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Etude analytique du livre V - chapitre 2 Notre Dame de Paris, Hugo

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Vous trouverez dans ce document l'analyse du livre V chapitre 2 de Notre Dame de Paris de Victor Hugo.

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Ajouté le : 12 février 2014
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Envoyé par Catherine. Victor HUGO ,Notre-Dame de Paris, Livre V, Chapitre 2 : « Ceci tuera cela »
Introduction :
Notre-Dame de Paris, 1482: publié en 1831 L’action se déroule au Moyen âge, sur fond de fresque historique : inspiré par Walter Scott. Le livre V se compose de deux chapitres : I. « ABBAS BEATI MARTINI » (L’abbé de Saint-Martin) II. « CECI TUERA CELA » Dans le premier chapitre, Claude Frollo reçoit la visite énigmatique du « compère Tourangeau » auquel il fait part de sa foi en l’alchimie plus qu’en la science et de son inquiétude devant les conséquences de la découverte, encore récente, de l’imprimerie : « Ceci tuera cela », affirme Frollo, désignant l’unique livre 1 imprimé de sa cellule et la cathédrale Notre-Dame. Selon Frollo, le danger n’est pas dans le livre même, mais dans le fait qu’il est imprimé. Frollo finit par comprendre que son interlocuteur est en fait « L’abbé de Saint-Martin, c’est-à-dire le roi de France ». Le chapitre suivant marque une pause dans la narration, une « disgression » de l’auteur, pour reprendre l’expression de? ? ? ?: Victor Hugo s’arrête sur les paroles de Frollo « Ceci tuera cela » car elles sont « énigmatiques » (l.4) : l’auteur se doit donc de les expliquer à son lecteur. Hugo va donc traiter de l’invention de l’imprimerie et de ses conséquences sur l’architecture pour se demander, avec l’archidiacre, si effectivement le livre imprimé tuera l’édifice. Nous nous interrogerons donc sur la prise de position de Victor Hugo au sujet d’un progrès technique du 2 XVe siècle, l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1445 , avancée technique relancée au XIXe siècle par l’utilisation de la vapeur qui permit d’imprimer plus vite et en plus grand nombre. Nous examinerons dans un premier temps les avantages que Victor Hugo accorde au livre imprimé par rapport à l’architecture, Hugo qualifie en effet l’invention de l’imprimerie de révolution pour la pensée humaine et de la pensée humaine. Nous verrons ensuite que dans cette comparaison de l’imprimerie et de l’architecture se cache une louange du monument et plus précisément de la cathédrale ; nous nous demanderons quelle conception est contenue dans ce qui peut paraître constituer une contradiction. Pour comprendre plus précisément la pensée de l’auteur, nous nous demanderons si Hugo se place en historien ou en poète dans cette mise en rapport du livre imprimé et de la cathédrale.
I) L’INVENTION DE L’IMPRIMERIE EST UNE REVOLUTION 1 Glossa in Epistolas D. Pauli. Norimbergae, Antonius Koburger, 1474 (Glose sur les Epîtres de saint Paul. Nuremberg, Antoine Koburger, 1474) 2 INVENTION DE L4IMPRIMERIE EN 1445 PAR Johann Gutenberg. Le premier livre imprimé en grand nombre : «42zeilige Bibel »vers 1455.
Comment [-]:
Victor Hugo se livre à un examen des conséquences de l’invention de l’imprimerie pour la pensée humaine et pour l’évolution de la société et des arts. Cette question n’avait apparemment jamais été étudiée et, même après Hugo, elle semble avoir été laissée de côté, comme l’affirme Elizabeth L. 3 Eisenstein dans son ouvrageLa Révolution de l’imprimé dans l’Europe des premiers temps modernes. Elizabeth L. Eisenstein a vu son intérêt pour la mutation des communications au XVe siècle éveillé par une situation similaire à la fin du XXe siècle. Elle veut donc étudier la vertu qu’a la chose imprimée de conserver les écrits. Nous allons donc mettre en relation ce chapitre de Hugo et cet essai d’Eisenstein pour « tester » en quelque sorte d’une part l’objectivité de l’écrivain, et d’autre part son talent « visionnaire ».
1) « La presse tuera l’église »
Hugo affirme que cette « peur » vient du fait que Frollo est un prêtre : il comprend que l’imprimerie annonce que « l’intelligence [va] saper la foi » , que « l’opinion [va] détrôner la croyance », que « le monde [va] secouer Rome » ; ce rythme ternaire assorti d’une gradation ascendante exprime la violence d’une révolution. C’est en effet d’une manière brutale que s’effectue la mort de l’architecture, Hugo utilise le vocabulaire guerrier : « Terreur du soldat qui examine le bélier d’airain et qui dit : La tour croulera ». Cette violence est répétée au milieu de chapitre, Hugo répète que « l’architecture est détrônée » (l.390). Il s’agit donc de la fin d’un règne, du règne de l’architecture en tant que symbole du pouvoir de l’Eglise. Ce pouvoir a été renversé de la même manière que la Révolution Française a aboli la monarchie. (Il faut noter que le XIXe siècle idéalise la Révolution Française, occultant tous les crimes pour ne voir que le souffle de la liberté, dans une vision romantique de cet épisode de l’histoire). D’un côté, le prêtre est d’une part comparé au soldat qui voit sa forteresse prise d’assaut, d’un autre côté, la révolution industrielle est comparée à la Révolution française.
La capacité qu’a eu le livre imprimé de « secouer Rome » s’explique par le fait qu’il a accompagné et même permis la Réforme. Hugo va même jusqu'à affirmer que « avant l’imprimerie, la Réforme n’eût été qu’un schisme, l’imprimerie l’a fait révolution ». Il ajoute juste après : « Que ce soit fatal ou providentiel, Gutenberg est le précurseur de Luther » : cette affirmation montre que Hugo se permet des raccourcis un peu rapides en ce qui concerne les relations des événements : en effet, Gutenberg n’a pas inventé l’imprimerie pour répandre la Réforme. Cependant, il est vrai que le livre imprimé a favorisé la diffusion des idées de Luther. D’une part, le premier livre imprimé a été la Bible, ce qui permettait au croyant d’avoir un contact direct avec la religion , ceci remettait donc en cause le 4 pouvoir de Rome. D’autre part, comme l’affirme Arthur G. Dickens , qu’Eisenstein cite dans son essai, « Sans l’imprimerie une révolution d’une telle amplitude n’aurait pu avoir lieu [...] Le luthéranisme fut d’emblée l’enfant du livre imprimé ; grâce à ce véhicule, Luther fut en mesure d’imposer, de façon exacte, standardisée et ineffaçable, ses doctrines, qui marquèrent de façon indélébile l’esprit de l’Europe ». En effet, Luther avait rédigé ses thèses en latin et il était courant à cette époque qu’un 5 théologue propose une discussion sur les indulgences : ce qui a permis à Luther de diffuser ses idées, c’est la traduction et la diffusion grâce à l’imprimerie de ces « 95 thèses ». On peut donc affirmer, avec Hugo, que c’est en quelque sorte Gutenberg qui a fait la Réforme.
L’Eglise a peur, en effet, du pouvoir de l’imprimerie, « Rome est secouée » et Rome réagit. Ce n’est pourtant qu’un siècle après que le Concile de Trente fixa des mesures pour combattre le protestantisme et
3 Elizabeth L. Eisenstein,La Révolution de l’imprimé dans l’Europe des premiers temps modernes(Editions La Découverte, Coll. « Textes à l’appui », Série « Anthropologie des sciences et techniques ». Paris, 1991). 4 Arthur G. Dickens,La Réforme et la société du XVIe siècle, Paris 1969, trad.fr. 5 La concession des indulgences appartient à l’Eglise catholique : le sujet doit accomplir les oeuvres prescrites pour obtenir le pardon.
c’est ce concile qui marque le début de la Contre-Réforme. Les décisions prises par l’Eglise concerne les 6 textes sacrés : publication du catéchisme romain, édition de la Vulgate, réforme du bréviaire . On voit donc que la contre-attaque se fait avec les mêmes armes que l’attaque : la publication des textes sacrés. L’Eglise a donc peur et elle a mis du temps à trouver une réponse aux attaques des protestants, qui ont rapidement pris une dimension politique dans toute l’Europe. On peut souligner le fait que l’Eglise catholique a finalement utilisé elle aussi le livre imprimé pour uniformiser ses pratiques et pour répandre sa liturgie (même si cela a fait apparaître les contradictions et les différences entre les textes et les pratiques).
Pour Hugo, cet effroi du prêtre et de Rome est la plus évidente. En effet, l’imprimerie permet un contact direct avec la religion et avec Dieu, et par-là le développement d’une pensée critique contraire à la religion catholique du moyen-âge. Nous avons pu remarquer que l’analyse de Hugo, si elle se fait de façon un peu obscure parfois, a pourtant précédé, et peut-être inspiré ?, les conclusions des études faites au XXe siècle.
2) L’imprimerie est la dernière étape du processus du démocratisation
Hugo approfondit ensuite son analyse : le livre imprimé provoque l’effroi de l’Eglise qui perd son pouvoir absolu, mais ce n’est pas tout : le pouvoir de l’Eglise est étroitement lié à celui du trône, l’imprimerie signifie donc que le peuple qui a ébranlé Rome peut faire tomber le Roi.
«Toute civilisation commence par la théocratie et finit par la démocratie » (l.140) : Hugo énonce son propos comme une loi, comme un postulat de départ, alors que c’est plus que discutable. C’est une vision personnelle de l’histoire influencée peut-être par le contexte révolutionnaire de 1830.
Hugo procède à un rappel historique de l’évolution de l’architecture au moyen-âge (l.157ff.). il affirme que l’occident a été reconstruit par le catholicisme qui a profité que l’Europe était en ruines pour s’emparer du pouvoir. Le catholicisme met en place une société très hiérarchisée à la tête de laquelle se trouvent le Vatican et le Pape. Le catholicisme se trouve donc partout, à « tous les étages de la société », et on le retrouve dans l’architecture romane qui naît avec beaucoup de fracas : « on voit peu à peu sous le souffle du christianisme, sous la main des barbares, surgir des déblais des architectures mortes, (...), cette mystérieuse architecture romane » (l.170). Il s’agit en quelque sorte d’une « renaissance » de l’art qui se fait, là aussi, de manière violente, comme si, chez Hugo, tout changement s’effectuait dans un climat de violence. Cette art roman est donc au service du Vatican car toute la pensée d’alors y est contenue, et le 7 catholicisme était partout. Il convient de noter que l’adjectif « roman » a été attesté en histoire de l’art au XIXe siècle. Le « sombre style roman », comme le qualifie Hugo, contient « l’autorité, l’unité, l’impénétrable, l’absolu, Grégoire VII » (l.178). Grégoire VII (1020-1085) a été à la tête du mouvement 8 des réformistes, il représente donc un exemple extrême de l’inflexibilité de la religion . L’art roman est donc au service de l’intégrisme catholique qui est inhumain et qui ne privilégie que le pouvoir et la 9 hiérarchie : « partout le prêtre, jamais l’homme ; partout la caste, jamais le peuple » (l.180). Mais ce régime ne va pas durer : Hugo affirme que les croisades ont été un « grand mouvement populaire »qui a entraîné un esprit de liberté. Le lien que Hugo établit entre les croisades et la naissance de l’art gothique est-il pertinent ? On peut penser qu’il fait allusion à l’échec des croisades et du Pape qui
6 Luther avait publié deux catéchismes (« les catéchismes de Luther »). La Vulgate est la version latine des Livres saints et qui fut déclarée authentique par le Concile de Trente. Pour éviter les trop nombreuses variations de l’office divin, Pie V impose un nouveau bréviaire en 1568 suivant les directives données par le Concile de Trente. 7 « La spécialisation du mot en histoire de l’art médiéval est attesté en 1818: tirée de « romain » par allusion à la ressemblance des styles et par influence de « roman » employé à propos du moyen-âge. L’adj. « roman » dans ce sens a été diffusé par l’archéologue A. de Caumont (1823) puis par V. Hugo dansNotre-Dame de Paris(1831). (Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française). 8 Grégoire VII rédige en 1075 leDictatus Papaetoute influence laïque, Henri IV refusera, ce qui vapour libérer Rome de provoquer la querelle des investitures. 9 Le régime des castes : politiques, ethniques, religieuses, parfois même professionnelles. Chaque caste est absolument fermée, une mésalliance est punis par l’exclusion de la caste « paria » = dépouillé de tous les droits sociaux.
aurait eu pour conséquence un plus grand sentiment de liberté. Hugo ne parle pas du fait que les croisades, malgré leur échec, ont permis d’étendre le catholicisme. Pour preuve tous les mouvements de révolte des XIVe et XVe siècles : Jacqueries (Paysans contre les nobles, 1358) ; Pragueries (février 1440 : Seigneurs contre Charles VII) et Ligues (religieuses, la plus connue étant celle des catholiques français contre l’Union calviniste sous Henri III) : l’autorité du Pape s’ébranle, comme nous l’avons vu précédemment, car la féodalité veut une partie du pouvoir du Vatican. L’art roman meurt, la cathédrale, 10 « cet édifice autrefois si dogmatique, envahie désormais par la bourgeoisie, par la commune , par la liberté, échappe au prêtre et tombe au pouvoir de l’artiste » (l.204) : c’est la naissance de l’art gothique. Hugo trace ici un parallèle entre le pouvoir du Vatican et l’art roman et entre le pouvoir de l’artiste et l’art gothique. Mais c’est le peuple qui va arriver au pouvoir. La progression que propose Hugo est très réductrice : le pouvoir était détenu par le Vatican, puis par les seigneurs, avant d’arriver entre les mains du peuple. Le peuple « se fera la part du lion », affirme Hugo en prenant une fable de Phèdre à l’appui : « La vache, la chèvre et la brebis, en société avec le lion » : le pouvoir du peuple serait, d’une part, la loi du plus fort, et d’autre part, un pouvoir absolu : cet exemple semble aller contre l’affirmation de démocratie. En effet, la morale de la fable de Phèdre est la suivante « Ainsi la proie toute entière devint le 11 butin de la seule rapacité » . Cet exemple nous semble obscur... D’un autre côté, Hugo affirme que le peuple n’est pas tyran, mais artiste (l.220) : « Le génie et l’originalité populaires font la besogne que faisaient les évêques ». Cette conception du peuple-artiste correspond à l’intérêt des romantiques et de Hugo pour le Peuple en tant que symbole, que réalité mythique, et on peut croire à une volonté de Hugo d’abolir le mystère, la sélection aussi bien en religion (rapport direct avec Dieu), en politique (le peuple au pouvoir), qu’en art (le génie du peuple) : l’art doit donc lui aussi se démocratiser et ce n’est pas étonnant puisque « le souffle de la liberté et de la démocratie » se laisse percevoir dans le passage de l’architecture romane à l’architecture gothique. Hugo ajoute que le symbole déposé par le peuple a effacé la marque du dogme : l.226 : « la draperie populaire laisse à peine deviner l’ossement religieux ». Cette démocratisation concerne aussi les arts qui gravitaient autour de l’architecture : ils prennent leur indépendance et l’imprimerie marque la naissance de la sculpture, de la peinture et de la musique au XVIe siècle (l.468) Hugo fait ensuite un petit résumé de l’histoire de l’architecture (l.290-322) : elle a commencé en Orient, elle a traversé l’antiquité gréco-latine, avant de mourir avec Gutenberg. Hugo nous livre ici une vision synthétique de l’architecture en tant que histoire de l’humanité, mais la succession qu’il propose est plus qu’incomplète : il s’agir plutôt de l’histoire des grandes civilisations. L’art roman a exprimé le pouvoir du pape, l’art gothique a permis la démocratisation car les cathédrales gothiques peuvent être lues par tous : Hugo fait ici allusion aux vitraux qui « racontent » la Bible aux illettrés, ce qui contredit la thèse de l’auteur car les vitraux sont au service du dogme (épisodes de la Bible + lumière divine, la conception aérienne des cathédrales gothiques est encore au service du dogme, c’est un symbole). « La face de l’Europe est changée. Eh bien ! la face de l’architecture est changée aussi »(l.197) : Hugo ne donne pas d’explication, il constate pour évoquer le passage de l’art roman à l’art gothique. Willibald Sauërlander dans son étude sur les cathédrales gothiques fait un petit tour des circonstances qui ont favorisé l’émergence de cet art : la paix extérieure, l’opulence matérielle, le développement des études et l’essor de la royauté : on remarque que Hugo ne considère qu’un aspect de la société du haut moyen âge : l’essor de la royauté et de la féodalité par rapport au pouvoir de Rome pour faire de cet art gothique un symbole de la démocratisation et de l’évolution du pouvoir politique.
« Au quinzième siècle, tout change » (l.386) : c’est l’apparition de la chose imprimée.
3) Le livre est plus vertueux que le monument
« Sous cette pensée, la première et la plus simple sans doute, il y en avait à notre avis une autre, plus neuve, un corollaire de la première, moins facile à apercevoir et plus facile à contester, une vue, tout
10 Cf. annexe : fiche de vocabulaire sur la « commune ». 11 Phèdre,Fables, « La vache, la chèvre et la brebis, en société avec le lion », I, 5 (Edition des Belles Lettres, 1924).
aussi philosophique, non plus du prêtre seulement, mais du savant et de l’artiste. C’était pressentiment que la pensée humaine en changeant de forme allait changer de mode d’expression [...] ».
12 Le livre, c’est l’ange Légion qui ouvre « ses six millions d’ailes » (l. 15), la pensée humaine est « volatilisée par la presse » et elle s’évapore « du récipient théocratique » (l.20) : le livre correspond bien au caractère volatile de la pensée humaine. L.402 : « Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; elle est volatile, insaisissable, indestructible ».
Le papier est plus solide que la pierre : cette affirmation est mystérieuse. En effet, Hugo désigne le livre imprimé et le monument de façon métonymique par leur matière, et cette affirmation est fausse. Hugo ne va pas expliquer immédiatement sa pensée. Il en donne la conclusion : « un art allait détrôner un autre art », Hugo n’est pas beaucoup plus explicite que Frollo. Ce n’est que quelques paragraphes plus loin, après avoir retracé l’historique de l’architecture, que l’auteur va expliquer sa pensée. L’architecture était une « montagne », elle représentait la puissance, la force physique, elle était lourde. Le livre imprimé est comme un oiseau, il a sa légèreté et sa capacité d’éparpillement : il peut se répandre partout. La mémoire collective ne sera jamais vraiment menacée puisqu’elle est partout, on peut la sauver, on ne pourra jamais la détruire, il en restera toujours des traces. Le nouveau monde pourrait se reconstruire avec la mémoire de l’ancien, quoiqu’il advienne.
Le livre, c’est aussi l’imagination contre le sacerdoce, la poésie contre la religion, le peuple contre Rome (l.213).
Le livre a tous les avantages, finit par s’exclamer Hugo : « Un livre est si tôt fait, coûte si peu et peut aller si loin ! » (l.600). L’imprimerie semble donc être le progrès technique par excellence, qui provoque une révolution sociale, politique et artistique. Hugo tourne un peu les choses à sa façon pour appuyer sa thèse, les recherches récentes sur l’invention de Gutenberg ainsi les études sur l’art gothique nous montre que la vision de Hugo est assez partiale : Hugo est un grand orateur qui « oublie » parfois quelques éléments qui peuvent le gêner. Il a pourtant bien résumé l’évolution de l’art.
Pour Hugo, la force, le pouvoir est entre les mains des écrivains, puisque le livre est tout puissant. Paul Bénichou cite quelques lignes que Hugo devait inscrire dansLittérature et philosophie mêlées, qu’il n’a finalement pas publiées, mais qui illustrent notre propos : « Vous n’avez pas remarqué une chose, c’est que dans les époques comme celles-ci, le sceptre change de forme comme tout le reste. Il y a trente ans, le sceptre, c’était une épée. Aujourd’hui le sceptre, c’est une plume. Tout homme qui avec le bec d’une plume peut soutirer de son cerveau une pensée étincelante et électrique est redoutable dans ces 13 temps d’orage. Traitez avec respect ces sortes d’hommes-là, car ils sont vos maîtres. »
II) LA LOUANGE DE L’EDIFICE
Hugo, sous prétexte de considérer le livre imprimé comme évolution logique de l’art (après l’architecture des primitifs, le livre imprimé de la civilisation), passe en fait beaucoup de temps à étudier l’art architectural. Nous savons que Hugo s’est intéressé de très près à l’architecture. Nous savons aussi
12 Evangile selon saint Luc, VIII, 30 et Marc, V, 9 : Jésus fait passer dans un troupeau de porcs l’esprit immonde qui agite un possédé, et qui a répondu s’appeler Légion « car nous sommes plusieurs ». Les évangélistes disent que les pourceaux étaient environ deux mille. Littré : Dans le style de l’Ecriture : « des légions d’anges, des légions de démons » = des multitudes. 13 Reliquat deLittérature et philosophie mêlées.
que Notre-Dame de Paris est considérée comme le personnage principal du roman.. Nous commencerons 14 par rappeler l’interprétation que Frank Wanning , de l’université de Hanovre, a fait de ce chapitre (« Le livre ne la tuera jamais... »), puis nous étudierons les rapports de réciprocité qu’entretiennent le livre et l’édifice dans ce chapitre deNotre-Dame de Paris.
1) « Le livre ne la tuera jamais... » Victor Hugo, le temps et la cathédrale
Frank Wanning soutient que le narrateur « fait l’éloge du bâtiment ». Selon lui, les descriptions de la cathédrale faites par le narrateur, contrairement à celles faites par Frollo, « affirment l’existence d’une beauté absolue qui existe pour toutes les vraies oeuvres d’art, indépendamment de l’époque ». Ceci correspond en effet à la conception hugolienne de l’art, comme nous le verrons en troisième partie. Nous pouvons d’ores et déjà anticiper en rappelant l’importance de l’Idéal et du Beau chez Hugo. Wanning se penche ensuite sur une question qu’il qualifie de « plus fondamentale » : c’est celle de la « conception de la modernisation culturelle chez Victor Hugo ». C’est ici que Wanning entre dans le vif du sujet pour détourner les propos de Hugo « la thèse Le livre tuera la cathédrale est aussi valable que l’antithèse implicite : Le livre ne la tuera jamais ». Wanning souligne la métaphorisation opérée par Hugo de la cathédrale « livre de pierre » qui identifie à la fois l’architecture et la littérature. Selon Wanning, « le mouvement historique défini par la théorie de modernisation est donc arrêté », architecture et littérature peuvent donc vivre en harmonie, la « distance temporelle, souvent soulignée par le narrateur, n’existe plus ». Wanning conclut en affirmant que cette contradiction vient de la mise en parallèle de deux conceptions : celle de l’histoire, de l’idée de progrès, de la « modernisation » et de celle de la « Beauté platonicienne », c’est-à-dire une beauté qui réside dans « l’idée de régularité supérieure et en la symétrie harmonieuse existant au-delà des objets empiriques, du temps et de l’espace ».
Nous allons maintenant examiner le parallèle établi par Hugo et souligné par Wanning entre le monument et le livre imprimé.
2) La cathédrale est un livre
Dès le début du chapitre (l.44), Hugo parle du grand règne de l’architecture en utilisant une comparaison avec la littérature : l’architecture est selon lui « le grand livre de l’humanité ». En effet, c’est dans les monuments qu’est exprimée et conservée la mémoire collective : ils sont « l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence ». Hugo remonte aux temps primitifs : le monument est le gardien de la mémoire de l’humanité car il est le premier lieu d’expression de la pensée humaine. Les premiers monuments étaient des pierres non travaillées. Hugo fait ici référence aux paroles de Yahvé à Moïse « Que si tu me fais un autel en pierres, tu ne les façonneras pas en pierre de taille, car, en brandissant ton épée sur chacune d’elle, tu la profanerais » : dès les premiers temps, on a senti la capacité de l’édifice à être le gardien du profane. L’architecture s’est ensuite structurée : d’abord alphabet, puis mot et enfin phrase. Ce rapprochement hâtif n’a aucune valeur historique, on ne connaît pas d’exemple de construction où une seule pierre représenterait une lettre, où un ensemble composé représenterait un mot, où un ensemble plus élaboré serait une phrase. « Enfin on fit des livres », affirme Hugo (l.80) : « l’architecture alors se développa avec la pensée humaine », le monument fixe cette pensée, cette mémoire et ce symbolisme collectifs. Le monument n’est pas seulement le gardien de la mémoire, il est cette mémoire, c’est-à-dire qu’il 15 ne se contente pas de conserver les textes sacrés comme les tabernacles et l’Arche d’Alliance (l.119), c’est-à-dire d’être la maison de Dieu, il est Dieu lui-même, de par sa conception et de par son 14 Frank Wanning, « Le livre ne la tuera jamais...Victor Hugo, le temps et la cathédrale », in :La Ville : du réel à l’imaginaire, Actes du colloque de Rouen, 8-10 novembre, publications de l’université de Rouen n°162. 15 Tabernacle : 1. Tente principale du temple portatif des Hébreux, qui comprenait le saint et le saint des saints, et où était enfermée l’arche d’alliance. (2. Dans les églises catholiques, armoire occupant le milieu de l’autel et qui contient les saintes espèces.) Arche d’Alliance : sanctuaire dans lequel Moïse renferma les tables de la loi, que Dieu lui avait données sur le Mont Sinaï. Elle est le symbole de la présence de Yahvé au milieu de son peuple.
emplacement qui n’est pas le fruit du hasard. Il s’agit ici encore d’une extrapolation de l’auteur qui, en affirmant que « cela esttellementvrai... » admet que ce n’est pas absolument vrai. L’édifice, la cathédrale, puisque Hugo introduit ici l’exemple de la cathédrale de Cologne, n’est pas seulement un temple religieux, c’est l’expression de la pensée humaine. Hugo explique pourquoi la pensée s’est exprimée dans le monument : « c’est la liberté de l’architecture » (l.240), au même titre que la liberté de la presse, comme s’il s’agissait d’une loi. De plus, le monument est solide : on ne peut pas le brûler. Hugo se contredit puisqu’il affirme tout le long de ce chapitre que le livre est plus sûr que le monument : c’est en fait que le livre imprimé, le livre édité en très grand nombre est plus sûr. Avant l’invention de l’imprimerie, le manuscrit n’existe qu’en quelques exemplaires, pas forcément identiques. C’est ainsi qu’Hugo explique la multitude de cathédrales qui sont bâties en Europe au XIIIe siècle. Cependant, l’argumentation du narrateur est défaillante : pourquoi seulement des cathédrales ? Pourquoi cela s’est-il arrêté bien avant l’invention de l’imprimerie ? De plus, la cathédrale gothique ne s’est pas développée dans toute l’Europe. Willibald Sauërlander parle lui de « mode » qui s’est éteinte sans qu’on sache pourquoi, comme toutes les modes, laissant même plusieurs chantiers inachevés, comme à Beauvais ou à Narbonne. C’est sur ces affirmations que Hugo peut fonder sa distinction entre art roman = art du Vatican et art gothique = art démocratique. Hugo étend son principe à tout ce qui relève de la construction architecturale : Jean Mallion cite le passage dansChoses vuesoù Hugo affirme que « Les villes sont des bibles de pierre. Celle-ci n’a pas un dôme, pas un toit, pas un pavé, qui n’ait quelque chose à dire dans le sens de l’alliance et de l’union, et qui ne donne une leçon, un exemple ou un conseil. Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet 16 de monuments, de tombeaux et de trophées épeler la paix et désapprendre la haine. »
Il explique également pourquoi l’homme a construit ces livres de l’humanité : cela correspond à un besoin de transmettre, de se perpétuer ; la pierre est alors plus solide que la parole ou que le manuscrit (l.363-393). Mais lorsque Gutenberg invente l’imprimerie, la pensée humaine trouve un gardien plus sûr, plus solide : le manuscrit avait une « immortalité précaire » affirme Hugo (oxymore contenant la conception de l’art et de l’idéal l.378), l’architecture était solide et pouvait résister aux barbares et à la censure ; l’imprimé offre un support mieux adapté comme nous l’avons déjà vu. La pensée quitte alors l’architecture et Hugo affirme que depuis le XVIe siècle, l’architecture n’est plus qu’une pâle copie de ce qu’on connaît déjà, mis à part Michel Ange qui a effectué le dernier chef-d’œuvre architectural : Saint Pierre de Rome.
La prise de position de Hugo est assez complexe : d’un côté, il annonce la supériorité du livre imprimé mais il ne cesse de louer l’architecture, majestueux gardien de notre passé et refuge de tous les arts. Le monument est pour lui un livre : doit-on comprendre que l’édifice est en fin de compte un « conservateur » aussi sûr que la chose imprimée ? Nous allons maintenant observer le traitement qu’Hugo fait du livre imprimé pour tenter de mieux saisir sa pensée.
3) Le livre est un monument
Hugo oppose la parole écrite à la parole construite : il ne s’agit pas précisément d’opposer le papier à la pierre, il s’agit plutôt d’affirmer que le livre doit être un monument. De plus, on peut comprendre « construite » au sens de « structurée » : le monument serait donc le lieu où la pensée se construit, la pensée cohérente serait alors aussi solide et aussi résistante aux barbares, à la non-civilisation, que l’édifice, que la cathédrale qui a traversé les siècles. (l.380) Pourtant, l’architecture et l’imprimerie ne peuvent pas cohabiter : la vie et la pensée doivent quitter le monument pour aller dans le livre imprimé, la pensée doit faire un choix. Puisque la vie s’en va, 16 Choses Vues, II,cité par Jean MALLION,Victor Hugo et l’art architectural(PUF, 1962)
l’architecture est malade et la presse finit par la tuer au XVIe siècle (l.563). Hugo personnifie l’architecture et utilise le vocabulaire de la maladie pour ce qu’il n’avait désigné jusqu’ici que comme « la fin d’un règne » ou comme « un soleil couchant ». Le ton se fait pathétique, l’architecture est défigurée par les verrues et les fungus, elle perd ses dents, elle « agonise » et meurt. Pourtant, cette disparition est nécessaire pour que le livre imprimé « s’enfle et grossisse ». C’est la littérature qui a le pouvoir, le XVIIe siècle est littéraire, au XVIIIe siècle, c’est la littérature qui fait la révolution, et au XIXe siècle, c’est elle encore qui reconstruit la société (l. 570). Mais l’historique de la littérature est beaucoup plus court que celui que le narrateur nous avait esquissé de l’architecture. « Qu’on ne s’y trompe pas, l’architecture est morte, morte sans retour, tuée par le livre imprimé, tuée parce qu ‘elle dure moins, tuée parce qu’elle coûte plus cher ». Mais non pas parce qu’elle est moins apte à s’accorder avec la nature humaine, non parce qu’elle est moins artistique. Mais parce que le livre est plus pratique. Hugo semble regretter l’art architectural : il accepte le livre imprimé parce qu’il y trouve de nombreux avantages, parce qu’il faut regarder en avant et utiliser le progrès technique, parce qu’il est lui-même écrivain, mais il ne semble pas convaincu de la suprématie des mots sur les images. Le livre doit être un monument, une cathédrale : « il ne faut pas nier la grandeur de l’édifice qu’élève à son tour l’imprimerie » (l.655) : « Cet édifice est colossal ». D’une part, le nombre de livres imprimés depuis le XVe siècle est tellement grand qu’en les superposant, « on comblerait l’intervalle de la terre à la lune », mais Hugo affirme que ce n’est pas de cette grandeur qu’il veut parler. Ce qui est colossal, ce qui est impressionnant, c’est le travail de l’intelligence et de l’imagination, c’est la somme de tous les écrits qui assure sa cohérence à La Littérature. Shakespeare est une cathédrale, Byron une mosquée. Cette image ne vaut certainement que pour le rapprochement avec l’art architectural et non avec la religion. Les fourmis et les abeilles représentent la vie ; de plus, les fourmis symbolisent la vie industrielle et organisée en société, c’est-à-dire le nouveau monde, la société du XIXe siècle ; les abeilles sont elles aussi des travailleuses mais elles prennent une valeur spirituelle due à leurs ailes, leur chant et au fait qu’elles butinent les fleurs : elles matérialise l’âme. La littérature est donc travail, labeur et progrès technique associés à l’art, au souffle épique, au génie romantique. C’est pourquoi la littérature peut s’élever, c’est la tour de Babel revisitée par Hugo : à la base de la littérature, l’héritage de l’antiquité, les anciens livres sont imprimés et surtout Homère, à côté de la Bible polyglotte : c’est la mémoire de l’humanité, le fonds commun et c’est la Bible, non seulement imprimée mais aussi traduite. Puis on place les légendes, comme lesNiebelungen.Le reste est à construire sur cette base. Tout le monde peut et doit y déposer sa pierre, de la même manière que Hugo affirmait que tout le monde participait à la construction des cathédrales (ce qui est en grande partie vrai), ce qui ne signifie pas que tout être soit artiste. Le plus important pour Hugo, c’est l’apport des « contingents collectifs » comme 17 L’Encyclopédieau XVIIIe siècle etLe Moniteuraprès la Révolution Française. Cette seconde tour de Babel demande donc du travail et de l’acharnement, elle implique elle aussi la confusion des langues, mais chacun y a sa place (même Rétif de la Bretonne, « le Rousseau du ruisseau », XVIIIe siècle), il s’agit dans ce cas d’une complémentarité. Cette tour est constructive puisqu’elle associe l’architecture et la littérature, puisqu’elle accomplit le miracle de faire cohabiter deux arts qui devaient s’exclure l’un l’autre. La tour de Babel n’est pas dans ce texte un « stéréotype, mais réfère à une énergétique de l’écriture », affirme Abraham dans ses réflexions sur ce chapitre. 18 Bertrand Abraham affirme d’ailleurs que le « livre-monument hérite de tout ce qui caractérisait le monument-livre ». Cette conception du « livre-monument » se retrouve dans ce roman de Hugo où, d’une part, la cathédrale est le personnage principal du roman, et qui, d’autre part est construit, structuré comme le serait un édifice, parce que la parole construite l’emporte sur la parole parlée.
Hugo développe donc une pensée à double face : il chante le progrès de la presse, relancée au XIXe siècle par l’utilisation de la vapeur, mais il accomplit dans ce chapitre et dans tout le roman une
17 « Le Moniteur officiel » : ancien Journal Officiel : textes officiels + commentaires dont les gouvernements se servaient à l’occasion pour orienter l’opinion. 18 Bertrand Abraham, « La représentation du livre dans les romans de Hugo », 1992.
louange de l’architecture. Hugo veut utiliser l’imprimerie, il voit tous les avantages que cela apporte à l’écrivain et à la société, peut-être pressent-il qu’on ne peut pas faire autrement, mais le parallèle qu’il trace entre le livre imprimé et l’édifice nous montre qu’il fait plus cas de la cathédrale que de la chose imprimée : il affirme que la littérature n’apporte pas d’innovation artistique (l’édifice était déjà livre) et il va même jusqu'à affirmer que la littérature doit être architecture.
III) HUGO EST UN POETE
Hugo « étudie » dans ce chapitre l’évolution de l’architecture et l’apparition de l’imprimerie. Mais il le fait en poète romantique, c’est-à-dire que ce chapitre, cette « disgression » où le narrateur prend la parole pour exposer son point de vue (sous prétexte d’expliquer les paroles de Frollo) est le fait de Victor Hugo écrivain, comme nous le montrent sa conception de l’histoire et du progrès qui sont le résultat du romantisme hugolien.
1) Hugo historien
- La Révolution Française : Hugo s’inscrit dans la vision qu’on ses contemporains de la révolution française : le peuple aurait pris le pouvoir, on idéalise le rôle du peuple et on oublie la dictature. Idéalisation : on ne voit que les avancées, qui ne sont pas à nier, mais on tait les meurtres, la violence, l’injustice, la dictature. Hugo, tout comme Michelet, ne se positionne pas très nettement sur la révolution : défenseurs du peuple et des opprimés, certes, Hugo réclame « la substitution des questions sociales aux 19 questions politiques » , ils ne souhaitent pourtant pas que le peuple soit au pouvoir. Le peuple est une masse confuse, presqu’un mythe littéraire. l.192 : « La seigneurie perce sous le sacerdoce, la commune sous la seigneurie » : Hugo fait certainement référence à la fois aux communes révolutionnaires (1789), à la Commune de Paris (1792 mouvement insurrectionnel) et à la naissance des communes bourgeoises au XIIe siècle. La commune est alors symbole du renversement de pouvoir, c’est d’ailleurs en hommage à la Révolution Française que le gouvernement révolutionnaire du printemps 1871 va prendre le nom de « Commune ». Hugo est donc influencé par l’idéalisation de la révolution française, de plus, il utilise des raccourcis de pensée qui ôtent au raisonnement quelques arguments et événements importants, mais Hugo a raison : le pouvoir a évolué et le peuple a plus de pouvoir. Les trois étapes qu ‘il distinguent résument bien cette évolution : pouvoir du pape, puis pouvoir du roi (qui est à la tête de la féodalité et des seigneurs), puis pouvoir du peuple.
-Une démarche scientifique : du particulier au général, de l’observation aux lois, et comparaison avec d’autres époques. Mais plus que défaillant chez Hugo.
- Mais Hugo est un poète : « On entre plus profondément encore dans l’âme des peuples et dans l’histoire intérieure des sociétés humaines par la vie littéraire que par la vie politique. » (Victor Hugo, cité par Paul Bénichou en épigraphe de son ouvrageLes Mages romantiques. On remarque toutefois une volonté de comprendre les peuples, les civilisations et les sociétés. En effet, Hugo est persuadé que « C’est à lui [le poète] qu’il appartient d’élever, lorsqu’ils le méritent, les événements politiques à la dignité d’événements historiques. » (Préface desVoix Intérieures, cité par Bénichou).
2) La notion de progrès
19 Hugo, « But de cette publication », Préface deLittérature et philosophie mêlées.
« L’architecture alors se développa avec la pensée humaine » (l.91) : dans cette affirmation est contenue toute la croyance en le progrès. Le fait que l’homme progresse, que la pensée humaine se développe au fil des siècles est posée comme acquise, elle n’est pas remise en question par Hugo, et il anéantit toute tentative de le faire puisqu’une partie de son argumentation repose sur ce postulat. Pourtant, Hugo n’est pas persuadé que le progrès est continuel, au contraire, il a une vision cyclique de l’histoire. L290-322 : l’évolution du moyen âge de la caste au peuple n’est pas typique de cette époque, on retrouve la même évolution dans les autres époques citées : les soeurs aînées sont l’architecture hindoue, l’égyptienne et la romane, elles représentant la théocratie, la caste, le mythe, Dieu ; les trois soeurs cadettes sont l’architecture phénicienne, la grecque et la gothique qui représentant le peuple, la liberté, l’homme. On peut donc penser que l’on retrouvera cette évolution pour le livre imprimé, d’abord une littérature de caste, puis une littérature du peuple, mais Hugo n’en parle à aucun moment. Jean Mallion explique la notion de progrès chez Hugo : l’œuvre d’art a une forme sensible, elle dépend donc de toutes les conditions matérielles et sociales et ne se conçoit pas en dehors du déterminisme historique. Mais elle est aussi l’expression d’un idéal, elle participe donc de l’absolu, elle se situe au-delà de l’évolution historique. Ce qui a été atteint, la perfection ne sera jamais dépassée, seulement, éventuellement, égalé.
3) Hugo , poète romantique
- Le souffle épique : la naissance de l’architecture romane (l.175) : elle nait dans le chaos, « sous le souffle du christianisme, sous la mains des barbares ». En effet, l’évolution de l’architecture, sa mort et la naissance de l’imprimerie sont animées d’un souffle épique, cher à Victor Hugo. Hugo fait également référence à Homère : « ses Illiades prenaient la forme de cathédrales. » (l.273). Bénichou nous éclaire sur ce point : l’épopée a préoccupé tout le siècle. Hugo veut faire valoir la mémoire du peuple, car c’est d’elle que naît l’avenir. La grande épopée de Hugo :La Légende des Siècles. Préface de 1859 : L’épopée montre « l’épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l’homme montant des ténèbres à l’idéal » : l’épopée est donc le genre par excellence : histoire, progrès, l’Idéal, souffle littéraire, utilisation de mythes, lien avec le passé et l’antiquité.
- L’artiste selon Hugo (l.209) : « Adieu le mystère, le mythe, la loi. Voici la fantaisie et le caprice. » Les termes « fantaisie » et « caprice » résument la conception hugolienne de l ‘artiste. Fantaisie», puis « goût passager », et « chose= En Moyen français = « Objet que forme l’imagination peu utile mais agréable ». Caprice= à l’époque classique, dérèglement de l’esprit. Revalorisé par les romantiques : « œuvre d’art inspirée par le génie et s’écartant des règles ordinaires ». L’artiste serait donc celui qui ne respecte pas les règles, qui a du « génie » et de l’imagination, et qui privilégie l’agréable à l’utile. Il se différencie du prêtre, nous dit Hugo, car pour l’artiste, ce qui importe c’est le Beau, l’objet du culte (autel) est au service du Beau, alors que pour le prêtre, le Beau est au service du culte (vitraux). La religion, c’est le «mystère», c’est-à-dire ce qu’il y a d’inexplicable dans la religion, ce qui est caché. C’est aussi un genre dramatique médiéval d’inspiration religieuse et qui mettait en scène les épisodes de la bible. C’est sûrement un des aspects qu’Hugo refuse : l’art au service du culte. C’est également le «mythe». Cette remarque est étonnante car Hugo use de nombreux mythes, des nombreuses fables, de références mythologiques et bibliques. (Hugo préfère inventer ses mythes ?)
C’est la «loi», ici Hugo évoque ses prises de positions par rapport aux règles du théâtre classique 20 (Préface deCromwell règles du théâtre classique : unité de temps et de lieu, cohérence, bienséance) :
20 Victor HUGO,Cromwell(Garnier-Flammarion, Paris, 1968)
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