE NÉCESSITÉ D’AMÉLIORER LA GOUVERNANCE DE L’EAU ... 155
A – AMÉLIORER LA DISPONIBILITÉ ET LA GESTION DE L’EAU D’UN BIEN PUBLIC
LOCAL....................................................................................................................... 155
1) Augmenter la ressource disponible ............................................................... 156
a) Perfectionner les réseaux pour apporter l’eau où le besoin existe ................ 157
● Améliorer la desserte et accroître l’efficience des réseaux............................. 157
● Limiter la pollution des eaux et diffuser la réutilisation des eaux usées......... 158
● Redécouvrir les eaux........................................................................................ 160
b) Des politiques d'offre reposant sur des ouvrages aux effets discutables........ 161
● Les transferts massifs d'eau : solutions délirantes ou nécessaires ? ........................ 161
● La production d’eau douce par dessalement d’eau de mer............................. 164
● La maîtrise des fleuves : digues et barrages ................................................... 168
● Les solutions innovantes .................................................................................. 170 — 6 —

2) RÉEXAMINER LES USAGES DE L’EAU : LA NÉCESSAIRE MISE EN ŒUVRE D’UNE
GESTION PAR LA DEMANDE .................................................................................... 171
a) L'agriculture un secteur à réformer................................................................ 172
● La question agricole dans la gestion du stress hydrique et des conflits
interétatiques .................................................................................................. 172
● Des solutions techniques à mettre en œuvre.................................................... 175
● Développer le commerce de « l’eau virtuelle » ? ............................................ 178
Encadré n°4 : L'irrigation agricole................................................................... 184
b) L’eau bien commun mais l’eau bien économique........................................... 185
● Réduire la consommation d’eau et la pollution par une tarification
efficiente de l’eau ........................................................................................... 186
● Les marchés de l’eau : une solution au problème ? ........................................ 189
c) Mettre en place une gestion intégrée des ressources en eau à l’échelle du
bassin hydrographique ................................................................................... 191
● La gestion intégrée des ressources en eau à l’échelle du bassin..................... 192
● Le bassin transnational : d’un enjeu local à des enjeux internationaux......... 195
● Renforcer la gouvernance locale et la légitimité des instances de gestion ..... 197
● Développer la connaissance et les savoir-faire : caractéristique et
complément à la GIRE ................................................................................... 198
B – PROMOUVOIR UNE GOUVERNANCE INTERNATIONALE EFFICIENTE.................... 201
1) Un corpus de règles en constitution .............................................................. 202
a) De la prise de conscience à l’affirmation d’un droit à l’eau.......................... 202
● L’appel ancien à la mobilisation générale ...................................................... 202
● Des avancées timides : entre objectifs renouvelés et Forums ......................... 206
● La reconnaissance récente du droit à l’eau potable et à l’assainissement ..... 207
● Un droit qui doit se traduire par la consécration d’un objectif prioritaire .... 211
b) L’émergence d’un droit international des eaux transfrontalières.................. 211
● La doctrine et la jurisprudence internationales .............................................. 212
● La convention d’Helsinki du 17 mars 1992..................................................... 214
● La convention de New York du 21 mai 1997 ................................................... 217
● Un droit international à conforter................................................................... 221
2) Les acteurs du droit de l’eau et du droit à l’eau........................................... 223
a) Le système onusien à la recherche d’une meilleure gouvernance.................. 223
● ONU-eau (Un-Waters) : un éclatement des agences partiellement comblé.... 223
● Quelques agences jouent un rôle particulier................................................... 227
● L’UNSGAB ou l’ébauche d’une priorité-eau .................................................. 230
b) Hors l’ONU, le rôle de certaines institutions régionales ou mondiales
soutenues par la France ................................................................................. 231 — 7 —

● Le Conseil mondial de l’eau et le Partenariat mondial de l’eau .................... 232
● L’Office international de l’eau et le RIOB ...................................................... 233
● Les organisations régionales : l’exemple de l’Union pour la Méditerranée .. 235
c) Des financements multiples mais dispersés .................................................... 239
● Les bailleurs multilatéraux : force de frappe irremplaçable........................... 239
● Le rôle des agences nationales ou régionales : le cas de l’AFD..................... 240
● Des sources alternatives de financement de plus en plus indispensables :
coopération décentralisée, ONG et fondations .............................................. 242
● Le rôle des financements dans l’amélioration de la gouvernance de l’eau .... 243
3) Plaider pour une agence mondiale de l’eau, division de l’Organisation
mondiale de l’eau dont la France soutient la création ................................ 247
CONCLUSION .................................................................................................................. 253
VINGT ORIENTATIONS ET PROPOSITIONS POUR LA GOUVERNANCE DE L’EAU,
L’AIDE PUBLIQUE AU DÉVELOPPEMENT ET L’HYDRODIPLOMATIE ........................ 254
EXAMEN EN COMMISSION ............................................................................................ 257
ANNEXES ......................................................................................................................... 263
1. LISTE DES PERSONNALITÉS RENCONTRÉES .......................................................... 265
2. RÉSOLUTION DE L’ONU DU 26 JUILLET 2010 SUR LE DROIT À L’EAU ET À
L’ASSAINISSEMENT.................................................................................................. 271
3. TEXTE DE LA CONVENTION SUR LE DROIT RELATIF AUX UTILISATIONS DES
COURS D’EAU INTERNATIONAUX À DES FINS AUTRES QUE LA NAVIGATION
(CONVENTION DE NEW YORK DE 1997)................................................................... 275
4. RÉSOLUTION DE L’ONU SUR LE DROIT DES AQUIFÈRES TRANSFRONTALIERS..... 287
5. CONVENTION SUR LA PROTECTION ET L’UTILISATION DES COURS D’EAU
TRANSFRONTIÈRES ET DES LACS INTERNATIONAUX (CONVENTION DE GENÈVE
DE 1992) ................................................................................................................... 297
6. AMENDEMENTS AUX ARTICLES 25 ET 26 DE LA CONVENTION DE GENÈVE DE
1992 .......................................................................................................................... 311
— 9 —









Mesdames, Messieurs,

Élément de la vie quotidienne, l'eau est si familière que l'on en oublie
souvent l'importance et l’originalité. « L’eau est liée à l’homme, plus, à la vie, par
une familiarité de toujours, par un rapport de nécessité multiple en vertu duquel
(1)son unicité se dissimule sous le vêtement de l’habitude ». Parce que l’eau
précède et conditionne toute forme de vie, qu’elle lui est consubstantielle, sa
puissance évocatrice est sans limite. À travers les religions, les civilisations, les
mythes, les imaginaires poétiques, l'eau est source de vie, moyen de purification
ou de régénérescence, symbole universel de fécondité et de fertilité, symbole de
pureté, de sagesse, de grâce et de vertu, symbole enfin de cycle perpétuel de la vie
et de la mort.
Mais en ce début de Troisième Millénaire, la réflexion a changé de
registre, à mesure que cette ressource, désormais considérée d’abord comme un
objet – une ressource – s’appauvrit, relativement au besoin, et se dégrade. C’est le
partage de l’eau qui devient le cœur des préoccupations avec comme inquiétude
l’émergence d’une compétition tragique. Pourtant, l’eau est depuis toujours au
cœur des activités humaines et des échanges, ne serait-ce que pour la navigation et
le commerce, et de nombreux accords ont émaillé l’histoire, témoignant d’une
capacité des sociétés et des États à partager l’eau. L’accès à l’eau est un droit
humain, comme l’a reconnu l’assemblée générale dans sa résolution 64-292 du 28
juillet 2010, consacrant le droit d’accès à l’eau potable et à l’assainissement.
La mission d’information sur la géopolitique de l’eau créée par la
Commission des Affaires étrangères le 5 octobre 2010, dont le présent rapport est
l’aboutissement, est née du constat de la conclusion régulière d’un nombre
relativement important d’accords portant sur le partage des eaux, alors que,
parallèlement, la rhétorique sur l’éclatement probable de « guerres de l’eau » au
èmeXXI siècle progresse. Sous cette seule Treizième législature, la Commission
des Affaires étrangères aura examiné six projets de loi de ratification de textes
traitant d’eau, particulièrement celui ratifiant l’adhésion à la convention des
Nations unies de 1997 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau

(1) Primo Lévi, Le système périodique, Le Livre de Poche, 1975, 252 p.