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Le Corset de toilette

34 pages
meM & M, F. LacroixLe Corset de toilette au point de vue esthétique et physiologique.Librairie Médicale et Scientifique., 1891-1908 (pp. 3-63).Cher Monsieur,Vous me demandez de vouloir bien présenter à vos lectrices votre opuscule surle corset de toilette ; croyez-vous la chose vraiment nécessaire ? Ne pensez-vouspas, comme moi, que le titre seul suffise à attirer l’attention des dames et qu’ellesliront jusqu’au bout votre thèse avec intérêt ? J’en suis absolument convaincu.Mais, puisque vous le désirez, je dirai quelques mots du travail que vous m’avezprésenté et que je publie dans mon journal.A ma connaissance, il n’est pas d’objet de toilette qui ait été aussiuniversellement critiqué que le corset, et s’il me fallait donner ici rien que le titredes principales publications qui ont été faites sur ce sujet, cela vous obligerait àdoubler le nombre de vos pages. Aussi m’en garderai-je bien ; d’autant qu’ellespeuvent toutes se résumer en quelques mots : « Le corset est un instrument detorture, dangereux pour la santé, et qui devrait être absolument banni. »Eh bien ! malgré ces critiques violentes, les femmes n’ont point abandonné cetusage et elles continueront à porter le corset, quoiqu’on fasse, pour une raisontoute simple, que vous avez fort bien indiquée : c’est que le corset est un objet detoilette indispensable. Une femme sans corset n’est jamais bien habillée, et cetteraison pourrait suffire à elle seule ; mais il en est une autre, fort ...
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Mme & M, F. LacroixLe Corset de toilette au point de vue esthétique et physiologique.Librairie Médicale et Scientifique., 1891-1908 (pp. 3-63).Cher Monsieur,Vous me demandez de vouloir bien présenter à vos lectrices votre opuscule surle corset de toilette ; croyez-vous la chose vraiment nécessaire ? Ne pensez-vouspas, comme moi, que le titre seul suffise à attirer l’attention des dames et qu’ellesliront jusqu’au bout votre thèse avec intérêt ? J’en suis absolument convaincu.Mais, puisque vous le désirez, je dirai quelques mots du travail que vous m’avezprésenté et que je publie dans mon journal.A ma connaissance, il n’est pas d’objet de toilette qui ait été aussiuniversellement critiqué que le corset, et s’il me fallait donner ici rien que le titredes principales publications qui ont été faites sur ce sujet, cela vous obligerait àdoubler le nombre de vos pages. Aussi m’en garderai-je bien ; d’autant qu’ellespeuvent toutes se résumer en quelques mots : « Le corset est un instrument detorture, dangereux pour la santé, et qui devrait être absolument banni. »Eh bien ! malgré ces critiques violentes, les femmes n’ont point abandonné cetusage et elles continueront à porter le corset, quoiqu’on fasse, pour une raisontoute simple, que vous avez fort bien indiquée : c’est que le corset est un objet detoilette indispensable. Une femme sans corset n’est jamais bien habillée, et cetteraison pourrait suffire à elle seule ; mais il en est une autre, fort importante, quiexplique le mot « indispensable » que j’ai écrit plus haut. C’est que sans cesupport, la femme ne peut attacher ses dessous sans s’exposer à une gêne et àdes souffrances considérables que vous avez bien signalées. Dès lors, nepouvant supprimer le corset, n’est-il pas possible d’en faire disparaître les défauts,ou tout au moins de les atténuer pour une grande part ? Après avoir lu votreintéressant travail, la chose me paraît certaine.Dans ces dernières années, le corset a subi une modification importante, due, jele sais, aux réalisations expérimentales que vous avez obtenues en orthopédie etque vous avez fait passer, pour ainsi dire, dans la pratique générale.Le corset actuel, à coupe droite, supprime en partie la compression sur l’estomac.C’est un progrès, et un grand ; mais, comme vous, je pense que ce progrès estinsuffisant, parce qu’il comporte encore un inconvénient sérieux : la compression,le refoulement des organes abdominaux, dont nous commençons à constater lesconséquences graves sous forme d’abaissement utérin et de troubles vésicaux. Àplus forte raison ce reproche s’adresse-t-il aux corsets de coupe vicieuse quiexagèrent ces mauvaises dispositions. Avec ces derniers, le résultat est encoreplus certain, et à courte échéance.En somme, on a fait au corset trois grands reproches : il déforme le thorax,comprime l’estomac et gêne la respiration.Le second reproche n’existe pour ainsi dire plus avec un certain nombre decorsets actuels ; mais il reste encore à faire disparaître le premier et le troisième.Je suis persuadé que votre nouveau corset de toilette, de coupe vraimentanatomique, et si souple qu’il permet la respiration profonde, réussira à donner lerésultat désirable et nécessaire.Avec lui, en effet, le thorax est vraiment libre, l’estomac et le ventre ne sont pluscomprimés et bridés comme ils l’étaient anciennement. La femme enfin pourraagir par des flexions faciles, se baisser, ramasser un objet sur le sol sans quel’extrémité inférieure de son corset l’arrête douloureusement par une pressioninsupportable.Voilà, cher Monsieur, ce que je pense du corset en général et de votre corsetphysiologique de toilette en particulier.Il ne me reste qu’à émettre un vœu ; c’est que les femmes comprennent lanécessité absolue du corset fait sur mesures et suivant les données que vousavez établies.Croyez cher Monsieur, à mes sentiments très distingués.
Dr Ad. OLIVIER,Chef du service des maladies des femmes,à la Policlinique de Paris,Rédacteur en chefde l’Arsenal Médico-Chirurgical.Corset coniforme. Époque Louis XVeLCorset de Toilettedans ses rapportsavec l’Esthétiqueal tePhysiologie« Comme la tunique de Nessus,« le corset mal fait, le corset de confection,« désorganise les plus robustes. » « F.-L. »CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES :>algré tous les méfaits dont le chargent ses contempteurs, illustres parfois etsouvent autorisés, malgré l’ostracisme dont on a tenté de le frapper, on peutaffirmer sans paradoxe que le corset, « le corps de baleine », constitue, en dépitde toutes les protestations, de toutes les critiques, l’une des pièces les plusessentielles, sinon la plus importante, de la toilette féminine.On en a beaucoup médit, et très justement, à toutes les époques, non seulement aupoint de vue esthétique, mais encore, surtout et toujours au point de vuephysiologique.Que faut-il penser et surtout déduire des objections si sérieuses formulées en cecas par les médecins, les hygiénistes et, oserons-nous dire, par les gens de bonsens? Pour fixer notre jugement, nous relèverons scrupuleusement les observationsutiles présentées en foule sur ce sujet. Il y a là, en effet, une série d’importantesquestions qui restent à élucider minutieusement, pratiquement, pour les vulgariserensuite au profit du grand public féminin.Ce dernier, sans bien connaître ni ses défauts, ni ses qualités, a si généralementadopté le corset [1], il y tient à tel point, qu’il ne reste plus raisonnablementaujourd’hui qu’à le prémunir contre les erreurs, les abus, les dangers d’un usagedéfinitivement entré dans les mœurs après bien des fortunes diverses.Faut-il déplorer ce que certains sont bien prêts de qualifier de sot engouement, decoquetterie coupable, de faiblesse dangereuse ? Si l’on veut bien nous suivrejusqu’au bout de ce court opuscule, on sera vite persuadé du contraire.Avec la diversité des toilettes, des ajustements de parures dont la coupe et lesformes artistiques s’harmonisent et s’idéalisent chaque jour, avec le sens de la
correction, de la distinction, de la dignité même de la tenue, qui guide chez lesfemmes de goût délicat, supérieur, les rectifications souvent nécessaires à imposeraux exagérations, aux écarts de la mode [2], on s’explique aisément le rôleconsidérable que tient le corset baleiné au point de vue esthétique, quelquesreproches justifiés qu’on lui ait adressés jusqu’ici.En pratique, le corset répond à une impérieuse nécessité : l’attachement, lasuspension des dessous, indispensables à un juste, à un sérieux idéal de la grâcecorrecte dans les divers arrangements du corsage, dans l’ordre d’un habillementsoigné. Il faut convenir toutefois que tel qu’on le retrouve à peu près partout encore,tel qu’on le confectionne et l’ajuste, le corset de toilette soulève toujours de troplégitimes objections, de trop justes critiques, et pour ses nombreuses imperfectionsplastiques et en raison des dangers physiologiques qu’il recèle.Guidées par des conseils autorisés puisés dans la science, soucieuses dudéveloppement normal et de la tenue rationnelle de leurs jeunes filles, ainsi que deleur santé propre et de la distinction de leur tournure, il est temps que les femmes,les mères de famille, songent à y regarder de très près avant de livrer leur taille etleurs organes aux étreintes incommodes, déformatrices et toujours dangereusesdes corsets constricteurs. On a dit en son temps et l’on répète quotidiennement, ens’appuyant sur les plus graves motifs, tout le mal que produisent les corsets deconfection sur l’organisme féminin.Coupés et construits sur des proportions, des formes arbitraires et souventridicules par surcroît, il est de fait que ces corsets, tout en habillant très mal, nepeuvent que provoquer des troubles fâcheux, de graves désordres même dansl’économie. Des praticiens expérimentés ont vigoureusement tracé le tableau desméfaits de cette enveloppe trop rigide, hermétique, désastreuse de forme, sorte desquamata anti-physiologique, anti-orthopédique, dont l’action prolongée a pudéterminer des altérations et des affections organiques.C’est que le corset fabriqué par masses sur une coupe conventionnelle,impersonnelle, anti-anatomique, mérite bien en vérité tous les reproches qu’on luiadresse. C’est une confession qu’il faut faire si l’on veut réagir rationnellement, noncontre le principe du corset, ce qui serait excessif et bien inutile, mais contre saconstruction défectueuse et ses vicieuses applications. Il serait superflu, puéril, decondamner le corset. Tout ce qu’on a dit ou tenté dans ce sens a misérablementéchoué. Comment s’expliquer autrement d’ailleurs qu’après tant de critiquesvalables, d’objurgations sévères, de satires cuisantes, le corset ait tenu bon enverset contre tous et se soit généralisé même ? Pourquoi enfin, en dépit de toutes sesimperfections, reste-t-il plus que jamais l’ajustement essentiel, primordial, dont toutefemme scrupuleuse de sa tenue ne voudrait, ne pourrait se dispenser ? C’est celaqu’il faut s’expliquer.Il est évident que le corset baleiné constitue dans les modes contemporaines lesupport indispensable, la structure principale, le substratum, pourrait-on dire, detous les ajustements de la toilette régulière, même de la plus modeste, dont il relèveet harmonise la simplicité.Pour bien comprendre la résistance féminine, à tant d’objections fondées, il ne fautpas oublier que les premiers rudiments de ce vêtement se confondent avecl’histoire même du costume féminin. Les femmes de l’antiquité, dont la plastiquesculpturale à peine voilée inspirait les Praxitèle et les Phidias, se servaient déjà debandes de corps, ajustées au buste, comme d’une sorte de corselet rudimentaire ?Lorsqu’elles enroulaient cette ceinture autour des hanches et du thorax pouraccuser la taille et soutenir les seins, ne recherchaient-elles-pas déjà l’ajustementde parure qui leur tint lieu de corset ? N’est-ce pas à cette époque que remonte lespremiers essais du busc ? [3] C’est sous l’azur resplendissant de l’Attique que lespremières ceintures de corps (stethodesmion) furent adoptées par les damesgrecques. Il faut convenir qu’elles répondaient déjà à une nécessité pratique. Ellessoutenaient la poitrine, le ventre, ramenaient la tunique aux contours harmonieux dela taille et servaient encore à attacher, à soutenir la traîne du péplum. Dans l’un deses poèmes, Homère, le chantre de l’Hellade, en a paré Junon au moment où elleva charmer le maître de l’Olympe. Pour aller au théâtre, au cirque, les patriciennesde Rome se servaient également d’une ceinture de corps à peu près semblable(castala) [4], très évidemment employée à usage de corselet et probablementimitée de la ceinture grecque. On voit le double rôle que tenait déjà cette pièced’habillement, dont l’usage primitif remonte aux temps fabuleux.Or, à ces époques lointaines, les atours, les cotillons et les chiffons soyeux desdessous modernes, tous suspendus aux corsets actuels, n’étaient même passoupçonnés. Et cependant, bien que nue sous sa tunique et à peine recouverte du
manteau flottant dont elle s’enveloppait, la femme cherchait déjà le support ajusté,la pièce de corps qui devait donner satisfaction à la fois à ses commodités, à sonsens esthétique et à son besoin de parure. Aujourd’hui, si légers que soient lesnombreux accessoires qui constituent la toilette juponnière et sous-juponnière, ilserait véritablement impossible à une femme douée de quelque goût, ayant lemoindre sens de la correction, de porter suspendu aux hanches désarmées, pardes bandelettes, des cordons ou des lacets, tout ce qui s’attache, se groupe ou sesuperpose au corset, depuis les jarretelles jusqu’aux multiples ceintures des jupeset pantalons. Et cependant que n’a-t-on point proposé pour remplacer le corset,depuis la vague brassière jusqu’aux bretelles, accessoires dont n’avait point fait fila grande Mademoiselle au temps de la Fronde, sans pour cela réussir à fairerenoncer la femme à son corset.C’est en vain qu’on a proféré les accusations les plus formelles, prodigué lesconseils les plus justifiés, employé les procédés les plus insidieux. Tout a été inutile.On s’est heurté à un véritable parti pris ? Pourquoi ? Ne vaut-il pas mieux s’enrendre compte précisément que de mener un combat perpétuel, inutile ? Avouonsici tout d’abord que la question esthétique prédomine au point de vue féminin. Defait, peut-on rien évoquer de plus laid ni subir de plus insupportable contact, vousrépondront toutes les dames avec qui vous traiterez de la question, que ces rubans,ces cordons, ces lacets de jupes, de cottes ou de pantalons, s’insérant au-dessusdes crêtes iliaques, des hanches non protégées par le corset et traçant leurdouloureuse pression en stigmates profonds et blessants ?…Or, c’est bien ainsi que se pose la question pratique. Que deviendraient les toilettesactuelles, si ravissantes quand elles n’exagèrent rien ? Il est à peine besoin de faireressortir jusqu’à quel point toute grâce, toute distinction disparaîtraient de la tenueféminine par ce retour aux coutumes rustiques, archaïques. Tant qu’on ne reprendrapas le costume antique, la tunique et le péplum, qu’on ne retrouvera plus désormaisqu’au théâtre, tant que l’on portera des vêtements ajustés, géométriquementcoupés dans de fins tissus ; tant que la femme sera tenue de se vêtir chaudementsous nos climats variables, le premier besoin de sa toilette sera le corset. Il ne restequ’à en prendre son parti et à disposer les choses en conséquence, intelligemment.Toute la question tient désormais dans les rectifications anatomo-plastiques àimposer à la coupe, à la confection, à l’application du « corps de baleine ».C’est alors, qu’à côté de la critique, on pourra placer l’éloge du corset rationnel,conçu, confectionné et ajusté individuellement sur des données anatomo-physiologiques vérifiées. Mais il ne faut plus perdre de vue que le corset qu’onachète ou commande au hasard, fût-ce dans l’un de ces grands bazars où le publicféminin est le plus communément ébloui et trompé, reste forcément condamnable.Pourquoi ? Parce que tous ces corsets, nous le répétons à dessein, sont coupés,confectionnés par séries, par masses, sur des mesures, des formes et desproportions arbitraires, que les rectifications rendent automatiquement plus faussesencore. Dès lors, comment pourraient-ils s’appliquer sur le torse autrement que pardes pressions et des contacts imprécis,antiphysiologiques,très capables dedéformer le squelette thoracique, d’entraver le mécanisme respiratoire ; trèscapables encore de déplacer, de léser gravement les organes internes, dont ilsaltèrent le fonctionnement régulier ?C’est ce que nous vérifierons d’ailleurs dans la suite.Et sait-on bien que ces coupes et ces formes, arrêtées par des confectionneurs partrop dénués d’instruction technique, sont ajustées sur des mannequins typesinanimés ou vivants, mais toujours passifs et professionnellement déformés (1)[5].Cette méthode défectueuse, irraisonnée, a donné naissance à toutes ces créationsnouvelles, à tous ces genres sensationnels, à toutes ces productions paradoxales,parfois créatrices de difformités, que la mode spéculatrice cherche à mettre envedette. Le plus désastreux, c’est que ces confectionneurs, qui ne possèdent pointles connaissances essentielles à leur art, seront ensuite servilement copiés parl’armée des corsetiers et corsetières,, plus incapables encore d’une critique fondéesur des prescriptions scientifiques qu’ils ignorent.Fatalement, toutes ces conceptions imaginatives n’auront d’autre règle que lesfantaisies et les caprices de la mode, cette mode qui, à côté de tant de joliessuperfluités, a engendré tant de formes baroques, excentriques, blessantes, aussipeu plastiques que peu hygiéniques et contre lesquelles nous entendrons dans uninstant s’élever les protestations les plus véhémentes.Il est cependant très possible aujourd’hui de confectionner, de réaliser le corsetidéal ; mais on ne le pourra faire que sur des mesures et des repères précisément
anatomiques, au moyen d’une coupe raisonnée, strictement individuelle et toujoursrectifiable en cours d’essayage.Pour produire le corset qui assurera à la femme élégante la commoditéd’habillement, la grâce normale de la stature, le jeu libre des organes abdomino-thoraciques et l’intégrité du mécanisme respiratoire, il faudrait au moins connaîtreminutieusement la situation, le jeu, le fonctionnement de tous ces organes et ne rienignorer des phénomènes de ce mécanisme pneumo-costal que les corsets les plusréputés entravent fatalement. C’est une garantie que le public féminin intelligentdevrait au moins s’assurer.Pour l’édification de nos lectrices, nous reviendrons en détail sur ce point des plusimportants.Cependant, avant d’entrer dans le vif de notre sujet, peut-être serait-il intéressant, àce point de vue même, de faire un court et précis historique des étapessuccessives parcourues par cette pièce de toilette, tant décriée ou tant vantée,mais dont personne ne conteste plus aujourd’hui l’importance.Au cours de nos recherches, nous aurons la preuve tangible d’une vérité qu’on anégligé jusqu’ici de mettre en relief. C’est que depuis les temps les plus reculés, àtravers d’innombrables et malheureux essais, la femme recherche avec uneinlassable persévérance la pièce de toilette qu’elle n’a pas encore trouvéeabsolument dans le corset moderne.La chronique y trouvera sans doute plus d’un détail curieux, piquant, plus d’uneanecdote amusante. Nous y puiserons, nous, par surcroît, les enseignements deplus d’une expérience instructive. En tout cas, ne fût-ce que pour marquer lesessais désastreux auxquels certaines femmes se sont soumises par exagérationde coquetterie, ne fût-ce que pour souligner les tortures imposées par le délire de lamode et pour enregistrer, à titre de document, les spirituelles, illustres ouvéhémentes protestations inspirées par l’usage du corset à travers les siècles, cetexamen rétrospectif aura sa très grande utilité. Enfin, il justifiera, éclairera, nousl’espérons, la thèse que nous développons au cours de ce travail.HISTORIQUESans procéder ici à un trop long historique et sans viser le moins du monde àl’érudition, qu’il nous suffise de rappeler que le goût de la parure, fort développéchez les femmes de l’antiquité, avait poussé ces dernières à inventer des ceinturesde corps, faites de lin ou parfois de tissus plus précieux. Déjà les dames d’Athèneset les patriciennes de Rome se serraient fort dans les circulaires de leurs bandesmammères [6]. Deux siècles avant l’ère chrétienne, Térence, le poète satirique,exerce sa verve contre le travers des jeunes filles de son temps, qui se sanglaient lataille dans les circulaires de leurs bandes de corps. Galien, l’un des précurseurs dela Médecine, traite à son tour des dangers que recèle l’abus des bandelettes dontles femmes étranglaient leur taille. À l’époque Mérovingienne et sous Charlemagne,le « corps de baleine » absolument inconnu, était suppléé chez les femmes decondition par une sorte de corsage juste au corps (cotte hardie), collant jusqu’àl’indiscrétion. L’auteur d’une thèse intéressante [7], qui n’est qu’une violente diatribecontre le corset, nous affirme que les propres filles de Charlemagne ne craignaientpoint de se montrer ainsi sanglées à la poitrine, à la taille et au ventre, jusqu’àreproduire les plus petits détails de leur plastique.Pendant toute la durée du moyen âge, la châtelaine est vêtue de sa « cottehardie », recouverte de son « bliaud » drapé en plis lourds et retombants. Cette« cotte hardie » se moulait étroitement sur la poitrine et les hanches, à la façon desjerseys modernes. Elle faisait office de corsage, mais en trahissant trop visiblementune plastique que la maternité rendait souvent défectueuse au gré de la coquetterieféminine. Elle fut longtemps le vêtement des femmes françaises et devint mêmeplus tard commune aux deux sexes.
Châtelaine féodalevêtue de sa « Cotte-hardie »Sous Charles le Chauve, quelques dames y ajoutèrent une ceinture qui ceignait leventre et les hanches en faisant saillir ces dernières.Sous le règne de saint Louis, « qui rendait la justice vêtu d’une cotte de camelot etd’un surcot de tirelaine » [8], les robes à corsage sont généralement adoptées ; lesfemmes portent par dessus une « soubreveste » serrée, descendant un peu au-dessous des hanches.Au XIVe siècle, sous Charles V, la cotte ou robe de dessous, qui ne se montraitauparavant que pardes ouvertures maladroitement ménagées, accuse maintenant, grâce aux largesdégagements du(1) Bliaud formant corsagefermé sur la «cotte-hardie » parune ceinture(2) XIe siècle. Bque de l’Arsenalà Parispardessus, les formes harmonieuses du buste et des flancs. Le « surcot », retenusur les épaules par deux bandes étroites, est devenu une sorte d’ample jupetraînante qui drape majestueusement la partie inférieure du corps[9]. Certainsdocuments permettent de croire que les corsages
XIe siècle. La cotte de dessousaccuse les formes gracieusesdu buste, grâce au « surcot »largement ouvert sur les côtés.soutenus, précurseurs du « corps de baleine » sous sa forme primitive,apparaissent à ce moment par une création nouvelle. C’est le corset extérieur,espèce de mantille qui retombe devant et derrière, sans masquer aucune desbelles lignes du corsage. Cette nouvelle pièce du vêtement était retenue sur lemilieu de la poitrine par un busc d’acier enfermé dans une riche passementerie. Cevêtement, mi-corsage, mi-corset, était ordinairement fait de fourrure en hiver etd’étoffe de soie en été)[10]. Au XVe siècle certaines femmes portaient le« Bandier ». C’était une sorte de forte et large ceinture formant corsage et qui tenaitlieu de corset.Fin du XIVe siècleCorset extérieur, soutenu etlacé devantÀ l’époque de Jeanne d’Arc, la sublime pastoure lorraine, qui échangea soncorsage de bure pour l’héroïque corselet d’acier, les femmes de qualité portaientune sorte de corsage cuirasse fait d’hermine ou de vair, très probablement issu decelui qui était en usage sous Charles V. Elles l’appelaient un « corps », un« corselet ». Il collait au buste et était entaillé sous les bras d’ouvertures que lesmoralistes farouches de l’époque, nous dit un auteur, qualifiaient « de bouchesd’enfer » ! À la fin du xve siècle apparaît la basquine, sorte de corset fait de toilegrossière munie d’un busc en bois ou en fer. Ces basquines étaient parfoissoutenues par du fil de laiton. On les confectionnait même avec du cuir.Pendant la Renaissance, les femmes portaient un vêtement appelé « corsetus »,sorte de camisole ajustée à la taille, mais non encore pourvue de baleines. C’estvers ce temps que les Vénitiennes, par un caprice bizarre, imaginèrent le « busto »au moyen duquel elles s’ingéniaient à paraître plus majestueuses. Fait de coutilsoutenu de baleines, ce « busto » n’avait pas encore pour but d’amincir la taille,
mais de l’allonger démesurément jusqu’aux hanches, de telle sorte que les jambes,encore surexhaussées par des chaussures à hauts patins de bois, élevassent lataille en augmentant la stature.D’Italie la mode passa en France. Le « busto » raidi et façonné, devient la« vasquine ». On raconte que pour l’entrevue du camp du Drap d’Or, les grandesdames serrèrent à tel point leur taille et se chargèrent d’une telle quantité deparures que plusieurs ne purent le soir se relever de leur siège et qu’on dut lesdévêtir en hâte pour les faire revenir à elles.Au XVIe siècle, Catherine de Médicis importe en France la mode des collerettes endentelles de Venise, aussi encombrantes que d’un merveilleuxRenaissance. Modes de laCour. Corsages et cornets« busto » soutenus de lamellesde bois et de baleines.travail, et introduit à la cour l’usage définitif du corset à busc. Ce dernier comprimaithorriblement le ventre, la taille et la poitrine. On le garnissait de bois, d’ivoire, deplaques de fer. Mais comme la mode exagère tout, jusqu’à l’odieux, jusqu’auridicule, apparaissent à ce moment les fameux corsets de fer dont nous avonsretrouvé quelques types bien curieux au Musée Carnavalet, au Musée de Cluny, etdans les collections archéologiques de M. le Socq d’Estournelles et du DocteurHamonic. Ces corsets, sortes de cuirasses métalliques, qui avaient la prétention detourner le corps aux formes stupidement assignées par les fantaisies des couturiersd’alors, constituaient de véritables engins de torture. C’est en vainCorset de fer du XVIe siècle.qu’Ambroise Paré se répand en vives objurgations pour en interdire l’usage « auxmisérables jeunes dames espoitrinées. » « Par trop serrer et comprimer lesvertèbres du dos, disait l’illustre protagoniste de la chirurgie française dans le naïfidiome de l’époque, « on les jette hors de leur place, qui fait que les filles sontbossues et grandement émaciées par faute d’aliments, ce que l’on voit souvent. »Pour exemple il nous cite le cas d’une jeune femme qui mourut le soir de ses nocespour s’être imposée un corset de cette espèce pendant tout le cours de lacérémonie.
Corset de fer du XVIe siècleImagine-t-on en effet, rien de plus absurde que ce moule rigide qui enfermeétroitement les côtes, de la taille aux aisselles, dans une sorte de ganguemétallique. « Des bandes de métal sont adaptées sur les côtes vivantes pour lestourner à la forme et les seins comprimés sous deux sphères rigides. » Deuxcharnières latérales et une fermeture à cliquet opposé servent à ouvrir et à refermerlatéralement ces deux valves de fer qui enferment, compriment et étouffent cesmalheureuses victimes dé la coquetterie. « Pour faire un corps bien espagnolé, »dit Montaigne, faisant allusion à ces corsets compliqués du vertugadin, dont nousparlerons dans un instant, « Quelle géhenne ne souffrent-elles point, guindées etsanglées avec de grosses coches sur les côtes jusqu’à la chair vive ! Oui,quelquefois à en mourir ! »Au moins la malheureuse pourra-t-elle se mouvoir librement ? Non pas ! ajouteplaisamment un auteur : « La fraise gaudronnée, la collerette soutenue de fild’archal la tiennent engonsée. Par surcroît, le vertugadin bardé d’acier l’empêcherade marcher librement. Ce dernier, en effet, enferme sesXVIe siècle. Costume de cour.Corset de fer et « Busto »jambes dans une sorte de cage à poulets. produisant des hanches postiches,carrées, énormes, sur lesquelles il lui reste la liberté de reposer ses bras raidisdans ses manches à crevés. Elle a l’air de sortir d’un tambour ou, si vous préférez,avec sa tête émergeant d’une collerette aussi vaste qu’évasée, elle offre assez bienl’aspect d’un oranger en caisse. » Nous n’aurons point la cruauté d’insister sur cettepeinture. C’est sous Marie de Médicis que les robes étroites de la ceinture,appliquées sur les corsets de fer, commencèrent à bouffer autour des hanches parde gros bourrelets qui s’augmentèrent encore sous le nom de « vertugadins »,corruption du mot vertu-gardien, nous dit P. Lacroix [11].Cependant les dames s’ingénient à orner leur corset.L’armature est recouverte de velours, de damas. Le buse, laissé apparent, est enfer damasquiné en ivoire, en écaille gravée. Les arabesques s’y enchevêtrent avecles devises gracieuses ou galantes[12].Au martyrologe du corset de cette époque, il faut inscrire le nom de la duchesse deMercœur, étouffée par son « corps de baleine ». Le procès-verbal de décès rédigéen vers, disait ceci :« Les côtes du thorax au dedans retirées« Retenaient les poumons un petit trop serrés ».Ces corsets firent fureur cependant. Les hommes eux-mêmes les employèrent. Cesderniers y ajoutèrent en outre un plastron rebondi, « estoffé « comme un bât demulet à coffre ». Il avait la forme d’une bosse allongée, semblable à celle duPolichinelle et portait le nom de « panseron ». Cette mode extravagante fut adoptéeavec un tel entraînement, un tel snobisme, dirions-nous aujourd’hui, que l’usage duten être réglementé, en Italie, par une loi somptuaire.
Sous les Valois-Médicis, les costumes de cour et des gens de qualité constituentles types saillants des modes et des corsets importés d’Italie. La taille en aiguilleétait alors la suprême élégance.XVIe siècle. Costume de Cour,taille en aiguille. Corset de fer et« Panseron. »Sous Henri IV, on ajouta des sangles pour augmenter le serrage de la taille. Cetajustement fut si pernicieux que le roi dicta plusieurs arrêts pour en interdire l'usage.En 1619, le Parlement d'Aix voulut réagir aussi et promulgua un édit contre l'emploidu corset.Sous Louis XIII et sous la Fronde, on tente de réagir. On rejette les « corps debaleines » et l’on abandonne les « basquines ». Pour leurs folles et hardieschevauchées, les noblesCommencement du XVIIe siècleDame noble. Corset de fer et« Vertugadin. »dames de la Fronde avaient du moins besoin de respirer librement. Le corset futalors suppléé par une simple paire de bretelles croisées sous la robe, « à lacommodité », avec lesquelles nous apparaissent, un peu masculines peut-être, lesturbulentes princesses de la première moitié du XVIIe siècle.C'est probablement le maintien majestueux,compassé, empesé jusqu’à la raideur, imposé
Époque Louis XIII et de laFronde. Le corset est remplacépar des bretelles.par la vie de cour, sous Louis XIV, qui ramène le supplice, bien qu’atténuécomparativement à la période antérieure. Le corset prit alors le nom de juste-au-corps [13]. Dès lors, le corset sera propagé par les habitudes mondaines. Sous lerègne des Bourbons, le corset ne se modifiera que lentement, sans progresser, etd’après les changements successifs survenus dans la forme des costumes crééspar la haute mode. La Fontaine a raillé l’usageÉpoque Louis XIV. Dame de laCour. Corset coniformeréduisant et allongeant la taille.Le Vertugadin voit diminuer samonstrueuse ampleur.de cet ajustement en des vers qui attestent quel rôle prépondérant il tenait alorsdans l’habillement et la parure des femmes. De la cour, le corset baleiné a pénétréchez les bourgeoises et jusque chez les villageoises :« C’est la coquette« Du village voisin« Qui m’offre une conquête« En corset de satin ».nous dit plaisamment l’émule d’Ésope ; mais, plus sévère, il entend condamnercette prétention dans le quatrain suivant :« Enfin ! la gourgandine est un riche corset« Entr’ouvert par devant à l’aide d’un lacet,« Et comme il rend la taille et moins belle et moins fine« On a cru lui devoir le nom de gourgandine ».C’est en vain que notre fabuliste a trempé son trait dans le ridicule. L’usage duÉpoque Louis XIV.Commencement du corsetconiforme soutenu d’un trèsgrand nombre de baleines.corset s’étendra jusqu’aux femmes du peuple. Au début du XVIIIe siècle, toutes lesdames voulaient avoir des corsets et toutes tenaient à ce