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LETTRE À MA MÈRE
Un texte de Michel Bellin
Petite mère,
Je vais laisser ce courrier sur votre bureau. Curieux procédé, j’en conviens, pour deux êtres si
intimes, si proches depuis trente-cinq ans ! Pardon de vous avoir éveillée très tard à mon
retour (maudits grincements du parquet !). Dans votre demi-sommeil, j’ai dû vous border et
vous rassurer sur mon sort : ni viol ni Samu ! Et ce matin pourtant, bien qu’indemne, je suis
autre. Définitivement. La muraille a cédé, je peux desceller mon secret. Si lourd depuis tant
d’années, depuis l’aube de ma vie en fait… Mais je ne trouvais jamais les mots, j’attendais le
bon moment. Aujourd’hui, votre fille s’ouvre enfin comme un fruit mûr…
Vous vous rappelez ce Julien dont je vous ai parlé en septembre à mon retour de vacances…
Je revois votre joie ébahie, votre main tremblante qui effleura ma joue puis votre bonheur
détonant : votre grande chérie amoureuse ! Votre unique enfant enfin comblée ! « Enfin ! »
avez-vous soupiré, extatique, en m’embrassant. Moi, j’ai rougi, j’ai calmé votre ardeur ;
agacée, au fond, presque humiliée par votre bonheur indiscret. Quoi ! Y a-t-il un temps pour
aimer ? Une date de péremption impérative ? Qu’importe, c’est bien l’amour oasis, oui, mon
aurore boréale ! Et je sais, depuis cette nuit, oui, je sais que je suis toute neuve, comme renée :
le printemps a dégelé mon âme, désaltéré mon corps…
Je dois vous en écrire plus. Le faut-il ? Est-ce si important ? Si différent ? Rien de grave,
simple question de genre, ça tient juste à un “e”, minuscule voyelle, aussi menue qu’un baiser
qui voltige et papillonne, jamais où on l’attend. Et c’est ce petit rien qui me comble et
m’enchante, et qui m’accomplit comme femme, comme amoureuse, quand vous allez, vous,
vous effondrer peut-être ? Pardonnez-moi, petite mère : mon trésor s’appelle… Julienne.
Juste un détail final qui ne change rien, n’est-ce pas ? Et Julienne coïncide avec Éden, pas
avec lesbienne. Tant pis pour la rime imparfaite ! Mais les étiquettes, le qu'en dira-t-on, ma
honte ne me concernent plus. Désormais je n’ai plus peur. Seule l’improbable nouvelle : je
renais à moi-même !
Ne pleurez pas, petite mère, je vous en prie : aujourd’hui, ça bouge de plus en plus, tout
devient possible, je vous assure, même des rires d’enfants, même des histoires d’amour qui
fleurissent en mariage ! Ça va être possible, cette année ce sera permis. Il n’y aura plus de
malédiction quand on aime et quoi qu’il arrive je demeure votre unique. Et vous, vous restez
mon irremplaçable maman : pour toujours le berceau de vos bras quand ma solitude de petite
fille n’a plus que cette tiédeur fidèle pour ne pas dépérir. Alors, plus que jamais je vous dis
merci et vous souhaite le bonjour, jour de bonté pour toutes trois.
Je vous aime. Aimez-nous toutes les deux, votre grande fille de toujours et votre nouvelle
chérie par adoption, si vous pouvez… si vous le voulez bien.
À ce soir. J’ai hâte !
Michèle