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Intelligence collective et monnaies alternatives - par Jean-François Noubel

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Jean-François Noubel présente l'évolution de l'humanité à travers les transitions qu'elle a effectuées entre différentes formes d'intelligence collective. Si l'écriture nous a permis de passer d'une structure d'intelligence collective originelle, locale, au modèle dominant que nous connaissons aujourd'hui : la forme pyramidale, il semble que les nouvelles technologies, et notamment les réseaux, nous permettent bientôt de dépasser ce paradigme en restaurant la souveraineté des individus pourtant insérés dans des groupes globaux complexes. Le modèle dominant, fondé sur la rareté et la centralisation de la monnaie tend d'ailleurs à être remis naturellement en cause par ses propres limites. L'humanité connaît aujourd'hui une configuration « de fin de partie de Monopoly », où la sous-monétarisation limite les échanges de la très grande majorité des acteurs. Jean-François Noubel nous promet alors à très court terme une explosion des initiatives de création de monnaies alternatives, sur le modèle des médias dans la décennie qui a précédé, reléguant bientôt les monnaies actuelles au rang de tradition. Et pour appuyer sa prophétie, il s'engage à être pionner dans le rejet du modèle.
Né à Paris en 1964, Jean-François Noubel a multiplié les expériences et les aventures, en étant notamment l'un des introducteurs d'Internet en France, avec AOL. Il a plus récemment fondé le réseau Thetransitionner.org qu'il considère comme une structure de recherche et développement qui réunit les pionniers qui ont décidé d'embarquer pour la prochaine humanité, encore naissante. Dans cette perspective, il réfléchit particulièrement aux questions d'intelligence collective et de monnaies alternatives. Il envisage d'ailleurs de mener une expérience radicale en ce sens, et de se passer bientôt entièrement des monnaies usuelles.
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Observato re u anagemen lternatif Alternative Management Observatory __   Compte-rendu   Intelligence collective et monnaies alternatives     Jean-François Noubel, Fondateur du réseau TheTransitioner.org     Séminaire Roland Vaxelaire Lundi 16 novembre 2009  Majeure Alternative Management – HEC Paris Année universitaire 2009-2010 
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Genèse du compte-rendu
About the “minutes”
 La Majeure Alternative Management, spécialité de dernière année du programme Grande Ecole d’HEC Paris, organise conjointement avec Roland Vaxelaire, Directeur Qualité, Responsabilité et Risques du Groupe Carrefour, un ensemble de séminaires destinés à donner la parole sur la question du management alternatif à des acteurs jouant un rôle majeur dans le monde de l’économie.  Ces séminaires font l’objet d’un compte-rendu intégral, revu et corrigé par l’invité avant publication.  Les séminaires Roland Vaxelaire sont organisés sur le campus d’HEC Paris et ont lieu en présence des étudiants de la Majeure Alternative Management et du Master Spécialisé Management du Développement Durable et de leurs responsables.    The Major Alternative Management, a final year specialised track in the Grande Ecole of HEC Paris, organises jointly with Roland Vaxelaire, Director of Quality, Responsibility and Risk in Groupe Carrefour, a series of workshops where major business actors are given an opportunity to express their views on alternative management.  These workshops are recorded in full and the minutes are edited by the guest speaker concerned prior to its publication.  The Roland Vaxelaire workshops take place in HEC campus in the presence of the students and directors of the Major Alternative Management and the Specialised Master in Sustainable Development.      Charte Ethique de l'Observatoire du Management Alternatif Les documents de l'Observatoire du Management Alternatif sont publiés sous licence Creative Commons http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/fr/pour promouvoir l'égalité de partage des ressources intellectuelles et le libre accès aux connaissances. L'exactitude, la fiabilité et la validité des renseignements ou opinions diffusés par l'Observatoire du Management Alternatif relèvent de la responsabilité exclusive de leurs auteurs.
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 Intelligence collective et monnaies alternatives  Résumé : Jean-François Noubel présente l’évolution de l’humanité à travers les transitions qu’elle a effectuées entre différentes formes d’intelligence collective. Si l’écriture nous a permis de passer d’une structure d’intelligence collective originelle, locale, au modèle dominant que nous connaissons aujourd’hui : la forme pyramidale, il semble que les nouvelles technologies, et notamment les réseaux, nous permettent bientôt de dépasser ce paradigme en restaurant la souveraineté des individus pourtant insérés dans des groupes globaux complexes. Le modèle dominant, fondé sur la rareté et la centralisation de la monnaie tend d’ailleurs à être remis naturellement en cause par ses propres limites. L’humanité connaît aujourd’hui une configuration « de fin de partie de Monopoly , où la sous-monétarisation limite les échanges de la très grande majorité des acteurs. Jean-François Noubel nous promet alors à très court terme une explosion des initiatives de création de monnaies alternatives, sur le modèle des médias dans la décennie qui a précédé, reléguant bientôt les monnaies actuelles au rang de tradition. Et pour appuyer sa prophétie, il s’engage à être pionner dans le rejet du modèle.  Mots-clés : intelligence collective, monnaie alternative, loi de Pareto, holoptisme    Collective intelligence and alternative currencies   Abstract : Jean-François Noubel presents the evolution of humans through their transitions between different forms of collective intelligence. If writing has allowed us to pass from an original, local collective intelligence structure to the dominant model we know today (the pyramidal form), it would seem as though new technologies, and especially new networks, will soon allow us to surpass this paradigm by restoring sovereignty to individuals while remaining within complex global groups. The dominant model, founded on the rarity and the centralization of currency is in fact undermined by its own limits. Today, humanity is living a “Monopoly endgame” configuration in which under-monetarization restricts the exchanges of the vast majority of actors. Jean-François Noubel promises us that in the very near future there will be an explosion of initiatives to create alternative currencies, based on the model of media technologies in the preceding decade, soon relegating traditional currencies to mere tradition.
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And to back up his prophecy, he proposes to become a pioneer in the rejection of the dominant model.  Key words : collective intellegence, alternative currency, Pareto principle, holoptism    L’invité
 Présentation : Né en 1964 près de Paris, Jean-François Noubel s’est toujours intéressé aux grandes questions de l’humanité, à travers de multiples approches : scientifiques, artistiques, philosophiques et spirituelles. Cette recherche lui a permis de vivre pendant quinze ans une vie d’aventurier et d’exercer de multiples métiers : vendeur de crêpes à New York, pianiste dans des piano bars, chauffeur, programmeur, pigiste… Passionné par les nouvelles technologies, il a notamment co-fondé AOL France. Il pratique enfin les arts martiaux, ce qui lui a permis de travailler comme cascadeur. Convaincu de l’importance de l’intelligence collective, JF Noubel a fondé le réseauThe transitioner qu’il considère comme structure de recherche et développement sur« une l’intelligence collective qui réunit les pionniers qui ont décidé d’embarquer pour la prochaine humanité, encore naissante. Les “transitioners” incarnent la transition entre l’« ancien  monde conventionnel, et le suivant en train de naître. . Cette initiative qui s’appuie sur les nouvelles technologiques aussi bien que la spiritualité orientale vise à créer une communauté mondiale d’où peuvent émerger de nouvelles connaissances. Cette conviction de l’importance de l’intelligence collective l’amène à donner des conférences dans le monde entier, à intervenir dans de multiples séminaires de formation et partager ses expériences dans tous les nouveaux médias au travers de nombreux blogs et « pages persos . Il est actuellement en train d’écrire un livre sur ce thème. En septembre 2009, il saute un pas radical en « ressentant  ce qu’il définit comme son vœu de richesse : expérience spirituelle intense qui le conduit à prendre l’engagement de renoncer à toutes les monnaies conventionnelles. Il a prévu de prononcer ce vœu de manière solennelle en 2010, et essaie depuis de justifier son inspiration et d’expliquer comment créer les conditions de la réalisation de son vœu. Père d’un garçon de huit ans, il associe sa compagne mexicaine à tous ses travaux sur l’intelligence collective.
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Intelligence collective et monnaies alternatives
Introduction de Roland Vaxelaire  Nous avons la chance aujourd'hui accueillir Jean-François Noubel. Après une expérience dans différents domaines, que ce soit l'informatique, le management, il a également été aventurier (il vous en parlera un peu), Jean-François a décidé de se consacrer à un travail de recherche pratique : il veut vivre avec une monnaie complémentaire pour se retirer complètement et pouvoir continuer à vivre sans monnaie classique. Je vois qu'il y en a qui froncent les sourcils en se demandant : comment va-t-il faire ? Je lui laisse vous parler de l'expérience qu'il va mener. Il fait tout cela à travers un organisme qui s'appelle thetransitionner.org, que vous pouvez consulter sur Internet. C'est un réseau, une communauté, qui travaille sur des monnaies complémentaires. Ce genre de travaux vise à sortir de ce phénomène de rareté de la monnaie et d'arriver à trouver d'autres moyens qui permettront d'avoir les trois fonctions de la monnaie qui sont : une fonction d'évaluation, de mesure, une fonction de thésaurisation, est une fonction d'échange.   
Intervention de Jean-François Noubel  Merci de me recevoir, mon nom est Jean-François Noubel. Je vais essayer de partager en deux heures ce qui est à la fois pour moi une passion et un chemin de vie, c'est-à-dire quelque chose dans quoi je m'investis totalement, sans parachute. Il s'agit d'aller vraiment au-devant de ce que l'humanité semble être en train de créer pour elle-même, et d'explorer ces devants, comme le font des explorateurs. Pour me présenter un peu plus, j'ai fait pas mal de choses, s'il y a un personnage auquel je m'identifie bien, qui m'émeut toujours, c'est Candide, de Voltaire. Il bourlingue un peu partout, il lui arrive des tas d'aventures, il fait également des coups pendables, il est des tas de choses : c'est une recherche en fait ; et même si les histoires sont différentes, je me retrouve beaucoup dans ce personnage. Il y a beaucoup de choses que j'ai apprises dans des contextes moins conventionnels, que l'on n’étale pas sur un CV : j'ai été cascadeur pendant plusieurs années et j'ai beaucoup appris de cette expérience. J'ai fait plutôt
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des cascades comme on peut le faire dans un cirque, on effectue un numéro au millimètre près, on s'entraîne des heures et des heures par jour pendant des mois, et on arrive à cette précision ; il s'agissait de cascades difficiles, des arts martiaux. Autre chose également : les arts martiaux, que je passe pratique depuis longtemps, que j'enseigne également, qui sont très importants pour moi. Et puis aussi une chose dont j'ai moins l'occasion de parler : j'ai fait de la prison. Mon passé d'aventurier m'a amené à vivre cela, j'ai donc touché le fond de la misère, car, quand on va là-dedans, on touche vraiment le fond, et ensuite, soit ça passe, soit ça casse, on peut rebondir et se reconstruire ou bien alors on n'en sort pas indemne. Je pense faire partie de ceux qui ont su tirer des leçons et des avantages de cela. Toute cette expérience-là me sert aujourd'hui, cela me permet de comprendre des mécanismes universels de l'humain qui est en nous. Sur le plan un peu plus classique, plus « corporate , j'ai eu la chance de faire partie des fondateurs d'AOL en France. AOL est l'entreprise qui a introduit Internet en France, en 1995 ; c'était une petitestart-up: nous avons démarré à cinq, mon rôle précis étant de m'occuper des stratégies d'adaptation de contenus. Ce fut vraiment une aventure passionnante qui m a permis ' d'observer comment une société passe du pré-Internet au post-Internet. En France, c'est un peu particulier, parce qu’on avait déjà le Minitel, mais c'était très fermé. Cela m'a donné une expérience, la possibilité de voir les choses et de savoir qu’elles vont arriver. On peut faire bien des conférences, cela reste assez théorique, jusqu'au jour où l'on s'approprie l'outil, l'e-mail est là, le site Internet est là, l'ordinateur est là, et chacun peut rentrer dans l'expérience. C'est un peu dans cette même posture que je me trouve aujourd'hui : je vais essayer de partager avec vous des choses qui vont arriver demain, l'année prochaine, et qui, pourtant, sont encore extrêmement théoriques alors qu'elles vont représenter un raz-de-marée sur nos vies, nos sociétés. Il y eut donc AOL, puis j'ai dirigé plusieurs entreprises dehigh tech, jusqu'à la dernière, qui n'a pas réussi. En fait, elle a réussi technologiquement : on a développé le premier moteur de recherche de personnes, c'est-à-dire une technologie vraiment inédite qui permettait aux gens de se définir comme ils le souhaitaient et ensuite d'être trouvables dans des réseaux, soit fermés, soit ouverts. C'est une technologie qui marche d'ailleurs toujours très bien ; et pourtant, après la première levée de fonds, nous n’avons pas réussi la deuxième, tout simplement parce qu'à l'époque les investisseurs avaient décidé qu'Internet ne rapporterait jamais d'argent, alors que deux ans auparavant on pouvait dire qu'on vendait du papier toilette sur Internet, et on « levait  des millions. Il y a eu un phénomène de panurgisme. Nous, nous avions une technologie qui marche, des clients, nous avons vendu dans le secteur privé, nous
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avons réussi aussi dans le secteur public, et tout ce dont nous avions besoin, c'était du cash pour lancer la machine, nous ne l'avons pas eu, et cela m'a beaucoup interpellé quant au rôle de l'argent, le rôle de la richesse ; cela a été un facteur de plus, qui m'a amené à une transition. Nous avons décidé d'arrêter l'entreprise, de ne pas s'épuiser pendant des années à essayer de ramasser un peu d'argent, mais de fermer l'entreprise, de garder la technologie et d'évoluer différemment. Je suis très content de ce choix. Personnellement, j'ai décidé aussi, en 2003, de me consacrer aussi loin que possible àqui je suis, c'est-à-dire : « quelle est ma nature ? Que suis-je venu faire ? . Sans savoir où cela me mènerait, mais en sachant que cela me mènerait forcément là où je dois être. L'objectif était qu'il n'y ait plus aucune différence entreêtre et faire, que chaque action soit l'expression concrète dequi voulais être, et vice versa. Cela je paraît très théorique, mais cela m'a amené à développer deux passions concrètes. Tout d'abord, les questions d'intelligence collectivece soit une entreprise, que ce, c'est-à-dire, que soit une université, que ce soit des concitoyens - de façon tout à fait informelle, l'armée, des groupes terroristes, une église : comment les gens fonctionnent ensemble ? Quelles sont les limites que l’on rencontre dès lors qu'on est ensemble ? Et quels sont les facteurs qui vont créer ces limites ? Ce sujet m'a passionné, je me suis vraiment consacré à cela, d'autant que les années précédentes m'avaient mis aux avant-postes de ces questions, notamment avec l'arrivée d'Internet qui a changé la donne. Même avant les années 2000, on commençait à voir émerger des structures sociales qui n'avaient jamais existé auparavant, notamment le système d'exploitation Linux. On avait un artefact, c'est-à-dire un objet humain extrêmement complexe (c'est difficile de faire des objets plus complexes qu'un système d'exploitation, cela fait partie des objets fabriqués parmi les plus complexes qui soient, avec les avions, la fusée etc.), pour la première fois on avait un produit concret qui était né sans que ce soit fait par aucune structure telle qu'on avait pu en connaître auparavant. Il n'y avait pas de patron, pas d'entreprise, pas de siège social, pas de hiérarchies «top down telles qu'on les connaissait, et pourtant cela produisait quelque chose de très concret. Ce n'était pas qu'un réseau d'idées, c'était quelque chose qui alliait l'être et le faire, la réflexion et l'action. Il y avait donc déjà, avant le début des années 2000, une matière à explorer et qui, bien entendu, se développait très rapidement. Elle continue aujourd’hui à se développer de manière exponentielle dans une nouvelle économie que l'on appelle l'économie du libre (qui ne concerne d’ailleurs pas que le logiciel). La deuxième question qui me passionnait était justement la question de l'argent : la monnaie et l'argent. Depuis tout petit, je me demandais ce qu’était que l'argent, chaque fois que je posais des questions, j'avais l'impression qu’on me donnait des réponses qui tournaient
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en boucle. Aucune réponse ne me satisfaisait. J'ai vraiment voulu comprendre les mécanismes profonds de la monnaie.  l’époque, en 2003, j'avais donc ces deux centres d’intérêt et j'avais commencé à publier des papiers là-dessus, en me disant qu’il y avait un lien entre les deux. Je sentais qu'il y avait quelque chose entreintelligence collectiveetargent, que quelque chose qui unifiait tout cela. C’est en mai 2003 (je m'en souviendrai toujours !) que j’ai fait le lien : nous avons un système monétaire qui est fondé sur la rareté. Comment peut-on d'un côté dire : maximisons l'intelligence collective, augmentons nos capacités de synergies et de collaboration ; et en même temps, dire : on est en compétition, en guerre les uns contre les autres, pour de la monnaie ; la monnaie étant l'outil même de l'échange des richesses, de création, de production, de représentation et d'échange des richesses ? Dans cette question toute simple, il y avait ce qui me semblait être une contradiction du système. Cela m'a amené à comprendre les approches beaucoup plus unifiées de la théorie monétaire, de la collaboration, et en quoi des organisations qui vont arriver demain, qui sont déjà en train de naître, vont pouvoir fonctionner avec des systèmes monétaires différents. C'est ce que je vais essayer de partager avec vous. Cela sera forcément superficiel, je vais forcément employer des raccourcis qui peuvent sembler être des croyances, et je vous demande de m'en excuser par avance ; j'essaierai autant que possible de démontrer ce qui est démontrable dans un court laps de temps et ensuite, si vous le voulez bien, nous pourrons engager une discussion et voir où tout cela peut nous mener.   1. L’intelligence collective  L'intelligence collective est en train de devenir une vraie discipline de recherche, comme la sociologie, l'anthropologie… C'est une science humaine très transversale, puisqu'elle inclut l'économie, la sociologie, l'anthropologie, la théorie du choix social (comment les gens font des choix ensemble, comment ils s'auto-influencent), toutes les théories de la complexité. L'intelligence collective, en tant que discipline, nous amène à considérer des grandes catégories, des grandes formes d'espèces sociales, en particulier dans l'humanité. A titre d'introduction, vous en voyez ici trois [projetées au tableau], que je vais commenter rapidement pour que l'on sache de quoi on parle :
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 L’intelligence collective originelle  Là [à gauche], vous voyez ce que l'on appelle l'intelligence collective originelle. C'est le petit groupe, c'est ce que nous sommes ici, un petit groupe, nous n'avons pas encore une taille trop grande, nous sommes dans ce qui vient de la nuit des temps : l'intelligence collective originelle c'est le petit village, c'est le groupe de singes dans leur arbre ou sur leur rocher, qui sont d’une taille suffisamment petite pour que à tout moment chaque individu présent dans le groupe ait le sens du tout, que l'on puisse dire à tout moment, en tant qu'individu, où on en est ensemble. Cette propriété est vraiment importante, on l’appelle l'holoptisme. L'holoptisme, c'est quand il y a un lien entre les individus et le tout. Si on imagine un terrain de sport, tous les joueurs sont en train d'évoluer dans tous les sens, chaque joueur a bien la vision des autres joueurs, chacun se voit, mais en plus chaque joueur a une représentation du tout, de son équipe. Il peut dire : « voilà, mon équipe est en train de gagner, de perdre, d'appliquer telle stratégie, on devrait se replier, nous sommes dans telle configuration etc  : c'est cela l'holoptisme, un lien dynamique complexe entre l'individu et le tout. Je vous invite à réfléchir par deux fois à cette propriété : imaginons un groupe de jazz, en situation d'intelligence collective originelle, ce groupe de jazz est d'autant plus fort que chaque musicien est complètement individu et complètement souverain. Il est à la fois dans son instrument, il a une spécialisation, un rôle bien précis, il est complètement dans sa création, complètement lui-même, il n'y a pas de contradiction entre lui et le groupe, et pourtant il y a un « tout  cohérent qui émerge. Dans cette configuration-là, dans cet
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holoptisme, il n'y a pas de contradiction entre la souveraineté individuelle et la souveraineté du tout. Or, dès que l'on rentre dans des organisations plus grandes, on considère comme systématique la question de la contradiction entre l'individu et le tout. C'est-à-dire que, soit des idéologies vont dire : « c'est le collectif qui doit prédominer par rapport à l'individu, l'individu doit s'adapter au collectif , soit on fait des sociétés où c'est l'individu qui domine, et le collectif va émerger, peut-être s'autoréguler, par des mains invisibles, c’est ce qu’affirment notamment les théories libérales. En conclusion, soit on a dubottom up, soit on a dutop downaux origines. Ici, dans cette intelligence, mais rarement les deux. Revenons collective originelle, on n’a plus de contradiction entre l'individu et le tout. Le tout est d'autant mieux nourri que les individus sont compétents dans leurs activités et chaque individu va modifier ses actions en fonction de ce tout. Ce n'est pas « chacun pour soi , on est bien dans un jeu de contraintes complexes, mais qui n'entache pas la question de la liberté individuelle, qui se nourrit de la liberté individuelle. Si on va un peu plus loin, la notion d'holoptisme nous révèle finalement des choses assez profondes, sur des questions d'existence, de souveraineté, de liberté, de liens avec les autres… Et nous avons tellement besoin de ça ! C'est pour cela qu'on se réunit d'ailleurs dans des salles de réunion, dans des salles de classe, que l'on pratique du sport ensemble, qu’on veut recréer autant que possible, même dans des grandes organisations, des petits collectifs d'intelligence collective originelle. Je pourrais continuer à l'envi là-dessus, sur les propriétés de cette intelligence collective originelle, mais il s’agit de donner un petit tableau très rapide des deux grandes formes d'intelligence collective qui caractérisent l'humanité aujourd'hui.   L’intelligence collective pyramidale  L'humanité a évolué. Quand l'agriculture est arrivée, il y eut de plus en plus de petits villages, de petites communautés qui ont dû s'agréger et commencer à fonctionner ensemble et à organiser des ressources. C'est là qu'on a une transition entre l'intelligence collective originelle et l'intelligence collective pyramidale. C’est alors qu’eut lieu une invention extraordinaire : celle de l'écriture. Avec l'écriture, pour la première fois, on n'eut plus besoin de la présence des gens pour communiquer. On peut écrire quelque chose qui sera peut-être lu par quelqu'un d'autre dans un autre espace-temps. L'arrivée de l'écriture est une technologie extraordinaire, qui va permettre à des collectifs de pouvoir s'étendre de manière incroyable. C'est avec l'écriture que les premiers grands empires émergent. Tout ce qui fait société
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commence à émerger avec une structure dont on retrouve encore les traits aujourd’hui quand on regarde une entreprise, un gouvernement, n'importe quelle organisation.  Ce que vous voyez ici n'est pas tout à fait un organigramme d'entreprise : dans un organigramme apparaissent plutôt des noms… Ici, les organisations d’intelligence collective pyramidale sont structurées par des groupuscules d'intelligence collective originelle : un comité de direction, un département des ventes, un département de production, ou bien un ministère, etc. Structurellement, si l'on fait une analyse d'un réseau social, on va plutôt trouver des structures qui ressemblent à ça dans des organisations à taille moyenne ou grande. C’est, grâce à l'écriture, la stratégie que l'humanité a trouvée pour pouvoir réunir un très grand nombre d'acteurs. Agir ensemble demande des centaines, des milliers, voire des millions de personnes, qui vont chacune prendre un rôle. C'est ce qu'on appelle l'intelligence collective pyramidale.  Je commence ainsi à dessiner une cartographie du vivant social humain : seule l'intelligence collective originelle existait avant l'humanité. Elle existe en effet partout autour de nous, dans la nature. Regardez par exemple un banc de dauphins qui rabattent un banc de poissons ensemble : ils sont en intelligence collective originelle ! Cette structure-là [désignant la structure pyramidale] est en revanche, jusqu'à preuve du contraire, uniquement observable dans l'humanité. J'exclus ici une autre forme d'intelligence collective qui est ce qu'on appelle l'intelligence collective en essaim. Dans cette forme, on peut aussi avoir un très grand nombre de participants – un banc de poissons, une fourmilière, une termitière, un nuage d’oiseaux – mais c’est une configuration assez particulière où chaque individu a une marge de manoeuvre assez restreinte. Il voit ce qui se passe autour de lui, il agit dans son environnement immédiat, sa marge de manoeuvre est assez limitée et pourtant le tout, la termitière, la fourmilière, la ruche, peut avoir un comportement très riche et complexe. C'est ici différent, c'est une structure qui n'existe pas dans la nature mais uniquement dans l’humanité.  Un étudiantvoulez dire que c'est l'écriture qui permet de s'organiser ?: Vous  JFN: Absolument, c'est véritablement la clé de voûte : si l’on retire l'écriture, il n'y a pas d'intelligence collective pyramidale. Et, de la même façon, si quelqu'un ne sait ni lire ni écrire, il ne peut faire partie de ce jeu.
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