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Le développement d'une conscience critique par les managers : une nécessité pour la naissance d'un autre leadership. Par Philippe de Woot.

De
25 pages
Les dirigeants et les managers doivent être conscients des avantages mais aussi des défauts que présente le système capitaliste actuel dans son ensemble. Cette prise de conscience permet d'alimenter les réflexions menant à la mise en place d'un management alternatif qui tel que nous le présente Philippe de Woot dans son exposé se doit de replacer la dimension humaine au cœur d'un système jusqu'à là dominé par des caractéristiques techniciennes. Il s'agit de repenser la finalité de l'entreprise au service des hommes et de la planète dans un monde où elle est amenée à occuper un rôle croissant.
Philippe de Woot est Docteur en Droit et en Sciences Economiques et Harvard Faculty Associate. Il est aussi professeur émérite à l'Université Catholique de Louvain. Il a consacré une grande partie de sa carrière professorale à la recherche et à l'enseignement sur les questions de la Responsabilité Sociale des Entreprises. Il intervient également en tant qu'administrateur ou conseiller dans certaines entreprises nationales et multinationales. Parmi ses ouvrages, on peut citer : Les défis de la Globalisation : Babel ou Pentecôte?, La fonction de l'entreprise, Responsabilité sociale de l'entreprise : faut-il enchaîner Prométhée ? Parmi les distinctions qui ont reconnu son travail, on peut noter que Philippe de Woot est membre de l'Académie Royale de Belgique et de l'International Academy of Management. De plus, en 2002, il a reçu de l'Académie des Sciences Morales et Politiques de l'Institut de France le Prix Zerelli Marino pour l'ensemble de son oeuvre.
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Observatoire du Management Alternatif
Alternative Management Observatory
__

Compte-rendu


Le développement d’une conscience critique par les
managers : une nécessité pour la naissance d’un
autre leadership


Par Philippe de Woot
Professeur Emérite à l’Université Catholique
de Louvain La Neuve (Belgique)


Séminaire Roland Vaxelaire
19 novembre 2007




Majeure Alternative Management – HEC Paris
Année universitaire 2007-2008

P. de Woot – « Le développeement d’une conscience critique par les managers » – Novembre 2007 1
Genèse du compte-rendu

La Majeure Alternative Management, spécialité de dernière année du programme Grande
Ecole d’HEC Paris, organise conjointement avec Roland Vaxelaire, Directeur Qualité,
Responsabilité et Risques du Groupe Carrefour, un ensemble de séminaires destinés à donner
la parole sur la question du management alternatif à des acteurs jouant un rôle majeur dans le
monde de l’économie.

Ces séminaires font l’objet d’un compte-rendu intégral, revu et corrigé par l’invité avant
publication.

Les séminaires Roland Vaxelaire sont organisés sur le campus d’HEC Paris et ont lieu en
présence des étudiants de la Majeure Alternative Management et du Master Spécialisé
Management du Développement Durable et de leurs responsables.


About the “minutes”

The Major Alternative Management, a final year specialised track in the Grande Ecole of
HEC Paris, organises jointly with Roland Vaxelaire, Director of Quality, Responsibility and
Risk in Groupe Carrefour, a series of workshops where major business actors are given an
opportunity to express their views on alternative management.

These workshops are recorded in full and the minutes are edited by the guest speaker
concerned prior to its publication.

The Roland Vaxelaire workshops take place in HEC campus in the presence of the
students and directors of the Major Alternative Management and the Specialised Master in
Sustainable Development.


Charte Ethique de l'Observatoire du Management Alternatif
Les documents de l'Observatoire du Management Alternatif sont publiés sous licence Creative Commons
http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/fr/ pour promouvoir l'égalité de partage des ressources intellectuelles
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L'exactitude, la fiabilité et la validité des renseignements ou opinions diffusés par l'Observatoire du Management
Alternatif relèvent de la responsabilité exclusive de leurs auteurs.
P. de Woot – « Le développeement d’une conscience critique par les managers » – Novembre 2007 2

Le développement d’une conscience critique par les
managers : une nécessité pour la naissance d’un
autre leadership


Présentation de l’invité : Philippe de Woot est Docteur en Droit et en Sciences Economiques
et Harvard Faculty Associate. Il est aussi professeur émérite à l'Université Catholique de
Louvain. Il a consacré une grande partie de sa carrière professorale à la recherche et à
l’enseignement sur les questions de la Responsabilité Sociale des Entreprises. Il intervient
également en tant qu’administrateur ou conseiller dans certaines entreprises nationales et
multinationales. Parmi ses ouvrages, on peut citer : Les défis de la Globalisation : Babel ou
Pentecôte?, La fonction de l’entreprise, Responsabilité sociale de l’entreprise : faut-il
enchaîner Prométhée ?
Parmi les distinctions qui ont reconnu son travail, on peut noter que Philippe de Woot est
membre de l’Académie Royale de Belgique et de l’International Academy of Management.
De plus, en 2002, il a reçu de l’Académie des Sciences Morales et Politiques de l’Institut de
France le Prix Zerelli Marino pour l’ensemble de son oeuvre.

Résumé du compte-rendu : Les dirigeants et les managers doivent être conscients des
avantages mais aussi des défauts que présente le système capitaliste actuel dans son ensemble.
Cette prise de conscience permet d’alimenter les réflexions menant à la mise en place d’un
management alternatif qui tel que nous le présente Philippe de Woot dans son exposé se doit
de replacer la dimension humaine au cœur d’un système jusqu’à là dominé par des
caractéristiques techniciennes. Il s’agit de repenser la finalité de l’entreprise au service des
hommes et de la planète dans un monde où elle est amenée à occuper un rôle croissant.
Une question revient en filigrane : celle de la responsabilité des Business Schools dans la
formation des leaders alors qu’elles semblent se cantonner à vouloir reproduire les schèmes
de la pensée unique cristallisée par Milton Friedmann dans les années 1960.

Mots-clés : Responsabilité sociale des entreprises, éthique dans l’entreprise, leadership


P. de Woot – « Le développeement d’une conscience critique par les managers » – Novembre 2007 3
A critical mind rising among managers: a
requirement to start another type of leadership


Guest Presentation: Philippe de Woot has a ph.d. in Law and Economics and is a Harvard
Faculty Associate. He is also a respected teacher in the Catholic University of Louvain. He
has dedicated a large part of his career to Research and Teaching about Corporate
Sustainability. He is also a Manager and Consultant in various national and global companies.
1
His most striking publications were : Les défis de la Globalisation : Babel ou Pentecôte? , La
fonction de l’entreprise, Responsabilité sociale de l’entreprise : faut-il enchaîner Prométhée
2
?
Some of his professional distinctions need to be highlighted: Philippe de Woot is a
member of the Royal Academy of Belgium and of the International Academy of
Management. Moreover, he was awarded in 2002 the Zerelli Marino Prize from the Academy
of Morale and Political Sciences of the French Institute, for his whole work.

Abstract: Directors and Managers must be aware of the advantages and drawbacks of the
capitalist system nowadays. As Philippe de Woot states in his report, this awareness leads to
further thought about the implementation of an alternative management that places the
humane dimension in the center of the system ; a system that was so far dominated by
Technique. The objective of a company must be to serve the human being and the Planet
because of its growing role.
A background question has then been raised: what is the responsibility of Business
Schools in leaders’ training when they keep sticking to teaching the one way of thinking in
the 1960s that Milton Friedmann enhanced in his work.

Key Words: Corporate Sustainability, Corporate Ethics, Leadership

1 The Challenges of Globalization: Babel or Pentecost?
2
Corporate role, Corporate sustainablility: must we put Prometheus in chains?
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Introduction de Roland VAXELAIRE

Vous présenter Philippe de Woot est trop ambitieux et prendrait trop de temps.
Philippe De Woot a consacré toute sa carrière à étudier la stratégie d’entreprise en travaillant
auprès de managers de grandes entreprises comme Lafarge. Il s’est intéressé à la façon dont
on pouvait faire évoluer la stratégie d’entreprise. Depuis de nombreuses années, il a pu suivre
l’ensemble des évolutions de stratégies d’entreprises, non pas simplement comme un
théoricien, mais aussi comme un « coach », un accompagnateur, un miroir pour certains
patrons.

EXPOSÉ de Philipe de WOOT

Je suis très heureux d’être là pour beaucoup de raisons. Ce programme me paraît tout à
fait intéressant et audacieux, surtout dans une école de gestion. Si vous l’avez choisi, c’est que
vous êtes prêts à tenter de transformer notre système. Je viens de l’IAG-Louvain School of
Management (l’Ecole de gestion de l’Université catholique de Louvain) qui est partenaire
d’HEC dans le programme européen CEMS (Community of European Management School).
Une ancienne amitié de coopération lie donc votre institution et la mienne.

Roland Vaxelaire m’a demandé de donner quelques pistes de réflexion dans le
domaine de l’entreprise responsable dans le cadre d’un développement durable. Ce domaine
est en harmonie avec le thème fascinant d’un management alternatif. Pour ce faire, je voudrais
proposer cette réflexion en trois parties.
Dans une première partie, nous montrerons qu’une prise de conscience des avantages
et des défauts du système dans lequel nous vivons –et dans lequel vous serez amenés à
travailler et à prendre des responsabilités- est fondamentale.
Étant assez critique par rapport à l’état présent du système, la deuxième partie
proposera une réflexion autour des évolutions possibles et notamment du « management
alternatif ».
Dans la troisième partie, nous montrerons la nécessité pour vous de ne pas être
seulement des « managers » -des gestionnaires de ressources mesurables-, mais aussi des
P. de Woot – « Le développeement d’une conscience critique par les managers » – Novembre 2007 5
« leaders » c'est-à-dire des personnes capables de conduire des groupes humains, et
éventuellement de changer ces groupes. Etre leader est un métier plus difficile et plus profond
que le simple métier de manager au sens technique du terme.

Je vais simplifier à outrance de façon à garder du temps pour une discussion.
Pour une prise de conscience et une analyse objective des avantages et des défauts de notre
système
Je ne crois pas que l’on peut être dirigeant aujourd’hui c'est-à-dire atteindre des postes
à responsabilités importants sans avoir un recul critique par rapport au système dans lequel on
travaille et que l’on est censé animer et conduire. Etre dirigeant implique la nécessité d’avoir
un regard critique et non complaisant à l’égard d’un système très puissant, dont beaucoup de
caractéristiques sont très positives, mais dont un certain nombre de défauts deviennent de plus
en plus importants à cause de toute une série d’évolutions dont la globalisation, la
financiarisation de notre système, l’accélération de la recherche et de la technologie.

Le marché, la concurrence et l’entrepreneur à la source du développement matériel des
sociétés

Les avantages du système vous les connaissez, je ne vais pas insister. Nous sommes dans un
système d’économie concurrentielle de marché.

Le marché, veut dire l’échange et l’échange signifie « ouverture ». L’échange est en soi
positif. Dans l’histoire des humains, il a progressivement remplacé le vol, le pillage, la guerre.
L’échange est un pas en avant vers des relations civilisées entre les hommes. Frédérick
Tristan a résumé par une phrase admirable cette idée selon laquelle l’échange, basé sur des
relations humaines à peu près civilisées, crée des sociétés ouvertes. Il définissait les
ième ième
Vénitiens, capitalistes marchands du XII et du XIII siècles par cette phrase : « les
Vénitiens sont des changeurs, mais quel génie ne faut-il pas pour transformer du sel et des
poissons séchés en épices et en soieries et celles-ci en Giorgione et en Palladio ». L’échange
civilise et l’économie de marché est une économie ouverte. Voilà un aspect positif de notre
système.

P. de Woot – « Le développeement d’une conscience critique par les managers » – Novembre 2007 6
Le mot « concurrence » vient du latin et de l’italien « courir ensemble, courir avec les
autres et que le plus rapide gagne ». Ainsi, l’étymologie du mot concurrence est explicite.
Dans ce domaine, le langage utilisé s’y réfère souvent : rester dans le peloton de tête, partir le
premier (prime mover), à fond de course (race to the bottom), avantage au départ, il s’agit de
courir en tête (it is just racing ahead). La concurrence a une vertu, celle de servir le
consommateur grâce à la productivité de ceux qui courent. Finalement, c’est le plus productif
qui va le mieux servir le consommateur. La concurrence a aussi des aspects positifs.

Enfin, la « concurrence par innovation » est le troisième grand aspect de notre système,
l’innovation est au cœur même de notre dynamisme économique. Schumpeter, le grand
économiste, a mis en évidence le phénomène de l’innovation : « sans innovation, le système
économique ne se développerait pas. ». L’innovation -par la destruction de l’ancien pour la
création du neuf- fait avancer le système économique, c’est la notion de « progrès
économique et technique ». Cette concurrence par innovation est animée par l’entrepreneur,
entrepreneur au départ individuel, mais aujourd’hui souvent collectif. L’exemple de
Michelin est représentatif du passage d’un entrepreneur individuel à un entrepreneur collectif.
L’exemple de Microsoft, avec un départ sur l’entrepreneur individuel et une arrivée sur un
entrepreneur collectif, est à cet égard révélateur : aujourd’hui l’entrepreneur collectif est
représenté par des centres de recherche et de développement comptant des milliers de
chercheurs innovants.

Schumpeter définissait l’entrepreneur comme un individu rare en raison de trois
caractéristiques rarement réunies en une seule personne : « l’entrepreneur voit avant les autres
un progrès possible » ; « il a une aversion au risque moindre que celle de ses collègues » ; « il
a une énergie et un pouvoir de conviction suffisants pour amener les gens à collaborer à son
entreprise et surtout à utiliser les produits nouveaux qu’il met sur le marché. » Ces trois
caractéristiques définissent l’entrepreneur et il se trouve au cœur même de notre
développement économique : ce sont des entreprises créatrices, innovantes qui font avancer le
système. Il faut signaler que l’entrepreneur a toujours existé dans l’histoire humaine, lors de la
première révolution économique -la révolution néolithique-, l’entrepreneur a été bien perçu
par les Grecs qui en ont fait un archétype : Prométhée. Prométhée réunit les trois
caractéristiques : il a vu que le feu serait utile à l’humanité ; il a pris le risque d’aller le voler
aux Dieux, c’est-à-dire d’essayer de le maîtriser ; et il a convaincu les humains d’utiliser cette
bête chaude et insaisissable. Prométhée est un entrepreneur. Dans la culture Grec, c’est un
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Titan. Dans cette culture du néolithique, la fonction que vous allez exercer comme dirigeant a
été repris sous une forme très positive : Prométhée est un Titan, Ulysse est un héros, c’est
l’homme du marketing de la Grèce, il a créé des comptoirs commerciaux, Jason, autre héros,
cherche la toison d’or, c’est –à-dire la richesse. Nous continuons à vivre du mythe de ces
êtres entreprenants. Vulcain, maître des arts du feu, est un dieu. Hercule, héros et puis dieu, a
créé les infrastructures. Ainsi, la fonction d’entrepreneur est reconnue par la culture grecque
comme une fonction noble. Mais ces héros, titans et dieux sont tous maudits. Je reviendrai sur
cette malédiction. Je crois que si nous n’y prenons pas garde, nos dirigeants, nos entreprises et
notre système risquent de se faire maudire. Il faut être conscient des malédictions possibles du
système où nous vivons.

Pourquoi y-a-t-il une dérive ? Ce système fonctionne depuis deux cent ans et
fonctionne bien puisqu’il n’ a cessé de créer des richesses. Depuis 1900, la population
mondiale a été multipliée par 6, et les richesses mondiales ont été multipliées par 50. S’il y
avait des mécanismes de redistribution qui fonctionnaient bien, l’ensemble de l’humanité
aurait connu une hausse significative de son niveau de vie. Le système a beaucoup
d’avantages, le système concurrentiel de marché a fonctionné. Pourquoi risque t’il d’être
maudit aujourd’hui ?

La globalisation, le manque de régulation mondiale, l’accélération des techno- sciences
confèrent à l’entreprise un pouvoir d’action sans précédent

Je voudrais attirer votre attention sur un fait majeur, c’est le phénomène du pouvoir
économique des entreprises, des entrepreneurs individuels, mais devenus progressivement
collectifs. Leur pouvoir d’action dans le domaine économique, technologique et scientifique
est immense, ainsi que leur pouvoir d’influence sur nos sociétés. Et ce pouvoir – favorisé
depuis l’après-guerre, par l’ouverture des frontières, par l’accélération du progrès scientifique
et technique saisie par les acteurs privés- ne fait que croître et se développer. Depuis Mr
Reagan et Mme Thatcher, il y a de moins en moins de barrières. Nous avons crée à Louvain,
une petite société de médecine nucléaire, qui produit des cyclotrons, des isotopes pour le
diagnostic médical et des équipements de protonthérapie. Au départ, un ingénieur de la
faculté de Sciences Appliquées explique à son patron qu’il ne veut pas rentrer dans
l’entreprise et aimerait être ingénieur toute au long de sa vie afin d’inventer des produits. Son
patron lui conseille d’aller en Amérique, où ils se sont spécialisés dans ce domaine, pour
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essayer de mettre au point un petit cyclotron qui aurait les avantages des grands et qui n’aurait
aucun de leurs inconvénients, c’est-à-dire qui coûterait moins cher à la construction et à
l’utilisation. L’ingénieur revient un an après avec un projet pour lequel il doit trouver des
ressources. Louvain n’avait pas les moyens de financer le projet, il fallait 70 millions de
Francs Belges à l’époque et il va trouver la Région Wallonne, qui lui fait un prêt sur
prototype, prêt sans intérêt, mais remboursable en cas de succès qui finance 50 millions, les
20 autres millions sont trouvés en partie à l’université,dans la famille de l’inventeur et chez
des amis. En un an, le prototype est produit. C’était une petite entreprise, composée de 15
personnes. Pourtant, le premier cyclotron a été vendu en Australie, le second au Japon, et le
troisième aux Etats-Unis. Et maintenant, c’est la première entreprise mondiale d’ équipement
de médecine nucléaire. Ils ont aujourd’hui 50 % du marché mondial. Ceci pour vous montrer
que les frontières sont ouvertes et que vous pouvez entreprendre à peu près n’importe où dans
le monde.
De plus, les entreprises ont un pouvoir sur les ressources. La science et la technologie,par
exemple. De plus en plus, les grandes entreprises font de la recherche fondamentale, apanage
autrefois des universités. IBM a plus de prix Nobel que la plupart des universités dans le
monde. Ainsi, l’entrepreneur s’est approprié le pouvoir sur la science, sur les connaissances
scientifiques. Les progrès technologiques émanent en général de l’entrepreneur privé, de
l’entreprise. La capacité de renouveler les connaissances donne une puissance d’innovation et
d’action et par conséquent de puissance concurrentielle considérable.

Le second type de pouvoir s’exerce sur les ressources humaines. Vous êtes
« programmés » pour aller dans les entreprises. Où vont les meilleurs étudiants ? Ils sont peu
présents dans l’administration publique, dans l’enseignement, très peu en politique. La
plupart vont tous dans le secteur privé. L’élite de l’élite en terme de compétences et des
savoir-faire potentiels du futur se concentre dans le secteur économique privé.
Le pouvoir sur les finances est privé. Le gros des ressources financières vient du secteur
privé. L’entreprise possède un pouvoir sur les ressources qui est tout a fait considérable.

Ce pouvoir s’exerce avec une liberté de plus en plus grande. Nous sommes dans un
monde, d’un point de vue global, presque dé-régularisé. Depuis la fin de la guerre et surtout
depuis les mandats de Mr Reagan et Mme Thatcher, le leitmotiv est le suivant : moins de
régulation, moins d’Etat, plus de « laisser-faire .Ce pouvoir privé s’exerce au niveau mondial,
niveau pertinent pour l’innovation, la créativité et les stratégies d’entreprise. Et là , nous
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sommes dans un monde sous-régulé. Ma thèse est la suivante : nous sommes souvent « sur-
régulés » au niveau national.,. Au niveau Européen, nous sommes peut-être en train d’être
« sur-régulés ». Cependant, au niveau mondial, nous sommes « sous-régulés ». La législation
anti-pollution, la législation relative au travail abusif des enfants, à l’argent noir, aux paradis
fiscaux, dépend de chaque pays. Ainsi, le pouvoir économique s’exerce dans un vide politique
mondial immense. Selon Raymond Aron, l’Etat Nation est désormais trop petit pour les
grands problèmes et trop grand pour les petits problèmes. Que peut faire la France seule face
au réchauffement climatique ? Que peut-faire l’Europe seule face aux fraudes fiscales, au
blanchiment d’argent, à l’abus de pouvoir économique dans le monde ? Leur action apparaît
limitée. Le vide politique au niveau mondial renforce la liberté de ce pouvoir privé.

La poursuite obsessionnelle du profit vide l’économique de sa dimension éthique et
politique.

Le système s’exerce dans un vide éthique total. Ce système bénéfique sur le plan
économique ne fonctionne pas selon une logique de finalité, mais seulement selon une logique
de moyens. Cette logique de moyens est enseignée dans les écoles de gestion .Je ne pense pas
que HEC à cet égard soit très différente des autres écoles de gestion, malgré quelques
exceptions remarquables, comme ce programme de management alternatif. La logique du
système est la suivante : comment utiliser au mieux des ressources rares, afin d’obtenir le
meilleur résultat possible, celui-ci étant mesuré en terme financier. Notre système d’économie
concurrentielle de marché est amoral : ce système n’a pas de morale. Il n’est pas immoral,
mais amoral. Le système ne fonctionne pas selon une logique de valeurs, de finalité de bien
commun, mais selon une logique de moyens. Friedman, prix Nobel de l’économie, déclare :
« le seul rôle social de l’entreprise, c’est d’enrichir l’actionnaire en maximisant le profit ».
Cette logique du profit se trouve être la logique des « business schools », ainsi la création
d’un programme de management alternatif innove véritablement par rapport à l’air du temps.
Les « business schools » ont tendance à former davantage des robots de la performance
économique, que des citoyens ou des dirigeants. Elles forment des managers performants,
mais robotisés en fonction d’une pensée unique, celle du « profit maximum pour
l’actionnaire ». Nous sommes enfermés dans ce système qui a des avantages – créant de la
richesse, il apparaît comme étant encourageant, solide, cohérent, résistant à toute espèce de
changement-, cependant ce système fonctionne à partir d’une idéologie limitée au financier.
L’idéologie de Friedmann est celle d’une pensée unique : « vous êtes là pour créer du
P. de Woot – « Le développeement d’une conscience critique par les managers » – Novembre 2007 10