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Commune urbaine et féodalité en Italie du Nord : l'exemple de Padoue (Xe siècle-1237) - article ; n°2 ; vol.91, pg 659-697

De
40 pages
Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes - Année 1979 - Volume 91 - Numéro 2 - Pages 659-697
Gérard Rippe, ~~Commune urbaine et Féodalité en Italie du Nord: l'exemple de Padoue (Xe siècle-1237)~~, p. 659-697. Autour de l'évêque de Padoue, deux groupes de vassaux assez nettement distincts : d'une part les nobles munis de pouvoirs de commandement sur les hommes, et de l'autre des notables urbains ou ruraux qui sont avant tout des alleutiers, issus des zones directement sous contrôle épiscopal. Les uns et les autres fréquentent la «curia» épiscopale massivement et régulièrement jusqu'aux années 1160-1170. Ensuite ils se font rares ou disparaissent. C'est ce même ensemble de vassaux qui constitue (les châtelains munis de pouvoirs comtaux mis à part) le personnel dirigeant de la commune, à en juger notamment d'après les listes de consuls. Ce n'est qu'avec la période où s'instaure le régime du podestat que s'efface la «curia». Grands bénéficiaires de l'évolution, ces petits vassaux finiront par évincer aussi bien les féodaux laïcs que l'évêque, et par établir, en une série d'étapes bien définies, leur hégémonie en ville et dans le contado. Après une tentative pour se reformer une clientèle en multipliant les « feuda condicionalia », l'évêque ne sera plus qu'un seigneur foncier parmi d'autres.
39 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Gérard Rippe
Commune urbaine et féodalité en Italie du Nord : l'exemple de
Padoue (Xe siècle-1237)
In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 91, N°2. 1979. pp. 659-697.
Résumé
Gérard Rippe, Commune urbaine et Féodalité en Italie du Nord: l'exemple de Padoue (Xe siècle-1237), p. 659-697.
Autour de l'évêque de Padoue, deux groupes de vassaux assez nettement distincts : d'une part les nobles munis de pouvoirs de
commandement sur les hommes, et de l'autre des notables urbains ou ruraux qui sont avant tout des alleutiers, issus des zones
directement sous contrôle épiscopal. Les uns et les autres fréquentent la «curia» épiscopale massivement et régulièrement
jusqu'aux années 1160-1170. Ensuite ils se font rares ou disparaissent. C'est ce même ensemble de vassaux qui constitue (les
châtelains munis de pouvoirs comtaux mis à part) le personnel dirigeant de la commune, à en juger notamment d'après les listes
de consuls. Ce n'est qu'avec la période où s'instaure le régime du podestat que s'efface la «curia».
Grands bénéficiaires de l'évolution, ces petits vassaux finiront par évincer aussi bien les féodaux laïcs que l'évêque, et par
établir, en une série d'étapes bien définies, leur hégémonie en ville et dans le contado. Après une tentative pour se reformer une
clientèle en multipliant les « feuda condicionalia », l'évêque ne sera plus qu'un seigneur foncier parmi d'autres.
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Rippe Gérard. Commune urbaine et féodalité en Italie du Nord : l'exemple de Padoue (Xe siècle-1237). In: Mélanges de l'Ecole
française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 91, N°2. 1979. pp. 659-697.
doi : 10.3406/mefr.1979.2514
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5110_1979_num_91_2_2514GERARD RIPPE
COMMUNE URBAINE
ET FÉODALITÉ EN ITALIE DU NORD :
L'EXEMPLE DE PADOUE (Xe SIÈCLE - 1237)
L'historiographie de la ville italienne médiévale a longtemps privilégié le
tableau d'une progressive hégémonie de la bourgeoisie aux dépens d'une
noblesse «féodale» que l'on pouvait, à la limite, considérer comme le reli
quat, d'ailleurs tenace, d'une période antérieure. Aujourd'hui l'image de
l'irréductible opposition de deux classes et de deux structures socio-écono
miques s'estompe. On est au contraire de plus en plus sensible à la cohé
rence d'un monde où le rapport entre commune urbaine et féodalité n'était
pas seulement conflictuel' , et cela au terme d'une lente révision, entamée il
y a plus de cinquante ans2. Ce travail n'ambitionne que d'être une modeste
contribution à verser au dossier.
Si la part des relations féodo-vassaliques n'a pas été, dans l'Italie «com
munale», aussi marginale qu'on l'avait cru, il est en effet de quelque intérêt
de tenter d'en examiner le fonctionnement concret, non pas à côté, mais au
cœur même d'un milieu urbain, à Padoue autour de l'évêque.
Ne dissimulons pas que cette recherche souffre d'un handicap assez
sérieux : les sources apparaissent tard. Pour le Xe siècle quelques échantil
lons; avant 1100 c'est une quantité modeste de documents (19 en tout et
pour tout, publiés dans le Codice Diplomatico Padovano) qui concerne l'év
êque et son entourage. Il pourrait sembler que nous soyons mieux à même
d'identifier les étapes d'une décadence, caractérisée par le passage du pouv
oir seigneurial de l'évêque aux mains de clients laïques, que le fonctionne
ment des structures féodo-vassaliques en leur épanouissement; ce ne serait
pas une vision exacte : la documentation s'amplifie assez vite au delà des
1 Dans un article de synthèse récent Philip Jones propose une mise au point sur
le problème, dans le cadre de l'ensemble de l'Italie du Nord et du Centre (Economia e
società nell'Italia medievale : la leggenda della borghesia, dans Storia d'Italia, Annali,
Einaudi, Turin, 1978, T. 1, p. 185-372).
2 On pense notamment à Nicolas Ottokar (// comune di Firenze alla fine del
Dugento, 1926; dernière réédition, Einaudi, Turin, 1974). 660 GÉRARD RIPPE
années llOO3. C'est à un moment de sereine affirmation du pouvoir episcopal
(et de maturité des structures féodo-vassaliques) que s'élaborent les organis
mes politico-administratifs de la Commune à ses débuts.
La situation de l'évêque, à Padoue, ne manquait pas d'originalité. La ville
ayant été détruite en 602 par le roi lombard Agilulf, Monselice était devenue,
pour des raisons stratégiques, le chef-lieu de la région. Réfugié, semble-t'il, à
Malamocco, immédiatement après la catastrophe, l'évêque, lorsqu'il revient
sur la terre-ferme, se réinstalle malgré tout au milieu des ruines de
l'ancienne Patavium4. La ville se reconstruira autour de la cathédrale, mais
péniblement, si bien que c'est de Monselice, tête d'un gastaldat lombard, que
les Carolingiens feront le siège du comté. L'évêque et le comte disposeront
ainsi chacun de sa zone d'influence. A terme une telle situation devait être
bénéfique pour l'évêque car Padoue redevint peu à peu, au Xe siècle, le cen
tre de la région. Dès les années 840 les expressions comitatus Montissilicianus
et comitatus Paduanus sont utilisées de façon concurrentielle; puis Padoue
l'emportera définitivement aux alentours de l'an mil, Monselice n'étant plus
alors que le siège d'une simple iudiciaria5. Ainsi l'évêque est conduit par la
force des choses à exercer à Padoue une fonction dirigeante : après l'inva
sion hongroise la charge de fortifier la ville lui est confiée par diplôme
royal6; en 964 Otton Ier confirme ses pouvoirs7. Le relèvement de Padoue
eut-il été moins lent (et Monselice moins prospère), la confiscation du titre
comtal par l'évêque aurait peut-être été inévitable8. Lorsque le comte se
3 Nous avons vu plus de 200 documents concernant directement l'évêque pour la
période située entre 1101 et 1237.
4 Ce qui pose le problème de l'ampleur réelle de la destruction de 602. La Pata
vium romaine fut bien, semble-t-il, rasée au sol; par contre la basilique de Ste Justine
demeura sauve, se trouvant extra urbem (cf. Cesira Gasparotto, Padova romana,
Padoue, 1951, p. 36 et p. 159-163). Il est donc probable que le culte préservé des mart
yrs dont elle abritait les reliques ait incité l'évêque à faire revivre un lieu sanctifié
plutôt qu'à aller voisiner avec les autorités lombardes à Monselice.
5 Cf. E. Zorzi, II territorio padovano nel periodo di trapasso da comitato a comune,
dans Miscellanea della R. Deputazione di storia patria delle Venezie, s. IV, voi. Ili, Venise,
1930, p. 4-5.
6 / diplomi di Berengario I, éd. L. Schiaparelli, Rome, 1903, n° LXXXII, p. 220-222
(a. 911).
7 M.G.H., Diplomata Ottonis I, T. I, p. 377-378, n° 265.
8 La politique adoptée par Bérenger et reprise par les empereurs envers l'évêque
de Padoue ne s'écarte en rien d'une ligne de conduite générale - et bien connue. On y
retrouve une bonne part des caractéristiques signalées par Giovanni Cassandro dans
l'article Comune du Novissimo Digesto Italiano (T. Ill, 1959, repris dans le volume col
lectif Forme di potere e struttura sociale in Italia nel Medioevo, sous le titre Un bilancio
storiografico, II Mulino, Bologne, 1977, p. 161) : «I vescovi perciò ottengono il potere di COMMUNE URBAINE ET FÉODALITÉ EN ITALIE DU NORD 66 1
réinstalle à Padoue (peut-être au début du XIe siècle), il est trop tard pour
qu'il y devienne un rival de l'autorité ecclésiastique. Peut-être, malgré tout, le
pouvoir episcopal en ville demeure-t-il plus souple qu'ailleurs, du fait de ce
manque d'un titre officiel.
Or il se trouve que l'évêque dispose d'un tel titre dans le contado. Pro
priétaire de vastes biens-fonds où il a reçu - ou bien confisqué à son profit -
le pouvoir sur les hommes, il s'y attribue le comitatus à la faveur de la
désagrégation de l'unité territoriale carolingienne., En cela il joue un jeu
identique à celui de tous ces seigneurs-châtelains du contado qui s'emparent
eux aussi des droits régaliens dans les petites circonscriptions qu'ils domin
ent9. La documentation ne mentionne explicitement le comitatus episcopal
qu'à partir du XIIe siècle, mais la réalité de son pouvoir seigneurial est bien
antérieure, et ceci dans diverses zones du contado : autour de la rocca de
Pendice (minuscule territoire des Euganées, mais forteresse admirablement
située)10, dans un ensemble de villages, au nord, dont le centre principal est
San Giorgio delle Pertiche ' ' et, surtout, dans toute cette région, plus proche
de la ville et bien plus vaste que les possessions précédemment citées, située
entre la Brenta et la lagune, au sud-est de Padoue, qu'on a appelée au
Moyen Age la «Saccisica»12. Les origines de la domination episcopale y sont
costruire o ricostruire le mura, il potere di tenere il mercato e il diritto di riscuotere i
redditi relativi, la facoltà di coniare moneta, e infine i poteri di missus nell 'episcopatus
e di comes nella città». Si les deux titres manquent, même le droit de battre monnaie
sera accordé en 1049 à l'évêque Bernardo par Henri III, mais jamais traduit dans les
faits, semble-t-il (M.G.H., Diplomata Heinrici III, T. V, p. 311-312, n° 234). Au demeurant,
rien de plus révélateur qu'une comparaison avec la situation, de fait assez semblable,
de la toute voisine Vicence entre le IXe et le XIIe siècles (cf. G. Fasoli, Conti, vescovi,
vescovi-conti, dans Archivio veneto, 5e série, 1945, vol. 36-37, p. 208-242).
9 S'agissant de la région de Padoue, on renvoie le lecteur au livre déjà cité
d'E. Zorzi, toujours fondamental (// territorio padovano . . . , p. 27-41), à compléter par
ce qu'apporte sur le sujet l'étude, récente et bien informée de l'état actuel de la ques
tion dans l'historiographie italienne, de Sante Bortolami, Territorio e società in un
comune rurale veneto (sec. XI-XIII) : Pernumia e i suoi statuti (Venise, 1978, p. 104-142;
et, plus particulièrement, sur les pouvoirs comtaux de l'évêque de Padoue, p. 117-120).
10 Sur la «rocca di Pendice», cf. V. Lazzarini, Due documenti per la storia della
rocca e del castello di Pendice, dans Nuovo Archivio Veneto, n.s., 1916, voi. 31, p. 372-377.
" Sur San Giorgio delle Pertiche, cf. A. Checchini, Comuni rurali padovani, dans
Nuovo Archivio Veneto, n.s., 1909, voi. 18, p. 154-184 (avec une publication des Statuts
en appendice). Mais pour une analyse plus complète des pouvoirs épiscopaux dans ces
deux villages on se référera avant tout à E. Zorzi (// territorio padovano . . . , p. 76-84).
12 Cf. A. Checchini, Comuni rurali, p. 143-151; et surtout E. Zorzi, // territorio pado
vano, p. 72-76. Une monographie existe sur la Saccisica, et elle n'est pas sans utilité :
G, Marcolin et D. Libertini, Storia popolare di Piove di Sacco, Piove, 1891, 336 p. GÉRARD RIPPE 662
bien connues (ce qui n'est pas le cas pour Pendice ni pour San Giorgio) : en
897 Bérenger Ier avait donné à l'évêque Pietro, son archichancelier, la curtis
royale de Sacco avec ses dépendances13.
La puissance de l'évêque repose donc sur deux bases : protecteur « natu
rel » de la ville, il jouit, dans le contado, d'une autorité de seigneur féodal qui
compense largement les limites - au demeurant relatives - que lui impose
l'absence du titre comtal à Padoue. En des temps où la domination sur les
hommes compte davantage que la simple possession des biens une telle
situation lui assure une véritable prééminence au sein de la noblesse du
comté.
Il n'est donc pas surprenant que la Curia vassallorum episcopale appa
raisse comme un «organe de gouvernement»14, à Padoue comme dans tant
d'autres villes italiennes, dès que la documentation, aux alentours de 1080,
consent à en saisir les activités et à en approcher un tant soit peu le personn
el. Les vassaux de l'évêque constituent un noyau dirigeant.
Identifier autant que possible ce personnel signifie comprendre qui
détient le pouvoir à Padoue; mais l'intérêt majeur d'une telle enquête est
peut-être ailleurs : il s'agit de tenter de voir plus clair dans le réseau de rela
tions que les divers groupes, à la fois rivaux et complémentaires, qui consti
tuent les élites sociales ainsi rassemblées, entretiennent les uns avec les
autres, et ceci à la fois en ville et dans le contado.
La documentation fait en effet surgir deux sortes de « fidèles » autour de
l'évêque : d'une part une aristocratie de souche manifestement féodale, de
l'autre une masse plus nombreuse de notables, de boni homines, catégorie
dont il nous restera à mieux déterminer la provenance. Point n'est besoin de
préciser que, parmi les personnages qui souscrivent fréquemment, voire
régulièrement, les actes épiscopaux, il en est malheureusement beaucoup
qui, désignés seulement par un prénom d'usage commun, échappent à toute
tentative d'identification et, par là-même, de classement dans l'un ou l'autre
groupe. Enfin l'origine d'un certain nombre de familles tardivement appa
rues et agrégées à la «noblesse» demeurera toujours inconnue ou, pour le
moins, très hypothétique (on trouvera un exemple, parmi d'autres, de ces
13 / diplomi di Berengario I . . . , n° XVIII, p. 56-58.
14 Cette expression d'E. Dupré-Theseider a le mérite de suggérer une compréhens
ion nuancée des pouvoirs de l'évêque : même là où il est paré du titre comtal, la ville
et ses citoyens ne sont pas soumis à une domination personnelle. «Il vescovo
"governa" "regna" sulla città». Le caractère aristocratique des élites sociales ma non
urbaines des XIe- XIIe siècles est d'ailleurs trop bien connu pour qu'il vaille la peine
d'insister (E. Dupré-Theseider, Vescovi e città nell'Italia precomunale, dans Vescovi e dio
cesi in Italia nel Medioevo - Italia Sacra, 5 -, Padoue, 1964, p. 91). URBAINE ET FÉODALITÉ EN ITALIE DU NORD 663 COMMUNE
problèmes d'origine à la note 52). L'absence de cloison étanche d'un milieu à
l'autre engendre en de tels cas d'insurmontables difficultés.
I - L'aristocratie féodale
Davantage étudiée que les autres groupes sociaux par les historiens de la
Commune de Padoue, elle n'est pourtant pas très bien connue - un très petit
nombre de familles mises à part -, faute surtout d'une documentation suffi
sante15. Renonçons à nous poser le problème des origines de la plupart : tel
n'est pas notre propos16. L'important pour nous est de pouvoir distinguer,
autour de l'évêque, à partir du dernier tiers du XIe siècle, un ensemble de
châtelains désignés par le nom même du castrwn en leur possession dans le
contado, et souvent parés d'un titre comtal, usurpé en général.
Leur entrée dans la vassalité episcopale n'est pas datable. La première
mention d'un vassus est de 964 17 mais, outre que les personnages qui se don
nent ce qualificatif cette année-là semblent d'assez modeste condition18,
15 Une première tentative de synthèse sur la place de l'aristocratie féodale dans la
Padoue des XIe et XIIe siècles : A. Bonardi, Le origini del Comune di Padova, dans Atti e
Memorie dell'Accademia di Padova, n.s., Padoue, 1898, fascicule 15, p. 12-16 et p. 39-44;
dans l'ouvrage déjà cité d'E. Zorzi, le problème est traité sous la forme d'une série de
monographies sur les familles les mieux connues (// territorio padovano . . . , p. 43-194).
Dédié à une période ultérieure, celui de J. K. Hyde {Padua in the age of Dante,
New York, 1966, p. 56-90), après une présentation générale de la notion même de
noblesse au XIIIe siècle, ne procède pas autrement : on y grapillera çà et là quelques
indications sur les traditions et les mythes conservés par les chroniques quant aux ori
gines des familles. D'une plus grande utilité pour nous (du fait de sa problématique et
dans la mesure où la période envisagée est la nôtre), le livre de S. Bortolami (Territorio
e società . . . , p. 104-158) : sous les apparences d'une monographie consacrée à une
commune « rurale » on y trouvera, entre autres, une réflexion sur le problème du pou
voir dans le contado et, par là-même, une masse d'informations sur le réseau de famil
les féodales couvrant les Euganées et tout le territoire au sud-ouest de la région.
16 L'ensemble des sources concernant la région de Padoue jusqu'en 1183 étant
désormais publié (à moins de découvertes éventuelles et qui ne sauraient être que
rarissimes), nos connaissances sur les origines de ces familles ne progresseront,
comme l'affirme S. Bortolami (Territorio e società, p. 93, η. 40), que si des recherches
sont effectuées également dans les archives des provinces voisines, notamment celles
de Vicence, les biens-fonds des plus importants féodaux n'étant nullement renfermés
dans les limites du seul territoire padouan. Rappelons qu'au début du XIe siècle le
comte de Padoue est en même temps comte de Vicence.
17 C.D.P., I, n° 47.
18 Les vassi semblent dépendre plus étroitement de l'évêque : ils sont rogati a
domino episcopo pour figurer en tant que témoins; aucune indication de ce type pour
les autres témoins. GÉRARD RIPPE 664
durant une centaine d'années, si (comme il est vraisemblable) des seigneurs
de souche féodale souscrivent les actes de l'évêque, on ne peut les distinguer
car ils ne se désignent que par leur prénom; seul un certain Liutprand est
qualifié de nobilissimus, ce qui ne nous avance guère car nous n'en savons
pas davantage à son sujet19. Peut-être notre vision est-elle faussée aussi par
la manière dont quelques-uns des documents nous sont parvenus : en effet
Andrea Gloria en a édité un certain nombre à partir de transcriptions incomp
lètes effectuées au XVIIIe siècle par Giovanni Brunacci, les originaux ayant
disparu entretemps; or ce sont précisément les listes de témoins qui man
quent dans ces transcriptions20.
C'est donc seulement en 1077 que des féodaux apparaissent pour la pre
mière fois réunis autour de l'évêque : celui-ci rétrocède à ses chanoines des
biens-fonds, en présence de l'empereur Henri IV, à Vérone. Ugerio da Fonta-
niva, Rustico da Montagnone, Ugo da Baone et Erizzo da Carrara lui font
escorte21. Dès lors la présence de membres des familles châtelaines dans
19 CD. P., I, n° 55 (a. 970). Ces problèmes ne sont pas particuliers à Padoue, ni
même à l'Italie du XIe siècle. La chronologie établie par G. Duby pour le Maçonnais
est sensiblement identique : c'est à partir des années 1080 que «les groupes familiaux
se trouvent nettement individualisés par un cognomen ». Et dès lors il s'agit avant tout
de «noms de terroir, c'est-à-dire de patrimoine foncier». Auparavant, il faut se content
er, pour l'essentiel, de noms individuels (cf. Lignage, noblesse et chevalerie au XIIe siè
cle dans la région mâconnaise. Une révision, dans Hommes et structures du Moyen-Age,
Paris, 1973, p. 397).
Avant le milieu du XIe siècle il n'y a que deux témoins d'actes épiscopaux qui
soient nantis d'un surnom : du premier, Domenico dit « Bulpario » (C.D.P., I, n° 63,
â. 978), on ne sait rien; par contre Giovanni «Scutiker», vassus de l'évêque en 1034
(C.D.P., I, n° 129), est manifestement, soit la même personne que le «Siticherio» qui
figure comme avoué de l'Église de Padoue lors d'un procès tenu à Vérone en 1013
(C.D.P., I, n° 95), soit son fils. Il est difficile de «situer» socialement le personnage : la
charge est encore bien contrôlée par l'évêque, elle est viagère, et non héréditaire.
L'avoué n'est sans doute pas, à l'origine, un châtelain puissant, mais plutôt quelqu'un à
qui l'évêque puisse demander des comptes (cf. E. Zorzi, // territorio padovano, p. 87-89)
et qui lui doit beaucoup de son rang social.
20 Ainsi les documents n° 130, 187 et 189 (a. 1034, 1046 et 1064) de C.Di\, I.
21 C.D.P., I, n° 240 et 241 (14 mars 1077). On trouvera dans A. Bonardi (Le orìgini
del Comune . . . , fascic. 15, p. 12-16) un ensemble de réflexions sur la composition de
cette escorte de féodaux - et notamment sur les familles des Da Montagnone et
Da Fontaniva, sur lesquels la documentation est pour le moins lacunaire.
Sur les Da Baone, cf. E. Zorzi, // territorio padovano . . . , p. 102-141. Sur les Da Car
rara, ibidem, p. 141-162, mais aussi R. Cessi, La signoria comitale dei Carraresi nel secolo
XII, dans le Bollettino del Museo Civico di Padova, n.s., I, 1925, p. 133-148; une mise au
point utile dans S. Bortolami, Territorio e società . . . , p. 125-129. COMMUNE URBAINE ET FÉODALITÉ EN ITALIE DU NORD 665
l'entourage episcopal est régulièrement attestée : en 1080, les mêmes Uberto
da Fontaniva et Rustico da Montagnone, ainsi que Cono da Calaone et le
comte de Padoue Alberto, figurent parmi les témoins d'une concession de
droits de pâturage à des consortes de la Saccisica22; en 1096 ce sont Ugo et
Alberto da Baone, avec Enrico et Adamo da Fontaniva, lors de la concession
d'un bois aux chanoines23. Puis, au XIIe siècle, les exemples vont se multi
pliant.
L'ensemble des féodaux du contado est-il réuni dans la curia des vassaux
épiscopaux? Cela paraît à peu près certain. Les deux familles les plus puis
santes - et surtout les plus lointaines - ont elles aussi contracté des liens de
vassalité avec l'évêque : il s'agit des Da Camposampiero, qui dominent à
l'extrême nord du contado, et, surtout, des marquis d'Esté24. Mais leurs
apparitions à la curia sont tout-à-fait épisodiques, limitées à des circonstan
ces particulièrement solennelles ou aux cérémonies d'investiture. Une tradi
tion, appuyée sur un document tardif (de 1198) publié par Muratori, dont se
firent l'écho Gloria puis E. Zorzi, fait d'Azzo d'Esté (996?- 1097) un vassal de
l'évêque25. On ne voit paraître directement un Da Camposampiero à la curia
qu'en 1209; le même personnage se fait investir de ses fiefs en 1227; pour les
Este il faut attendre une investiture de 121826! S'il est sûr que leur entrée
dans la curia est bien antérieure, il est en tout cas impossible de la dater!
Ces deux grandes familles représentent, à l'égal de l'évêque, des centres
de pouvoir qui attirent la noblesse de la province dans leur propre orbite,
d'où des phénomènes de double allégeance : ainsi les Da Baone sont vassaux
22 C.D.P., I, n° 262. Sur les comtes de Padoue, cf. E. Zorzi, II territorio padovano . . . ,
p. 43-70. Trop sensible à l'aspect formel des réalités, celle-ci date l'apparition du comte
dans la curia episcopale de l'année 1152, et cela parce qu'auparavant le mot curia manq
ue; plus attaché à la substance des choses, A. Gloria, quant à lui, la faisait, à juste
titre, remonter au XIe siècle (cf. C.D.P., I, p. XXX).
23 C.D.P., I, n° 319.
24 Sur les Este, cf. la bibliographie indiquée par S. Bortolami (Territorio e società,
p. 131, η. 157). Il n'existe, à notre connaissance, aucune monographie sur les Da Cam
posampiero, à l'exception d'un travail de « storico dilettante » qui a son utilité : G. Cam
posampiero, Domus de Campo Sancii Petri. Storia genealogica dei Camposampiero, dans
le Bollettino del Museo Civico di Padova, LVIII, 1969, 372 p. Mais surtout on tirera profit
des articles d'E. Barile sur les membres les plus marquants de la famille aux XIIe, XIIIe
et XIVe siècles, dans le Dizionario biografico degli italiani, T. 17, p. 604-609 et 614-619.
25 Cf. C.D.P., I, p. XXX; E. Zorzi, // territorio padovano ... , p. 87 (elle se contente ici
de citer Gloria). L'un et l'autre se réfèrent donc à Muratori (Delle Antichità Estensi,
1ère partie, Modène, 1717, chap. XXXVIII, p. 374).
26 Archivio Vescovile di Padova (abrégé désormais en : A.V.) T. 24, n° 102 (a. 1209);
T. 28, n° 105 (a. 1227) et 77 (a. 1218).
MEFRM 1979, 2. 43 666 GÉRARD RIPPE
à la fois de l'évêque et des Este27, de même les comtes de Padoue et les
Da Carrara28, ce qui est d'autant moins surprenant que les biens des uns et
des autres sont situés à mi-chemin de Padoue et de la région dominée par les
marquis. Que signifiaient dès lors, pour ceux-ci et pour les Da Camposam-
piero, ces liens formels avec l'évêque? Sans doute au moins l'avantage d'une
intégration, le cas échéant, à la vie politique de Padoue, et donc la possibilité
d'y défendre la part de leurs intérêts qui pouvait se trouver mise en jeu par
les décisions qu'on y prenait.
L'histoire de la relation des féodaux avec l'évêque n'a pas été faite. Que
signifie leur présence à la curia (où ils ne sont pas seuls) ? Comment évolue-t-
elle? L'importance politique de cette réunion périodique des aristocraties
dirigeantes est soulignée depuis la fin du siècle dernier (à commencer, pour
s'en tenir à Padoue, par l'ouvrage de Bonardi, daté de 1898) mais toujours au
niveau de considérations générales.
Une première impression d'ensemble, saisissante, naît de la confrontat
ion de deux documents exemplaires : en 1077, nous l'avons vu, lorsque l'évêr
que va rendre hommage à l'empereur Henri IV29, de grands seigneurs
l'accompagnent (des Da Fontaniva, Da Montagnone, Da Baone, Da Carrara);
en 1220 Frédéric II investit l'évêque de Padoue de ses fiefs : aucun féodal du
territoire padouan n'est présent, la personnalité la plus marquante étant un
juge, Giovanni Da Vò30.
Ainsi, à la fin du XIe siècle, l'évêque est entouré de vassaux féodaux dans
les manifestations importantes de sa vie publique; au début du XIIIe, en une
circonstance aussi solennelle que la visite du souverain, aucun d'eux ne
l'assiste.
27 E. Zorzi (// territorio padovano ... , p. 110) fait à ce sujet référence au document
de 1198 publié par Muratori dont il a été fait mention plus haut (n. 25). Le château de
Baone aurait été tenu en fief des marquis d'Esté, qui eux-mêmes l'auraient tenu de
l'évêque.
28 Cf. E. Zorzi, ibidem, p. 59-69 et le document n° III publié en Appendice, sur le
fief tenu des Este à Arqua par les comtes de Padoue; cf. surtout S. Bortolami, Territo
rio e società . . . , p. 124-126, sur l'ensemble du problème des châtelains vassaux des
Este, parmi lesquels les comtes de Padoue et les Da Carrara.
29 L'Église de Padoue demeura longtemps fidèle à l'empereur, et c'est au terme de
pénibles luttes internes que l'emporteront les idées grégoriennes; cf. A. Bonardi, Le
origini . . . , p. 56; G. Cracco, Bellino, dans le Dizionario biografico . . . , T. VII, Rome,
1965, p. 741-743.
30 A.V., T. 28, n° 87. La signification profonde de la cérémonie d'investiture semble
d'ailleurs peu à peu s'oublier en Italie du Nord. En 1237, elle est renouvelée : ce sont
des procuratores de l'évêque qui jurent fidélité en son nom; parmi les témoins, Ezze-
lino Da Romano, garant non souhaité de cette fidélité, en l'occurence fruit d'une mise
au pas (A.V., T. 26, n° 272). URBAINE ET FÉODALITÉ EN ITALIE DU NORD 667 COMMUNE
Une analyse plus détaillée confirme cette impression, et permet de per
cevoir le déroulement d'une évolution négative.
Les relations paraissent tout d'abord très étroites : d'une part les nobles
se réunissent en tant que «pairs» dans cette assemblée de justice qu'est la
cùria31, d'autre part ils figurent parmi les témoins d'actes épiscopaux fort
divers, partageant avec des notables de moindre rang le titre de boni homin
es. C'est ainsi que, entre 1101 et 1160, près de la moitié des actes épiscopaux
concernant la fortune foncière des établissements ecclésiastiques du diocèse
(et avant tout, bien sur, le patrimoine de l'évêché lui-même), soit exactement
26 sur 60, est souscrite, entre autres, par des témoins appartenant à des
familles féodales. Précisons : ils sont généralement absents lors de la conclu
sion de simples contrats de «livello», actes de routine dans la gestion des
biens épiscopaux (même lorsque ces «livelli» constituent, par exception, des
cessions à bail purement symbolique - celles qui sont consenties, par exemp
le, à St. Georges Majeur de Venise)32; aussi avons-nous exclu ces actes de
notre décompte. A part cette exception, rien de ce qui touche aux intérêts
temporels de l'Église ne leur semble étranger : s'il va de soi qu'ils assistent
régulièrement aux investitures de fiefs il est plus révélateur qu'ils soient pré
sents à l'occasion d'octrois de privilèges, ou d'actes de donation à des églises
ou à des monastères33. Parfois même ils entourent l'évêque lorsqu'il rend
une sentence arbitrale à l'issue d'un procès entre des établissements ecclé
siastiques34.
Puis ils commencent à se faire rares (alors même que la documentation
ne cesse de s'épaissir jusqu'en 1237) : en 1172 le frère du comte de Padoue,
Alberto Terzo, est encore témoin d'une inféodation (consentie, au demeur
ant, à un simple juge padouan); la même année Alberto Da Baone intervient
lors d'une convention entre l'évêque et le monastère de Candiana; en 1174
Albertino dei Maltraversi est présent lors d'une sentence episcopale dans un
procès où se trouvait impliqué le monastère San Pietro de Padoue35. Ces
31 Le meilleur exemple est la décision de la curia sur le fief d'avouerie de Rolando
Da Curano, dont l'évêque conteste la possession à ce vassal; y sont présents le comte
de Padoue Iacopo, son frère Alberto Terzo, et Guglielmo Da Limena (C.D.P., II, 1,
η« 555 et 556; a. 1152); cf. aussi n° 705 (a. 1158), 706 (idem), 932 (a. 1168).
32 C.D.P., II, 1, n° 160 (a. 1124), 184 (a. 1129) et 550 (a. 1151).
33 Cf. par ex. C.D.P., II, 1, n° 1 (a. 1101), 126 (a. 1122), 370 (a. 1139), 431 (a. 1144), 599
(a. 1153), etc.
34 Cf. C.D.P., II, 1, n° 288 (a. 1136) et 317 (a. 1137).
35 C.D.P., II, 2, n° 1060 (a. 1172), 1075 (idem) et 1147 (a. 1174). Dans le document
1075 figure aussi Frugerino dei Paltanieri : la présence de ce personnage illustre
l'ascension d'une nouvelle aristocratie de propriétaires terriens aux origines le plus
souvent obscures, dont les représentants les plus considérables entrent dans le cercle

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